Jean-Pierre Elkabbach : "J'ai toujours été fasciné par le pouvoir"
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Jean-Pierre Elkabache, bonjour !
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Oran, où est enterré votre père, que vous avez perdu quand vous aviez 11 ans ?
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Vous avez tenu votre promesse, Jean-Pierre Elkabache ?
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Ce livre alterne des portraits détaillés de leaders français et étrangers avec des réflexions plus intimes.
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On va parler des grands de ce monde, mais revenons à Oran. Vous partagez des réflexions plus intimes sur vous dans ce livre.
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Quand on était juif pied noir et qu'on s'appelait El Cabache. Ça se passait comment dans une rédaction parisienne ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« C'est sur sa tombe que vous faites la promesse de faire connaître son nom, notre nom, qui me reliait à lui à jamais. »
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« il mesure 1m72, c'est-à-dire qu'il était plus petit que moi, mais il y avait un rayonnement. »
- 1:36Invité politiqueFait
« il était vice-président d'un club qui s'appelait LUSMO, Union Sportive Musulmane d'Oran. »
- 2:00Invité politiqueFait
« Les obsèques, il y avait, dans mon souvenir, ceux qui étaient en noir, les juifs, les kato-ho, comme on les appelait là-bas, et puis tous les musulmans en blanc, avec leur grande gandoura. »
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« Poutine, cinq mois. Cinq mois de négociations avant d'obtenir l'interview. »
- 11:35PrésentateurChiffre
« 60 000 juifs ont été déportés. »
- 11:51Invité politiqueFait
« Bousquet avait eu deux procès qui avaient supprimé ce qu'on avait appelé au début, lors du premier procès, l'indignité nationale. »
- 18:13Invité politiqueFait
« À l'époque, c'était en 2014 après l'annexion de la Crimée. »
- 18:43Invité politiqueFait
« un geyser, il faut le tenir de François Hollande. »
- 21:10Invité politiqueFait
« j'ai appris cinq ans après que ma nomination avait presque été faite en juin au cours d'une promenade dans les jardins de l'Elysée entre Balladur, Premier ministre et François Mitterrand. »
- 23:01Invité politiqueFait
« des dizaines de milliers de militants dans un meeting, c'est la défaite assurée. »
- 23:11Invité politiqueFait
« Un Premier ministre n'arrive jamais à l'Élysée, ne jamais suivre la meute. »
Temps de parole
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Jean-Pierre Elkabache, bonjour ! Bonjour à vous deux ! Et bienvenue sur France Inter, une radio qui fut d'ailleurs la vôtre au début des années 60, quand elle s'appelait encore Paris Inter. Les rives de la mémoire, c'est un livre de souvenirs sur une carrière exceptionnelle, avec ses hauts, ses bas, ses critiques, ses polémiques, et à la fin, un parcours de journaliste comme il n'en existera sans doute plus. Le moule est cassé, disait ma grand-mère, qui venait d'Oran en Algérie, comme vous-même. Oran, où est enterré votre père, que vous avez perdu quand vous aviez 11 ans, le jour de Yom Kippour ?
C'est sur sa tombe que vous faites la promesse de faire connaître son nom, notre nom, qui me reliait à lui à jamais. Vous avez tenu votre promesse, Jean-Pierre Elkabache ?
J'ai en tout cas essayé, merci de le présenter de cette façon, et je pense que là où il est, il doit se dire que j'ai fait ce que j'ai pu. C'est vrai que mon père m'a effectivement beaucoup marqué. Pour moi, il était un géant, parce que je le vois toujours avec les yeux d'enfant, je l'ai connu jusqu'à l'âge de 10-11 ans, et un géant, et après je me suis renseigné, il mesure 1m72, c'est-à-dire qu'il était plus petit que moi, mais il y avait un rayonnement.
D'abord, il était installé avec sa petite boutique, dans ce qu'on appelle le village Neck, c'est-à-dire le village où habitaient les Algériens qui ne descendaient jamais dans le centre de la ville, sauf pour aller cirer les godasses d'un certain nombre de gens pour servir de domestique. Et puis, il s'était beaucoup intéressé au football. Dans une première vie à l'Olympique de Marseille, dont il était le vice-président, et ensuite à Oran, il était vice-président d'un club qui s'appelait LUSMO, Union Sportive Musulmane d'Oran. Et toute mon enfance, j'ai vu justement cette fréquentation des deux communautés qui s'entendaient, qui existaient.
Juifs et musulmanes.
Juifs et musulmanes, qui étaient ensemble, jusque vous avez parlé de ces obsèques. Les obsèques, il y avait, dans mon souvenir, ceux qui étaient en noir, les juifs, les kato-ho, comme on les appelait là-bas, et puis tous les musulmans en blanc, avec leur grande gandoura, et qui l'ont accompagné en cortège jusqu'au cimetière d'Oran.
Alors, ce livre alterne des portraits détaillés, parfois cinglants, de tous les leaders français et étrangers qui ont été au pouvoir ces 50 dernières années, avec des réflexions plus intimes. On va en parler, Oran, et puis vous, votre carrière de journaliste. Mais sur les grands dirigeants internationaux, vous les avez tous interviewés. Jean-Pierre Elkabach.
Monsieur le Président Jacques Chirac, bonjour. Monsieur Elkabach, merci d'être venu. Je vous souhaite la plus cordiale des bienvenus. Lady Sacha, bonsoir.
L'invité d'Antenne 2 Midi est donc l'ex-président des Etats-Unis, Monsieur Richard Nixon. Bonsoir, Président Poutine. Bonsoir. Monsieur le Président Senghor, qu'en pensez-vous ? Je suis heureux d'accueillir Madame Audrey Byrne, un mythe vivant du cinéma que nous adorons tous. Bienvenue Nicolas Sarkozy, bonjour. Bonjour Jean-Pierre Elkabach. Faut-il, Monsieur Mandela, que les Français croient à la bonne volonté de De Klerk. Antenne 2 Midi exceptionnelle aujourd'hui, avec comme invité, je l'en remercie, Sa Majesté et le Roi du Maroc, Hassan II.
C'est finalement une heureuse coïncidence que Brigitte Bardot soit la première invitée, elle qui a tant aidé à l'évolution du modèle féminin dans la société française. Monsieur le Président, cette date, je vous remercie de nous recevoir ici, dans votre résidence, au pied des grandes pyramides.
Oui, pas mal.
Oui, il manque, si j'étais encore...
Vous allez vous plaindre en plus ?
Non, pas du tout, je ne me plaigne pas, mais ça fait des souvenirs. Et vous savez, chacun d'eux, pour chacun d'eux, il a fallu de longues, longues négociations. Poutine, cinq mois. Cinq mois de négociations avant d'obtenir l'interview.
Et vous ne les lâchez pas, quand vous voulez quelqu'un, vous le harcelez pour l'avoir. C'est vrai. Un peu comme vous.
Un peu comme vous.
Alors, on va parler des grands de ce monde, mais revenons à Oran. Vous partagez des réflexions plus intimes sur vous dans ce livre. Votre envie de partir très vite d'Oran, votre obsession de quitter cette ville, avec un seul objectif, Paris, à nous deux Paris. Vous débarquez, vous voulez tout.
J'habitais le cinquième étage. Dans ma terre, je voyais la Méditerranée, les bateaux qui arrivaient de loin ou qui partaient. Et je rêvais de passer de l'autre côté. J'en avais assez d'Oran. C'est qu'il y avait un climat étouffant. Il y avait tout ce que je déteste. Là, j'ai appris la justice et en même temps les injustices. Le machisme, la détestation de l'autre, le manque de respect, en particulier des Algériens. Enfin, on ne les appelait même pas des Algériens. On les appelait les Arabes. On les appelait les musulmans. Quand on ne disait pas les Bounous, le Lébico. Et ça, ça me remuait. Donc, mon seul souci, c'est de partir. Mais en même temps, il y a eu un paradoxe.
C'est quand j'ai commencé, j'ai commencé à Oran. Et Oran, finalement, je ne le quitte pas. Ou elle ne me quitte pas. Elle m'accompagne tous les jours. Tous les jours, je pense à Oran. Et peut-être aussi Cimetière d'Oran. D'où est parti mon envie de faire des choses. D'agir. de bouger et, comme l'a dit Nicolas, faire connaître le nom. Et le nom, je l'ai beaucoup défendu à l'époque. Plus que les titres. Plus que l'argent. Même quand on a voulu faire en sorte que je ne porte plus le nom, quand j'ai commencé le métier.
Voilà. Quand on était juif pied noir et qu'on s'appelait El Cabache. Ça se passait comment dans une rédaction parisienne ? Un patron de la RTF voulait que vous changiez de nom. C'est ça ? Que vous vous appeliez Durand, Dupont. Mais vous dites que ça aurait été enterré votre père une deuxième fois.
Oui, et puis rompre, trahir les origines, trahir la famille et trahir tous ceux qui portaient des noms comme moi. C'est pour ça que je comprends souvent aussi les Noirs ou les Africains et les Maghrébins, quand ils ont des difficultés à cause de leurs noms. Et pendant longtemps, quand j'étais étudiant, avec un de mes amis qui s'appelait Gérard Fardou, on avait des scooters. Très souvent, nous étions arrêtés par la police. Mis contre le mur. Fouillés parce qu'on avait des têtes, j'allais dire des tronches, j'allais dire des têtes.
De mes têtes.
Voilà. Pas net. Et c'est deux ans après, le patron que j'avais, qui était ici dans cette maison, qui s'appelait Pierre Formantin avec Jacqueline Baudrier, qui m'avait dit, il y a deux ans, le directeur général qui était parti depuis, m'avait dit, celui-là, oui, il change de nom, vous le sortez de l'antenne.
Alors les hommes politiques, vous les avez tous interviewés, tous les présidents, sauf De Gaulle et Pompidou.
Oui, j'ai interrogé les six des huit présidents de Pompidou. De la Vème République. Oui, Pompidou, c'était, Georges Pompidou, c'était le président qui était interrogé par la génération qui était au-dessus de la mienne et de la nôtre, le général De Gaulle. Alors là, personne ne l'interrogeait.
Vous l'avez suivi, pourtant.
Pendant cinq ans, j'ai suivi, dans tous les voyages en France.
Et vous n'avez jamais pu lui glisser un micro devant la bouche ?
Non, non, non, j'avais le micro tout le temps, à droite, à gauche, partout, dessous. J'ai écouté ou entendu des trucs assez inouïs, des commentaires de sa part, mais il dégageait le micro avec la main droite ou avec la main gauche, elle était tout le temps là. Je l'accompagnais au Cambodge, en Union soviétique à l'époque, et en Amérique latine pendant un mois et demi.
Vous racontez ça dans le livre. Et puis, les portraits d'hommes politiques. Vous dites les choses assez franchement. Jacques Chirac, d'abord, vous racontez qu'il était le seul de vos invités qui était totalement imprévisible. Nous redoutions ses ruades, ses embardés et ses improvisations. Dès son arrivée dans le studio, il fonçait sur nous, cherchant d'emblée à prendre l'ascendant par sa force physique et sa prestance. Vous étiez impressionné par sa brutalité ?
Absolument pas, sa brutalité, sa présence. C'était comme le taureau qui allait entrer dans l'arène, et malheureusement, c'était nous, les taureadors, qui avons peur du taureau. Et j'ai mis du temps à comprendre que c'était pas ce qu'il ne croyait pas en lui-même. Et il avait peur des journalistes parce qu'il avait peur, je pense, de lui, conseillé par la courageuse Claude Chirac. Mais il y a deux Chirac. Vous, vous avez connu le Chirac avec la veste un peu large, le sage, qui parlait peu, qui prépare attentivement ses discours.
Nous, nous avons commencé par connaître un Chirac qui montait sur les tables, qui gueulait, qui était tout maigre, et qui entraînait les foules, qui faisait des meetings de 50 000 militants, et qui nous disait, quand on suivait ses voyages, alors les gars, il y a deux choses. Un, vous pissez, deux, vous mangez vos sandwiches. Parce que ça, vous ne les retrouverez pas plus tard. Alors, il y avait les deux Chirac, et puis peut-être il y en a un troisième que j'ai connu avec Nicolas Avril, quand on était en vacances.
Nicolas Avril, c'est votre femme.
Oui, écrivait à Lille-Maurice, à Lille-Maurice, où, là, on assistait à autre chose, c'était un Chirac extrêmement cultivé, extrêmement cultivé, surtout pour toutes les civilisations de l'Afrique, de l'Asie. C'était... Puis il était drôle, il était drôle. Je raconte une seule histoire. Quand il allait à table, il lui fallait deux menus. Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui ? Premier menu, deuxième, redonnez-moi le plat. Et la pauvre Bernadette, qui était à côté, mangeait une petite salade. Mais mamie, vous allez grossir avec vos salades. Mais c'était comme ça. Mais en même temps, ils étaient très très proches.
Mais c'est étonnant, quand même, c'est étonnant, parce que vous parlez de vos vacances à Lille-Maurice, avec Jacques Chirac, là. C'est quand même une autre époque, pardon, Jean-Pierre Elkabach. Non, pas avec lui.
J'ai retrouvé sur place.
Oui, d'accord. Je ne suis pas parti avec lui. Oui, j'entends bien. Mais enfin, c'est quand même une période que vous avez connue où vous déjeuniez avec les hommes politiques, où vous dîniez avec eux, où vous prépariez presque les... Et ça a changé, ça, nous. Il n'y a plus de déjeuner, de dîner. Non, non, non, non.
Eh bien, vous avez tort. De temps en temps, ça vous permettrait de mieux connaître les hommes politiques. Et moi, c'était... J'aime bien, je châtie bien. Ceux qui étaient les proches, je leur tapais... C'est pour ça qu'on disait agressif. Ce n'était pas agressif, c'est... J'essayais d'être précis. Mais je n'étais pas allé avec Chirac dans son avion. Non, je l'avais découvert là-bas. Je l'avais découvert sur place.
En revanche, Jean-Pierre Hucabach, vous déjeuniez régulièrement avec François Mitterrand. Et vous écrivez que vous discutiez politique, mais aussi littérature, histoire. Vous dites, c'est comme si je rendais visite à Richelieu, Mazarin ou Talleyrand. Il me racontait la politique, la France, le Proche-Orient, le monde. Lors de notre première rencontre à l'Elysée, il avait coupé court à mes questions. Tout ça, c'est très bien, c'est le quotidien. Mais qu'est-ce que vous lisez ?
Oui, c'était la première fois. J'étais complètement déconcentré, puis en même temps, extrêmement surpris. Moi, j'avais préparé, en tremblant et en me concentrant, un questionnaire. Je me disais, mais ça, c'est du quotidien, ça ne m'intéresse pas. Qu'est-ce que vous lisez ? Et après, quand je le voyais, je préparais. Et je lui disais, vous, qu'est-ce que vous lisez ? Est-ce que vous avez lu les lettres à Lucillus ? Qu'est-ce que c'est ça ? C'était Sénèque, etc. Et on échangeait. C'était autre chose. Et je n'ai pas connu le Mitterrand, ministre de l'Intérieur, qui a fait décapiter les types. Mais j'ai connu celui qui est allé vers l'abolition de la peine de mort.
Je suis celui qui a vu comment, dans la fin de sa vie, il a essayé de corriger toutes les fautes et les erreurs d'avant. Et avec Alain Duhamel, on a fait des déjeuners, des sorties avec lui. Et c'est vrai qu'on avait beaucoup appris parce qu'il exigeait beaucoup de l'interlocuteur.
Et alors, précisément, vous racontez l'interview, ce que vous appelez la plus bouleversante que vous ayez jamais réalisée. 1994, François Mitterrand est malade, épuisé. Et il vous demande d'être le plus dur possible avec lui, de ne rien laisser passer. Et vous abordez son amitié avec René Bousquet, ce haut fonctionnaire français de Vichy, collaborateur des nazis, sous les fonctions duquel 60 000 juifs ont été déportés. Vous lui dites donc Bousquet, et là, il vous répond quoi ?
Il répond qu'il ne voulait pas entretenir. D'abord, que Bousquet l'avait connu après la guerre. Et que Bousquet avait eu deux procès qui avaient supprimé ce qu'on avait appelé au début, lors du premier procès, l'indignité nationale. Il y avait même des gaullistes qui étaient venus dire qu'il a sauvé des gaullistes. Et c'était après la publication du livre de Pierre Péant qui racontait une jeunesse française de François Mitterrand. Et Péant, qui me l'avait dit, avait retenu dans des conversations qu'il avait avec Mitterrand la première partie quand François Mitterrand lui disait Bousquet jusqu'en 1936, il a sauvé des gens, il était courageux, il était de gauche.
Mais François Mitterrand avait dit après, mais il est devenu fou, mais ce qui s'est passé avec Vichy, avec Péant, c'était après. Mais Péant ne l'avait pas noté parce qu'il pensait que ce n'était pas son livre. Et puis, il a dit, un peu comme le général de Gaulle et Georges Pompidou, les Français sont assez divisés. Ils ont assez souffert pendant la guerre et l'occupation. On ne va pas entretenir cette blessure. Donc, on ne donne pas la responsabilité à l'État français.
Vos liens avec François Mitterrand et notamment la série d'entretiens que vous avez fait avant sa mort qui sont peut-être les plus fortes interviews jamais données, en tout cas qui sont à revoir et qu'on peut revoir sur l'INA. Vous dites, j'ai tellement fréquenté Mitterrand à la fin. Ça, vous le dites en Avois Nus sur France Culture. Vous dites, j'étais bouleversé car à la fin, il était devenu comme mon père.
Oui, c'est vrai. Comme si j'avais vu mon père à la fin et dans la mort. Mais il y avait quelque chose peut-être d'affectif à ce moment-là parce que je le voyais décliner d'interview en interview. Quand je faisais ces conversations hyper secrètes qui n'ont été diffusées que 7-8 ans après sa mort. Il y avait quelque chose, évidemment, de personnel. Alors, beaucoup se sont étonnés que celui qui avait contribué à me mettre dehors en 1981 avait fait de moi un des derniers confidents. Mais c'était comme ça les hasards et peut-être les chances de la vie.
À propos d'Emmanuel Macron, vous dites qu'il paraît coupé des Français. Il a suscité une adhésion spectaculaire au début de la guerre en Ukraine. Dans les situations critiques, il se montre sérieux, énergique, entreprenant tout en observant une certaine sobriété. En revanche, donc, il ne parvient pas encore à incarner réellement, à susciter la confiance des Français. Ça, comment vous l'expliquez ?
D'abord, il a été réélu. Il n'a pas eu de cohabitation. Il faut croire que s'il n'a pas la confiance des Français, qu'il l'a quand même au moment où ils votent, où les Français votent. Moi, j'essaie d'avoir un regard, je ne dis pas d'historien, mais de les regarder avec 10 ans. À quoi je penserais dans 10 ans, en jugeant leur propre mandat ? Voilà, c'est ce que j'ai appris de l'expérience. Et je veux dire, on retiendra, il a eu les crises, il a eu la guerre, il a essayé de faire des réformes, mais comme tous, il n'est pas arrivé au bout de ces réformes. Mitterrand disait, toutes les symphonies sont inachevées, ou Proust disait, combien de cathédrales n'ont pas été achevées.
Donc, il n'est pas allé jusqu'au bout. Mais en même temps, c'est l'homme de la transgression depuis longtemps et sa jeunesse. Et quand il a mesuré la médiocrité, je pense, du personnel politique et de l'administration, il a tenté sa chance. Il a tenté sa chance.
Vous avez déjeuné avec lui, je crois. Vous déjeunez avec lui, parfois.
Depuis qu'il est président de la République, non. Parce qu'il faut comprendre, certains d'entre eux, je les ai connus avant le sacre de la présidence de la République. Quand ils sont devenus présidents, François Hollande, surtout Nicolas Sarkozy, dont j'ai fait le premier interview, dont j'ai suivi l'itinéraire jusqu'à l'Elysée, il y a le journaliste et le président de la République. Et à ce moment-là, on ne se voit plus. On ne se voit presque plus. Et Emmanuel Macron, j'ai déjeuné avec lui en septembre. C'était la première fois depuis 5 ans.
En septembre, là ?
Oui. Et alors, vous avez parlé de quoi ?
Vous avez parlé de quoi ?
Je ne vais pas vous dire, comme Mitterrand ou Chirin, quand on leur demande, de quoi vous parlez ensemble ? Des vacances, de littérature, de la politique. La politique, un échange sur la manière dont moi, je vois les choses. Et en même temps, j'avais posé quelques questions. Et en particulier, il avait dit que... Oui, il a dit qu'il continuera à présider la France jusqu'au dernier quart d'heure de son mandat. Et d'autre part, je lui ai posé des questions sur la succession. Et j'avais posé la question à François Mitterrand dans ses entretiens. Et je lui ai dit, mais après vous ? Il m'a dit, vous n'avez rien compris. qu'une société a besoin au bout de dix ans de changer.
Je suis resté moi trop longtemps comme Cole, etc. Rappelez-vous de Gaulle disant, ça suffit, ça te cher, etc. Et il avait dit aussi, la République, ce n'est pas la monarchie. Il n'y a pas de dynastie de Mitterrand, d'un tel tel...
Et Emmanuel Macron, il vous a dit quoi sur sa succession ?
Que Mitterrand avait raison. Que Mitterrand avait raison. Je ne dis pas qu'il va faciliter le travail des successeurs qui aiguise leur couteau depuis le premier jour de l'élection. Vous ne le dites pas, mais vous le dites un peu.
On l'a dit, vous avez aussi interviewé les grands de ce monde et notamment Vladimir Poutine avec Gilles Boulot. Vous êtes le seul à avoir pu interviewer Poutine à l'aune de la guerre d'Ukraine. Qu'est-ce que vous avez perçu de cet homme intelligent, froid, cynique, ambitieux, ceux qui disent qu'il est fou ? Vous, vous avez ressenti quoi ? Pas du tout fou. Pas du tout fou.
Il ne peut pas dire qu'il était fou. Vous savez que Ramzi Kiroune qui était le représentant d'Arnaud Lagardère et du groupe Lagardère, et moi, nous avons négocié pendant cinq mois pour essayer de l'avoir jour et nuit. On les a vraiment emmerdés jour et nuit. Pour l'avoir, on est allé à Moscou, on a discuté avec son porte-parole. Bon, on l'a fait.
Qu'est-ce que vous avez perçu ?
Une forme, à l'époque, de timidité ou de réserve dans sa manière d'arrêt et puis en même temps une sorte de provocation pour montrer qu'il était le chef et qu'il valait mieux ne pas le contester. Mais en même temps, à l'époque, il nous avait dit parce qu'il y a eu deux choses l'interview et deuxièmement une conversation auquel Kiron et moi nous avons été les seuls témoins. On était en tête à tête avec lui pendant une heure et quart.
Et alors, alors, alors ?
Alors là, il disait je ne veux pas sortir des frontières de la Russie. À l'époque, c'était en 2014 après l'annexion de la Crimée. Je ne veux pas sortir de la Russie mais que surtout l'OTAN comprenne qu'il ne faut pas mettre en face de chez nous chez nous des missiles des fusées, etc. Et ça, ça a été pour lui la ligne rouge. Et j'ajoute qu'il traitait Barack Obama qu'il avait déçu de peu fiable, de faible et qu'il avait de l'estime pour Nicolas Sarkozy. Il disait un geyser, il faut le tenir de François Hollande.
Et c'est à partir, là, c'est une des choses dont je suis peut-être un peu fier, c'est que c'est à partir de notre conversation avec lui qu'est né ce qu'on appelait le format de Normandie. Parce qu'il venait pour l'anniversaire. Et après, que François Hollande
a fait après.
avec Merkel. Vous êtes dur, Jean-Pierre Elkabach, sur l'info télévisuelle. Aujourd'hui, d'une chaîne à l'autre, je vous cite, ce sont toujours les mêmes thèmes. Police, justice, insécurité, islamisme, avec une prime aux faits divers qui fascinent le public. Des incidents mineurs deviennent des événements médiatiques auxquels on s'empresse de donner une portée politique ou sociétale. La hiérarchie entre les informations, leur nature, leur portée, sont écrasées par la nécessité de nourrir l'antenne à toute heure. Fin de citation. Vous parlez de CNews, là ?
Oui, j'aurais pu. J'aurais pu dire qu'à CNews, j'avais une liberté totale.
Vous n'y êtes plus, en précisément.
Oui. Il n'y a Europe, je vous le dis. Mais j'avais une liberté totale et j'assistais à des débats qui marquent la liberté d'opinion. Mais je sais que j'avais discuté avec Vincent Bolloré, qui est un conquérant, un chef d'entreprise plutôt extraordinaire. et il m'avait dit je ne veux pas voir l'extrême droite arriver au pouvoir. Même pour des questions économiques. Ni Zemmour, ni Marine Le Pen. Donc, là, moi, j'ai travaillé...
Et ça ne vous étonnait pas de voir la ligne éditoriale de CNews à l'aune de ce qu'il dit ?
Non, pas tellement. Mais je crois que la politique, il la voit de loin. Je pense qu'un jour, peut-être, il faudra qu'il se réconcilie avec le président Macron. Mais ça, c'est son problème. Mais vous savez, et dans le service public, vous vous êtes posé des questions, quelquefois ?
C'est-à-dire ?
Comment on peut nommer... J'ai fait l'expérience.
Vous avez été patron de France Télévisions, vous racontez, d'ailleurs. C'est ce qui est intéressant dans ce livre, c'est au-delà des portraits politiques de ceux que vous avez rencontrés. Vous parlez de vous et de votre vie, des polémiques au moment où vous étiez patron de France Télévisions. Vous y répondez dans le livre. Il y a tout.
Oui, oui. Et cinq ans après que je sois quitté, que j'ai quitté France Télévisions, j'ai appris comment j'avais été nommé. Je me suis présenté, moi, en décembre, un peu poussé par des amis et poussé par Jean-Luc Lagardère parce que je ne voulais pas y aller. Il m'avait dit un homme de Lagardère ne descend pas de cheval avant une bataille. Allez-y, quoi qu'il arrive. Et puis, j'ai appris cinq ans après que ma nomination avait presque été faite en juin au cours d'une promenade dans les jardins de l'Elysée entre Balladur, Premier ministre et François Mitterrand et que je n'étais pas le premier choix de M.
Balladur alors que j'avais fait des livres avec lui et que j'avais contribué à le faire entrer à Matinon. Peu importe. Et c'était ça. Quand aujourd'hui vous vous retournez... Je pense qu'il y a des méthodes plus sournoises, plus subreptices pour nommer les chefs. Le président de la République n'y va pas carrément, mais c'est le directeur des cabinets, c'est le secrétaire général et quels que soient les dirigeants, ils ne peuvent pas ne pas être nommés avec l'assentiment et les encouragements du pouvoir politique.
Le temps file quand aujourd'hui vous vous retournez sur votre carrière, Jean-Pierre Elkabach. Est-ce que vous êtes fier ? Quelle est votre plus grande réussite ? Votre plus grand échec ?
Je fais pas mal d'erreurs, mais je crois que c'est lié à mon tempérament. J'ai été toujours fasciné comme d'autres par le pouvoir, voir comment on prenait une décision politique, comment elle se faisait, comment on était en rapport avec les citoyens. Et peut-être que j'étais trop dur dans mes responsabilités parce que je les ai exercées et je voulais tellement bien faire, je voulais tellement réformer, je voulais tellement rajeunir la télé publique, etc. que j'étais peut-être un peu dur. Et si je suis fier, on verra à la fin.
Vous citez François Mauriac dans le livre, en exergue, j'ai été aimé, j'ai été haï, plus aimé qu'haï, plus haï qu'aimé, qui le sait ?
Oui. Qui le sait ? Qui le sait ? Peut-être qu'il me le dira là-haut, soit le Père, soit Dieu, s'il existait. mais si vous les ai retenues, si je peux me permettre de dire, 4-5 leçons pour les politiques. Un, des dizaines de milliers de militants dans un meeting, c'est la défaite assurée. Le contrôle sur la télévision, ça ne va pas. Un Premier ministre n'arrive jamais à l'Élysée, ne jamais suivre la meute et en plus, si on veut comprendre un pays, il faut en avoir la connaissance physique, sensuelle et il y a beaucoup de gens qui n'y sont pas arrivés.
Jean-Pierre Elkabach, qui ne tiendra jamais ces temps en radio, en télé ou nulle part, qui explose ces temps. Au moins, il y a une chose qui ne change pas.
Mais Léa Salamé non plus. Et la curiosité ne changera jamais. Et la curiosité, ça,
on peut vous critiquer, mais on vous la reconnaîtra, la curiosité, la force de travail. Et le boulot.
Merci Jean-Pierre Elkabach, les rives de la mémoire étant librairie aujourd'hui.
France Inter. France Inter.