Annick Billon : "Les viols, les agressions sexuelles ne sont pas simulés dans le porno, c'est la réalité"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20. Le porno est une machine à broyer les femmes. C'est écrit noir sur blanc dans un rapport publié ce matin par le Sénat. Rapport qui dévoile les dessous sordides de l'industrie pornographique. Bonjour Annick Billon. Bonjour. Vous êtes sénatrice centriste de la Vendée, co-rapporteur de ce rapport réalisé par la Délégation aux droits des femmes, délégation dont vous êtes la présidente. Votre enquête a duré 6 mois et le résultat, ce sont 150 pages qui nous décrivent l'enfer du décor, pour reprendre votre titre, et c'est l'enfer surtout depuis 20 ans.
Que s'est-il passé il y a 20 ans ? Ce qui s'est passé il y a 20 ans, c'est qu'auparavant il y avait des médias traditionnels, on va dire, la télévision, et dans les années 2000, les chaînes tube sont arrivées. Les principaux acteurs, YouPorn, Pornhub, avec la possibilité de consommer du porno, gratuitement, partout, tout le temps, jour et nuit, de manière gratuite.
Et ça a été véritablement une révolution, parce que cette toile qui s'est tissée de chaîne YouPorn, Pornhub, eh bien elle a été complétée au fur et à mesure de l'avancée des technologies par d'autres réseaux, les réseaux sociaux notamment, et je vais citer OnlyFans par exemple, qui était au départ un média où les gens se connectaient pour être en relation avec des stars, leurs stars préférées, et désormais, eh bien OnlyFans, ces revenus sont majoritairement des images de sexe, des vidéos de sexe.
Donc des vidéos de plus en plus nombreuses, de plus en plus faciles d'accès, et de plus en plus violentes aussi ?
Tout à fait, c'est ce que nous disons dans le rapport avec mes trois collègues, c'est qu'il y a eu une massification de la diffusion, une massification de la production, mais aussi une massification de la consommation. Des vidéos de plus en plus violentes, ça s'explique. Nous avons auditionné avec mes collègues tous les acteurs, entre guillemets acteurs, tous les protagonistes de l'industrie de la pornographie, et on voit à partir du moment où vous avez une consommation qui se massifie, qui s'intensifie, eh bien forcément qu'il y a un besoin, une demande, et les actrices l'ont dit, une demande qui s'adapte aux consommateurs.
Il faut dire de quoi on parle, clairement, on parle de viol filmé, d'actes de torture, de barbarie, de pédocriminalité, d'incitation à l'inceste. Les violences que l'on voit dans ces films ne sont pas simulées, elles sont bien réelles ?
Les violences qu'on voit dans ces films sont simulées, sont particulièrement terrifiantes. Ne sont pas simulées ? Ne sont pas simulées, excusez-moi, il est très tôt. Ne sont pas simulées, c'est véritablement des actes de barbarie. Nous avons auditionné à huis clos les victimes de l'affaire Bukaké, vous y avez fait référence tout à l'heure. C'était franchement éprouvant pour nous, rapporteurs, pour les avocates aussi. Nous avions une avocate qui pleurait tellement les propos qui étaient tenus, les récits qui étaient tenus étaient d'une barbarie qu'on n'avait pas imaginée. Comment est-ce possible aujourd'hui ? Comment est-ce possible ?
Les pleurs, les viols, les agressions sexuelles dans ces films, elles ne sont pas simulées, c'est la réalité. Il faut que la société prenne conscience de cela. Et est-ce qu'il existe une pornographie respectueuse des personnes ? Nous ne souhaitons pas, c'est un acte à parti pris qui a été choisi pour notre rapport sénatorial avec la délégation aux droits des femmes et les rapporteurs. Nous ne souhaitons pas parler de porno éthique. Aujourd'hui, le porno éthique n'intéresse personne. Le porno éthique, ce n'est pas l'essentiel de la consommation. Il est question de gonzo, de porno hard, de porno trash. Et c'est ça qui est demandé. Et les actrices auditionnées l'ont dit.
Et ce qui est dingue, c'est que ces sites ne se cachent même pas. Quand on regarde les catégories, c'est ce que vous dites dans votre rapport, les catégories de vidéos qu'ils proposent, il y a ados amateurs. On peut cliquer sur ados amateurs pour voir des vidéos de pédophilia, famille dérangée. Là, ce sont des vidéos d'inceste. Ils mettent carte sur table, ils jouent carte sur table, ce n'est pas caché.
En réalité, on a l'impression que toutes les limites dans la société, dans les médias traditionnels, la pornographie s'affranchit de ces limites à la fois légales, éthiques, morales. C'est-à-dire que tout est permis. Et c'est permis parce que cette industrie, elle est opaque, elle est à l'international et on le démonte dans le rapport parce que ce sont des entreprises et non pas des spécialistes du sexe. Ce sont des spécialistes de la finance qui se retrouvent dans des paradis fiscaux et qui font leur business sans se soucier du contenu des vidéos. Le contenu des vidéos ne les intéresse pas. Et alors, comment on peut agir à l'échelle de la France ? Qu'est-ce que vous proposez justement ?
Alors, nous sommes déjà extrêmement fiers au Sénat d'avoir porté ce rapport avec la délégation aux droits des femmes, Alexandra Borgio-Fontain, Laurence Cohen et Laurence Rossignol, parce que jamais le Parlement ne s'est intéressé à cette industrie. Jamais on a eu de politique publique. Donc, nous proposons différents axes. Nous n'avons pas proposé la voie réglementariste parce que les chartes éthiques, les coordinateurs d'intimité, c'est du cosmétique pour se donner bonne figure, une bonne image. Nous n'avons pas été vers l'abolitionnisme parce que c'est une entreprise à l'international et qu'on ne pourra pas interdire en France. Nous avons privilégié l'accès aux mineurs.
Comment réussir à faire appliquer la loi ?
Oui, parce qu'il y a une loi qui existe qui n'est pas appliquée. Et bien alors, qu'est-ce qu'il faut faire ?
Donc, il y a différentes possibilités. On parle de l'ARCOM, notamment. Il faut assermenter les personnels de l'ARCOM pour qu'ils puissent agir sans faire appel à des huissés. Mais agir comment ? Mettre des amendes ? Fermer les sites ? C'est possible ça ? C'est possible si on le veut. C'est possible pour d'autres dérives, on va dire. La haine en ligne, c'est possible pour le terrorisme. Donc, ça doit être possible aussi pour la pornographie. Donc, on propose aussi de créer une rubrique Pharos, plateforme de signalement. Et bien, cette rubrique, il faut que ce soit les violences sexuelles. Il faut aussi que la société inverse son logiciel.
Oui, une femme qui tourne un film porno peut être victime d'un viol. Et ça, c'est comme pour le viol conjugal auparavant. Il faut qu'on l'intègre tous.
Et vous dites que d'ailleurs, la parole des victimes devrait être mieux recueillie. Peut-être via la plateforme 3919. Ça, c'est une de vos propositions. Pour revenir aux enfants, il y a toute une partie prévention aussi dans votre rapport qui s'intitule d'ailleurs « Éduquer, éduquer, éduquer ». Mais on fait comment ? Dans quel cadre ? Est-ce que ça se fait à l'école ou pas ? Qui s'en occupe ? Les profs, les infirmières scolaires ? Et surtout, on leur dit quoi ? Quel discours on passe ?
Alors, cette rubrique, tout ce paquet de propositions pour l'éducation, déjà, il faut dire qu'il y a une loi. La loi, elle n'est pas appliquée. Donc, il faut absolument qu'on applique cette loi. Ensuite, il y a des séances d'éducation, oui, mais il faut qu'elles soient adaptées. Nous ne devons pas avoir un discours moralisateur. Il n'est pas question d'aller expliquer l'anatomie au lycée ou au collège lorsque, finalement, les enfants, un tiers des enfants de moins de 12 ans a été exposé à des images pornographiques. Donc, oui, il faut adapter le discours. Il faut aussi de la médecine scolaire. Nous n'avons plus de médecine scolaire digne de ce nom à l'école.
Donc, les médecins scolaires doivent faire partie du dispositif pour prévenir les enfants parce qu'accéder à des images pornographiques, c'est un viol psychologique.
L'enfer du décor, c'est le titre de votre rapport à Annick Billon, sénatrice centriste de la Vendée. Je vais finir par un chiffre que vous citez. 136 milliards de vidéos porno sont visionnées chaque année dans le monde. 6h28. Merci. France Inter
Annick Billon