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interviewLCI· 20 décembre 2022 15 min

Revivez l'interview d'Emmanuel Macron sur le Charles-de-Gaulle

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Monsieur le Président, merci de nous accorder un petit peu de temps. C'est une tradition pour le Président de la République d'aller dîner avec les troupes avant Noël. Pourquoi avoir choisi cette année de venir ici sur le porte-avions au Charles de Gaulle ?

0:09
Emmanuel Macron

Écoutez, en effet, c'est d'avoir repris une tradition après la période de Covid qui nous avait privé de cela. Et je suis heureux de pouvoir être aux côtés de nos troupes pour cette fin d'année. Alors, parce que cette mission que, en effet, le Charles de Gaulle effectue depuis maintenant presque un mois, elle est assez exceptionnelle. Elle est exceptionnelle parce que vous avez 2000 de nos marins, mais aussi des guerriens, des services, des pilotes qui sont mobilisés sur ce groupe aéronaval qui a commencé sa mission le 12 décembre et qui est parti pour quelques mois.

Ils joueront une petite pause à Aqaba dans quelques jours et puis ils poursuivront ensuite, passant des détroits très sensibles et allant jusqu'à travers l'océan Indien et l'Inde. Et donc, être à leur côté, c'était passer le premier Noël en mer. C'est aussi, par rapport à tous nos militaires qui sont aujourd'hui sur le sol, d'ailleurs, national, comme à l'international, sur terre, en mer, sous les mers et dans les airs mobilisés pour ces fêtes de fin d'année, une manière de dire merci et de dire la reconnaissance de la nation.

1:16
Présentateur

Il y a quelques semaines, c'est un rafale patrouillé pas très loin de l'Ukraine, au-dessus de la Roumanie notamment. On parle de réassurance, on parle de dissuasion. Tout ça peut faire peur. Est-ce que le risque d'un conflit, par exemple avec la Russie aujourd'hui, existe vraiment ou est-ce qu'on joue un petit peu à se faire peur ?

1:32
Emmanuel Macron

Non, mais on joue à être crédible. Et si on veut justement ne pas subir, il faut d'abord se renseigner et comprendre le monde et les opérations telles qu'elles évoluent de manière propre. Et donc ça, c'est la force de la France, d'avoir nos propres capacités, de comprendre ce qui se passe pour pouvoir décider de manière autonome et ensuite avec nos alliés. Ensuite, c'est aussi une part de notre contribution, c'est-à-dire que nous défendons notre flanc est et notre espace méditerranéen, et en particulier la Méditerranée orientale. Et en effet, ce groupe Ayant Naval a, à plusieurs égards, contribué à cette mission.

D'abord en permettant des missions aériennes qui sont venues consolider ce que nous faisons sur le flanc est. Et cette mission est extrêmement importante. Vous le savez, depuis la fin du mois de février, nous avons déployé nos soldats en Roumanie. dans le cadre de l'OTAN, en étant nation cadre et en permettant justement de conforter un pays européen membre de l'OTAN qui est à la frontière de l'Ukraine et qui est donc, lui, sous la menace.

Et puis, cette mission, elle contribue aussi à envoyer des messages, patrouiller, comprendre, savoir ce qu'il se passe en Méditerranée orientale et à l'égard de nombre de nos partenaires et pour nous-mêmes, démontrer aussi que nous sommes une des grandes puissances de la Méditerranée, que nous avons une capacité d'action, ce qui est une part de notre crédibilité. Et donc, toutes ces missions que le groupe Aéron Naval a effectuées ces dernières semaines, ce sont des missions essentielles dans le contexte de tensions.

Et donc, ça n'est absolument pas une forme d'escalade, c'est simplement une présence qui est nécessaire pour contribuer à la protection de nos alliés, pour venir aider et rassurer certains de nos partenaires, en particulier en Méditerranée orientale, je pense à la Grèce ou à Chypre, entre autres, et pour venir aussi apporter des missions dans cette partie du monde. On est au large de l'Égypte, là, au moment où on se parle, qui est aussi un pays avec lequel nous avons des relations très fortes en matière de défense, pays sur lequel nous avons des partenariats militaires et qui veut la sécurité pour cette zone.

Et donc, c'est tout ça ce que ce groupe Aéron Naval a accompli, ce qui, dans le contexte, est au contraire un élément pour montrer que la France est l'une des puissances de stabilité et d'équilibre, qui permet de dire, on est là, nous avons les moyens, nous surveillons, nous sommes aux côtés de nos alliés, et ce qui permet de contribuer à la stabilité de cette région. C'est la même chose, ensuite, qu'on va faire en poursuivant la mission, et en particulier dans l'océan Indien, où la France joue un rôle croissant.

4:03
Présentateur

Est-ce qu'il y aura un nouveau porte-avions pour la France ? On parle notamment de 2038.

4:08
Emmanuel Macron

Alors, il y a, et c'est la décision que j'ai annoncée il y a maintenant deux ans environ, la décision qui a été prise d'avoir un successeur à ce porte-avions, oui.

Ce porte-avions, il a 21 ans de mise en service, et donc il a encore du temps devant lui, mais c'est du temps très long de tels équipements, vous le voyez, nous sommes là, c'est une formidable structure à la fois industrielle, technologique et humaine, et donc ce porte-avions, il a vocation à rester jusqu'à la fin des années 2030, peut-être le début des années 2040, mais nous avons décidé, il y a deux ans, j'ai pris cette décision, eh bien de commencer les travaux pour qu'il ait un successeur, qu'il soit aussi à propulsion nucléaire. C'est l'annonce qui avait été faite au Creusot.

4:54
Présentateur

Ce contexte de tension, est-ce que ça veut dire aussi investir encore plus pour l'armée, pour les armements, au détriment peut-être d'autres postes de dépenses sociales ou autres ?

5:05
Emmanuel Macron

Alors, vous avez raison de dire qu'il faut toujours de toute façon faire des choix, et quand on décide d'investir sur un sujet, on ne le fait pas sur d'autres, mais je crois que le choix que nous avons fait il y a 5 ans, d'investir dans une loi de programmation militaire, avant le contexte que nous connaissons aujourd'hui, qui était une loi à la fois de réparation de nos capacités, réparation d'une partie de nos armées, qui était aussi de permettre d'avoir cette fameuse loi de programmation à hauteur d'homme, pour tenir en soutien des familles, que nos militaires soient mieux accompagnés, de restaurer aussi une partie de nos capacités. Il fallait le faire.

Et je crois que, malheureusement, si je puis dire, l'évolution du monde nous a donné raison. Nous avons encore rehaussé cette ambition, parce que les dérèglements se sont poursuivis. Et c'est tout le travail qu'on est en train de faire. On a mené cette revue nationale stratégique, et vous voyez le monde tel qu'il est. Nous avons le retour de la guerre en Europe. Il y a aussi une montée des tensions dans le Pacifique. La France, c'est une grande puissance d'Europe continentale, et c'est aussi une grande puissance mondiale par nos territoires ultramarins, qui doit défendre nos compatriotes et le sol national, en Hexagone et aux Outre-mer. C'est aussi une puissance européenne.

C'est une puissance alliée de l'OTAN, qui a vocation à porter, à organiser des opérations comme nous le faisons en Roumanie, comme nation cadre. C'est une puissance qui a des alliances en Afrique, avec des pays comme les Émirats arabes unis, avec l'Inde. Et donc tout cela nous impose de consolider le modèle qui est le nôtre, de garder un modèle complet d'armée, d'avoir, et c'est mon obsession, l'indépendance et l'autonomie stratégique qui nous permettent toujours de choisir et de décider, de faire ou de ne pas faire, et de choisir seul, et de choisir avec qui on fait ou on ne le fait pas. mais de tenir notre rang pour notre sécurité et pour bâtir des nouveaux équilibres.

Donc oui, il faudra réinvestir fortement. Et l'ordre de grandeur dans les années qui viennent. Nous allons finaliser ce travail dans les prochaines semaines. Mais c'est un choix de la nation parce que, je vais vous le dire, je pense que nos armées le méritent, que nos compatriotes le méritent, parce que c'est simplement aussi le choix de l'indépendance et de la force morale. Ça ne se réduit pas aux armées, mais ça commence aux armées. Et vous le voyez, à 2000 kilomètres de notre pays, la guerre est là, qui revient et qui d'un seul coup vient faire basculer ce qui était de l'ordre de l'impensable. Tout peut arriver. Nous sommes dans un monde où l'impensable revient.

Et donc, nous devons, à travers d'abord nos armées, mais aussi nos infrastructures civiles les plus critiques, notre protection cyber, ce que nous faisons aussi avec nos armées dans les nouveaux espaces de conflictualité, le maritime en est un, l'espace en est un autre, le cyber en est un, ce sont de nouvelles zones où il y a des grandes puissances qu'on teste, où il y a des puissances aussi qui arrivent et qui sont nouvelles. Nous devons aujourd'hui faire le choix d'être à la pointe et à l'excellence parce qu'il en va de notre indépendance. Il en va de la force de la nation. Et c'est ce que nous devons aussi aux générations qui viennent à notre jeunesse.

Nous, nous avons le choix aujourd'hui de faire telle ou telle, de prendre telle ou telle décision parce qu'avant nous, d'autres ont investi dans la dissuasion nucléaire, qui est une force de la nation, dans des équipements comme celui-ci, qui ne sont pas simplement une fierté, mais une crédibilité d'action pour nos armées, pour tous nos partenaires. Et donc, si nous voulons rester une grande nation pour nous-mêmes, pour nous protéger, pour nos partenaires européens et internationaux, oui, nous devons faire le choix d'investir plus encore dans nos armées parce qu'il en va justement de notre sécurité, de cette capacité à bâtir des équilibres nouveaux.

8:53
Présentateur

Je t'en ai un mot, quand vous dites tout peut arriver, même un conflit avec la Russie, aujourd'hui on ne peut plus rien exclure.

8:58
Emmanuel Macron

Non, je ne suis pas... Quand on est à l'endroit où je suis, on ne peut pas être commentateur, en particulier de ce qui n'est pas, parce que ça a une forme de caractère autoréalisateur. Nous faisons tout pour l'éviter, nous sommes puissance d'équilibre. Mais aujourd'hui, nous soutenons militairement l'Ukraine pour sa résistance. Nous soutenons le peuple ukrainien pour sa résistance. C'était l'objet de la conférence de Paris que nous avons tenue il y a quelques jours. Grâce à la France, c'est un milliard d'euros qui ont été levés pour apporter des générateurs, de la lumière, des réparations, de quoi tenir cet hiver pour les Ukrainiens et les Ukrainiens.

Nous apportons aussi nos déploiements pour tous les voisins et nos partenaires sur le flanc Est et en Méditerranée orientale, ce que nous faisons là. Mais nous ne voulons pas l'escalade.

9:40
Présentateur

Alors justement, l'Ukraine, remercier la France et les autres pays qui ont participé à cette contribution, mais demande aussi toujours plus d'armes. Est-ce que la France va livrer des armes supplémentaires ? Et si oui, lesquelles ?

9:50
Emmanuel Macron

Oui, et ces derniers jours, nous avons livré des armes supplémentaires, des lances-roquettes, des crotales, et donc des équipements qui, au-delà de ce que nous avions déjà fait, multiples, que je ne vais pas ici rappeler, les plus célèbres étant les fameux Césars. Il y aura des nouveaux Césars aussi ? Nous y travaillons également. Nous travaillons, et j'ai demandé au ministre des Armées, au chef des Etats-Majors des Armées, de me faire des propositions rapides pour qu'au 1er trimestre, on ait à nouveau, justement, des livraisons d'armes et de munitions utiles.

Mais ces derniers jours ont encore permis de livrer des systèmes importants, en particulier pour que les Ukrainiens puissent se défendre face à ces bombardements qu'ils subissent, avec des dommages absolument terribles et qui touchent aujourd'hui des civils et des infrastructures civiles. Et les lances-roquettes, les crotales, font partie de ces nouveaux équipements qui ont été livrés. Combien de Césars, par exemple, on est capable de livrer en plus aujourd'hui ? Cela dépend des discussions que nous avons avec plusieurs de nos partenaires. Vous savez, j'ai toujours une ligne très claire. Nous aidons l'Ukraine à résister. C'est la meilleure garantie de sécurité pour elle et pour nous-mêmes.

Mais nous ne le faisons jamais en réduisant nos capacités propres à nous défendre. Et nous ne le faisons jamais en prenant le risque d'être partie prenante au conflit. Voilà, les deux lignes rouges. Et donc, dans ce cadre-là, nous continuons de livrer tout ce que nous pouvons, en engageant nos industriels dans cette économie de guerre dont nous parlons depuis plusieurs mois, et en engageant aussi plusieurs de nos partenaires à mettre à disposition certains des équipements que nous étions en train de livrer ou que nous venions de livrer.

11:19
Présentateur

Vous aviez dit récemment que vous auriez à nouveau Vladimir Poutine au téléphone. Est-ce que vous lui avez parlé récemment ? Est-ce que vous savez quand vous allez le faire ?

11:26
Emmanuel Macron

Je ne lui ai pas parlé ces dernières semaines. J'ai rendu publique ma dernière discussion. Et je lui parlerai une fois que j'aurai rééchangé avec le directeur général de l'Agence internationale pour l'énergie atomique et président Zelensky, car l'objet de ma prochaine discussion, sauf si les circonstances nous amenaient à avoir d'autres sujets premiers, c'est la sécurité nucléaire et la sûreté nucléaire des infrastructures civiles en Ukraine, en particulier la centrale de Zaporizhia, où vous le savez depuis le début, la France oeuvre aux côtés de l'Agence internationale pour que nous puissions éviter que le conflit ne vienne menacer ces infrastructures et créer un véritable drame.

12:03
Présentateur

Ça a choqué notamment certains responsables ukrainiens quand vous avez déclaré qu'il faudrait un jour donner des garanties de sécurité à la Russie. Est-ce que vous maintenez ces propos ? Est-ce qu'ils ont été maladroits ? Est-ce que ce n'était pas le bon timing ?

12:14
Emmanuel Macron

Écoutez, moi je parle au moins une fois par semaine au président Zelensky, il ne m'a pas fait part du fait d'être choqué ni lui ni ses ministres. Il y a eu beaucoup de commentateurs, parce qu'il y a chez certains commentateurs ou chez certains dirigeants une manière de chercher l'escalade en quelque sorte en permanence, ou de ne pas vouloir voir que la géographie est têtue et que la Russie ne bougera pas de la carte. Et donc nous, nous sommes sans complaisance, mais sans facilité.

Sans complaisance, c'est que depuis le 1er jour, nous oeuvrons, nous condamnons, nous aidons à la résistance de l'Ukraine, nous livrons des armes, nous aidons économiquement, nous aidons d'un point de vue humanitaire, nous sanctionnons la Russie et les Européens n'ont aucune leçon à recevoir de qui que ce soit, parce que nous en payons les conséquences aussi. Mais cette rigueur-là fait aussi que dans notre rôle, nous préparons la paix. Et le jour de la paix supposera des discussions.

Des discussions sur les garanties au 1er chef à l'Ukraine, son intégrité territoriale, sa sécurité dans la durée, mais aussi de pouvoir permettre des garanties à la Russie de manière évidente, comme une partie qu'elle sera à un traité d'armistice et de paix. Et quel type de garantie ? Mais ce sont les discussions qui permettront de le voir. Mais vous savez, tout ça relève d'une immense hypocrisie. Février et mars ont été consacrées à des discussions engageant aux demeurants les parties prenantes ukrainiennes et russes et une bonne partie de la communauté internationale, non nous-mêmes, où nous discussionons de ces sujets.

Et très concrètement, la Russie a exprimé le fait qu'elle voulait avoir des garanties par rapport aux menaces que l'OTAN pouvait avoir ou des choses très concrètes comme celle-ci. C'est ça qu'il nous faudra dans la durée poser sur la tête.

13:54
Présentateur

C'est-à-dire qu'on reprend en notre compte l'idée que l'OTAN peut être une menace pour la reprise.

13:57
Emmanuel Macron

Non, on ne reprend rien à notre compte. Mais simplement, on ne fait pas un traité de paix seul. Et les gens qui considèrent qu'à un moment donné, il ne faudra pas préparer la paix sont simplement des gens qui pensent que la seule issue est militaire. Nous, nous pensons que la résistance est militaire. C'est pour ça que nous aidons. Nous faisons tout pour qu'il n'y ait pas d'escalade militaire. C'est aussi pour ça que nous appelons tout le monde au calme. J'ai, il y a quelques jours, fait un appel solennel au cessez-le-feu avec le Premier ministre du Cambodge en tant que président de l'ASEAN. que nous avons toujours en tant que puissance d'équilibre ce rappel au calme.

Mais que nous savons aussi que quand les Ukrainiens l'auront décidé, quand les conditions seront bonnes, en garantissant leur intégrité territoriale et leur souveraineté, il nous faudra bâtir une paix durable. Et cette paix durable, elle implique que les parties prenantes et donc que la Russie soient autour de la table. Et, pardon de le dire, mais que quiconque me reproche de me projeter sur un tel sujet, m'explique ce qu'il propose, ce que les gens qui refusent de préparer cela et d'y travailler proposent, c'est la guerre intégrale. Et donc la guerre intégrale, elle impliquera tout le continent. Nous ne voulons pas ça. Je suis très clair avec vous et je l'assume parfaitement.

Ça ne veut pas dire céder quoi que ce soit au soutien à l'Ukraine. Ça ne veut pas dire avoir quelque complaisance que ce soit. Ça veut dire avoir une parole responsable jusqu'au bout. Merci à vous d'être là, à nos côtés. Merci.