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AutreFrance Inter — L'invité du week-end (sur Site radio)· 25 janvier 2026 23 minContradictoireMixte

L'historienne de l'art Bénédicte Savoy, pour "1815, le temps du retour"

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Présentateur

Et un grand entretien ce matin avec Marion Louon, nous avons le bonheur de recevoir l'une de nos grandes historiennes, co-auteure avec l'économiste sénégalais Félouine Sard, d'un rapport qui a fait date, restituer le patrimoine africain. Il avait été remis à Emmanuel Macron, il avait ouvert la voie à la restitution des œuvres spoliées au Bénin, notamment trois ans plus tard, citée par Time Magazine comme l'une des 100 personnes les plus influentes au monde cette année-là.

Et elle publie un essai indispensable pour comprendre cette question qui est un des grands enjeux de la vie et de la géopolitique contemporaine, la matrice des restitutions de l'art et en l'occurrence une histoire qui commence en France après la chute de l'Empire napoléonien. Ça se lit comme un roman, c'est passionnant, c'est publié aux éditions de La Découverte, le titre 1815, le temps du retour. Bonjour Bénédicte Savoie. Bonjour. Et bienvenue, quelle joie de vous recevoir. Les auditeurs d'Inter pourront dialoguer avec vous en appelant au 01 45 24 7000 ou nous écrire sur l'application Radio France.

Vous aviez publié il y a quelque temps une vertigineuse question que vous traitiez dans un essai. À qui appartient la beauté qui vient d'être publiée en poche aux éditions ? La découverte juste d'un mot et avant de commencer, vous avez croisé Philippe Etienne, notre invité de 7h50, ambassadeur, diplomate, cher pas d'Emmanuel Macron. Il a changé votre vie ?

1:34
Invité

Il a changé ma vie et Philippe Etienne est un grand ambassadeur. Il était ambassadeur à Berlin, où je vis pendant plusieurs années. C'est lui qui m'a confié avec Felwinsar cette mission africaine, entre guillemets. Et pour moi, découvrir avec Felwinsar l'ouest du continent africain, c'était « life changing » comme on dirait en anglais.

1:53
Présentateur

« life changing » comme on dit en bon anglais. Je ne sais pas comment ça se dit en allemand. Mais il y a une figure, par exemple, celle du buste de Nefertiti, qui est l'un des symboles de ces œuvres d'art réclamées par l'Égypte, en l'occurrence, depuis des décennies. Et qui est toujours exposée en bas de l'avenue.

2:10
Invité

Unter den Linden.

2:11
Présentateur

Unter den Linden. Merci de m'aider, mon Allemand est très très mauvais. Quand on parle de restitution des œuvres d'art, on pense aux spoliations par le Troisième Reich, des œuvres appartenant aux Juifs. Mais pas seulement. On pense également à la restitution des œuvres d'art volées au pillé, aux pays anciennement colonisés par les empires. En vous lisant, on comprend que c'est aussi une histoire européo-européenne. Et j'aimerais qu'on commence par cette date, ce 1815. Cette année-là, cette année qui, juste après la défaite de Waterloo et de la défaite des armées napoléoniennes, ouvre le temps du retour.

Puisque c'est le titre de votre essai, ça reprend des conférences que vous avez données au sublime musée du Prado à Madrid. C'est un essai sur la chute de l'empire napoléonien. Et c'est indispensable pour comprendre l'histoire des restitutions de l'art. C'est constante, nos discussions les plus contemporaines. Pourquoi est-ce que 1815, c'est une sorte d'année zéro ?

3:10
Invité

C'est une année zéro pour l'histoire de la géographie des musées en Europe. Avant la Révolution française, l'Europe avait des musées publics dans plein d'endroits, sauf en France. Il y en avait dans l'espace allemand, en Italie, des musées royaux que les rois ou les princes avaient ouverts au public. Et arrive la Révolution française avec ce fantasme et cette rhétorique, peut-être un peu tordue, qui affirme que l'art est un produit de la liberté et qu'il faut le libérer du joug des tyrans et le rapporter au pays de la liberté, c'est-à-dire la France. Et avec cette idéologie, la France va accumuler à Paris le plus beau musée de l'univers.

Et tout le monde en Europe reconnaît que c'est un beau musée, le musée qui s'appellera Musée Napoléon, qui est devenu le Louvre. Mais ceux qui ont été dépossédés, ceux dont les musées ont été vidés, ceux qui se retrouvent face à l'absence de leur patrimoine en 1815, vont vouloir reprendre.

4:00
Présentateur

Parce que l'histoire de Napoléon, c'est donc aussi l'histoire, à partir de 1794, de la France révolutionnaire puis impériale, qui spolie, s'approprie des œuvres d'art, des objets venus des pays conquis, c'est-à-dire l'Italie, c'est-à-dire la Prusse, l'Autriche, l'Espagne, et avec pour projet de nourrir les collections de ce qui deviendra le Louvre. Pour prendre la mesure du traumatisme et des débats qui ont encore lieu aujourd'hui, il faut remonter à 1815, à l'un des plus grands écrivains européens, l'auteur d'Ivan Oe, Walter Scott. Il parle de la collection du Louvre, il dit, je le cite, « Chaque tableau a son histoire séparé de meurtres, de rapines et de sacrilèges.

La collection du Louvre, elle est magnifique et sans rival comme l'est encore, incarne la cruauté, la perfidie et le brigandage de Napoléon. L'année 1815, c'est l'année du refoulé historique, du retour du refoulé. »

4:57
Invité

Exactement, c'est-à-dire que pendant une dizaine d'années, le musée Napoléon brille et attire le public européen et donc on finit par arrêter de penser à cette souillure originelle, cette violence originelle, parce qu'on n'a pas le choix finalement. Les visiteurs européens viennent, ils ont un œil qui rit, un œil qui pleure face à la beauté qu'ils voient. Et en 1815, quand le rapport de force s'inverse, Walter Scott et d'autres, les Anglais arrivent en masse à Paris pour assister au démantèlement du Louvre, on se met à reparler de cette histoire violente.

5:26
Invité politique

Et vous écrivez que le musée est compris dans cette histoire comme un lieu éminemment politique et un peu plus loin qu'il est une projection territoriale de l'Empire des Faits. Le musée, c'est un lieu politique vraiment et on essaye en quelque sorte de se réparer en exposant ces chefs-d'œuvre qu'on a volés.

5:42
Invité

C'est un lieu politique, c'est un lieu culturel, c'est un lieu esthétique, c'est un lieu d'émotion, c'est tout à la fois. Et c'est pour ça que comprendre tous les débats qui ont accompagné son démantèlement en 1815, c'est toucher le cœur de ce qui fait peut-être l'identité européenne, c'est-à-dire ce mélange inextricable en fait d'émotions, de violences, de politiques, de diplomatie, de silences, de douleurs fantômes pour ceux qui n'ont plus les choses, etc.

6:09
Présentateur

De guerre également, parce que vous racontez, c'est absolument fascinant, la façon dont beauté et bataille se mêlent, je vous cite. Ce n'est pas par hasard quand même que ce soit l'une des premières demandes juste après le démantèlement de l'Empire et la chute de Napoléon. C'est assez invraisemblable. Ça envisage à... Il faut comprendre la géopolitique des restitutions comme une géo-poétique. Qu'est-ce que ça veut dire, Vénédicte Savoie ?

6:35
Invité

Ça veut dire que l'art, qui est fait pour durer de génération en génération, transporte avec lui des émotions qui ont été instrumentalisées par toutes ces générations, les unes après les autres, politiquement.

6:48
Présentateur

Instrumentalisées, c'est-à-dire ?

6:50
Invité

C'est-à-dire mises dans un musée qu'on va appeler le musée Napoléon, avec de grands bustes géants de Napoléon et des couronnes de lauriers qui flottent avec des fils de pêche comme s'ils flottaient dans l'air. Et pour affirmer la nation, vous disiez la beauté et les batailles, et on peut dire l'art et les armes. Et ça, c'est une chose. Mais l'autre chose, c'est que Raphaël, Rubens, Rembrandt, Le Corrège nous font plier les genoux, nous mettent par terre tous ceux qui sont allés les voir.

7:16
Présentateur

Et les Néerlandais et les Belges, ils réclament évidemment le retour de leur Rubens.

7:22
Invité

Ils le réclament d'autant plus que c'est une géopolitique. Encore aujourd'hui. Encore aujourd'hui. Ils le réclament d'autant plus que non seulement c'est une géopoétique, mais aussi des affects religieux sont liés à tout ça. Les Rubens qui sont arrivés de l'actuelle Belgique avaient été pris dans des églises. Et souvent, quand ils sont rendus, retournent dans les églises. C'est pour ça que quand on va en vert aujourd'hui, ce n'est pas au musée, mais dans la cathédrale, qu'on va voir les plus beaux Rubens de l'univers.

7:45
Invité politique

Alors, ce qui est intéressant, c'est qu'il y a 1794, les spoliations, en tout cas toutes ces œuvres d'art que les révolutionnaires napoléoniens vont chercher dans les autres pays européens. Et puis, il y a le retour qui se fait très très vite à la chute de l'Empire. Et c'est un événement médiatique d'ampleur mondiale.

8:04
Invité

Ça, c'était vraiment une des surprises de l'enquête. C'est-à-dire que maintenant, grâce à nos outils numériques, les bases de données, etc., on peut assez facilement brasser la presse mondiale. On peut savoir ce que disait la presse quotidienne à New York à l'automne 1815, ou même à Madras en Inde. la presse anglaise. Et on s'aperçoit que ce moment de 1815, la fin, entre guillemets, du Louvre, qui n'a jamais eu de fin, et c'est aussi une des leçons du livre ou de l'enquête, en tout cas, tout le monde entier suit ce qu'il est en train d'arriver à Paris parce que ça va déterminer une nouvelle configuration de la géographie culturelle du monde.

Mais pourquoi c'est autant répercuté, autant raconté et partout ? C'est autant répercuté et autant raconté parce que l'énormité de la chose, rassembler le patrimoine culturel européen et aussi d'ailleurs les archives de l'Europe, la mémoire de l'Europe, rassembler tout ça à Paris, c'est un acte d'une violence inouïe. Vous imaginez, vous prenez la mémoire des peuples, vous prenez leur art, et vous leur dites, vous êtes maintenant des sujets colonisés, et si vous voulez venir voir vos affaires, venez à Paris. Et en échange, on va vous envoyer de l'art français.

9:11
Présentateur

À Paris ou à Londres, en l'occurrence, puisque c'est une histoire qui est intimement liée à l'histoire impériale. Vous parlez des marbres du Parthénon à Athènes, qui est alors sous domination ottomane. Il y a beaucoup de ce patrimoine qu'on trouve au British Museum à Londres, par exemple, et qui est bien plus ancien que le Louvre. L'histoire, elle est connue comme le refus britannique, jusqu'à nos jours, de restituer ses sculptures à la Grèce. Les fragments du Parthénon, ils sont liés au démantèlement du Louvre en 1815. C'est une histoire globale, c'est un fait social total.

Ce que je trouve assez fascinant, c'est que même en Espagne, en Espagne, vous avez travaillé au Prado ces dernières années, il y a un moment où les Espagnols demandent qu'on leur restitue les œuvres qui ont été volées par Napoléon, et on leur dit, mais non, mais comme aujourd'hui, on répondrait à un pays africain avec condescendance et mépris, vous n'avez pas les moyens de les conserver. Réponse des Espagnols ?

10:12
Invité

Réponse des Espagnols, on va vous montrer, et Création du Prado en 1819.

10:16
Présentateur

Création du Prado, l'un des plus grands et beaux musées du monde.

10:19
Invité

Du monde, et c'est pour ça que...

10:21
Présentateur

Donc il y a une réplique aujourd'hui, avec cette histoire-là.

10:25
Invité

Absolument, ça nous fait penser que le moment où les œuvres retournent dans les lieux où elles ont été prises, c'est un moment d'un nouveau départ. Et c'est pour ça qu'il faut toujours penser les restitutions comme un futur, et pas comme un passé. Et d'ailleurs, on dit souvent que les restitutions sont faites pour réparer le passé, en réalité, ça ne répare pas grand-chose, parce que dans la mémoire des peuples, même si le Louvre a presque tout restitué, ceux dont se souviennent les Italiens, etc., c'est le presque. Ils se souviennent de telle et telle pièce qui n'a pas été restituée, alors que presque tout a été restitué.

10:51
Présentateur

Léonard de Vinci, on l'a gardé, par exemple, ses dessins, on a rendu des Raphaël, mais on a gardé Léonard de Vinci.

10:57
Invité

Les carnets qui sont à la bibliothèque de l'Institut aujourd'hui, absolument.

11:02
Invité politique

Ce livre, il s'appelle 1815, le temps du retour, parce qu'il y a aussi un aspect modèle. C'est-à-dire que vous dites que c'est la matrice des épisodes ultérieurs de rétrocession, de restitution patrimoniale. C'est-à-dire, ça s'est toujours passé comme ça après ? Non, pas tout à fait. Non, ce n'est pas exactement ça. Il y a trois temps.

11:19
Invité

Il y a trois temps. Il y a le moment de la réclamation, qui est un moment frustrant pour ceux qui ont été dépossédés, parce que tant que le pouvoir ne s'inverse pas, en fait, quand on réclame, on vous répond, bah non.

11:31
Présentateur

Et on s'adresse à l'ancienne puissance dominante qu'il le reste, de manière ou d'une autre. Ça, c'est le premier moment.

11:35
Invité

Premier moment, voilà. Ensuite, le rapport de force s'inverse et les commissaires venus de l'étranger arrivent à Paris, essayent de localiser leurs œuvres. Et là, ils font face à la résistance des conservateurs français, directeurs de bibliothèques, etc., qui les font tourner en bourrique. C'est vraiment le terme qui les renvoie ailleurs, qui les empêche de voir les dépôts. Et le troisième moment, c'est le moment de la reprise Manu Militari, en fait, au Louvre, des pièces qu'on réclame depuis longtemps dans cette grande frustration. Et il y a un quatrième moment, en fait, c'est la naissance des musées comme le Prado, comme la Glyptothèque à Munich ou la Pinacothèque ou le musée de Berlin.

Des musées qui ont une nouvelle énergie. Avant, je l'avais dit tout à l'heure, il y a déjà des musées publics en Europe, mais c'est des musées doux, disons. Après l'épisode Napoléon, les musées qui sont créés sont des musées beaucoup plus nationaux, qui affirment la puissance. Et le British Museum, British Museum, affirme, par exemple, l'entrée.

12:29
Présentateur

Et d'ailleurs, si on revient à aujourd'hui, parce qu'il y a un travail de concordance des temps qui est absolument fascinant, on va voir les questions des auditeurs, elles sont nombreuses déjà, Bénédicte Savoie, mais on voit le Bénin aujourd'hui qui est un musée en chantier. Il y a plusieurs musées qui sont en construction ou ont été construits pour accueillir justement la restitution de ces œuvres. C'est le cas aussi en Côte d'Ivoire avec la France qui a décidé de restituer un gigantesque tambour qui avait été pillé à l'époque coloniale. Jean-Louis vous demande, à propos de la restitution des œuvres, est-ce qu'elles réparent toujours l'histoire ?

Est-ce qu'on n'en demande pas trop aux œuvres d'art de réparer ces blessures politiques, morales, au risque d'oublier qu'elles n'ont jamais été créées pour ça ?

13:12
Invité

J'adore cette question parce qu'elle met les œuvres d'art comme sujet. Nous, on parle d'objets d'art. Toute une partie de la discussion autour de 1815 et qu'on entend dans cette question, c'est en quoi les œuvres peuvent agir sur les sociétés ? Est-ce que des œuvres peuvent réparer ? Qu'est-ce qu'elles font avec nous ? Et ça, c'est une grande chose des années 1800 et qui continue de nous accompagner. C'est le pouvoir des arts sur nous. Nous, on est les objets et elles, elles vivent. Nous, on meurt tous les 70 ans, tous les 80 ans et elles, elles restent. Et ce qu'elles font sur les sociétés, c'est la question qui occupe les gens.

Et les gens de l'époque, en tout cas, c'est Stendhal, Goethe, les frères. Et c'est intéressant de savoir ce qu'ils ont pensé eux et sûrement que Goethe aurait une bonne réponse à cette question.

13:53
Présentateur

Et vous aussi, d'ailleurs, dans ce livre « À qui appartient la beauté ? » Il y a gens qui vous demandent où délimiter le champ des restitutions et c'est un sujet sur lequel vous avez travaillé de manière extrêmement scientifique et précise. Par exemple, oui, jusqu'où rendre les œuvres et lesquelles et à qui ?

14:08
Invité

Ça aussi, c'est une question qui s'est beaucoup posée à l'époque. J'aimerais bien répondre avec un diplomate anglais, Castle Ray, qui répond une chose qui pour moi est absolument clé jusqu'à aujourd'hui. Il dit, si un empire, à la fin de sa vie, à la fin d'un empire, si on rend les territoires, si on rend les peuples, mais qu'on garde les patrimoines, ça veut dire qu'on ne se sortira jamais de la tête qu'on a été les maîtres de cet empire et qu'on aura toujours l'idée qu'on va les reprendre. Donc, ma réponse, ce serait, au moment des fins d'empire, au moment des fins des colonisations, il faut réfléchir aussi à la question des patrimoines et pas seulement à rendre du terrain et des gens.

14:43
Invité politique

Et puis, on parlait tout à l'heure de la restitution, éventuellement une forme de réparation, mais pas toujours parce qu'il y a aussi une rhétorique qui accompagne ces restitutions et parfois, c'est une forme de domination. En quelque sorte, on est grand prince, on rend les cadeaux, c'est un cadeau du roi de France aux personnes lésées. Ce n'est pas toujours rendu de bonne grâce. Non, alors ça, c'est très intéressant aussi.

15:05
Présentateur

C'est Louis XVIII.

15:06
Invité

C'est Louis XVIII. et ses alliés qui, pour ne pas se fragiliser... Qui est d'une mauvaise foi

15:10
Présentateur

extraordinaire. Louis XVIII.

15:13
Invité

Louis XVIII qui est remis en place et donc à qui on...

15:16
Présentateur

Après Napoléon, donc.

15:16
Invité

Après Napoléon, on l'oblige à se défaire du Louvre et il accepte finalement, sous le radar, il accepte de rendre sous forme de cadeaux généreusement offerts par sa majesté tout ce qui n'est pas exposé. Et ça, c'est intéressant aussi parce que le réflexe du directeur du Louvre de l'époque, Dominique Vivant-Denon, entendant ça, il dit, « Ah bon ? » Alors s'il faut rendre tout ce qui n'est pas exposé, on va vite exposer plein de choses qui ne l'étaient pas, notamment les œuvres espagnoles. Et du jour au lendemain, se trouve organisée une magnifique exposition en 1814, juste avant 1815, qui empêche la restitution.

15:50
Présentateur

Vous nous rappelez qui est Vivant-Denon, il a son aile au Panthéon, ça a été un immense collectionneur, ça a été l'un de ceux qui ont construit les collections, qui s'est aussi lui-même construit l'une des plus grandes collections d'art de l'histoire de l'art, Bénédicte Savoie.

16:05
Invité

Absolument, Dominique Vivant-Denon, poète, écrivain, il a fait partie de l'expédition d'Égypte, il a publié...

16:10
Présentateur

Il a accompagné Napoléon en Égypte avec Champollion...

16:13
Invité

Il a accompagné, il a décrit, il a fait la première description de l'Égypte, très connue, et à 60 ans, vieux monsieur, il va suivre la Grande Armée par exemple, jusqu'à Berlin, dans la boue de la Prusse, etc., pour aller vider les musées. Il a dormi chez Goethe à l'occasion, mais le lendemain, il va vider les musées de Berlin, etc. Et c'est le premier directeur du Louvre.

16:36
Présentateur

Alors, il y a donc 1815 comme date, et puis il faut aussi lire les pages que vous consacrez à la fin du Troisième Reich, qui marquent une étape aussi extrêmement importante dans cette histoire, celle où la restitution devient, je vous cite, un enjeu moral planétaire. Après 1945, le mot de restitution se charge d'une valeur éthique, restituer, c'est réparer l'irréparable, nommer les disparus, redonner un visage à ceux qu'on a voulu effacer. Les butins de guerre nazis, au fond, qu'est-ce qu'ils disaient, qu'est-ce qu'ils ont dit au moment de la chute du régime d'Hitler ?

17:12
Invité

Les butins de guerre nazis,

17:15
Présentateur

Les spoliations raciales, les archives confisquées,

17:20
Invité

les discriminations raciales qui ont été liées à ces spoliations d'œuvres d'art, montrent que prendre l'art à des familles individuelles, en décimant ces familles, en les exécutant, d'une part, mais aussi, à l'échelle collective, prendre l'art à des nations, c'est leur infliger des blessures si fortes qu'on leur ôte leur humanité. Et ôter l'humanité de familles, de personnes, de collectionneurs ou de peuples entiers, c'est les mettre dans une situation dont il est très difficile de se relever. Et c'est pour ça que la question des restitutions est aussi une question d'humanité finalement, pas seulement morale et une question juridique, mais vraiment une question de la boussole de l'humanité.

Où voulons-nous aller en blessant les autres, en gardant leur patrimoine, en otage ou en le détruisant ?

18:08
Présentateur

C'est une question qui met en jeu l'universel également ?

18:11
Invité

Absolument. C'est une question et c'est une des questions autour de 1815, très traitées par les intellectuels et les anonymes, d'ailleurs, beaucoup d'anonymes et d'ailleurs beaucoup de femmes de l'époque qui se posent la question de savoir qu'est-ce que la démocratie en fait en art ? Est-ce que c'est mieux d'avoir une seule œuvre dans une église où le paysan du coin ira tous les dimanches et se mettra à genoux devant un Raphaël ou est-ce qu'il vaut mieux en avoir 300 qui seront bien mieux ou 1000 qui seront mieux conservés dans la capitale ?

Et beaucoup répondent à l'époque non, c'est bien plus démocratique et bien mieux pour la santé psychique des peuples d'avoir quelques petites œuvres dans chaque village plutôt que des grands amas, des grandes accumulations dans les capitales.

18:51
Invité politique

Donc c'est universel et on voit bien aussi tous les échos que ça a aujourd'hui. On parlait tout à l'heure du trésor des rois d'Abaumé qui a été rendu en partie à la République du Bénin mais il y a la législation et aujourd'hui à l'Assemblée un mercredi dernier en l'occurrence est arrivé en commission des affaires culturelles un projet de loi relatif à la restitution des biens culturels. Il y avait urgence à encadrer, à légiférer sur ce sujet ou c'est mieux quand c'est du cas par cas ?

19:18
Invité

En fait, ça dépend des pays. En France, il faut légiférer puisqu'il y a cette loi d'inaliénabilité qui...

19:24
Présentateur

Traduction, Bénédicte Savoie.

19:27
Invité

Voilà, déjà c'est très dur à dire, vous voyez, je me suis entraînée inaliénabilité, c'est un terme qui est juridique, qui stipule que les œuvres d'art dans les collections nationales françaises ne pourront plus jamais en sortir, c'est terminus. Vous êtes une œuvre d'art, pendant plusieurs siècles vous circulez sur le marché de l'art, etc. Boum, vous arrivez dans un musée public français, vous êtes inaliénable. Ça, du positif et ça, du négatif si on veut rendre, si on veut faire un acte de justice culturelle comme rendre au Bénin, rendre à la Côte d'Ivoire.

19:55
Présentateur

Et vous avez inventé un mot, translocation.

19:59
Invité

Non, ça c'est les Jeux Olympiques des mots compliqués.

20:03
Présentateur

Non, mais pour expliquer ce que devient justement une œuvre d'art une fois qu'elle change de lieu, il y a de très nombreuses questions d'auditeurs. Alain vous demande quelles sont les œuvres les plus célèbrement volées. Difficile à dire ?

20:15
Invité

Ah, ça c'est vraiment une question pour un champion. C'est une colle ? Non, non, c'est pas une colle, mais moi je dirais que le plus célèbrement et le plus souvent représenté, c'est celui qu'on appelle le groupe du Laocoon. Vous savez, cette statue antique immense qui représente un homme nu, un père de 50 ans qui se bat avec des serpents géants et ses fils qui essayent de l'aider autour de lui. Ça appartenait au pape, Napoléon l'a pris et puis ça a été rendu et on peut le voir aujourd'hui dans les collections Vatican.

20:40
Présentateur

L'architecte de Bâtiment de France, Hervé Moclair, vous interpelle, il rentre de Luxor en Égypte et il a été extrêmement ému de voir l'absence de l'obélisque devant la façade d'entrée du temple. Ne pourrait-on pas rendre l'original à l'Égypte et en faire une copie pour la place de la Concorde ?

20:57
Invité

Quelle belle idée

20:58
Présentateur

surtout à l'époque où les copies... Ah, vous ne la considérez pas comme un sacrilège ? Les défenseurs du patrimoine ici hurleraient.

21:03
Invité

Non, non, l'idée de copie elle existe d'ailleurs aussi à l'époque mais à sens inverse. Par exemple, une pièce revient qui appartiennait à Gdansk, Gdansk en Pologne qui était prussienne. Ça revient de Paris en 1815 et Berlin dit c'est nous la capitale de la Prusse on va le garder et on va leur envoyer une copie. Voilà. La proposition que fait votre auditeur c'est plutôt de garder la copie et de renvoyer l'original ce qui est sans doute plus noble.

21:28
Invité politique

Alors il y a un lieu central dans votre livre on l'a dit c'est le Louvre il a quand même bien changé depuis 1815 où il incarnait cette accumulation d'oeuvres confisquées parce que le mois dernier ils ont inauguré une nouvelle galerie pour un dialogue inédit entre les continents et avec des cartels qui ont une véritable réflexion autour de la provenance des objets. Quel regard vous portez là-dessus ? Cette galerie existait déjà

21:48
Invité

elle a été réaménagée repensée Oui, par thème. Par thème elle est très belle et les cartels expliquent un peu mieux la provenance des oeuvres. Moi j'ai été très frappée d'être accueillie à l'entrée par une pièce camerounaise qui a été travaillée ces six dernières années avec des collègues de l'université de Chang au Cameroun d'où vient cette pièce à peu près de la région et elle avait été volée par les colons allemands et quand je vois une pièce comme ça qui m'accueille au Louvre j'ai envie de la voir avec mes collègues camerounais et de savoir ce qu'ils en pensent eux.

22:21
Présentateur

Et il faudra leur poser la question vous avez travaillé avec Félouine Sarr et après tout il faudrait poser cette question un peu à travers le monde imaginer des soldats au Louvre ça c'est quelque chose d'assez incroyable on en aurait peut-être besoin mais on ne va pas entrer dans la polémique mais c'est ce qui s'est passé en 1815 justement quand les armées de Napoléon ont été défaites.

1815 le temps du retour restitué l'art en Europe après l'Empire napoléonien Bénédicte Savoie vous pliez ce livre à la découverte c'est génial c'est passionnant et à qui appartient la beauté je le recommande chaleureusement l'édition de Poche vient de paraître aux éditions de la découverte mais je vous souhaite une excellente journée Bénédicte Savoie

23:04
Invité

Merci beaucoup Merci d'avoir été à vous Merci Merci