Hommage à Christian Boltanski : "Au fil de son œuvre, l'objet a pris moins d'importance que le récit"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 100 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:36OuverteRéponse directe
Peut-on nous raconter comment vous avez rencontré Christian Boltanski et son œuvre ?
- 4:11OuverteRéponse directe
Vous parlez d'une évolution dans son œuvre. Est-ce qu'il n'y avait qu'une seule œuvre ?
- 6:49OuverteRéponse directe
Comment étaient ces deux rétrospectives à 35 ans d'écart ?
- 8:07OuverteRéponse directe
Avec son rapport à l'espace, comment a-t-il parcouru le monde ?
- 9:26OuverteRéponse directe
Quelle est l'importance du récit dans son œuvre ?
- 12:00OuverteRéponse directe
Peut-on refaire ou réinterpréter Boltanski ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 10:09InvitéChiffre
« Tout ce que je fais, en gros, est détruit à 80%, mais on peut le refaire. »
Temps de parole
- Invité63 %
- Présentateur20 %
- Invité 217 %
≈ 0,7 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
France Culture, 7h-9h, les matins d'été, Chloé Cambrelin. Il est 8h16 et au lendemain de la mort de Christian Boltanski, nous sommes avec Bernard Blisten. Bonjour.
Bonjour.
Merci beaucoup d'être avec nous sur France Culture ce matin. Vous êtes directeur honoraire du Musée National d'Art Moderne du Centre Pompidou. Vous avez été commissaire de deux rétrospectives de Christian Boltanski. La première en 1984, la deuxième en 2019-2020. C'était « Faire son temps ». Vous connaissiez très bien et depuis longtemps Christian Boltanski. Vous étiez ami depuis plus de 40 ans. Peut-être pouvez-vous d'abord nous raconter quand et comment vous l'avez rencontré, comment vous avez rencontré Christian Boltanski et comment vous avez rencontré son œuvre et ce que ça avait suscité chez vous à l'époque.
Ça avait suscité le besoin de le rencontrer. Nous avions 10 ans d'écart, il était déjà célèbre, il avait déjà exposé de par le monde. Je suis allé le voir, il habitait encore rue de Grenelle chez ses parents dans la soupante où il m'a reçu recroquevillé sur lui-même comme il l'était. Souvent, sa posture peut-être préférée, j'ai tout de suite eu le sentiment qu'il voulait m'introduire dans son histoire, me raconter même des histoires. Au demeurant, je crois qu'il faut lire le livre de son neveu Christophe Boltanski, La Cache, pour comprendre dans quel espace, je dirais physique et mental, Christian a grandi.
Combien tout s'est construit autour de sa famille, à un moment étonnant puisqu'il est né en 1944, qu'il n'a donc pas lui-même vécu la Shoah, mais qu'il en entendait, comme il l'a souvent raconté, qu'il en entendait parler. Et il m'a souvent dit, jusqu'à ces dernières semaines, combien ses récits l'avaient à la fois fasciné et traumatisé. Il voyait des amis de sa famille, rescapés, qui parlaient de cette période, qui racontaient ce que lui-même, de fait, n'avait pas l'âge de comprendre. Et donc, Christian a reconstruit quelque chose, mêlant sans doute des choses entendues à des fictions. Et c'est ainsi que cette œuvre s'est développée.
Mais lorsque je l'ai rencontrée, elle avait une dimension, une force humoristique qui m'avait profondément séduit. Il y avait de l'humour dans les œuvres de Boltanski, très influencée, entre autres, par un célèbre comique allemand, Karl Valentin. Puis, au fil du temps, l'œuvre a pris une tournure différente. Lorsque nous nous sommes connus, il était un bricoleur, et on sait combien le bricolage génère, en quelque sorte, une dimension magique. Puis, au fil du temps, les environnements, la dimension plus théâtrale, nourrie d'ailleurs de la fascination qu'il avait à l'époque pour le grand dramaturge et un de théâtre polonais, Tadeusz Kantor, a pris une dimension tout à fait singulière.
C'est d'ailleurs lui qui m'a appelé un jour en me disant « Il faut qu'on aille au théâtre voir La Classe Morte ».
Alors, vous disiez, il était très actif, il a beaucoup créé. Vous parlez d'une évolution dans son œuvre. En même temps, lui disait, il n'y a qu'une seule œuvre, et c'est finalement un peu comme si on faisait toujours le même voyage, mais en le faisant différemment. Est-ce que vous êtes d'accord avec ça ? Est-ce que finalement, comme il le disait, tout était joué dès le départ, et qu'ensuite, c'était refaire, faire autrement ?
Sans doute, même si l'œuvre s'est profondément transformée, de par déjà son ampleur, lorsqu'elle s'est développée, songeait à cette époque à l'impact des sciences humaines dans l'art contemporain. N'oubliez pas son frère, le grand sociologue et philosophe, Luc Boltanski. Sans doute, était-elle au tout début plus proche de ce que l'on peut appeler un art conceptuel, de par la forme même qu'elle prenait, l'usage incessant de la photographie. Boltanski est d'ailleurs probablement l'un des artistes majeurs de son temps, qui a donné un statut à la photographie, dont la sociologie disait qu'elle était un art moyen.
Et la photographie, d'une certaine façon, lui a permis, quelque part, de s'approcher de la mort. Souvenez-vous de Roland Barthes, disant que, devant une photo, on a le sentiment de ce qui a été. Puis, au fil du temps, tout cela a pris une ampleur. Et ce goût du théâtre, voire du cinéma, je me souviens, lorsque nous sommes ensemble allés voir Fanny et Alexandre, le chef-d'œuvre de Bergman, ce goût même du théâtre l'a conduit à imaginer de grands dispositifs très immersifs, de telle sorte que les œuvres qu'il a réalisées par la suite étaient, en quelque sorte, comme le disait son grand ami, cet extraordinaire homme d'exposition qui était Harald Zeman, la recherche d'une œuvre d'art totale.
Et lorsque nous avons conçu sa dernière grande rétrospective au Centre Pompidou, il répétait à l'envie, « Je ne veux pas qu'il y ait de cartel à côté des œuvres, car je ne veux pas qu'on les regarde une par une, je veux qu'on les regarde dans leur totalité ».
Et que l'on passe et que l'on s'arrête quand on veut, finalement, c'était aussi ça. Alors, justement, comment était-ce de travailler avec Christian Boltanski, ces deux rétrospectives à 35 ans d'écart ? Comment vous les avez construites avec lui ?
Boltanski était un homme d'une extrême précision. Il feignait de parler d'autre chose. Il entrait dans votre bureau et vous racontait des histoires mêlant des choses lues. Il aimait Pérec à des choses entrevues. Mais en même temps, il vous rappelait. Et tout autant pour la première exposition, qui pour lui était décisive, c'était sa première rétrospective au Centre Pompidou, que pour la deuxième, il était d'une extrême rigueur, très attachée à des problèmes d'espace et de mise en scène. Nous travaillions avec une architecte qui a compris, évidemment, ce qu'il cherchait.
Mais il était, comme il l'a toujours été avec son ami Jean Calman, l'homme de lumière et de théâtre, il était extrêmement attentif à la construction, à la dramaturgie même, qu'il allait mettre en scène. Il était quelque part un metteur en scène.
Avec son rapport à l'espace, avec aussi cet homme qui disait qu'il n'était pas sorti seul de chez lui avant 18 ans, et puis qui, malgré tout, finalement, a parcouru le monde.
Il était un voyageur. Il voulait toujours aller plus loin, vous le savez, des œuvres en Tasmanie. Nous avons dans la collection une œuvre admirable, qui est un grand triptyque filmique où il est allé filmer le chant des baleines. Mais il est allé aussi, toujours en terra incognita, comme on dit, fasciné par d'autres cultures que la nôtre, dont, entre autres, le Japon. De toutes les cultures qu'il a découvertes, il est probable que le Japon, je me souviens d'avoir fait un simple aller-retour pour sa dernière grande rétrospective à Tokyo, il y a de cela deux ans, le Japon, ses rites, l'étrangeté de ses rites et la dimension universelle des rites et des mythes, si vous voulez, le fascinait.
Il n'y avait pas besoin d'écrire. Somme toute, Boltanski, c'était un homme d'émotion.
Nous allons écouter un extrait de l'entretien que Christian Boltanski avait donné à Arnaud Laporte dans Affaires culturelles sur France Culture en février dernier. Il est question de l'éphémère.
Au Japon, les temples sont refaits constamment et les sanctuaires Shintui sont détruits tous les 20 ans et refaits exactement à l'identique, ce qui est une chose qui m'intéresse beaucoup. Et donc, il y a finalement deux manières de transmettre. Une manière de transmettre par l'objet et une manière de transmettre par la connaissance. Et dans mon cas, ce qui m'intéressait, c'était la transmission par la connaissance. Et donc, tout ce que je fais, en gros, est détruit à 80%, mais on peut le refaire.
Donc, ce n'est plus la sainte relique du petit bout d'os, c'est savoir le refaire ou savoir le réinterpréter, un peu comme des partitions musicales qui sont réincarnées à chaque fois que le pianiste joue un morceau musical. Et donc, là, effectivement, il y a eu un temps qui est un temps d'installation, généralement, beaucoup plus grande, d'objets qui n'ont pas la nécessité d'être conservés, mais qu'on peut réutiliser. Et à chaque fois qu'on le réutilise, on peut le transformer. Et donc, cette possibilité de refaire, tant que je suis ici, c'est moi qui rejoue, mais quelqu'un d'autre pourra le rejouer après moi, de rejouer l'œuvre est une chose qui m'intéresse beaucoup.
Et alors, aujourd'hui, j'en suis arrivé même encore un peu plus loin, c'est-à-dire que dans les dernières œuvres que j'ai pu faire, il y a des choses que personne ne verra jamais, mais il reste le récit. Il reste ce qu'on peut appeler le mythe ou le récit, mais j'aime mieux le mot récit. Par exemple, quand j'ai fait cette pièce qui s'appelle Mysterios, qui a été faite en Patagonie, où c'est des énormes trompettes qui appellent des baleines, qui parlent aux baleines, apparemment, elles ne sont pas encore tombées, mais elles vont tomber bientôt, et de toute façon, personne ne les verra jamais.
Mais il restera peut-être, comme mon nom sera oublié, quand tout sera oublié, l'idée que quelqu'un est venu et a parlé aux baleines. Et donc, de même qu'il n'est pas tout à fait nécessaire d'aller dans l'île de Tejima, là où il y a des centaines, maintenant je crois autour de 100 000 de battements de cœur, venant des différents pays, mais c'est devenu un lieu de pèlerinage. Donc les gens qui y vont, ils ne savent pas qu'il y ait Voltanski, mais ils savent que là, il y a un lieu de pèlerinage. Donc finalement, cette sorte de création de récits ou de mythes m'intéresse beaucoup aujourd'hui. Et peut-être qu'il n'y a même plus besoin de voir, il n'y a plus besoin que de savoir cette histoire.
Il reste le récit, l'importance du récit, c'est ce que vous nous disiez, Bernard Blistaine. Et puis cette question aussi, peut-on refaire, peut-on réinterpréter Voltanski ?
La notion même d'interprétation dit bien combien son œuvre est liée à la scène. On devra interpréter Voltanski avec beaucoup de précaution, car lui-même était un homme, comme je le disais, d'une parfaite rigueur. Mais il est clair que l'objet, au fil de ses œuvres, a pris moins d'importance que le récit, que la transmission orale. Je lui ai souvent parlé de Georges Dumézil, qui s'était obligé à aller apprendre des langues qui allaient disparaître. et lui me répondait en me rappelant l'époque des contes et légendes de ces petits livres que nous avions quand nous étions enfants. Il est là, Voltanski, et de fait, il m'est revenu dans l'instant de sa mort, ce vers extraordinaire de Rimbaud.
Elle est retrouvée, quoi ? L'éternité.
Merci, merci beaucoup Bernard Blisten d'être venu sur France Culture ce matin pour cet hommage à Christian Boltanski au lendemain de sa mort. L'entretien qu'il avait donné à Arnaud Laporte dans Affaires culturelles en février dernier, dont nous avons écouté un extrait, et bien sûr à retrouver sur franceculture.fr. Sachez aussi que vous pourrez entendre ou réentendre Christian Boltanski dans L'art et la matière, avec Jean Deloisy, samedi à 14h, sur France Culture, rediffusion d'une déambulation avec l'artiste au sein de cette exposition « Faire son temps » fin 2019. Merci beaucoup Bernard Blister. Il est 8h30 sur France Culture.