Zoom - Bruno Gaïa : Le vrai visage du collège en banlieue
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 5 %Attaque 60 %Défensif 35 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 86 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:55OuverteÉludée
Est-ce que vous enseignez aujourd'hui encore Bruno Gaillat ?
- 1:34OuverteRéponse directe
Pourquoi avoir fait ce choix de la fiction ?
- 2:54OuverteRéponse directe
Comment est-ce qu'on tient une classe dans un collège de banlieue en ZEP ?
- 5:00OuverteRéponse partielle
Est-ce que vous avez d'autres exemples amusants à nous signifier maintenant ?
- 6:37OuverteRéponse directe
Est-ce que vous avez réellement les clés pour faire quelque chose face au harcèlement scolaire ?
- 9:28OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour changer ça ? Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour redonner le pouvoir aux adultes ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:18PrésentateurChiffre
« Il est vendu à 21,90. »
- 2:33InvitéChiffre
« 23 ans essentiellement dans des établissements en réseau d'éducation prioritaire ou assimilé. »
- 3:25InvitéFait
« Pendant plusieurs années, j'avais une salle, c'était ma salle, et la salle qui était juste à côté, où j'avais une porte de transition entre ma salle et la salle d'à côté. »
- 8:46InvitéFait
« La règle, c'est pas de vague. La règle, c'est l'omerta. »
- 14:26InvitéFait
« la décivilisation. C'est-à-dire que vous aurez effectivement une civilisation à deux étages. »
- 20:26InvitéChiffre
« j'ai quand même fait 7 collèges en tout, juste pour les collèges. »
Temps de parole
- Invité68 %
- Présentateur29 %
- ?3 %
≈ 16,5 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Et
pour le Zoom du jour, j'ai le plaisir de recevoir Bruno Gaillat. Bonjour, monsieur.
Bonjour.
Alors, vous avez écrit Blancassé. C'est un roman qui est paru dans la collection Livre Noir de la Nouvelle Librairie. Il est vendu à 21,90. Comme ça, vous saurez tout. Bruno Gaillat, vous êtes poète également, musicien. Vous venez de la banlieue parisienne. Et ce roman, alors certains disent que c'est un roman. On départagera ensuite la part de fiction et d'autofiction éventuellement. Et ce roman, il parle d'un personnage, c'est Benoît, qui enseigne depuis une vingtaine d'années dans le collège Jean Jaurès. Un collège difficile, comme on dit, un collège en ZEP, un collège en banlieue parisienne, pour être tout à fait précise.
Alors, la rentrée scolaire, pardonnez-moi, c'est encore en ce moment même. Est-ce que vous enseignez, parce que, voilà, je le disais, il y
a
une part d'autofiction, est-ce que vous enseignez aujourd'hui encore Bruno Gaillat ?
Alors
déjà, je constate votre lapsus, la rentrée colère.
Oui.
Beau
lapsus.
Sur
la question de ma situation administrative précise à date, je préfère ne pas me prononcer, puisqu'elle est en partie judiciarisée, que mon conseil juridique me dit de ne pas communiquer sur cette partie-là. Je suis officiellement enseignant au moment où je vous parle.
Alors, vous insistez sur le fait, effectivement, que c'est un roman et non un essai ou un témoignage. Pourquoi avoir fait ce choix de la fiction ? On rappelle que c'est une fiction qui s'inscrit dans le cadre de la collection Livre noir de la Nouvelle Livrairie.
Alors, ce choix de la forme romanesque, tout d'abord parce que c'est ce que j'ai l'habitude de lire et aussi ce que j'ai l'habitude d'écrire. C'est mon second roman. Je n'avais écrit un il
y
a une dizaine d'années, déjà. La forme romanesque, pour moi, me permettait de mieux maîtriser, disons, la quantité de poétique et puis la trame narrative. Toutefois, il est évident, et c'est assez clair dans le pré-propos, que ce roman, s'il reste un roman, ce qui aussi protège à la fois moi et puis les différents protagonistes qui pourraient se retrouver, se reconnaître, bien entendu, dans le roman. Ça protège aussi cela. Mais c'est issu à 98%, disons, effectivement, de mon expérience personnelle
au
sein de l'éducation nationale. Donc, 23 ans essentiellement dans des établissements en réseau d'éducation prioritaire ou assimilé.
Oui, et pourtant, c'est ce qui est signifié à la fin du résumé. Ce serait déjà terrifiant si seulement la moitié de ce livre était vrai, et pourtant, tout est
vrai.
Le multiculturalisme, la violence. Racontez-nous un peu le quotidien d'une classe dans un collège de banlieue en ZEP. Comment est-ce qu'on tient, une
classe
? Ça va être long. Déjà, on la tient quand on peut la tenir.
C
'est-à-dire, quand les conditions matérielles y sont et qu'il est possible de la tenir, beaucoup d'enseignants, surtout jeunes, ne tiennent pas du tout leur classe. C'est malheureusement un... Voilà, on le sait. Et c'est vrai, j'ai pu le constater. Pour donner un exemple standard, pendant plusieurs années, j'avais une salle, c'était ma salle, et la salle qui était juste à côté, où j'avais une porte de transition entre ma salle et la salle d'à côté, la salle d'à côté, on était souvent une petite, en général, jeune, parce que forcément, dans les langues, c'est beaucoup de femmes. Et on comptait un petit peu sur moi pour faire la sécurité, si vous voulez.
Donc je me suis retrouvé parfois à désarmer des situations d'une très, très grande violence, parce qu'effectivement, la personne, elle venait d'être lancée dans le grand bain, dans un établissement extrêmement difficile, et la classe, elle ne la tenait pas. Après, le quotidien, si vous voulez, c'est le quotidien d'un professeur tout à fait classique, normal, enfin en tout cas en 2020 ou en 2010, en fonction, puisque c
'est
sur 20 ans. Donc là, on est sur un professeur de langue, un professeur d'anglais dans le livre, et puis un professeur d'anglais dans la réalité aussi. Comment on tient une classe
?
Au bout de trois ans dans le même établissement, souvent, on tient une classe par sa pédagogie, bien sûr, mais aussi par sa réputation.
Mais bien sûr, la légende qu
'on
s'est faite.
Voilà, la légende
qui se forme. Vous dites que c'est
beaucoup le bruit et les odeurs. Alors vous faites évidemment référence à l'adolescence et aux odeurs de transpiration. Et au bruit, on sait que les enfants sont très bruyants. Il y a aussi beaucoup de novlangues, finalement, dans l'éducation nationale. Vous en assassinez certaines au passage dans votre roman, notamment quand on parle de jardin, pour parler des cités. L'enseignement est très friand de ça. Est-ce que vous avez d'autres exemples amusants, peut-être, à nous signifier maintenant ?
De neuf langues ? Oui. Oh, les exemples de neuf langues, je pense que tout le monde les connaît. Récemment, je crois que le ministre de l'éducation nationale lui-même, M. Jeffrey, en un seul mot, a utilisé le geste scripteur pour parler d'écriture. Le geste scripteur, bon, on connaît tous le référentiel
bonissant. Ça,
on les connaît tous. Après, la question de la neuf langues, je...
Le geste
scripteur.
Le geste scripteur, oui, ça c'était pas mal.
Je
l'avais loupé.
Non, oui, oui, non, non, mais si. Et la neuf langues, finalement, n'est peut-être pas aussi délétère.
Elle
est terrible,
hein.
C'est pérubu, évidemment. Mais elle n
'est
pas forcément aussi délétère que la neuf pensée. C'est-à
-dire
qu'il ne
faut
pas oublier que la neuf langues... Enfin, je veux dire, moi, forcément, en tant que professeur de langue et en tant que passionné de littérature depuis mon plus jeune âge, je m'intéresse, bien entendu, à la relation entre le signe et le signifié. La neuf langues, elle n'est que la partie immergée de l'isbergue. Voilà. Émergée, pardon, de l'isbergue. C'est-à
-dire
en dessous de la neuf langues,
c
'est-à
-dire
en dessous de cette expression qui paraît effectivement totalement délirante pour les gens qui l'entendent, les gens du commun, les gens du bon sens, quand ils entendent le geste scripteur, le référentiel mention et tous les autres,
il
y
en
a des tonnes. Pour trouver des tonnes d'exemples, ils ne se rendent pas compte que ça, c'est juste la manière d'exprimer la pensée qui est en dessous et c'est elle qui détruit l'éducation pour une grande partie.
Ce
qui détruit l'éducation aussi actuellement et qui fait beaucoup la une de l'actualité, ce sont les harcèlements scolaires, les situations de harcèlement scolaire. D'ailleurs, c'est assez clair dans le roman et vous permettez au lecteur de s'en rendre compte. C'est un harcèlement qui est durable aujourd'hui à cause des portables qui font durer le supplice d'une certaine façon. Est-ce que vous avez réellement les clés finalement pour faire quelque chose, vous, en tant que professeur, est-ce que vous arrivez à vous en rendre compte tout d'abord
? Alors
effectivement, Blancassé, c'est les destins croisés de deux personnages principaux, donc le personnage de Benoît qui est le professeur et le personnage de Nico qui est un élève qui, bien entendu, est une construction de différentes anecdotes, de différents enfants. Est-ce qu'on a les moyens de s'en rendre compte ? Oui
et
non. Parce qu'avoir les moyens de se rendre compte qu'un enfant est en souffrance, la plupart du temps, comme je le décris dans le roman par exemple, un exemple tangible, c'est le moment où moi, et là c'est moi, pas Benoît, moi je réalise effectivement que dans certaines de mes classes, certains enfants
passent toute
leur journée à regarder droit devant eux parce que si jamais ils tournent la tête, il va y avoir un, vous savez, ce petit son qui
fait... Et
ensuite, il va y avoir... Tu me regardes ?
Un petit voisin chipper.
Voilà, le chipper, arrête de chipper, malheureusement. J'essaie de rendre le propos un petit peu léger, mais
comprenons
bien que pour cet enfant, c'est la quasi-assurance d'un châtiment corporel à la
sortie de son cours.
Voilà. Donc j'ai réalisé à un moment
que
effectivement, j'étais face à certains enfants,
en
particulier ceux qui sont mis en minorité ethnique dans leur classe, et en particulier ceux qui sont, dans le cas d'espèces, effectivement, blancs, autochtones, d'où le titre blanc cassé, sont vraiment face
au
tableau, comme tout le monde devrait l'être, mais eux, singulièrement, ne peuvent pas bouger la tête parce que s'ils bougent la tête, ils prennent un risque. Donc soit ils regardent leur table, soit ils sont effondrés sur leur table, soit ils regardent le tableau, mais ils essayent de ne pas trop bouger la tête parce que trop bouger la tête,
c
'est vraiment prendre un risque, dans certains cas, pour leur santé et pour leur intégrité physique. Donc ça, on s'en rend compte. La question, là je réponds à votre question, on s'en rend compte, la question c'est qu'est-ce qu
'on
fait derrière ?
Voilà.
Qu'est-ce qu
'on
fait derrière quand on sait que la règle, c'est pas de vague. La règle, c'est l'omerta. La règle, c'est si tu parles,
si
tu parles en particulier de ça, si tu parles de Nico, quel que soit son vrai prénom, ou de Nicolette, quel que soit son vrai prénom, si tu dis qu'elle ne
peut
pas bouger la tête parce que sinon, on va te chiper et derrière,
on
va la taper dans le couloir, peut-être que finalement, tu n'es pas dans notre camp. Peut-être que tu ne comprends pas la richesse multiculturelle que tu as face à toi. Peut-être que c'est toi qui surinterprète la douleur de Nico que tu vois pourtant dans son regard quand il arrive devant nous le matin avec les yeux rougis déjà par les larmes à 8h.
Oui,
vous mentionnez pas mal de scènes de pichitage à grands coups de parfum, mais par
contre aussi
aux gaz lacrymogènes. En fait,
finalement,
ce que vous soulevez dans ce roman, dans Blancassé, c'est un peu la question de l'impuissance, sans oublier le rôle de tous les adultes qui sont chacun dans leur strat impuissant, que ce soit les parents de Nicolas, mais aussi le couple formé par Benoît. C'est-à
-dire
que ça accompagne sa femme qui est un peu impuissante vis-à-vis de sa situation de prof, qui vit mal cette situation. Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour changer ça ? Qu'est
-ce
qu'on pourrait faire pour redonner le pouvoir aux adultes, finalement ?
Alors,
c
'est une très bonne question.
J'ai
deux réponses à ça. La première, si j'avais une réponse de but en blanc qui semble évidente à tous les téléspectateurs qui vont regarder cet entretien, de toute évidence, j'en aurais déjà lu. J'en aurais déjà vendu un million. Je n'ai pas de baguette magique, comme ils disent tous. Je n'ai pas de baguette magique.
À
la fin
du livre...
En
fait,
il y
a
le dernier chapitre qui
est
une
forme de baguette magique.
J'allais y venir. À la fin du livre, je ne vais pas spoiler. Je ne veux plus jamais utiliser Divulgaché. Je l'ai utilisé une fois, je ne le referai
plus jamais.
Sur les doigts par les téléspectateurs, mais ce n
'est
pas grave.
C'est très laid, c'est très laid, Divulgaché.
Je laisse ça à votre
responsabilité.
Je ne veux pas Divulgaché. Allez, je fais l'effort pour
vous. Encore
une fois. Voilà. Donc, à la fin, effectivement, il y a une ouverture sur une note d'espoir. Et cette note d'espoir, elle est la reprise en main du bon sens par la mère qui redresse la tête. Mais bon, comme je viens de le dire, je ne veux pas spoiler. Mais effectivement, je n'ai pas de baguette magique. Alors, vous venez de le dire, et j'en suis fort aise et vraiment très heureux, si la fin de ce roman Blancassé pouvait être une forme de baguette magique. Sans doute. Pour cette question-là, si ça pouvait l'être, c'est comme ça que je l'écris.
Sans doute.
Donc, je vous remercie de l'avoir compris comme ça.
C'est comme ça que je l'écris. Si on remet
tous la tête à notre niveau, sans doute que les choses se passeraient mieux. Alors, vous parlez finalement dans votre roman de beaucoup de petits mensonges institutionnels, de petites lâchetés ordinaires. Est-ce que vous avez des exemples particuliers à nous citer ? Que ce soit dans les salles de profs ou avec les DAZEN, c'est les super directeurs d'établissements, et les CPE,
et
tous ces strates administratives décisionnaires qui finalement…
Tout à fait. Alors, je vais vous faire une réponse un petit peu post-moderne. Je ne vais pas vous répondre à un exemple, parce que sinon j'espère qu'on a deux heures devant nous. Je vais vous dire, en fait, la question c'est que c'est extrêmement diffus, en fait. Quasiment à un moment, effectivement, comme vous parliez tout à
l
'heure de la neuve langue, et moi je vous répondais la neuve pensée, c'est tellement diffus que par moment on a l'impression que la totalité de la réalité devient un mensonge, en fait.
J
'aurais plus, dans certains cas,
j
'aurais plus vite fait de vous donner des exemples de choses qui sont des paroles de vérité, des actes de vérité,
que
de vous trouver des exemples de choses qui sont des mensonges. J'aurais beaucoup plus vite fait de vous trouver les quelques exemples que j'ai pu voir, en particulier, singulièrement au cours des dix dernières années, de choses qui se sont passées normalement, comme on s'imagine que ça devrait se passer dans un monde normal, et bien j'aurais beaucoup plus de facilité à vous trouver les exemples de normalité que les exemples de mensonges qui mènent à des situations qui sont totalement catastrophiques et anormales.
C
'est inquiétant, en effet. Alors, vous citez pas mal dans votre livre un personnage, c'est le personnage de Daniel qui nous tient en haleine tout au long du roman.
C
'est un ancien collègue de Benoît, d'après ce qu'on comprend. Est-ce que vous pouvez nous en dire un petit peu plus, parce qu'il a quitté le collège, en tout cas ?
Oui,
il a quitté le collège. Enfin, voilà. Faisons un petit délicat de l
'échange. On
comprend même
que c'est
peut
-être
plus tragique
que ça.
Voilà. On comprend très vite que Daniel a perdu la vie. Et Daniel, pas sous ce prénom-là, pas sous cette forme-là, mais Daniel a existé dans ma vie, oui, tout à fait. Et d'autres. Pas que Daniel.
J
'ai eu aussi quelques responsabilités syndicales qui m'ont permis d'avoir un regard plus élargi sur tout un département, sur deux départements. en banlieue parisienne.
Et
de voir qu'effectivement, Daniel,
alors
bon, ça ne se finit pas toujours de la manière la plus tragique, bien entendu. Mais ça se finit plus souvent de manière tragique qu'on ne le sait. Et il y a une couche en dessous de la tragédie qui pourrait devenir visible, qui est extrêmement dévastatrice pour la vie des professionnels et de leur famille. Et celle-là, alors bien entendu, pas de vague.
Vous
vous appelez dans le roman, mais j'imagine que c'est sans doute une expression que vous avez employée vous-même, les derniers des Mohicans, entre profs, entre certains profs en tout cas. Que se passera-t-il justement s'il n'en restait plus en seul, de Mohicans, de professeurs qui gardent sa tête droite
?
Avant d'un seul mot, la décivilisation. C'est-à-dire que vous aurez effectivement une civilisation à deux étages. Vous aurez l'école publique, l'éducation nationale publique, dans laquelle s'il n'y
en
reste plus de ces derniers Mohicans, vous aurez la décivilisation la plus totale. Et puis vous aurez effectivement un système à deux, qui est en train de se mettre en place, on le sait tous, un système véritablement à deux vitesses. Vous aurez des gens qui auront encore, et on sait que ça se dégrade aussi énormément dans le privé sous contrat, mais vous aurez des personnes qui auront encore accès, dans l'enfance, à un rapport à la civilisation tel qu'on l'entend, puis d'autres qui n
'en
auront pas du tout, ou très peu. Ou si peu, de toute manière, on ne pourra pas les appeler autre chose que des semi-barbares, de toute évidence.
D'ailleurs, vous avez un constat assez terrible, en faisant discuter Benoît, qui est prof de collège, je le rappelle, avec une autre collègue qui est prof de lycée, qui dit « mais moi c'est plus facile, parce qu'en fait le tri a déjà été fait grâce aux filières professionnelles. »
Est
-ce que c'est réellement comme ça que ça se passe ?
Oui. Le terme n'est pas de moi, mais je l'ai entendu à de nombreuses reprises. Le tri. Le tri a été fait.
C'est
cynique.
Oui,
c
'est très cynique. Mais vous savez, j'ai eu des amis dans le domaine hospitalier, et on dit souvent que les gens dans le domaine hospitalier sont très cyniques, ont un humour très noir, etc., pour arriver à trouver une distanciation, avec la proximité qu'ils ont avec l'horreur et la mort. Mais
c
'est un petit peu la même chose dans l'éducation nationale. Et comme je le dis singulièrement, ces dernières décennies, que je date à partir à peu près de 2013, en tout cas dans mon roman, ce que
j
'appelle la décennie de la chute, pour arriver à tenir dans ces circonstances-là, il faut effectivement être cynique. Et à l'inverse, vous allez avoir de jeunes collègues qui arrivent extrêmement formatés idéologiquement, qui font l'excès inverse. C'est-à-dire que, pour survivre, ils vont remplacer le cynisme par une espèce de fable, de conte, dans lequel la réalité n'existe plus du tout. Et tout est vu au travers des lunettes déformantes de leur spectre idéologique. C'est-à
-dire
que
c'est
vraiment les lunettes du magicien d'Oz. Il voit tout en vert, comme un fond vert. Et voilà, il ne voit plus que comme ça. Alors, ça marche un temps. Pour beaucoup, ils sont quand même assez relativement échaudés. Ils se mettent à craindre d'eau froide. Mais oui, une certaine forme de distanciation est nécessaire. Le niveau de souffrance qu'on a devant nous, par moment, pas tout le temps. Jamais tout le temps, jamais tout le monde, jamais personne. Toujours. Pas de généralisation absolue. C'est toujours ridicule, les généralisations. Mais ce qui est sûr,
c
'est que le niveau de souffrance qu'on a quand même très régulièrement devant nous, il nécessite de créer une distanciation par rapport à ça.
Parce
que sinon, le pire est à prévoir, malheureusement.
De la distance avec les élèves, mais aussi avec les parents d'élèves. Vous parlez beaucoup dans ce roman de dénonciation, de racisme à tout va. Ça, monsieur, c'est racisme, c'est raciste, c'est raciste. Mais aussi de la gestion de la laïcité qu'on vous impose. C'est un nouveau rôle, une espèce de nouvelle robe qu'on vous fait enfiler. En filet, alors il faut lutter contre les abayas. Il faut proposer les minutes de silence pour Dominique Bernard et Samuel Paty. Ce n
'est
pas forcément évident, tout ça, quand on n'est pas soutenu, quand on revient sur le début de notre entretien et qu
'on
se dit, ah oui, mais avec tout ça, comment est-ce qu'on fait
?
L'image que vous avez utilisée, on nous met une robe. Le problème, c'est qu'on nous met une robe, mais
il
n
'y a
pas de tailleur, en fait. Déjà, on nous met une robe, elle est la même pour tous, partout, pareil, ce qui n'a pas de sens. C'est imaginer, voilà, vous êtes
une
grande, belle, jeune femme, et je vais vous mettre une robe qui est destinée à une femme d'un mètre cinquante. Ça ne
va
pas vous aller très bien. Mais en fait, de ça, le système tel qu'il est fait, c'est
un
petit peu ça. Tout le monde met un petit peu le même uniforme, en tout cas dans l'éducation nationale publique. Tout le monde est censé mettre un petit peu le même uniforme. Et le tailleur, en plus de ça, n'a pas véritablement fait l'effort de réfléchir comment l'uniforme, quand il s'agit de la laïcité ou de la lutte contre le communautarisme, comment l'uniforme allait s'adapter à la situation précise. Parce que déjà, ce n
'est
pas forcément sûr qu'il aille tout simplement les marqueurs statistiques qui lui permettent de réellement s'adapter à une situation sous sa forme réelle, telle qu'elle est vécue par les gens de la base.
Oui, on aimerait bien parfois envoyer certains ministres de l'éducation en stage intensif d'une semaine dans certains établissements.
C'est
clair. Vous dites que le collège, c'est un lieu de vie où l'on reçoit des leçons de vie ou alors, dans certains cas, des leçons de survie. Est-ce que c'est un peu fort ou c'est réellement ça ?
Non, c'est réellement ça. Non, je n'enlève pas un mot à ça. Dans le roman, dans la forme romanesque, je n'enlève pas un mot à ça. Parce que là,
on
peut s'imaginer juste, il est content, sa phrase est jolie. Non, pas du tout. Non, je n'enlève pas un mot à ça. Non, absolument pas. J'ai vu vraiment pendant 20 ans, là, pas que pendant la décennie de la chute,
j
'ai vu pendant 20 ans des enfants qui,
parce
qu'ils étaient effectivement,
alors
pas que, mais quand même beaucoup, parce qu'ils étaient en minorité ethniquement dans leur classe et dans leur collège, ne tiraient de leurs 4 ans ou de leurs 5 ans de collège, s'il redoublait, que des leçons de survie. Et c'est vraiment terrible. Et c'est vraiment terrible. Et comme je le disais récemment, il faut s'imaginer aussi la souffrance vicariante, ce qu'on appelle la souffrance vicariante,
c
'est-à-dire la manière dont le prof souffre quand il voit un gamin et qu
'il
sait très bien, d'ailleurs je le décris dans le livre, parce que ça m'est arrivé très souvent, il sait très bien que s'il prend la défense de ce gamin, ça sera pire pour ce gamin. Il faut vous imaginer,
ça s
'accumule. Les 5 premières années,
c
'est facile. Les 10 premières années, ça devient dur.
Au
bout
de 23 ans, c'est très très dur.
Bien sûr, bien sûr. Alors, vous dites que dans les élèves qui s'en sortent le mieux, finalement, ce sont ceux qui ont une forme de virilité ou de féminité exacerbée, enfin, respectivement. Finalement, est-ce que vous pensez qu'être des mini-adultes, c'est ce qui protège le mieux de la méchanceté des enfants
? Alors
ça, je vous répondrai en plus de ça que, effectivement, mes différentes expériences, que j'ai quand même fait 7 collèges en tout, juste pour les collèges, me permettent de voir qu'effectivement, dans certains quartiers, la maturité arrive bien plus tôt.
–
Là, vous parlez de néo
-technique, finalement. – Dans les
quartiers difficiles, la maturité, à tout point de vue, arrive bien plus tôt. La maturité de la violence, de la compréhension de la violence, de la compréhension des règles pour les détourner, arrive bien plus tôt. Et quand on est dans… –
La sexualité
aussi. – La sexualité arrive bien plus tôt. Et beaucoup trop tôt, dans certains cas. La virilité, oui, évidemment. Alors, ce qui est très très amusant, c'est que vous êtes
en
salle des profs, en salle de pause, avec un petit café, on essaie de se détendre avant le prochain cours. Et puis, on est avec des collègues qui, de manière extrêmement militante, vous expliquez effectivement que ces horribles mascus, ces virilistes, ces terribles personnes, cis, genre, hétéronormé, blanche, occidentale, ah, horrible ! Et puis, en fait, vous voyez, minute par minute, heure par heure, un rapport à un masculinisme, à une virilité qui est
absolument
hallucinant, qui n'a absolument rien de commun avec ce que l'on attend d'un enfant de sixième ou de cinquième, et qui est vraiment totalement assumé.
Et
qui va être expliqué, tout à coup, ça va devenir normal. « Ah oui, le petit untel, ah oui, c'est vrai qu'il est un peu…
»
– Un peu de testostérone,
oui. –
Voilà, mais ce n
'est
pas grave. Alors, c'est comme ça chez lui.
–
Oui, il y
a
une vraie forme de dichotomie, finalement, entre la bienveillance qu'on vous demande de transmettre, c'est ce mot très à la mode, la bienveillance, et la réalité du multiculturalisme, parce qu'en réalité, c'est de ça dont il s'agit.
–
La bienveillance, déjà, j'aurais tendance à dire, comme vous venez de le dire, c'est un mot à la mode, c'est un mot qu'on répète beaucoup. J'ai tendance à dire que quand on répète beaucoup quelque chose,
c
'est que, quelque part, il y a un manque, il
y
a un angle mort dans la vision. Quand on répète trop quelque chose, à un moment, je pense qu'il faut se poser la question du pourquoi cette chose-là est devenue une pourrissure rhétorique, une moisissure rhétorique. La bienveillance, je l'attends toujours dans certains cas. – L'éducation positive. –
L
'éducation positive, pour le coup, ça marche très bien au niveau canin, j'ai un chien, et Dieu sait que l'éducation positive est très bien, et je pense que ça marche très bien aussi avec les enfants.
– C'est parce que vous avez un
chien.
– Oui, tout à fait, j'en ai pas 27. Si j'en avais 27, ce ne serait pas la même. Mais toujours est-il que, ou 27, 28, toujours est-il que l'éducation positive, sans aucun doute, en soi,
de
toute manière, c'est le problème des, ce que j'appelle dans un autre écrit, le problème des termes positifs absolus. L'éducation positive, la bienveillance, l'inverse de la bienveillance,
c
'est la malveillance. L'inverse de l'inclusion, c'est l'exclusion. Donc forcément, on dit, on aime l'inclusion. Mais l'inclusion, forceps, je le décris dans le livre, c'est une machine à casser les enfants qui
ont
des difficultés spécifiques. Mais on ne
peut
pas les exclure. L'exclusion, c'est affreux. Et puis, la bienveillance, évidemment, on aime la bienveillance, puisque l'inverse, c
'est
la malveillance. J'aurais bien aimé en recevoir un petit peu de bienveillance, moi, ces dernières années, quand j'ai commencé à être harcelé professionnellement, et par contre,
j
'ai bien vu qu'effectivement, derrière ce mot répété, bienveillance, bienveillance, bienveillance,
il
y
a
eu une certaine malveillance envers certaines personnes. C'est une bienveillance très sélective.
Finalement, Bruno Gaillard, si je résume, votre ouvrage, c'est un peu un manuel, un mode d'emploi pour être le petit blanc minoritaire dans un collège de banlieue ?
Je n
'espère pas. Je pense que ce livre, il s'adresse à tous les parents d'élèves, ou que leurs enfants soient scolarisés. Et d'une certaine manière, il s'adresse aussi à tous les citoyens qui ont à cœur de se dire, il n'y a pas de raison que pour une raison des hasards de la naissance, certains soient des martyrs, des victimes sacrifiées sur l'autel d'une idéologie ou d'une autre. Il n
'y a
pas de raison. Quelle que soit leur origine, quelle que soit leur couleur,
ou
quelle que soit leur confession, il n
'y a
pas de raison que des enfants deviennent les martyrs d'une institution qui n'est pas capable de les protéger et de leur offrir un cadre satisfaisant, comme vous le dites, comme tout le monde le dit, bienveillant, mais en tout cas à tout le moins suffisamment sécurisé pour que les parents ne se disent pas mais qu'est-ce qui lui arrive quand il passe les grilles ?
Bruno Gaillat, un dernier point. Je crois que vous avez un deuxième ouvrage en préparation. Ce sera la suite de Blancassé.
Oui, on en a parlé.
Oui, je suis en train d'écrire Blancassé 0. Voilà, donc Blancassé 0 qui se situe juste avant Blancassé où je décris effectivement les événements qui ont conduit au sort tragique de Daniel et qui nous permettront de voir la relation de Daniel, de Benoît et puis d'autres élèves l'année avant Blancassé, l'année scolaire précédente Blancassé.
Merci
beaucoup Bruno Gaillat pour cet entretien. C
'est moi
qui vous remercie.
Merci
d'être venu sur les plateaux de TV Liberté. Merci à tous de nous avoir suivis, chers téléspectateurs. Je vous le rappelle, pour assurer le succès de cet entretien, il est nécessaire de cliquer sur le pouce en l'air. Vous pouvez également laisser un commentaire juste en dessous. Ça aide à booster un petit peu la vidéo et l'algorithme de YouTube qui, vous le savez, ne nous est pas toujours favorable. Je rappelle votre ouvrage Blancassé de Bruno Gaillat, collection Livres Noirs de la Nouvelle Librairie. C'est disponible sur la boutique officielle de TVL, sur le site tvl.fr. Je vous dis à très vite et on se retrouve très bientôt sur TVL.
Sous-titrage Société Radio-Canada Sous-titrage Société Radio-Canada