Bicentenaire de la mort de l’Empereur Napoléon Ier | Discours du Président Emmanuel Macron
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M. le Président de la République, Madame, M. le Premier ministre, M. le Président du Sénat, M. le Président de l'Assemblée nationale, M. l'ancien Président de la République, M. le Grand Chancelier de la Légion d'honneur, M. le Préfet d'Ile-de-France, M. le Préfet de police de Paris, Mme la Présidente de la région Ile-de-France, Mme la maire de Paris, M. les maires, M. le Président de l'Institut, M. le Président de la Commission administrative centrale, Mesdames et Messieurs les secrétaires perpétuels, Mesdames et Messieurs les membres de la famille impériale, chers consoeurs, chers confrères, chers lycéens, Mesdames et Messieurs, soyez les bienvenus sous la coupole.
Au nom de tous les membres des cinq académies qui composent l'Institut de France, je tiens à vous remercier chaleureusement, M. le Président de la République, d'avoir choisi de venir en ces lieux, entourés d'un arrêt au page prestigieux qui illustre l'unité politique, administrative et intellectuelle de la nation tout entière. Ce n'est pas la première fois que vous nous faites l'honneur de vous exprimer ici, M. le Président. Et à la vérité, il n'est pas nécessaire que nous vous y invitions. Vous êtes ici chez vous, puisque vous êtes le protecteur de l'Institut de France, vous êtes notre unique tutelle. Mais votre présence aujourd'hui prend peut-être un sens nouveau.
Cette séance est la première que l'Institut organise depuis qu'il a été chargé d'une nouvelle mission, celle des commémorations historiques. Le service France Mémoire, ici créé à cet effet, avec votre assentiment, aime avoir dans cette séance une sorte d'inauguration. Jean Tullard, avant que vous ne preniez vous-même la parole, évoquera, après moi, le sentiment que nous inspire le bicentenaire de la mort de Napoléon. Pour ma part, je voudrais, en quelques mots, dire dans quel esprit l'Institut de France entend assurer sa mission mémorielle. L'Institut a déjà, et souvent, lui-même fait mémoire dans ses lieux, fait mémoire de figures ou d'événements de notre histoire.
Par exemple, le cinquantenaire de la Constitution de la Vème République, le centenaire de la loi de 1905, le bicentenaire du Code civil. Et en 1969, votre prédécesseur, le président Georges Pompidou, avait honoré de sa présence la séance de l'Institut consacrée à célébrer le bicentenaire de la naissance de Napoléon Bonaparte. Il semble donc tout naturel qu'à votre tour, vous passiez par le quai Conti avant de vous rendre aux Invalides. La Coupole des Invalides, c'est un lieu sacré, propice au recrément et, pour ceux qui le souhaitent, à l'hommage. La Coupole de l'Institut n'a pas dans la République la même vocation.
Il semble qu'elle soit le lieu idéal quand le chef de l'État souhaite s'exprimer sur un sujet mémoriel aussi fort et aussi sensible que celui qui nous réunit aujourd'hui. En effet, malgré les débats que notre époque nourrit au sujet de son histoire et au sujet de Napoléon en particulier, comment imaginer que la République soit muette et qu'elle laisse une commémoration se faire sans elle ? Évidemment, cette séance n'est pas l'occasion pour l'Institut, dans son ensemble, de prendre un quelconque parti. L'Institut contre cinq académies, je vous ai présenté des secrétaires perpétuels de chacune, cinq académies et 470 académiciens, ce qui suppose potentiellement 470 avis différents sur Napoléon.
Et c'est très bien ainsi. Mais l'Institut, dans son unité, est voué au savoir, et notamment au savoir historique, dans la sérénité et dans le respect de la pluralité des points de vue. Les conditions actuelles dont je parlais avant votre arrivée avec M. le Premier ministre ne nous ont pas permis de faire entendre en ces lieux les conférences préparées par les délégués des cinq académies et qui sont déjà en ligne sur Internet et sur le site de l'Institut.
Jean-Marie Rouard pour l'Académie française, Nicolas Grimald pour l'Académie des inscriptions et belles lettres, Etienne Gis pour l'Académie des sciences, Adrien Goethe pour l'Académie des beaux-arts, Et Jean Tullard, encore, pour l'Académie des sciences morales et politiques. Ils sont ici présents, qu'ils soient vivement remerciés pour leur contribution. Inutile de le nier, Napoléon occupe une place singulière, une place unique dans notre histoire. Il divise, il a toujours divisé. C'est le sort des grands hommes. Mais nous ne préférerons pas l'amnésie à la querelle. Sur ce sujet, Châteaubriand a déjà répondu, il y a près de deux siècles.
Évoquer Châteaubriand au sujet de Napoléon suppose une certaine malise de ma part, surtout dans ces lieux, à cette place d'où je m'exprime en ce moment. Chacun sait qu'en 1811, l'empereur lui avait interdit de prononcer son discours de réception à l'Académie française. Discours dans lequel l'écrivain ne manquait pas d'ironiser en saluant la liberté comme le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme. Furieux de cette flèche, Napoléon avait menacé de fermer les portes de l'Institut et de jeter l'auteur dans un cul de basse fosse. Autre temps, autre mœurs, du moins, j'ose l'espérer, M. le Président.
Trente ans plus tard, alors qu'il achève la rédaction des Mémoires d'Outre-Tombe, Châteaubriand se lamente de voir ses contemporains séduits par la légende napoléonienne. Il dit, Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, mais c'est une figure légendaire. Après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Mais croit-on que l'adversaire de Napoléon, Châteaubriand, en est conclu à l'urgence de jeter la mémoire de l'empereur aux oubliettes ? Bien au contraire. Châteaubriand dit, Le temps est venu, au contraire, d'examiner cet homme à deux existences, de peindre le vrai et le faux d'Apoléon, en un mot, de remplacer la légende par l'histoire.
Cette leçon n'a pas vieilli, elle justifie le moment qui nous réunit. Châteaubriand même poursuit un examen avec un bilan partagé. En quoi Bonaparte est-il grand, dit-il, en quoi il ne l'était pas ? Il ne commande pas, curieusement, le rétablissement de l'esclavage qui nous révolte à bon droit, pourtant. Mais il rappelle ce qu'il nomme les caprices de la tyrannie, en particulier l'arrestation du pape Pissette et sa détention pendant près de cinq années. Cet arbitraire brutal, dit-il, il ne faut pas l'oublier. Pour ne pas l'oublier, il faut commémorer. Commémorer. Entendons-nous sur le sens de ce mot, puisqu'il semble aujourd'hui prêté à controverse.
Le service de l'Institut, chargé d'établir le calendrier annuel, s'intitule France Pémoire, service des anniversaires et des commémorations historiques. Anniversaire, tout le monde comprend de quoi il s'agit. Commémoration, c'est plus ambigu. Pourtant, le terme est employé dans des situations extrêmement différentes. Prenons un exemple d'actualité en 2021, en me limitant au seul bicentenaire que nous avons retenu, outre-suit de Napoléon.
On trouvera la fondation de l'école Deschartes, celle de la Société de géographie, la naissance de Flaubert, de l'égyptologue Mariette, de la comédienne Rachel, de la compositrice Pauline Viardot, sans oublier la découverte de la bauxite par le français Pierre Berthier, membre de l'Académie des sciences. Quelle unité entre ces anniversaires disparates, hétéroclites, sinon qu'ils représentent ensemble la diversité de ce qui fait l'histoire d'une nation. Pendant des siècles, le mot n'a pas été discuté. Il appartenait surtout au vocabulaire religieux. On commémorait la mémoire liturgique d'un défunt, qu'il était ancien ou pas.
Au Moyen-Âge, la commémoratio d'une abbaye, par exemple, c'est l'histoire écrite de tous les abbayes successifs, quelle qu'était leur qualité. Permettez-moi de prendre un bref exemple dans ma région d'origine. Je pense à Ozone, le poète latin qui est vécu à Bordeaux au IVe siècle. À la fin de sa vie, très âgé, il se mit à rassembler ses souvenirs. Et parmi ses souvenirs, il voulut rassembler les souvenirs qu'il avait gardés des professeurs qu'il connut au cours de sa longue existence. Je dis ça pour les décès qui nous écoutent. Il appela ce recueil la commémoration des professeurs bordelais. Commémoratio professeur Bordeaux Galencio. Pensez-vous qu'il s'agisse de recueil des loges ?
Nullement. Quelques réteurs y sont loués avec l'irisme, mais les plus médiocres ne sont ni oubliés ni surtout épargnés. Ozone brocarde, par exemple, un certain Phoebus rejetons d'une famille de druides armoricains, un improbable descendant de Panoramix, un bavard confus qui tentant en vain de se reconvertir dans l'enseignement. De nôtre, un certain Crispus, il nous dit que son inspiration reposait moins sur la lecture de Virgile que sur une consommation excessive du vin de Bordeaux, en quoi je lui accorde des circonstances atténuantes. Tous ces éducateurs ratés figurent bel et bien dans la commémoration. Bref, personne ne pensait que commémorer c'était flatté, flagorné.
c'était tout simplement redonner aux figures du passé sans préjugé une place dans la mémoire privée ou collective laquelle mémoire comme l'histoire évolue à travers les siècles. A défaut d'être un hommage servile, la commémoration reste un inventaire pour le temps présent. Chaque anniversaire entre en résonance avec l'actualité, dans un dialogue toujours renouvelé. à chaque nouveau présent, les voies du passé viennent résonner différemment. C'est cette polyphonie toujours recommencée qui fait l'histoire. Telle est bien notre conception de la mission de l'Institut de France.
Notre rôle n'est assurément pas de dicter quoi que ce soit, mais nous accompagnons chacun dans l'approfondissement de son attachement à l'histoire, dans son appropriation d'une connaissance raisonnée de ce qui est advenu, naguère ou jadis, sans anachronisme, sans parti pris, sans rien occulter du passé, même de ce qui nous dérange ou nous déplait. Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs, ainsi toujours poussé vers de nouveaux rivages, sur l'océan des âges, le vaisseau France ne pourra jamais jeter l'encre un seul jour. Il va sa route, déjouant écueils et tempêtes, affrontant sans cesse des horizons nouveaux, sa boussole, son recours et son secours reposent.
Ce rapport distancié au temps et donc à la mémoire nous prédispose à œuvrer pour que notre histoire partagée ne soit pas une fiction fondée sur une myope adhésion, mais une licidité collective. n'en déplaise à Napoléon, la France n'a pas besoin d'être un grand empire pour être une grande nation. Je vous remercie de votre attention. Je prie maintenant le professeur Jean Tullard de l'Académie des sciences morasées politiques de bien vouloir prendre la parole.
Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier ministre, Mesdames, Messieurs, L'image de Napoléon s'est partagée entre deux légendes, une légende dorée et une légende noire. Dès la première campagne d'Italie, Bonaparte a compris l'importance de la propagande et notamment de la presse. Il fonde des journaux qui exaltent ses victoires. On y lit par exemple Bonaparte, folle comme l'éclair et frappe comme la foudre. Il fait aussi appel à l'image qu'il manipule pour impressionner les esprits. Tout est faux dans le portrait de Gros montrant Bonaparte au pont d'Arcole. C'est Augereau qui brandit le drapeau.
Tout est faux dans le tableau de David évoquant le premier consul franchissant les Alpes sur un fougueux d'Estrayer. En réalité, c'était sur un mulet conduit par un guide. Et la légende dorée s'épanouit sous l'Empire. Les bulletins de la Grande Armée embellissent les batailles et les monuments en prolongent les victoires tandis que le catéchisme impérial met la religion au service du pouvoir. Une histoire officielle se dessine, même si l'on ne peut nier que le régime de Napoléon fut un moment glorieux de notre passé. À la chute de l'Empire, se développe avec tous ses excès la légende noire, celle de l'ogre dévorant les jeunes conscrits.
D'un côté, Chateaubriand, qui vient d'évoquer le chancelier et les royalistes. De l'autre, Benjamin Constant et les libéraux. Et on retrouvera ses courants sous la Troisième République avec Maurras et l'Action française d'un côté et la gauche républicaine et communiste de l'autre. Cette légende noire est anéantie à son tour en 1823 par la publication du Mémorial de Sainte-Hélène. La scase y présente Napoléon comme Prométhée enchaînée sur son rocher. Il rappelle ses victoires et en fait l'héritier de la Révolution française. « Le martyr me dépouille de ma peau de tyron » constate Napoléon.
Les romantiques « Les enfants du siècle » Hugo en tête exaltent avec des accents lyriques celui qui « apprit au monde comme l'écrit Stendhal que César et Alexandre avaient un successeur. » Apogée de la légende dorée « Le retour des cendres » en 1840. Mais avec la chute du Second Empire la légende noire renée la commune de Paris en 1871 abat la colonne Vendôme. Toutefois après l'humiliation de Sedan et la perte de l'Alsace-Lorraine l'idée de revanche s'impose. Où trouver l'énergie nécessaire pour vaincre l'Allemagne ? On se rappelle alors que Napoléon avait brisé la Prusse à Iéna. Et voilà que Barès le propose désormais en modèle aux jeunes générations à travers son livre « Les Déracinés ».
Foch et Joff en 14 lancent à l'assaut de l'ennemi les poilus en pensant à Hélo et à Friedland. Pétain qui n'aime pas Napoléon et son conseiller sa plume le colonel de Gaulle qui lui l'admire ne le fera pas changer d'avis ou très tardivement Pétain lui se montre plus ménager du sang de ses hommes pour lui le canon 75 et la mitrailleuse condamnent définitivement les folles charges de Murat et de Ney. Mais plus tard la propagande de Vichy joindra le rocher de Sainte-Hélène au bûcher de Jeanne et à la grande misère des Acadiens pour condamner les crimes de l'Angleterre.
Puis l'histoire napoléonienne sombre au sortir de la seconde guerre mondiale dans l'anecdote le pamphlet ou la science des uniformes. Napoléon est devenu un sujet de roman ou de film partagé entre le lyrisme d'Abel Gans et l'humour de Sacha Guitry. Regin de la légende noire la Sorbonne est envahie en mai 68 au cri de « Abba » l'université napoléonienne. Légende noire légende dorée comment s'y reconnaître ? Le bicentenaire de la naissance de Napoléon en 1969, bénéficiant d'un certain consensus, parut enfin l'occasion d'aborder l'histoire de Napoléon de façon objective et scientifique.
Tout commence ici même, comme l'a rappelé le chancelier, avec une séance des cinq académies en présence du président de la République, Georges Pompidou. Et comme aujourd'hui, il pleuvait. J'y assistais dans le public et m'étonnais de voir à plusieurs reprises le président s'éponger le front et paraître souvent agacé. Était-il malade ? On s'enquit auprès du chancelier de l'époque. Navré, celui-ci expliqua que la pluie perçait la coupole de l'Institut et que probablement elle tombait goutte à goutte comme dans un supplice chinois sur le fauteuil du président placé involontairement dans sa trajectoire. C'était mal commencé le bicentenaire. Mais avec Napoléon, il ne faut jamais désespérer.
Au 19 Rumaire, à Saint-Cloud, il va être mis hors-la-loi quand son frère Lucien fait intervenir l'armée qui sauve le coup d'État. À Maringo, à midi, il est vaincu et Talleyrand et Fouché se préparent à le remplacer. À 17 heures, il est vainqueur et son pouvoir consolidé. Il se retrouve à Saint-Hélène, prisonnier, déchu et humilié et c'est pourtant de ces sinistres rochers que va partir la légende Hélénienne. De ce bicentenaire de 1969, est née la volonté chez certains de reprendre scientifiquement, loin de la légende, l'histoire du consulat et de l'Empire.
Ma chère de Sorbonne qui réunissait de nombreux élèves, la Fondation Napoléon et son dynamique directeur, le Souvenir napoléonien, le Cercle Napoléon, l'Institut Napoléon et sa Revue ainsi que de nombreuses sociétés en province ont été les artisans d'un renouveau des études napoléoniennes.
Édition enfin complète et non expurgée de la correspondance de Napoléon, bibliographie critique des mémoires sur la période, prosopographie des grands corps de l'État, études à chaque universitaire des batailles, y compris Austerlitz, malgré le choix officiel de célébrer Trafalgar plutôt que cette victoire française, et innombrables livres à un par jour selon les statistiques, ont, jusqu'à ce bicentenaire de 2021, et cela continue, enrichi considérablement nos connaissances sur l'homme et son époque. Il ne fallait pas se limiter à la France. La vision devait être globale avant même que le mot fût à la mode, et d'abord européenne.
N'oublions pas que Bruxelles, Amsterdam, Hambourg, Trèves, Genève, Turin, Gênes, Florence, Rome, et même à partir de 1813, Barcelone, étaient des villes françaises, soumises à une administration française, à une législation française. L'Europe était faite unie contre l'Angleterre. L'emprise de Napoléon s'étend au-delà de l'Europe et l'historien ne l'a pas oublié. En Amérique latine, les insurrections des colonies espagnoles et portugaises sont la conséquence de l'invasion des troupes françaises dans la péninsule. Les États-Unis s'enrichissent de la Louisiane et surcouvent s'illustrent dans l'océan Indien.
Les côtes de l'Australie sont explorées par l'expédition Baudin et reçoivent des noms napoléoniens. Un exemple, un exemple frappant. J'ai dirigé une thèse sur Java. Colonie hollandaise devenue colonie française après l'annexion de la Hollande par la France. Elle fut administrée par un général de Napoléon, d'Indels, qui a doté l'île du réseau routier qui existe encore aujourd'hui. Oui, à Java, il y a une emprise de Napoléon. Les routes datent de l'Empereur. Dans cette vision globale, deux idées forces auxquelles Napoléon s'est heurté. L'idée de liberté et l'idée de nation. La liberté, il l'étouffe. Police et censure. Fin des échanges commerciaux avec l'établissement du blocus continental.
Rétablissement de l'esclavage qui déclenche une guerre atroce en Guadeloupe et à Saint-Domingue. Et, bien que membre de l'Institut, il supprime en 1803 la classe des sciences morales et politiques à laquelle j'appartiens parce que l'abbé Grégoire et les idéologues étaient favorables à la suppression de l'esclavage et surtout hostiles au concordat. La nation, il la réveille avec son intervention en Espagne, remplacer les Bourbons par son frère Joseph d'un seul trait de plume, c'était mépriser le peuple espagnol et déclencher une guerre sans fin dans la péninsule. Une guerre populaire qui annonce nos guerres du XXe siècle au Vietnam, en Algérie ou en Afghanistan.
Une guerre où la meilleure armée du monde ne peut gagner face à un peuple insurgé. La contagion gagne le reste de l'Europe. Les paysans russes égorgent les soldats de Napoléon dans leur retraite. Hegel ne croit plus que l'empereur soit l'âme du monde et Léopardi défend la langue italienne contre la langue française. Dès 1813, le Grand Empire s'écroule, c'est la fin de l'Europe napoléonienne. Entre les deux bicentenaires, donc, s'est dessinée une nouvelle histoire du premier empire, plus large et plus objective. L'historien ne juge pas, il examine les documents, les interprète et les remet dans le contexte de l'époque, ce qu'on oublie parfois aujourd'hui.
Il laisse aux philosophes, de Marx à Spengler, le soin de donner un sens à cette histoire et aux politiques d'en tirer les conséquences. L'historien se contente, loin des légendes dorées et noires, de n'affirmer que ce dont il est sûr. Et ce soir, à ces certitudes, s'en ajoute une autre. À l'inverse de 1969, il ne pleut plus sous la coupole. Entre les deux bicentenaires, elle a été réparée, tout un programme. Je vous remercie de votre attention.
Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président du Sénat, Monsieur le Président de l'Assemblée nationale, Mesdames et Messieurs, en vos grades et qualités, chères lycéennes, chers lycéens, merci beaucoup, Monsieur le Chancelier, pour cette invitation, malgré tout, et la délicatesse qui vous a conduit à faire les travaux nécessaires pour l'accueil donc de cette commémoration. Je suis heureux de vous retrouver en ce lieu. Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance.
Si je cite ces mots, ce n'est pas simplement parce qu'ils furent écrits par Napoléon Bonaparte le jour même de son élection ici à l'Institut, le 25 décembre 1797. Mais parce qu'ils décrivent, en quelque sorte, ce qui nous réunit sous cette coupole, chacune et chacun ce soir, à l'occasion de ce bicentenaire. La lutte contre l'ignorance, l'amour du savoir et de l'histoire et la volonté de ne rien céder à ceux qui entendent effacer le passé au motif qu'il ne correspond pas à l'idée qu'ils se font du présent. Non. Napoléon Bonaparte est une part de nous.
Il l'est parce que dire son nom continue de faire vibrer partout mille cordes d'imaginaire, les canonnades de la campagne d'Italie, l'entrechoquement des sabres d'Austerlitz, les suppliques grelottantes des soldats de la grande armée engagés dans la campagne de Russie. Napoléon Bonaparte est une part de nous parce que l'action et les leçons du guerrier, du stratège, du législateur autant que du bâtisseur portent encore jusqu'à notre siècle. Il l'est car à mesure que son mythe s'est construit, il devint cette part de France qui a conquis le monde.
Châteaubriand, dont vous avez rappelé l'un et l'autre, la relation tumultueuse avec l'empereur, a saisi en quelque sorte dans ces termes qui résonnent encore aujourd'hui ce paradoxe. Vivant, il a manqué le monde, mort, il le possède. Vous êtes lycéen, lycéenne, et l'institution même du lycée, la forme d'université. Nous connaissons parfois la grande école que vous rejoindrez dans les mois ou les années à venir. Nous en devons quelque chose à Napoléon. Et pour venir ici, à l'Institut de France, vous avez traversé Paris et sans doute êtes-vous passé devant l'Arc de Triomphe, l'église de la Madeleine, la colonne Vendôme.
Peut-être avez-vous traversé le pont d'Austerlitz ou d'Iéna, parcouru la rue de Rivoli. Ses chefs-d'oeuvre d'architecture et d'urbanisme, toutes ces références, nous les devons aussi à Napoléon. C'est là, vivant, et bien peu de destin, il faut le dire, ont façonné autant de vie au-delà de la leur. Et c'est ce qui fait que nous sommes rassemblés ce jour. Non pas pour nous livrer à une célébration exaltée, comme le fit en 1840 le peuple de Paris au retour des cendres de l'Empereur, mais pour une commémoration éclairée, pour regarder notre histoire en face et en bloc, dire comme nation ce que Napoléon dit de nous et ce que nous avons fait de lui.
Napoléon, en 1802, vous l'avez là aussi évoqué, a rétabli l'esclavage que la Convention de 1794 avait aboli. En 1848, avec Victor Schollcher, la Deuxième République a réparé cette faute, cette trahison de l'esprit des Lumières. Elle a honoré au Panthéon ceux qui, comme Toussaint Louverture ou l'abbé Grégoire, portèrent alors le flambeau de l'universel. Napoléon, dans ses conquêtes, ne s'est jamais véritablement préoccupé des pertes humaines. Châteaubriand ira jusqu'à l'accusé d'avoir sacrifié avec force ses générations, il faut bien le dire, 5 millions de Français. Goya immortalisa le massacre cruel de civils espagnols en mai 1808.
Nous avons ensuite, et depuis lors, placé la valeur de la vie humaine plus haut que tout, que ce soit dans les guerres ou dans les pandémies. Napoléon, ainsi fidèle à l'esprit de 1789, a gravé dans le marbre l'égalité civile entre les hommes dans le code civil, la protection de la loi pour tous avec le code pénal. Nous avons poursuivi cette œuvre de progrès en agissant pour l'égalité entre les femmes et les hommes et en retirant du code pénal le plus cruel des châtiments, la peine de mort. Comme nous avons aussi élargi le chemin de mérite tracé avec le baccalauréat en ouvrant progressivement notre système éducatif au plus grand nombre.
Au fond, de l'Empire, nous avons renoncé au pire et de l'Empereur, nous avons embelli le meilleur. Commémorer ce bicentenaire, c'est dire cela, simplement, sereinement, sans céder jamais à la tentation du procès anachronique, qui consisterait à juger le passé avec les lois du présent, mais en retraçant ce que nous sommes nous, Français, une société historique, un pays de temps long qui avance sans effacer, sans nier ni renier, mais en réinterprétant sans cesse, en reconnaissant, en cherchant à comprendre. une nation palamceste qui reçoit les héritages sans testament, en peuple libre. De Clovis au comité de salut public, j'assume tout, disait-il lui-même.
Aujourd'hui encore, nous assumons tout. Mais la vie et l'œuvre de Napoléon ne valent pas seulement pour ce que nous en avons fait en tant que nation. Si sa portée est sans frontières, si son éclat résiste à l'érosion des années, c'est parce que, charriant l'universel, sa vie porte, en quelque sorte, en chacun de nous, comme un écho intime, faite de vertus anciennes et de paradoxes si contemporains. La vie de Napoléon est d'abord une ode à la volonté politique. À ceux qui jugent les destins figés, les existences écrites à l'avance, le parcours de l'enfant d'Ajaccio devenu maître de l'Europe démontre clairement qu'un homme peut changer le cours de l'histoire.
Supprimer ses choix, son génie militaire, son énergie, ses options tactiques à Toulon, au Serlitz, Friedland ou Wagram, le visage du monde d'hier comme celui d'aujourd'hui en eût été changé. Imaginez réussies les tentatives d'assassinat de la rue Saint-Nicès ou de Vienne. Le destin de la France n'aurait pas été le même. On aime Napoléon parce que sa vie a le goût du possible, parce qu'elle est une invitation à prendre son risque, à faire confiance à l'imagination, à être pleinement soi. La vie de Napoléon est aussi un champ de la raison.
Sans doute est-ce en effet l'un de ceux qui poussa le plus loin en pratique l'héritage des Lumières, la confiance en la science, l'art de l'organisation et tout cet héritage du XVIIIe siècle. Dans le mémorial de Sainte-Hélène, sont décrites ces dispositions hors normes, en mathématiques, les traités d'arithmétique et de physique dévorés, les jours et les nuits passés sur des ouvrages de stratégie militaire. Gaspard Gourgaud, un autre de ses compagnons d'exil, dira même de l'Empereur qu'il était un système de Spinoza, mais au-delà de sa construction personnelle.
Napoléon voulut que la raison, la science, la technique puissent irriguer le pays dont son entier pour l'emmener sur le chemin du progrès. Ce fut ainsi la réforme de l'école polytechnique qui donna et donne encore à la France des générations d'ingénieurs au plus haut niveau. Ce fut pour l'art militaire Saint-Cyr qui forma et forme toujours des officiers de génie. Napoléon voulut aussi à chaque fois lui-même contribuer à la progression du savoir scientifique et de la recherche. La campagne d'Égypte, pour ne citer qu'un exemple, plus encore qu'une entreprise militaire de conquête, fut une expédition scientifique.
Depuis l'Institut, où il se montrait assidu, Napoléon convainquit plus de 150 mathématiciens, chimistes, géomètres, architectes, médecins, botanistes, parmi les plus en vues de son temps, de rejoindre une commission des sciences et des arts qui eut la charge d'étudier la civilisation, la faune, la flore, les techniques d'administration de l'Égypte. Ils le firent et ramenèrent une somme de connaissances saluées de tous. Sa vie, enfin, est une épiphanie de la liberté, malgré tous ces paradoxes et tout ce que vous avez parfaitement restitué de son rapport à celle-ci quand il s'agit de la liberté des autres.
Mais si Napoléon est le premier des romantiques, ce n'est pas seulement parce qu'il fascina Goethe lors de leur rencontre à Erfurt, parce que Stendhal l'adorait, parce que Hugo n'eut pas assez d'Alexandrin pour le célébrer ou parce que Antoine Jean Gros le peignit au pont d'Arcole, visage émacié, cheveux au vent, dans cet arrangement avec l'histoire que vous évoquiez à l'instant, non, mais parce qu'à chaque instant et en tous aspects, il réinventa son existence et fut infiniment libre, une force qui va.
Ainsi de ses amours qu'il mena toujours selon son cœur et jusqu'à divorcer après avoir été couronné par le pape et avoir noué le concordat, ainsi de son génie militaire fait d'une grande maîtrise des stratégies autant que d'un art du mouvement et de la surprise, d'un écart avec les schémas classiques qui lui permirent d'atteindre des sommets, ainsi du panache des cent jours et de ses clameurs inouïes, ainsi aussi de ses faiblesses, de la mélancolie de Sainte-Hélène, ainsi de ses contradictions.
Individualistes, rassembleurs, lucides, inconscients, despotes éclairés, Napoléon, cela a été écrit, était capable de hauteurs ubuesques, de modesties provocantes, de réussites, de rêves comme de ces chutes qui l'accompagnent. Aigle et ogre, Alexandre et Néron, incarnations de la liberté autant que de la répression policière, ils pouvaient en effet être à la fois l'âme du monde décrite par Hegel à Hyéna et le démon de l'Europe, revers funeste de sa liberté sans limite. Ce que Napoléon représente dans la construction de la nation, ce que Napoléon charrie d'universel est là.
Et de là où je suis, enfin, Napoléon est l'homme qui a donné corps à notre organisation politique et administrative qui a donné forme à cette souveraineté tâtonnante qui sortait de la Révolution. Là encore, nulle volonté de juger les conditions d'accès au pouvoir, Sieyès, le 18 brumaire et l'orangerie du parc de Saint-Cloud. Nulle volonté non plus de dire si Napoléon a concrétisé ou au contraire dévoyé les valeurs révolutionnaires. je me garderais bien de m'aventurer sur ces terres, d'abord devant beaucoup plus experts que moi et parce que ce débat divisa les historiens dès l'instant où il rendit son dernier souffle et les agite encore aujourd'hui. Non.
Mais le fait est qu'après des mois d'échecs, de France assiégée, de violence latente, Napoléon sut incarner l'ordre. Le fait est qu'après des mois de tâtonnement, et d'hésitation, il sut donner une forme durable à la géniale intuition révolutionnaire de souveraineté nationale. Napoléon comprit très vite la nécessité de répondre au vertige de la fin du droit divin en le substituant par une autre légitimité, une autre transcendance. Ce fut pour lui le peuple français. Tout ce qui est fait sans le peuple est illégitime.
Mais derrière le peuple français, ainsi déclaré, ainsi installé comme nouveau foyer d'une souveraineté nationale, d'une transcendance ainsi trouvée, il n'y avait évidemment pas les libertés démocratiques, il y avait tout de suite encore la forme de l'État. L'État, au travers, entre autres, des préfets et des maires qui se déployèrent bientôt partout dans le pays, permirent à la nation de rester une, l'État à travers les grandes institutions mises en place alors. Napoléon comprit aussi qu'il devait rechercher sans cesse l'unité et la grandeur du pays.
Il le fit par la guerre, en trouvant à la France des ennemis communs comme l'Angleterre, en répondant aussi à la soif française d'universel par une projection du modèle révolutionnaire à l'échelle de l'Europe. Il le fit en apaisant les relations avec les grandes religions par le concordat, le grand Saint-Nédrin. Il le fit par les arts. Il le fit en veillant à réconcilier aussi ceux que la révolution avait opposés dans le sang. Et s'il ne renonça jamais aux principes de mérite et d'égalité d'accès aux charges, Napoléon fut ainsi l'artisan de l'amnistie d'une partie des royalistes, d'une unité incarnée jusque dans son gouvernement.
Au fond, l'acteur résolu d'une synthèse nationale concrétisée jusque dans les symboles utilisés lors de son sacre. La main de justice, les abeilles mérovingiennes, le collier de l'ordre de la Légion d'honneur, car son ultime intuition fut de vouloir combler le vide laissé par la figure du roi le 21 janvier. La solution de celui qui devint en 1802 conçu la vie fut radicale, confiée dans un oxymore extraordinaire, la République à un empire, en devenant empereur des Français. Ambition personnelle, assurément, façon de prévenir toute tentation de retour à l'État antérieur et d'ancrer la révolution dans la durée, certainement.
Les Français, en 1789, ont fait, écrit Tocqueville, le plus gros effort auquel se soit jamais livré aucun peuple, couper en deux leur destinée, se séparer par un abîme de ce qu'ils avaient été jusque-là, de ce qu'ils voulaient être désormais. Le génie de Napoléon fut d'aider les Français à rompre définitivement avec ce qu'ils avaient décidé d'abandonner en 1789 et de franchir cet abîme. Ils ne pouvaient cependant tout à la fois ancrer la révolution et interdire aux Français le goût de la liberté dont elle était porteuse. En cela, 1789 fut plus fort que Napoléon. Vous êtes lycéen. Comme Français, vous vous inscrivez dans cette histoire. Vous n'en êtes ni les responsables ni les gardiens.
Vous pouvez l'aimer comme la critiquer. Encore faut-il l'apprendre, la connaître. Mais elle est là. Elle vous construit. Viatique pour affronter ce siècle, elle fait partie de vous et vous avez à la continuer. Alors, sans doute, l'œuvre totale de Napoléon, tout en clair-obscur, n'a-t-elle pas livré encore tous ses secrets ? Mais incontestablement, elle continue de nous forger et le soleil d'Austerlitz brille encore. Vive la République. Vive la France. Sous-titrage Société Radio-Canada
Emmanuel Macron