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interviewFrance Inter — L'invité du week-end· 7 décembre 2025 24 min

Baptiste Beaulieu : "Il n'y a pas une personne qui ne se débat pas contre quelque chose qui l'a fait souffrir"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:01
Présentateur

Et un grand entretien ce matin avec Marion Lourd. Nous avons le bonheur de recevoir le médecin généraliste le plus suivi sur les réseaux sociaux. Près d'un demi-million d'abonnés et combien de personnes soignées. Il partage son regard engagé sur le monde. Son empathie, le mot, est important depuis son cabinet médical. Il est l'auteur de romans de bandes destinées à succès. Son dernier livre, Le chien d'Ulysse et d'autres récits co-écrits avec Laure de Chantal racontent l'histoire de la médecine, de la pratique médicale à travers les mythes gréco-romains et sous la tutelle du divin Hippocrate. C'est passionnant, ça vient de paraître aux éditions Albain Michel.

Questions, réactions chers auditeurs au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. Vous êtes déjà nombreux et joyeux de savoir que Baptiste Beaulieu est en studio avec nous aujourd'hui. Bonjour !

1:05
François Beaulieu

Bonjour à toutes et tous, merci de m'accueillir.

1:07
Présentateur

Et bienvenue ! Chérie, va ouvrir, c'est Baptiste ! C'est ce qu'on aurait pu dire quand vous êtes entré en studio. On ne dit pas, chérie, va ouvrir, c'est le docteur. Vous avez une autre relation et c'est de cet ordre-là qu'elle est, chérie, va ouvrir, c'est Baptiste avec vos patients. Et c'est une phrase qui n'est pas anodine. Elle ouvre votre livre.

1:27
François Beaulieu

Bien sûr, parce qu'elle est magnifique, elle dit tout de notre métier de médecin généraliste, mais je préfère le terme de médecin de famille, c'est-à-dire qu'on rentre dans les familles. Et il y a ce couple que j'accompagne durant 10 ans et évidemment, on ne peut pas rentrer dans l'intimité des gens sans qu'un jour, quand on tape à la porte, ça finisse par, plutôt que chérie, va ouvrir, c'est le docteur, par chérie, va ouvrir, c'est Baptiste. Et c'est merveilleux !

1:51
Présentateur

Et l'empathie, bordel ! Ça, c'est l'un des titres de vos chapitres et je m'excuse auprès de nos auditeurs, mais ça rejoint justement la figure d'Hippocrate dont je parlais, qui est la figure tutélaire pour absolument tous les médecins. Il y a une phrase d'Hippocrate connue qui dit qu'il est plus important de connaître le malade que la maladie dont il souffre. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette démarche-là ?

2:14
François Beaulieu

Mais parce que durant nos études, on nous fait croire qu'on va soigner les gens. On nous montre plein de livres avec plein d'illustrations, plein de symptômes et au final, au final, ce qu'on fait le plus, c'est surtout d'accompagner le patient. Le patient se soigne très bien tout seul.

2:30
Présentateur

Parce qu'il y a un mot déterminant dans votre pratique de médecin, et les auditeurs d'Inter le savent bien, c'est le sens. Vous dites souvent que vous rencontrez un corps qui vient à vous avec une histoire. Il n'existe pas de corps sans histoire. Et quand vous accueillez un patient, vous accueillez aussi cette histoire dont vous ne savez rien, d'où l'empathie. Je le disais en souriant, et vous l'écrivez en souriant également, le besoin de temps pour connaître l'autre, alors que c'est ce qui est le plus éloigné de l'image qu'on a aujourd'hui de la pratique de la médecine Baptiste Beaulieu.

3:05
François Beaulieu

Et c'est bien triste, parce qu'un corps, ça vient toujours avec une histoire, avec des cicatrices, avec des bagages. Et je suis sûr que vous, Marion, les auditeurs, les auditrices, il n'y a pas une seule personne qui nous écoute, qui ne se débat pas silencieusement tous les matins contre quelque chose qui l'a fait souffrir. Et donc, plutôt que de se cacher et de ne pas dire à l'autre le combat silencieux qu'on est en train de mener, pourquoi on ne pourrait pas juste dire « Et toi, c'est quoi ton combat ? Je te donne le mien, donne-moi le tien. » « Et toi, Marion, c'est quoi ton combat ? » « Je ne vais pas vous le dire, il y en a trop.

» Non, ce que je veux dire, c'est que rien n'est plus ex-team que l'intime. Et c'est bien dommage. Mais oui, mais bien sûr, rien n'est plus politique aussi, évidemment. Mais c'est bien triste qu'on ne partage pas davantage nos blessures personnelles, parce qu'on serait sans doute beaucoup plus nombreux à se sentir beaucoup moins seuls.

3:57
Présentateur

Baptiste Beaulieu, ce qu'on comprend en vous suivant, mais depuis 2013, quand vous avez 27 ans et que vous commencez votre blog, que vous racontez votre quotidien aux urgences, c'est effectivement cette volonté de voir les gens en entier avec leur histoire, c'est ce que vous dites, plutôt que de voir une maladie un peu comme une équation à résoudre, comme on le voit dans Doctor House, par exemple, si j'évoque une série. Ça, c'est allé à contre-courant de la médecine actuelle ?

4:20
François Beaulieu

Je ne sais pas, moi j'ai essayé d'écouter en fait ce que me disait, ça sonne très Walt Disney, ce que me disait mon cœur en fait. Par exemple, un jour, deux femmes déposent leur mère un vendredi soir aux urgences, en leur disant on ne veut plus la voir à la maison, on vous la laisse, et qu'elles appellent le lundi pour savoir comment elle va, et que je leur dis mais ça ne se fait pas, comment vous avez pu laisser votre mère ? J'avais passé le week-end à pester contre elles, en me disant mais comment elles peuvent laisser leur mère ?

C'est horrible, il faut vraiment être une horrible personne, et que sa fille me dit mais vous ne connaissez rien de notre histoire en fait, elle nous a battus depuis notre enfance, on ne lui doit rien. Et bien là, on se dit il faut que j'essaye aussi de penser contre moi-même, et essayer d'éviter de poser des étiquettes sur la tête des gens. Malheureusement, les études de médecine, c'est en partie ça, c'est mettre des étiquettes et ouvrir des tiroirs dans lesquels on met les patients.

5:05
Présentateur

Et on a l'impression qu'apprendre la médecine, ça commence après dix ou plus années d'études. Baptiste Beaulieu sur les réseaux, vous laissez les tranches de vie de ce qui se passe dans votre cabinet. Dans l'un des derniers postes, vous racontez que vous avez eu envie de prendre dans vos bras un patient pour le réconforter. Et vous vous posez cette question qui est extrêmement forte, mais est-ce que c'est professionnel ? Ça peut paraître anecdotique là aussi, mais vous vous posez constamment ce genre de questions que vous posez sur Insta, et qui recueille des milliers de réactions.

5:36
François Beaulieu

Mais bien sûr, mais parce que la juste distance n'est pas forcément la distance juste, je plaisantais en disant, tu commences par prendre un patient dans les bras, puis tu finis gourou de secte avec des esclaves sexuels à Tokyo. Et je pense qu'il faut se méfier aussi. Le type qui touche tout le monde. Exactement. La distance, elle sert aussi à ça, à se méfier de soi-même, et on devrait avoir peur de soi-même aussi en tant que médecin, et du pouvoir que nous donne ce métier. Le médecin doit avoir peur de lui-même. Mais bien sûr, il doit avoir peur du pouvoir dont il dispose. C'est Spiderman qui dit qu'un grand pouvoir donne de grandes responsabilités. Mais oui, il faut avoir conscience de ça.

C'est-à-dire que moi, dans la journée, quand je vois 20, 25 personnes, le soir, je rentre les visages, ils se confondent. Mais le patient, lui, il n'a vu qu'un seul soignant, c'est moi. Ça veut dire que si je l'ai mal accueilli, si j'ai négligé son histoire, et le corps qui vient avec cette histoire, il s'en souviendra toute sa vie. Moi, je ne me souviendrai pas de lui. Il faut avoir conscience de cette responsabilité-là.

6:24
Présentateur

Et vous le dites, vous continuez d'exercer à Toulouse, parce que c'est important pour vous. Mais en fait, vous ne vous appelez pas Baptiste Beaulieu. Pourquoi est-ce que vous avez choisi ce pseudonyme ?

6:34
François Beaulieu

Vous savez, quand on écrit des romans, qu'on écrit des albums pour la jeunesse, j'ai de la chance d'avoir beaucoup de succès. Après, on passe à la télé ou à la radio un dimanche matin, sur la chaîne numéro 1. Et après, évidemment, tout le monde débarque au cabinet avec ses problèmes depuis le CM2, en espérant qu'on va tout résoudre. Donc, non, non, Dieu merci, j'ai pris un pseudo, et ça me va très, très bien comme ça.

6:57
Présentateur

Ça vous protège ?

6:57
François Beaulieu

Exactement. Puis moi, j'ai ma vie, je suis papa, je ne veux pas que mon enfant soit exposé à cette surmédiatisation. C'est très important pour moi.

7:03
Présentateur

D'ailleurs, vous parlez beaucoup de l'enfance. Vous avez un cheval de bataille qui est de faire lire les enfants comme votre mère l'a fait avec vous. Pourquoi est-ce que ces lectures d'enfants vous ont marquées ? Et pourquoi est-ce que c'est si important d'écrire des livres pour des adultes, mais aussi pour des enfants ?

7:21
François Beaulieu

Mais bien sûr. Tout simplement parce que je suis intimement persuadé que le vocabulaire, c'est ce qui permet de pacifier une société. Et en tant que scientifique, moi, j'essaie toujours de penser contre moi-même, de me dire, mais pourquoi tu dis ça ? J'ai lu, j'ai cherché, j'ai lu, il y a des études qui montrent que plus un enfant dispose de vocabulaire, et moins il va avoir tendance à avoir des comportements auto- ou hétéro-agressifs. C'est-à-dire, en fait, plus il a les mots pour dire les émotions qui le traversent, moins il va céder à la violence personnelle contre lui-même ou contre les autres.

J'ai dit, mais on veut tous d'une société pacifiée, on veut tous d'une société démocratique dans laquelle on peut vivre heureux et libre. Ça passe aussi par donner des mots aux enfants. Et on ne donne pas des mots aux enfants en les collant devant un écran, on leur donne des mots. Des mots et des livres.

8:05
Présentateur

Il faudrait prescrire des livres. Mais j'en suis intimement persuadé. Il faudrait de la bibliothérapie, prescrire des livres sur ordonnance et les rembourser. Alors c'est de l'ordre, pas seulement de la plaisanterie, mais vous croyez dans le pouvoir de la littérature pour dire, pour décrire ce que vous faites très bien comme pédagogue, mais aussi pour guérir.

8:26
François Beaulieu

Bien sûr. Vous savez, j'étais étudiant, je me souviens, il y avait cette patiente qui avait une maladie de pote. Elle était obligée de rester six mois hospitalisée. Elle ne pouvait pas bouger de son lit d'hôpital. Et autant dire, on va dire, elle se faisait chier. Elle s'ennuie six mois à l'hôpital. Et donc, je lui amenais des livres. Et le matin, quand je venais la voir, elle me disait, oh, grâce à vous, j'ai passé la nuit en Andalousie, au Moyen-Âge. J'ai dit, mais c'est à ça que sert aussi la littérature. Et oui, la littérature, c'est pour les grands, pour les petits. Mais si on veut d'une société pacifiée, ça passe d'abord par donner des munitions intellectuelles, des armes aux enfants.

Et ces armes, ce sont les mots.

9:03
Présentateur

Et justement, il y a le mot comme le consentement, qui est le sujet de votre dernier album pour enfants, Les pansements invisibles. Vous en avez publié plusieurs, des albums pour enfants, celui-là étant le dernier. Et on en parle beaucoup de consentement dernièrement. Alors souvent, c'est sur le plan sexuel, mais là, c'est aussi simplement, est-ce qu'on a le droit de me toucher ? Est-ce qu'on a le droit de me suivre ? De me regarder si je ne suis pas d'accord ? De me prendre en photo si je ne suis pas d'accord ? Comment vous, vous l'appliquez au quotidien, dans votre pratique de médecin ?

9:30
François Beaulieu

Bien sûr. C'est une bonne question. Je vous remercie de la poser. Cet album, Les pansements invisibles, il compte beaucoup pour moi, parce que j'écris les albums que je vais lire à mon enfant plus tard, pour qu'il ne soit pas un boulet en société. Ou un candidat de télé-réalité. Moi, je suis persuadé qu'un enfant qui lit, c'est un candidat de télé-réalité en moi. Et donc, faisons lire les enfants. Mais oui, pour cette histoire de consentement, je dis toujours, c'est fondamental, notamment en tant que médecin, qu'on me pose la question aux enfants, veux-tu que je t'examine ? Et si oui, je t'explique ce que je vais faire et comment je vais le faire. Tout simplement, pourquoi ?

Parce qu'un médecin, c'est la personne qui, en société, est considérée par les adultes et les enfants comme la personne qui est payée pour vous toucher, pour vous examiner. Et donc, si même cette personne... C'est acquis, presque. Exactement. Si même cette personne dont c'est le métier vous demande, alors il n'y a aucune raison pour qu'une personne dont c'est pas le métier ne vous demande pas. Ça crée un précédent majeur dans la psyché de l'enfant qui est que tout le monde doit me demander, même le médecin dont c'est le métier.

10:25
Présentateur

Et là, vous le faites à travers l'histoire d'une petite fille qui découvre son corps. Exactement. C'est très important, cette question, justement, cette notion de consentement. Elle concerne chaque interaction de la vie quotidienne. Il y a Catherine, auditrice de France Inter, et elle est parmi d'autres, qui témoigne ce matin. Bonjour docteur, je voudrais simplement dire un grand et chaleureux merci à ce docteur qui a mis au jour de nombreux sujets occultés par ses consoeurs et confrères. Et vous avez une démarche, en l'occurrence, celle dans Le Chien d'Ulysse, qui est de recourir à la mythologie.

Quel enseignement tirer des mythes anciens, de mythes qui datent de milliers d'années, dans la pratique de la médecine, qui est l'un des secteurs qui évoluent le plus techniquement aujourd'hui ?

11:15
François Beaulieu

Bien sûr, la mythologie, elle a déjà tout raconté, elle a raconté toutes les histoires. Moi, j'adore les histoires, sinon je ne serais pas romancier. Et vous savez, quand on est étudiant et qu'on rentre dans la chambre d'un patient qui a une anasarque, c'est-à-dire qu'il y a un œdème lié à des cancers multimétasatiques, et cet œdème le fait couler littéralement. On a deux possibilités, soit de se dire, on lui change les draps du lit trois fois par jour, tellement il y a de l'eau qui sort de lui, de ce corps qui est devenu énorme, et est-ce que c'est comme ça que finit la condition existentielle de cet humain ?

Ou de se dire, cet être humain a été changé en source, et donc de s'emparer de l'appareil mythologique pour mieux accepter ce qu'on vit au quotidien ? Moi, je préfère cette solution-là, évidemment, en tant qu'étudiant. Je crois que je la préfère aussi en tant que médecin. Vous savez, quand j'arrive le vendredi soir, parfois je me dis, j'ai vu tellement de patients cette semaine, c'est bon, j'ai soigné tout le monde, plus personne n'est malade dans le monde.

Et qu'on arrive le lundi, et qu'on voit qu'il y a déjà dix personnes qui nous attendent devant la porte du cabinet, on se dit, ah ben non, en fait, c'est un tonneau des Danaïdes et qu'il faut remplir, remplir, parce que notre besoin de transformation Ah ben voilà une référence à la mythologie.

12:17
Présentateur

Le tonneau des Danaïdes. Dans l'Antiquité, la médecine et le sacré étaient indissociables, je vous cite, Asclepios, qui est donc le dieu des médecins guérissés, autant par la science que par le rêve et le mystère. Aujourd'hui encore, il existe une part d'inexplicable dans la guérison, une alchimie entre savoir, technique et humanité. Il faut accepter une part de mystère et de sacré dans la pratique médicale. C'est pas, je le dis de manière volontairement provocatrice, mais c'est pas faire de l'antiscience que de dire quelque chose de pareil ?

12:49
François Beaulieu

Non, moi je suis persuadé qu'il faut, vous savez, laisser une part effectivement à l'empathie, et l'empathie est quelque chose qui ne peut pas s'expliquer scientifiquement, peut-être qu'on pourrait un jour, mais j'espère qu'on n'y arrivera jamais. J'avais un médecin, je me souviens, qui nous faisait très peur à l'hôpital, qui était un grand chef de service. Un mandarin !

Exactement, et un jour il m'avait demandé de lui faire une présentation clinique à propos d'un patient qui était âgé, qui chutait, qui n'arrêtait pas de chuter, qui restait de longues heures allongé, et donc je fais une super belle présentation, vraiment bien chiadée, je voulais que ce soit parfait, ne pas être pris en faute, et j'ai fini la présentation, et ce grand professeur, à la fin de la présentation, me regarde et me dit, est-ce que tu l'as mis par terre ce patient ?

Et je dis, ben non, parce qu'à l'époque je me disais, en tant que maître, je ne suis pas là pour mettre des balayettes au patient et les mettre par terre, elle me dit, tu vas dans sa chambre, tu l'allonges par terre, tu t'allonges à côté de lui, tu regardes pourquoi il n'arrive pas à se relever, tu lui apprends comment se relever. Et ce jour-là, j'ai compris que la médecine, ce n'est pas que de la technicité, c'est aussi être capable de se mettre à la hauteur du problème du patient, et si cette hauteur, c'est le sol, alors ça veut dire s'allonger aussi avec lui.

13:51
Présentateur

Isabelle, merci pour votre bienveillance et votre humanité qui sont présentes dans chacune de vos publications et vos livres. C'est assez frappant, de très nombreux messages qui ne sont pas forcément formulés sous la forme de questions, mais uniquement de déclarations, alors je ne sais pas si c'est de l'amour, mais en tout cas d'amitié profonde pour vous Baptiste Beaulieu. Et vous donnez plein d'exemples dans votre livre de la mythologie, il y a le mythe d'Achille qui est quasiment invincible, sauf son talon, parce que sa mère l'a trempé dans le styx. Et moi, ce qui m'a parlé aussi, c'est cette façon de montrer les mères.

Il y a les mères anxieuses comme Tétis, donc la mère d'Achille, parce qu'elle est déesse et que lui est mortel. Et puis il y a Danae, il y a la mère de Percé, qui est, elle, plutôt isolée. Les mères, c'est un sujet auquel vous êtes sensible quand on vous lit, quand on lit votre blog et quand on entend vos interventions et que vous observez et que vous dites que c'est difficile d'être une mère, d'être une femme. Ça, ça n'évolue pas ?

14:47
François Beaulieu

Non, moi j'ai une tendresse infinie pour les mères, notamment les mères célibataires, parce que je suis devenu père, nous on est deux, je n'ai jamais été aussi fatigué au bout de ma vie. Donc je sais qu'elles le font parce qu'elles n'ont pas le choix et que ce n'est pas une question de courage ou quoi, elles le font.

Mais oui, j'ai une tendresse immodérée pour mes patientes, notamment plus que pour mes patients et j'ose le dire, parce que j'ai commencé ce métier, j'étais plein de caca sur les yeux et il y a plein de choses que je ne voyais pas de cette société et notamment la manière dont cette société traite les femmes et dont les hommes dans cette société traitent les femmes, notamment celles qu'ils prétendent aimer. Moi, en disant, oui, en disant, je me suis aperçu que tout ce qu'on dit sur l'amour homme-femme, c'est quand même pas mal de bullshit, c'est-à-dire que... Expliquez-nous ça.

Quand on voit une patiente qui vient et qu'elle a une prothèse de nez parce que son mari l'a tellement frappé qu'elle n'a plus de nez, qu'elle est obligée de porter une prothèse, quand on a un patient qui vient en disant, vous vous rendez compte, ma femme, alors que sa femme vient de subir une double mammectomie pour un cancer du sein avec... qu'elle prend des hormones et qu'elle est en ménopause précoce à cause de ses hormones et que son mari qui prétend l'aimer me dit droit dans les yeux, vous vous rendez compte, j'ai même plus droit à des caresses de dépannage. Le terme exact, caresses de dépannage.

Et alors, moi, je me dis, bon, je suis tombé sur un connard, puis deux connards, puis trois connards. Et puis, je regarde quand même ce que disent les études et c'est effrayant. Est-ce que vous savez que dans notre pays, mais je pense que c'est un peu barré dans le monde entier, c'est-à-dire qu'un homme qui tombe malade, leurs femmes vont s'occuper de... Mais quand une femme tombe malade, les hommes sont huit fois plus nombreux à quitter leurs femmes que les femmes ne quittent leurs hommes quand eux tombent malades. Ça, c'est incroyable.

16:31
Présentateur

Mais où est l'amour là-dedans ? Où est l'amour là-dedans ? Alors, il est donc chez nos auditeurs, encore une fois. Claire qui vous rejoint. Bonjour, j'ai eu un médecin qui ajoutait en bas de son ordonnance le titre d'un livre qu'il me prescrivait. Cela m'a surprise la première fois, puis a renforcé la confiance que j'avais dans ces prescriptions. Il a dû vous écouter. Nathalie dit qu'elle écoute notre entretien et votre manière de pratiquer votre métier. Et elle retrouve son père, médecin de campagne dans la Loire. Elle pensait que ces médecins avaient disparu. Et elle a le bonheur de constater qu'il y a encore des médecins qui sont proches de leurs patients réellement à l'écoute.

Ce qui est frappant dans votre livre sur ce chien d'Ulysse, c'est que vous dites qu'à chaque fois que vous rencontrez un patient, il faut créer une bulle, une bulle dans laquelle il n'y a que vous et ce patient. Mais qu'à la fin de la consultation, il faut réussir à en sortir pour créer une autre bulle et vous allez comme ça de bulle en bulle. Mais comment ça se passe aux urgences, par exemple ? Un lieu dont vous dites qu'il est sacré et qu'il est

17:38
François Beaulieu

tout sauf sacré aujourd'hui. Les urgences, c'est un théâtre, vous savez, on ouvre une porte, on ferme une porte, on passe d'une histoire à une autre.

Quand j'ai une consoeur qui me raconte un matin qu'elle a une patiente qui arrive, qui est enceinte jusqu'aux yeux et qu'elle doit accoucher et qu'elle la mette dans un box, en plus on appelle ça un box, quel terme horrible et qu'elle dit à la patiente surtout vous m'appelez si il y a un problème et qu'elle passe une demi-heure après et que la patiente l'appelle en disant est-ce que vous auriez une paire de ciseaux et qu'elle rentre et qu'elle voit la patiente avec son bébé dans les bras et qu'elle lui dit mais je vous avais dit de m'appeler s'il y avait un problème et la patiente la regarde et lui dit ingénuement mais il n'y a pas eu de problème.

Et oui, évidemment, c'est un théâtre, c'est un petit théâtre.

18:18
Présentateur

C'est un théâtre mais c'est un lieu où se joue notre civilisation, les urgences. Vous n'avez pas peur d'employer de grands mots comme ceux-là.

18:26
François Beaulieu

Mais non, le fait qu'il y ait un endroit ouvert 24 heures sur 24, 364 jours par an vers lequel on peut se tourner si on a envie de se flinguer. Pour moi, c'est le symbole même que notre civilisation n'est pas encore périclité et qu'elle est encore...

18:41
Présentateur

Non, mais elles vont mal les urgences. Durée moyenne d'un passage aux urgences, elle est de 5h10, elle était de 4h en 2013, c'est-à-dire cette dégradation et c'est une enquête du ministère de la Santé paru l'an dernier qui l'indique...

18:56
François Beaulieu

C'est désespérant. C'est désespérant ? C'est désespérant. D'autant plus que, enfin moi je le constate en tant que médecin libéral, vous savez, les temps de consultation disponibles, c'est-à-dire en gros le temps d'une consultation avec un médecin généraliste. Dans les années 80, c'était 15 à 20 minutes. Aujourd'hui, c'est autour de 6 à 8 minutes. Et donc ça aussi, c'est du désert médical. C'est-à-dire qu'on s'imagine toujours le désert médical au fin fond de la creuve, mais le simple fait qu'on ait moins de temps à consacrer à nos patients parce qu'on a plus de patients à gérer, ça c'est du désert médical.

Aussi, quand on a une patiente qui vient et qui se met à pleurer en disant qu'elle a envie de se flinguer et qu'on voit l'heure qui passe et qu'on a plein de monde en salle d'attente et qu'on veut écouter cette patiente et qu'à un moment, elle surprend notre petit regard en coin, dans le coin, à faire droit de l'ordinateur, de l'horloge, vous savez, sur l'écran et qu'elle le voit et qu'elle s'excuse d'avoir pleuré. Quel type de société on est quand quelqu'un s'excuse dans le cabinet d'un médecin d'avoir pleuré parce qu'elle a envie de mourir ?

19:51
Présentateur

Alors d'autant plus qu'aujourd'hui, quand on parle de santé et quand on écoute le débat public aujourd'hui de la santé, on parle de gros sous. C'est le débat sur la sécurité sociale en ce moment à l'Assemblée et il y a des mesures qui vont concerner directement les généralistes. Par exemple, la durée des arrêts maladie qui va être réduite à un mois. Il y a un appel aussi à tous les médecins à être plus sobres, je les cite, dans leur prescription. Quelles conséquences ça a pour vous, ça va avoir pour vous médecins ?

20:14
François Beaulieu

Déjà plus de violence dans nos cabinets médicaux, ça c'est sûr, plus d'animosité de la part des patients. Vous la rencontrez, vous la rencontrez ? Mais bien sûr, jeudi prochain d'ailleurs, j'ai un procès avec un patient qui a levé la main sur moi et qui m'a traité de pédé devant tout le monde dans la salle d'attente. Évidemment que cette violence sociale, elle rejaillit aussi dans nos cabinets médicaux et on n'a pas évidemment à subir ça. Mais d'un côté, on a un gouvernement qui tape sur la tête des gens et qui après nous accuse de trop prescrire de Doliprane parce que les gens ont mal à la tête. C'est-à-dire, qu'est-ce qu'on peut faire, nous ? On est coincés. On est coincés.

20:50
Présentateur

C'est pour faire des économistes pour la sécurité sociale pour garder ce modèle social.

20:54
François Beaulieu

Mais je suis bien d'accord, mais comment est-ce qu'on fait, nous, au quotidien ? Comment est-ce qu'on ne peut pas dire au médecin qu'on va vous payer moins, mais il faut que vous fassiez moins d'actes et puis que vous consacriez plus de temps à chaque patient ? Enfin, l'équation, il y a quelque chose, les calculs ne sont pas bons. Ce patient qui vous a insulté

21:10
Présentateur

et c'est abjecte ce qu'il vous a dit, cette insulte-là, je ne vais pas la répéter, mais vous, vous avez beaucoup à dire sur la santé mentale des patients que vous recevez ?

21:21
François Beaulieu

On est un des pays en Europe qui prescrit le plus d'anxiolithiques. Ça dit malheureusement aussi beaucoup de l'état de la santé mentale des Français.

Moi, j'ai vu des trucs, je vous assure, vous savez, quand on voit un patient qui prend, vous savez, ces petites lamelles qu'il y a dans les dindes, dans les réfrigérateurs, les petites lamelles ont une sorte de cello frais qu'on trouve comme ça sous les dindes et qu'il s'en sert comme semelle parce qu'il n'a pas de quoi s'acheter des semelles ou un patient qui vient et qui vous dit le soir de Noël qu'il n'a pas de quoi s'acheter à bouffer et qu'on lui prescrit des compléments nutritionnels anticancéreux, vous savez, les boissons hyperprotéinées et que c'est ça son repas de Noël, je me dis, mais est-ce que c'est ça le pays dans lequel je veux vivre, exercer en tant que médecin ?

Est-ce que c'est ça le pays dans lequel je veux voir grandir mon fils ? La réponse est non, en fait.

22:10
Présentateur

Et ce qui est incroyable et vous le racontez d'ailleurs aussi sur vos posts et sur Instagram, vous-même, vous avez été patient, vous avez été voir un psychiatre, votre médecin vous a reçu 10 minutes, il vous a pris 35 balles et vous êtes ressorti avec une ordonnance et un peu de... enfin, sonné du peu de considération qu'il vous avait accordé. Mais tout ne va pas mal, il y a un truc de dingue, vos livres pour enfants sont traduits en chinois. Oui, vous étiez en Chine en novembre pour des signatures

22:40
François Beaulieu

de Baptiste Beaulieu. Oui, je suis ravi, ils sont traduits un petit peu partout dans le monde entier, ça marche très bien et j'en suis très heureux pour une bonne raison, c'est que, vous savez, on a tous des livres qui, enfants, nous ont marqués plus que des romans d'adultes et donc, si je peux être ça pour un enfant, si je peux lui permettre de mieux se comprendre, de mieux penser le monde, alors, c'est merveilleux.

23:01
Présentateur

Donc, on va recommander Les pansements invisibles qui est publié aux Arènes et puis, chez Albain Michel, ce livre que vous signez avec Lorde Chantal, Le Chien d'Ulysse et autres récits, il est rare, très rare, Baptiste Beaulieu, qu'on reçoive autant de messages d'auditeurs mais c'est assez impressionnant, ils sont tous sympathiques, empathiques. Eh bien, chéri, on va ouvrir la porte, c'est Baptiste. Merci infiniment. Merci Baptiste et bonne journée. Merci.

Baptiste Beaulieu : "Il n'y a pas une personne qui ne se débat pas contre quelque chose qui l'a fait souffrir" — François Beaulieu · Pourquijevote