[PODCAST] Jeffrey Epstein, entre les mailles du filet - Épisode 2
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Vous écoutez notre série Crime Story, Jeffrey Epstein, un pédocriminel passé entre les mailles du filet, épisode 2. Le vendredi 23 août 2019, le Parquet de Paris ouvre une enquête pour viol et agressions sexuelles, notamment sur mineurs. Il soupçonne un Français, Jean-Luc Brunel, d'avoir alimenté le trafic pédocriminel du financier américain Jeffrey Epstein. Cette sordide affaire a commencé de l'autre côté de l'Atlantique, il y a plus de 20 ans. En Floride, dans la très riche ville de Palm Beach. Jeffrey Epstein y avait une maison, dans laquelle il recevait de très jeunes filles, pour les agresser et les violer. Nous sommes partis sur ces traces.
Quand nous nous rendons à Palm Beach, au mois de mai 2026 avec ma collègue Lucille Descamps, on découvre cette île, cette bande de terre reliée à la ville de West Palm Beach par des ponts qui matérialisent une frontière entre une population très riche d'un côté et une autre beaucoup plus modeste, voire pauvre, de l'autre côté.
Alors, on passe devant chez Jeffrey Epstein. Juste, on va voir à Palm Beach. C'est la première maison.
Je pense que c'est la première, oui. Aujourd'hui, sa maison du 358 El Brioé n'existe plus. Elle a été rachetée par un promoteur en 2020 et complètement détruite en 2021. À la place, une autre villa, tout aussi luxueuse, a été construite. Il ne reste rien de la villa d'Epstein, pas même son numéro remplacé par le 360. Bon, c'est vraiment très très beau, là, quand même.
Genre là, quand tu regardes à droite et à gauche, c'est quand même vraiment très beau.
Quand nous nous y rendons à la fin du mois de mai avec ma collègue Lucille Descamps, les riches propriétaires de l'île ont quitté leur résidence secondaire depuis plusieurs semaines déjà. Entre mars et octobre, il fait trop chaud ici. L'air est trop lourd. Ils préfèrent prendre leur quartier ailleurs. Genre, tu arrives à comprendre le côté isolé. Tu as l'impression que tu ne fais pas vraiment partie du monde, tu vois. L'allée El Brio, au bout de laquelle se tenait la maison de Jeffrey Epstein, est entourée de villas dépareillées, toutes plus somptueuses les unes que les autres. Il y a une maison coloniale, un manoir victorien, des briques rouges rappelant le style britannique.
Les haies sont parfaitement taillées, les arbres immenses et les pelouses toujours vertes, grâce à un arrosage quotidien. C'est la fin de la matinée. Devant chaque maison, des travailleurs finissent d'enlever les feuilles mortes des palmiers encadrant les portails. La plupart parlent espagnol, et dans quelques minutes, ils seront tous partis. La rue ne sera alors plus animée que par les curieux qui, 20 ans après, cherchent encore au bout de l'impasse cette maison où tout a commencé.
Oh, si vous avez besoin de le montrer, ok, ne vous inquiétez pas, je suis à ça.
Depuis la première fois que Jenna Lisa a franchi le portail de cette maison, 23 ans ont passé. Elle nous donne rendez-vous dans un café du centre-ville, le plus cool, selon elle. C'est un endroit typiquement américain, avec des fauteuils, plein de pâtisseries en vitrine, et des clients qui demandent des cafés au lait gigantesques. Jenna Lisa a maintenant 37 ans, 4 enfants, et elle vit toujours ici. Elle a les traits fins, les yeux bleus, des cheveux blonds vénitiens, et encore beaucoup de colère en elle.
Avant de rencontrer Epstein, je vivais avec ma mère qui était célibataire et qui se droguait. J'étais un peu livrée à moi-même. Je passais mon temps avec mes copines à traîner, et personne n'était là pour me surveiller. C'est comme ça que j'ai fini par rentrer dans la sphère de Jeffrey.
En 2004, Jenna Lisa a 14 ans, et elle vit déjà quasiment seule. Elle a à peine de quoi se nourrir, elle vient de redoubler l'équivalent de la troisième, et traîne avec sa meilleure amie qui est entrée au lycée. C'est comme ça qu'elle rencontre une jeune fille avec son amie, un peu plus âgée qu'elle, qui un jour, leur parle sur un ton badin d'un homme riche qui paye cher pour des massages. Elle leur propose d'aller chez lui. Aussitôt que les deux adolescentes acceptent, la fille plus âgée passe un coup de fil pour prévenir de leur arrivée.
Elle a commencé à nous préparer, pas en nous maquillant, mais en nous donnant des vêtements. En 30 minutes, un taxi était devant chez elle. Elle n'a même pas eu besoin de dire où on allait, le chauffeur savait. C'était la première fois que je me rendais sur l'île de Palm Beach. C'était impressionnant. J'avais vécu dans de petits appartements, dans des quartiers mal fréquentés. Là, en arrivant à Palm Beach, je me suis dit que c'est l'endroit où vivent des gens connus. C'est un peu comme un rêve.
Le taxi laisse les trois cils devant le 358 Elbrillo Way. Celle qui a amené Jenna Lisa et son amie les guide vers une porte sur le côté de la maison. Elles entrent et se retrouvent directement dans la cuisine. Là, il y a du personnel qui leur propose un bol de céréales avec du lait.
Il y avait toutes ces photos de femmes nues. J'ai trouvé ça bizarre, mais pour moi qui n'étais jamais allée chez des gens riches, je me suis dit que pour eux, ces corps nus, c'était sans doute de l'art. Tu te dis, mon Dieu, c'est à ça que ressemblent les maisons de gens riches.
L'amie de Jenna Lisa est la première qu'on fait monter à l'étage. Elle redescend cinq minutes plus tard.
Elle redescend comme si de rien n'était. Mais je trouvais ça bizarre parce qu'on nous avait dit que ça durait environ 30 minutes. Immédiatement, la fille me dit, « Allez Jenna, viens ! » Elle m'emmène à l'étage. La table de massage est vide. La fille me dit de me déshabiller, puis elle sort de la pièce. Jeffrey arrive, enroulé dans une serviette, et il s'allonge sur le ventre sans me calculer. Puis il me dit comment lui masser le dos, mettre de l'huile. C'est un massage classique au début. Il lance un petit minuteur en forme d'œuf. Ça commence normalement. Puis au bout d'une dizaine de minutes, il se retourne d'un coup, et c'est là que tout commence vraiment.
Entre le moment où il est entré dans la pièce et le moment où il se retourne, il a complètement changé. Il est passé de quelqu'un qui a l'air normal à quelqu'un qui est en train de prendre du plaisir. Il avait l'air content de voir qu'il me faisait peur. Il a ouvert sa serviette. Je ne veux pas rentrer dans les détails sur ce qu'il m'a fait, mais ce n'est pas ce qu'un adulte est censé faire à une enfant. Il m'a agressée sexuellement. Il a éjaculé, il a pris sa serviette, et il est parti.
Dès que Jeffrey Epstein quitte la pièce, Jenna Lisa se rhabille en vitesse et descend l'escalier. Elle est sous le choc. Elle ne comprend pas que personne ne l'ait prévenu de ce qui allait se passer. Dès qu'elle arrive en bas, la fille plus âgée qui les a amenées dans la maison leur dit « Ok, les filles, on y va. » Un taxi les attend déjà dehors. Encore une fois, pas besoin de donner d'indication. Il sait où aller. Dans la voiture, Jenna Lisa fond en larmes. La fille plus âgée lui dit qu'elle vient de gagner 200 dollars, alors elle ferait mieux de la fermer.
Quand on retourne dans la maison de la fille, j'arrive à parler en tête à tête à mon amie dans la salle de bain. Je lui demande ce qui s'est passé avec elle. Elle me répond « Rien. » Il m'a dit que j'étais trop développée.
Damien Delceny, l'agression subie par Jenna Lisa se passe en 2004. Un an plus tôt, en 2003, des voisins de Jeffrey Epstein ont alerté la police de Palm Beach sur le fait que de nombreuses jeunes femmes allaient et venaient chez le millionnaire.
Une équipe est envoyée sur place. Les agents trouvent, en effet, plusieurs femmes adultes. Elles assurent faire ici un travail administratif pour Jeffrey Epstein. Donc, il n'y a pas de raison, pour l'instant, d'aller plus loin pour les policiers. Donc, ils repartent.
Michael Reiter, un des personnages centraux de ce dossier, est à ce moment-là commissaire à Palm Beach.
Et il a déjà rencontré Jeffrey Epstein en 2001, quand ce dernier est venu le voir directement dans son bureau pour lui proposer de faire un don d'équipement à la police. Pas n'importe quel don. Il propose 100 000 dollars. Donc, c'est loin d'être négligeable. Mais, a priori, c'était une conversation assez rapide et leur relation s'est arrêtée là.
Après le bref passage des policiers chez Jeffrey Epstein en 2003, ils n'entendent plus parler de lui jusqu'en 2005.
Le lundi 14 mars 2005, précisément, une femme appelle la police de Palm Beach. Elle vit à West Palm Beach, donc la ville en face. Elle explique qu'elle a trouvé 300 dollars en cash dans les affaires de sa belle-fille qui n'est âgée que de 14 ans. C'est quand même une très grosse somme. Elle lui a donc demandé d'où venait cet argent et celle-ci lui a raconté avoir été recrutée pour masser un homme richissime. Là, pour les policiers, ça devient quand même une toute autre histoire.
En 2005, l'adolescente dont la belle-mère a contacté la police est entendue par le détective Joseph Récaré, un enquêteur chevronné au regard rieur et aux cheveux bruns coupés en brosse. La jeune victime raconte qu'après avoir massé cet homme très riche dans sa villa de Palm Beach, il s'est masturbé devant elle. Elle ajoute que plusieurs de ses copines se sont aussi rendues chez lui. Au vu des éléments qu'elle donne, de la localisation de la maison qu'elle indique et de la description qu'elle fait de l'homme, il ne fait aucun doute pour Joseph Récaré que l'homme dont elle parle est le puissant et influent Jeffrey Epstein.
Au fil des semaines, le détective, soutenu par son chef Michael Reiter, tente de trouver d'autres jeunes filles qui se seraient rendues dans sa villa. Damien, en quelques semaines, Joseph Récaré, l'inspecteur chargé de l'enquête, retrouve 21 jeunes filles qui ont été victimes comme Jenna Lisa de Jeffrey Epstein.
Mais pas Jenna Lisa, elle ne fait pas partie de la liste. Elle, elle sera informée de tout ça bien plus tard. Il va retrouver ses 21 jeunes filles notamment en faisant les poubelles de la villa de Jeffrey Epstein parce qu'il va tomber à la fois dans ses poubelles sur des notes manuscrites qui font référence à l'achat de sextoys ou à des produits d'hygiène féminines mais aussi sur des morceaux de papier avec des prénoms et des numéros de téléphone de jeunes filles.
En fait, Jeffrey Epstein fait venir des dizaines de jeunes filles chez lui et il demande à chacune d'entre elles de ramener ses copines.
Elles ont toutes un tout petit peu le même profil. Ce sont des élèves de quartiers pauvres. Elles sont âgées de 13 à 17 ans et on leur propose toujours à peu près la même somme entre 200 et 300 dollars pour aller faire des massages qui se transforment en réalité en agressions sexuelles. Elles vont toutes raconter la même histoire et les policiers se rendent compte que finalement ces agressions à répétition qu'elles vivent, c'est tout simplement le quotidien de Jeffrey Epstein. Je n'ai pas réalisé à quel point c'était gros. Je pensais que ça ne me concernait que mon petit groupe de copines. Quand j'ai découvert qu'on était si nombreuses, ça m'a brisé le cœur.
Des femmes avec qui j'allais à la fac, avec qui j'ai élevé mes enfants, sont allées chez Jeffrey quand elles étaient plus jeunes. Là, vous vous dites « Merde, en fait, on savait toutes, mais on n'en a jamais parlé. Je suis allée dans 21 écoles différentes en 11 ans dans le comté de Palm Beach. J'avais des amis dans toutes les écoles et lui avait la main sur chaque école.
Damien, pour les policiers, c'est délicat d'enquêter sur Jeffrey Epstein parce qu'il a beaucoup d'argent, beaucoup de relations, donc les enquêteurs craignent qu'il arrive facilement à leur mettre des bâtons dans les roues en soudoyant des témoins par exemple ou en parvenant à être informé de l'avancée de l'enquête.
Oui, c'est une enquête sensible et en tout cas, dans un premier temps, ces policiers, ils veulent faire cette enquête de manière la plus discrète possible. Mais au bout de 7 mois d'investigation, ils obtiennent quand même l'autorisation de perquisitionner la villa de Jeffrey Epstein et donc, le jeudi, 20 octobre 2005, il se gare devant le 358 El Brioway.
Jeffrey Epstein n'est pas là. A l'intérieur de la maison, les policiers découvrent ce que Jenna Lisa nous a décrit. De nombreuses photos de jeunes filles nues. Ils dénichent aussi un cahier truffé de coordonnées d'hommes politiques puissants ou de célébrités. Mais ils s'attendaient à davantage d'éléments. Ils veulent par exemple récupérer les caméras dont les victimes ont parlé, mais tout ce qui reste sont les câbles d'alimentation qui ont été sectionnés. Idem pour les disques durs des ordinateurs qui ont disparu. Pour les enquêteurs, il n'y a pas de doute, Jeffrey Epstein savait qu'ils allaient venir.
Malgré tous leurs efforts pour enquêter discrètement pendant des mois, le millionnaire a été prévenu qu'il faisait l'objet d'investigation. Néanmoins, la visite de la maison permet de crédibiliser un peu plus les témoignages des victimes. En effet, les lieux correspondent aux descriptions qu'elles ont faites aux policiers. Les coordonnées de certaines des victimes sont même retrouvées dans des cahiers. Aux Etats-Unis, l'âge légal du consentement, c'est-à-dire l'âge à partir duquel la loi considère un individu comme capable de décider d'avoir une relation sexuelle, peut varier d'un état à l'autre. Mais en Floride, il est fixé à 18 ans.
Aucun doute que ces jeunes filles sont victimes de Jeffrey Epstein. Pour Michael Reiter et Joseph Recare, le dossier est solide. Ils ont désormais une quarantaine de victimes mineures alors que Jeffrey Epstein est lui âgé de 50 ans. Surtout, ils ont mis au jour un système labyrinthique colossal dans lequel chaque fille qui venait chez Jeffrey Epstein avait le choix entre revenir ou ramener une copine à sa place. Ce qui lui a permis de multiplier en un temps record le nombre d'adolescentes qui fréquente le 358 Elbrillo La plupart des victimes ne souhaitent pas porter plainte mais quelques-unes franchissent le pas.
C'est assez pour que les policiers de Palm Beach demandent des mandats d'arrestation au bureau du procureur. Pour les enquêteurs, la suite est évidente. Jeffrey Epstein va être inculpé pour trafic sexuel, condamné et il passera le reste de sa vie en prison. C'est aussi simple que ça. Damien, ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'aux Etats-Unis, chacun des 50 Etats a son propre système judiciaire.
Oui, alors par exemple, chaque Etat décide s'il pratique la peine de mort ou pas. Autre règle, si le crime est considéré comme fédéral, ce qui est le cas pour le trafic sexuel, il ne peut pas être instruit par une justice locale, en l'occurrence ici, la Floride. Mais il doit être instruit par la justice fédérale qui est en quelque sorte l'échelon supérieur.
Jeffrey Epstein s'entoure d'une équipe de huit avocats qui vont intimider les policiers en les surveillant et en le leur faisant savoir, mais qui vont surtout décrédibiliser au maximum les témoignages des victimes.
C'est assez fréquent dans la justice américaine puisque les avocats ont presque un rôle d'enquêteur pour trouver des contre-preuves, pour essayer d'allumer des contre-feux. Ils vont par exemple insister sur le fait que ces filles, même si elles sont très jeunes, elles ont été payées. Alors, ce qui ne change rien en fait sur le consentement qui n'existe pas. D'ailleurs, on l'a dit, pour les mineurs de 18 ans en Floride, les avocats vont s'y mettre en avant le fait que certaines de ces jeunes filles ont déjà eu des relations sexuelles avec d'autres hommes, qu'elles ont même avortées.
Ça, ça vise vraiment à attaquer leur personnalité et la crédibilité de leurs témoignages en disant qu'elles avaient beaucoup de partenaires sexuels. Alors, ce sont des méthodes, on l'a dit, assez classiques aux Etats-Unis pour décrédibiliser les victimes d'agressions sexuelles. On le voit dans d'autres pays, mais c'est assez fort aux Etats-Unis. Mais, globalement, ça ne change rien au fait qu'elles étaient mineures au moment des faits et que Jeffrey Epstein a, lui, 50 ans.
Mais, visiblement, ça porte ses fruits puisque Jeffrey Epstein est inculpé au mois de juillet 2006 d'un seul chef d'accusation. Ce chef d'accusation, c'est sollicitation de prostitution.
Et ça change tout parce que ce n'est pas un crime, contrairement au trafic sexuel ou au trafic d'êtres humains, mais c'est simplement, entre guillemets, un délit. Donc, c'est beaucoup moins grave. Et d'ailleurs, il va être arrêté et relâché quelques heures plus tard en échange du versement d'une caution.
Au sein de la police
de Palm Beach, on ne comprend pas ce qui se passe. Selon les enquêteurs, les poursuites contre Jeffrey Epstein ne vont pas assez loin et le procureur aurait dû l'inculper pour rapports sexuels illégaux avec des mineurs. Ils ne comprennent pas pourquoi leur travail est mis en pièce comme ça. 20 ans plus tard, une source proche de l'enquête à qui nous avons pu parler en Floride se désole toujours qu'il n'y ait pas eu d'investigation autour des complices d'Epstein qui l'ont protégé. Et cette source nous donne un exemple précis. Epstein envoyait par exemple les adolescentes qu'il abusait régulièrement chez le dentiste. Pour notre source, ce praticien aurait dû faire un signalement.
Qu'un homme d'une cinquantaine d'années paie les soins dentaires d'une douzaine d'ados, c'est forcément suspect. Mais personne n'a été inquiété. Face aux décisions incompréhensibles du procureur, Michael Reiter, le chef de la police de Palm Beach, décide d'en référer directement au FBI. Le Federal Bureau of Investigation, chargé d'enquêter sur les crimes fédéraux, reprend donc le dossier en juillet 2006. Le travail continue, mais la police de Palm Beach se sent tenue à l'écart. Deux ans plus tard, le 30 juin 2008, une audience sur l'affaire de sollicitation de prostitution se tient au tribunal de Palm Beach.
Les avocats des plaignantes la prennent en dernière minute et ne savent pas que Jeffrey Epstein va être auditionné le jour même. Tout semble avoir été fait pour que ça ait lieu le plus discrètement possible. Dans la salle d'audience, Jeffrey Epstein est vêtu d'un costume sombre et d'une chemise blanche. Ses avocats s'approchent du juge et ont une discussion avec lui que personne d'autre n'entend. Puis le millionnaire se lève, donne ses empreintes à l'huissier et sort de la salle. En dehors du juge et du clan Epstein, personne ne sait ce qui vient de se passer.
Damien, Jeffrey Epstein vient en fait de plaider coupable de deux chefs d'inculpation qui ont été retenus, sollicitation de prostitution donc et incitation de mineurs à la prostitution. Deux chefs d'accusation qui ignorent le fait que Jeffrey Epstein a eu des relations sexuelles lui-même avec des mineurs et qui lui permettent donc d'être jugés par la juridiction de Floride.
Oui, puisque ce ne sont pas des crimes fédéraux. L'affaire, elle a été en fait dénaturée, affaiblie. C'est tout le résultat du travail de SAP des avocats de Jeffrey Epstein qui en œuvraient dans l'ombre et qui sont parvenus à passer un accord avec le bureau du procureur de Floride. Alors, ces accords, c'est monnaie courante aux Etats-Unis. Il suffit de tomber d'accord et de plaider coupable pour pouvoir passer cet accord. Ils ont, semble-t-il, réussi à convaincre le procureur que le dossier n'était pas assez solide pour aller en procès devant une cour criminelle. Alors, ça paraît absolument impossible et c'est pourtant ce qu'il vient de se passer.
Et il n'y aura d'ailleurs pas de procès tout court puisqu'une peine a déjà été négociée elle aussi. 18 mois de prison au centre de détention de Palm Beach.
C'est très peu d'après les policiers au vu du dossier qu'ils avaient construit, monté. C'est même incompréhensible pour eux que les charges fédérales, c'est-à-dire les plus graves, celles qui sont les plus lourdes en termes de conséquences aient tout simplement été abandonnés. Ils disent tous qu'ils n'ont jamais vu ça de leur carrière.
Dans cet accord, toujours d'après les policiers et les avocats des plaignantes, il y a un autre élément qui semble complètement ahurissant.
Oui, c'est que Jeffrey Epstein, en échange de son plaidé coupable, obtient l'immunité. Alors, non seulement pour lui, mais aussi pour certains de ses complices qu'il a nommés, ainsi que tous les complices qui pourraient apparaître dans le futur, dans le dossier. C'est comme si tous ceux finalement qui ont participé à ce trafic sexuel qui n'en est plus un aux yeux de la justice américaine étaient blanchis en quelque sorte pour toujours.
Cet accord, qu'on appelle le Non-Prossecution Agreement, contient une clause de confidentialité inhabituelle qui empêche les procureurs d'informer les victimes. Pour leurs avocats, c'est une violation flagrante du Crime Victims' Rights Act qui prévoit justement que les victimes soient tenues au courant et que leur avis soit sollicité avant la clôture d'une enquête. Elles n'ont donc pas pu être entendues et n'ont pas non plus pu faire valoir leurs arguments comme c'est le cas d'habitude. Les avocats des plaignantes souhaitent faire annuler cet accord qu'ils jugent illégal.
Mais le fait qu'il n'y ait pas eu d'audience publique, la puissance des avocats du financier et ce sentiment général que Jeffrey Epstein est inatteignable décourage un peu tout le monde. La presse locale relaie l'affaire sans enquêter et sans s'attarder sur les subtilités juridiques de cet accord. La plupart des victimes se détournent des institutions judiciaires et les avocats perdent espoir. Jenna Lisa qui avait 14 ans au moment des faits n'est même pas au courant de toute cette procédure. Elle tente d'oublier ce qu'elle a vécu chez cet homme dont elle ignore tout jusqu'à son nom de famille. La perspective d'aller raconter ce qui lui est arrivé ne lui traverse même pas l'esprit.
Tu essaies de te dire que ce qui t'est arrivé n'est pas si terrible. Ça a duré 30 minutes. tu peux survivre à 30 minutes. Mais après ça je me suis retrouvée dans une spirale comme si tout mon monde s'était effondré. Je n'avais jamais eu de rapport sexuel avant ça. Jeffrey m'a fait comprendre que mon corps valait de l'argent qu'il était normal d'avoir ce rapport marchand en quelque sorte avec les hommes. sauf que les garçons de 15 ans n'ont pas d'argent donc je me suis mise à chercher des hommes plus âgés. Jeffrey a créé ça chez moi.
Je suis tombée dans ce cercle vicieux où au lieu de surmonter cet abus tu recrées le même schéma pour te persuader que c'est normal et reprendre le contrôle sur ce qui t'est arrivé.
Le vendredi 27 juin 2008 Jeffrey Epstein est incarcéré dans une prison du comté de Palm Beach. Grâce à un régime de famille-liberté extrêmement indulgent il est autorisé à quitter la prison 6 jours sur 7 12 heures par jour pour se rendre dans des bureaux qu'il loue spécifiquement pour pouvoir sortir de la prison. On apprendra plus tard que pendant toute la durée de son incarcération il va continuer à faire venir de très jeunes filles dans ce bureau pour les agresser. Pendant ces heures de bureau comme elles sont qualifiées officiellement Jeffrey Epstein est sous la surveillance de gardiens qu'il choisit et rémunère lui-même.
Durant le temps de sa détention il leur versera en tout 130 000 dollars de primes. 13 mois plus tard le 21 juillet 2009 Jeffrey Epstein sort de prison avec une inscription au registre des délinquants sexuels. En théorie il doit encore rester à domicile pendant 12 mois dans sa maison de Palm Beach. En pratique il se rend à Miami à New York sur son île dans les Caraïbes et constate que personne malgré sa condamnation ne lui tourne le dos. Absolument rien ne l'empêche de reprendre ses activités là où il les avait laissées.
En 2016 je suis sur mon téléphone et je regarde Facebook quand je vois une photo de Jeffrey et de Bill Clinton. Ils sont sur la même photo mais pas juste à côté. Je m'arrête et je me dis wow je prends une capture d'écran je l'envoie à la fille qui m'avait emmenée chez Jeffrey et je lui dis il n'a jamais été arrêté. Elle me répond que si. Je me renseigne j'apprends qu'il a bénéficié d'un accord arrangeant je ne le savais pas. A ce moment là j'ai déjà des enfants et ça me met vraiment en colère. J'essaie de contacter des avocats un peu au hasard. Je finis par tomber sur Brad Edwards qui accepte de me prendre au téléphone.
Il me demande qui vous a recruté et c'est la première fois que quelqu'un me dit les choses comme ça. Je réalise que mon Dieu c'est vraiment ce qui s'est passé. Donc je reste en contact avec Brad et un jour début 2017 il me rappelle tu accepterais de parler publiquement ? Je lui ai demandé si ça allait mettre Jeffrey derrière les barreaux. Il a répondu qu'il ne savait pas mais que ça ferait certainement bouger les choses. Alors j'ai accepté et tout mon univers a basculé.
C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode de notre série Crime Story Jeffrey Epstein un pédocriminel passé entre les mailles du filet. Crime Story est le podcast fait divers du Parisien.