Aldous Huxley - Entretien (1948)
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 100 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Dans le domaine des sciences, tout ce qui est facile à expliquer est faux. »
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« Rien parmi notre expérience quotidienne, dit-il. ne nous donne aucune raison de supposer que l'eau est constituée par de l'hydrogène et de l'oxygène. »
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« Ce n'est qu'en faisant des expériences physiques que nous pouvons découvrir la nature intime de la matière et ce qu'elle contient en puissance. »
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« C'est un cas où l'histoire prend la forme d'une parabole, un mystique qui se mêle à ce que nous appelons en anglais power politics, la politique de puissance. »
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« La pensée est l'esclave de la vie et la vie est le bouffon du temps. »
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« Beaucoup d'appelés, peu d'élus. »
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« Les résultats sont désastreux. Le sol perd sa fertilité. Les ressources planétaires se tarissent tandis que la population du monde s'augmente de 20 millions par an. »
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« Le besoin primordial de l'humanité, c'est une suffisance de nourriture, mais c'est primordialement par des considérations de puissance que sont dictées à présent les politiques des gouvernements nationaux. »
Temps de parole
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France [musique] Culture
[musique]
[musique] les nuits de France Culture.
[musique]
Dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale, l'écrivain anglais Aldo Suxley redécouvre le continent européen. redécouvre car depuis la fin des années 1930, il est installé sur la côte ouest des États-Unis d'où il voit sombrer le monde qu'il a connu dans sa jeunesse. Au cours des années 1940, il donne une nouvelle impulsion à son œuvre littéraire après une première période dans laquelle dominait une forme de scepticisme intellectuel. Ces années-là, Xuxy se plonge dans les grands textes des mystiques [musique] de toutes les cultures du christianisme aux religions orientales.
C'est cette notion de mysticisme qui domine largement l'émission que vous allez entendre dans quelques minutes. Nous sommes en 1948 et l'écrivain anglais accorde un entretien à son beau-frère, le dramaturge George Neveu. Cette interview est précédée d'une présentation de l'œuvre d'Aldo Suxley par Pierre Barbier. Voici donc Aldo Suxley au micro de George Neveux, une émission diffusée pour la première fois sur la chaîne parisienne en octobre 1948. On a beaucoup parlé ces derniers mois d'Aldu Soxle. On se rappelle peut-être encore l'enthousiasme que provoqua en France la traduction de son roman contrepoint. Et voici que deux essais viennent de paraître coup sur coup à Paris sur son.
Fils et frères de savants célèbres, cet anglais qui tient une place exceptionnelle dans les lettres mondiales connaît admirablement la France, à quoi ne leur attache pas seulement les souvenirs de longues années passés chez nous, mais des liens affectifs intimes et profonds. On a dit sans doute avec raison que c'est à la suite des maîtres de notre littérature qu'il s'est engagé lui-même dans des voies où l'intelligence prend le pas sur la simple sensibilité. On a cité Prou Gide voire Girodou. On aurait pu ajouter Valérie à qui il relie un même amour des sciences physiques et biologique. On aurait pu aussi remontant dans le temps, citer Anatole France et Voltaire.
Quoi qu'il en soit, le point de départ de Xley est dans l'intelligence et la définition qu'il donne d'un de ses héros. intelligent jusqu'à en devenir presque humain. Point de départ, point d'origine, mais non borne, frontière d'un talent. Car depuis ses débuts, Aldouxley, de livre en livre suit une marche ascendante de l'intelligence vers une humanité plus vaste. Il est remarquable que la plupart des écrivains vivants sont dénués d'informations sur la philosophie des sciences. L'une des originalités d'Aldou Sexley, c'est de prendre cette règle en défaut. Comme la plupart des meilleurs écrivains traditionnels, il est magnifiquement armé naturellement pour la connaissance psychologique.
Il a autant que quiconque le don d'observer et d'animer ses personnages. Il possède au plus haut point la sensibilité de l'artiste, mais à tout cela, il ajoute une connaissance précise des disciplines scientifiques et particulièrement de la biologie. Et c'est précisément parce qu'il possède ces données qui régissent une part importante de la pensée contemporaine, Caldouxley se montre si neuf et que son rayonnement apparaît si important. On a dit qu'il abordait le monde nanti d'un système. Il serait plus juste d'affirmer qu'il se présente devant lui avec une volonté active de compréhension totale.
Il sait que le monde n'est pas simple, que rien n'est plus faux au fond que la notion courante de l'idée claire. Je pense qu'il qu'il souscrirait volontiers à la boutade du philosophe contemporain Bachelard. Dans le domaine des sciences, tout ce qui est facile à expliquer est faux. Seulement, il ne s'agit pas de se perdre dans cette complexité. L'intelligence ne doit pas être uniquement réceptive sous peine de sombrer dans le chaos. Elle doit être active et savoir imposer sa volonté de choix exactement par la même démarche qui oblige le musicien à choisir ses thèmes et à s'y tenir au lieu de se perdre dans un teu bo de mélodie. Voici en quel terme il s'en explique dans contrepoint.
Dans la fugue humaine, dit-il, il y a 1800 millions de parties. Le bruit résultant à peu près une signification pour la statisticien, mais aucune pour l'artiste. Ce n'est qu'en considérant une ou deux parties à la fois que l'artiste peut y comprendre quelque chose. Voici par exemple une partie isolée et Jean-Sébastien Bac. Le rondeau commence exquisement et simplement mélodieux. Presque une chanson populaire. C'est une jeune fille chantant pour elle-même d'amour dans sa solitude tendrement mélancolique. Une jeune fille chantant par les monts tandis que les nuées passent au-dessus de sa tête. Mais solitaire comme une des nuées flottantes, un poète a écouté sa chanson.
Les pensées qu'il a suscité en lui sont dans la sarabande qui suit le rondau. C'est une méditation lente et merveilleuse sur la beauté du monde en dépit de la saleté et de la stupidité. sur sa bonté profonde en dépit de tout le mal, sur son unité en dépit de tant de diversité étourdissante. C'est une beauté, une bonté, une unité que nulle recherche intellectuelle ne peut découvrir que l'analyse détruit, mais dont la réalité s'impose à l'esprit de temps en temps, brusquement et invinciblement. Une jeune fille chantant pour elle-même sous les nuées, suffit à créer cette certitude. Une belle matinée même, il suffit. et sillusion ou révélation de la vérité la plus profonde qui le saura.
La technique d'xley, elle peut se résumer encore dans ce que l'un de ces personnages nomme la musicalisation du roman. Musicalisation du roman, dit-il. Non pas à la manière symboliste, en subordonnant le sens au son, pleuvent les bleus baisés désastre taciturne simple glossolalise ça mais sur une grande échelle dans la construction médité béne les changements de mode, les transitions abrutes, la majesté alternante avec la plaisanterie par exemple dans le premier mouvement du quattoir en cibémol majeur, la comédie suggérant soudain des solennités prodigieuses et tragiques dans le skerzo du quattoir en de diè minire.
Encore plus intéressantes les modulations, non pas seulement d'un ton à un autre, mais de mode à mode. Un thème est exposé puis développé, changé, imperceptiblement déformé jusqu'à ce que tout en restant reconnaissablement le même, il soit devenu tout à fait différent. Mettre cela dans un roman. Comment ? Les transitions abrutes ne présentent aucune difficulté. Tout ce qu'il faut, c'est un nombre suffisant de personnages et des intrigues parallèles contrapontiques. Pendant que John assassine sa femme, Smith pousse la voiture d'enfant dans le parc. On alterne les thèmes. Plus intéressantes, les modulations et les variations sont aussi plus difficiles.
Le romancier module en redoublant les situations et les caractères. Il montre plusieurs personnages devenant amoureux ou mourant ou priant de façon différente, des dissimilitudes résolvant le même problème ou viceversa, des personnages semblables confrontés avec des problèmes dissemblables. Et toute l'intelligence d'Xley est conduite par la sensibilité du poète, celui dont il parlait à l'instant même en analysant la suite en sibémo mineur pour flut etcorde bac. Comme la jeune fille qui chante dans le rondeau et le poète, il a vraiment la certitude de la beauté, de la bonté et de l'unité du monde.
Non qu'il soit un candide, il connaît autant et plus que d'autres peut-être ce que le monde où nous vivons contient de méchanceté, de saleté, de menaces pour l'homme. Il sait que l'intelligence elle-même, dès qu'elle se laisse prendre à ses propres charmes, dès qu'elle fait du narcissisme, devient un danger pour l'homme. Coupé de ses racines élémentaires, elle tente à la tyrannie. Elle prétend régir un univers monstrueux. La seule sagesse est dans une vie harmonieuse entre le corps et l'esprit. La mutilation de l'un entraîne non une exaltation de l'autre, mais une sorte de raptissement.
Quand il nous trace, par exemple dans le meilleur des mondes une image de ce que serait notre univers abandonné au seul caprice de la science, il atteint à un lyisme comparable à celui dont fait montre Jérôme Bosch dans ses tableaux. Qu'on y prenne garde. Il ne s'agit pas là d'un roman d'anticipation, mais d'un essai philosophique. Et la morale de l'histoire est un avertissement. Voilà ce qu'il adviendrait si nous laissions les purs spéculatifs mener le monde. Méfiez-vous ? Les savants sont des êtres qui vivent dans un univers à part. Leur intelligence est dangereuse dans la mesure où elle se désincarne. La plus grande tentation de l'intelligence est le péché d'angélisme.
L'homme qui veut jouer à l'ange. Certes, l'esprit qui se coupe de ses racines atteint à une vélocité prodigieuse, vertigineuse. Mais après tout, la folie aussi procède de la même négation des vérités élémentaires par l'esprit. Le vieil axiome de Pascal, ni ange ni bête. Aldou Xley, à qui doit le tour du monde d'un sceptique, a depuis ses débuts parcouru un long chemin. Il fut à l'origine un sceptique pur. Je l'ai dit, la seule lumière qui fut en lui était sa confiance dans le monde. Encore se posait-elle à lui avec un point d'interrogation. Une jeune fille chantant sous les nuées suffit à créer cette certitude. Une belle matinée même il suffit.
Et s'il l'usion ou révélation de la vérité la plus profonde, qui le saura ? Xley gardait au fond de lui cette certitude. Elle avait pour lui à la fois la douceur de la sagesse et l'amertume de l'inquiétude. Il partit en quête de ce point idéal où l'intelligence trouverait en soi son équilibre et où la joie physique de vivre trouverait sa propre justification. Xley en était là ou à peu près quand une nouvelle terrible nous parvint. Sa vue baissait au point qu'il était menacé de rester aveugle pour le reste de ses jours.
Cet homme amateur de peinture comme il n'était de musique, cet homme pour qui la beauté du monde était un fruit qui se goûte avec tous les sens, engagea une lutte désespérée contre la maladie. À force de volonté, il parvint à rééduquer entièrement ses yeux. Et quand il nous revint il y a quelques semaines, c'est avec un regard étrange, un peu révulsé, tourné à la fois vers le monde extérieur et vers le le dedans de lui-même. La partie était gagnée, absolument gagnée. Mais on imaginait quelle inquiétude et quelle souffrance avait été celle de cet homme.
Et l'on savait que d'une semblable plongée dans les ténèbres d'une telle expérience, il ne pourrait sortir que grandi, par de découvertes nouvelles. Son dernier ouvrage, la philosophie éternelle, est une sorte de cahier sur lequel il a relevé une multitude de textes mystiques reliés entre eux par un exposé ou une discussion très simple des grands problèmes spirituels. À la question qu'il n'avait jamais cessé de se poser, répond aujourd'hui dans la préface de son nouveau livre. Rien parmi notre expérience quotidienne, dit-il. ne nous donne aucune raison de supposer que l'eau est constituée par de l'hydrogène et de l'oxygène.
Et pourtant, quand on soumet l'eau à certains traitement assez vigoureux, la nature de ces éléments constituants devient manifeste. De même, rien dans notre expérience quotidienne ne nous donne de raisons sérieuses supposées que l'esprit de l'homme moyen sensuel possède comme l'un de ses constituant quelque chose de semblable ou d'identique à la réalité substantielle au monde multiple. Et pourtant, quand cet esprit est soumis à certains traitements assez vigoureux, l'élément divin dont il est composé, tout au moins en partie, devient manifeste non seulement à cet esprit lui-même, mais aussi dans la façon dont il se réfléchit dans le comportement extérieur aux autres esprits.
Ce n'est qu'en faisant des expériences physiques que nous pouvons découvrir la nature intime de la matière et ce qu'elle contient en puissance. Et ce n'est qu'en faisant des expériences psychologiques et morales que nous pouvons découvrir la nature intime de l'esprit, de ce qu'il contient en puissance. Car les circonstances ordinaires de la vie moyenne, sensuelles, ces possibilités de l'esprit demeurent latente et non manifesté. Étape nouvelle sur le chemin d'Uxley ou aboutissement, l'avenir seul nous le révélera. Il y a deux ou trois mois de passage à Paris, Aldouxley consentait à venir parler à notre micro.
Nous avions pensé qu'il nous accorderait une interview pour notre magazine littéraire. C'était déjà beaucoup exigé d'un homme qui, après 10 ans d'absence, ne faisait guère que traverser la capitale de la France. Nous ne pouvions espérer qu'il nous accorderait ce long entretien que vous allez entendre et que dirige George Neveu. Si nous avons tenu à le diffuser encore ce soir, c'est que dans les heures si graves que nous traversons, il est bon de réentendre cette voix qui est l'une des consciences du monde moderne.
Cherldes Huxley, vous avez quitté la France il y a une quinzaine d'années, mais vous avez autrefois vécu très longtemps chez nous et vous allez retrouver aujourd'hui, outre ces amis inconnus que sont vos lecteurs, beaucoup d'amis personnels. Je suis sûr d'être leur interprète à tous en vous souhaitant la bienvenue. Êtes-vous arrivé en France pour faire un voyage de vacances ou un voyage d'étude ? Pour les deux, je suis venu autant pour le plaisir de retrouver cette ancienne France que je connais si bien et que j'aime si pour étudier ce qui se passe dans la France nouvelle. Comptez-vous rester en France longtemps ? Cette fois, je n'y passerai qu'une quinzaine de jours.
Je vais en Italie pendant un mois ou deux et passerai l'automne à Paris. Est-ce que vous trouvez la France très changée ? J'ai l'impression que le changement n'est pas aussi grand qu'on nous a fait supposer à distance. Malgré les changement de surface, le fond de la vie française semble être ce qu'il a toujours été. Nous avons, vous le savez, été coupés de l'extérieur pendant plusieurs années et nous cherchons en France à à rattraper notre retard. Tous vos livres ont été traduits en français, mais les derniers ont paru tous presque en même temps. L'éminence grise, l'éternité est retrouvée, la science l'appelle la liberté et enfin la la philosophie éternelle.
C'est bien l'éminence grise qui est le premier de ces quatre ouvrages. Oui, l'éminence grise a apparu, je crois, en 41. Vous avez créé avec ce livre ton assez neuf, un ton en tout cas qui apparaît pour la première fois dans votre œuvre. C'est ce qu'on pourrait appeler une biographie à thèse. Mais d'où vous est venue l'idée de choisir comme personnage ce confesseur du cardinal de Richelieu, l'inspirateur de sa politique, ce fameux père Joseph, son éminence grise. C'est dans le grand ouvrage de l'abé Brand, l'histoire du sentiment religieux en France que j'ai pour la première fois entrevu le père Joseph tel qu'il était.
Le personnage m'a si fortement frappé que je l'ai poursuivi à travers tous les livres que je pouvais trouver. Et est-ce qu'il n'a pas été très difficile de réunir la documentation en Amérique ? Heureusement que les services de bibliothèque est très bien fait aux États-Unis. D'ailleurs, j'ai fait microphotographier des documents au British Museum. Et qu'est-ce qui vous a surtout intéressé dans le cas du père Joseph ? C'est un cas où l'histoire prend la forme d'une parabole, un mystique qui se mêle à ce que nous appelons en anglais power politics, la politique de puissance. En effet, car j'ai lu sur votre livre, ce fut un destin assez étonnant que celui de ce mystique devenu politique.
Mais vous le condamnez en partie. Vous dites en effet au dernier chapitre de votre livre ceci : "L'espoir du père Joseph d'amener toute une communauté nationale par un raccourci politique au royaume des cieux est illusoire tant que les instruments et le matériel humain de l'action politique resteront inchangé." La place véritable du père Joseph était parmi les faiseurs d'antidote et non auprès de ceux qui préparent les poisons. Voilà ce que vous dites. C'est pourquoi je crois que ce livre est extrêmement important dans votre œuvre. extrêmement important aujourd'hui. Je ne sais pas si si c'est important tout ce que je sais et qu'en le faisant, j'ai moi-même beaucoup appris.
Après l'éminence grise, l'ouvrage que vous avez écrit, c'est bien l'éternité retrouvé, n'est-ce pas ? Oui, c'est un roman. Et j'ajouterai que parmi mes romans, c'est celui que je préfère. En anglais, votre livre s'appelle, je crois, autrement. Oui, il s'appelle Time Must. C'est une citation de Shakespeare. Ce que le poète fait dire à Hper, c'est à peu près ceci. La pensée est l'esclave de la vie et la vie est le bouffon du temps. Et le temps qui domine et gouverne le monde entier devra enfin s'arrêter. C'est très beau. Il me semble que le titre français dans dans la traduction Jules Castier est également une citation.
En effet, c'est Rimbo, elle est retrouvé quoi l'éternité, c'est la mer allée avec le soleil. On voit que vous avez lu auteurs. L'éternité retrouvée est un roman différent de tous ceux que vous avez écrit. Vous-même, Uxley, vous avez eu en l'écrivant le sentiment de cette différence. Oui, d'abord. J'ai l'impression, mais c'est peut-être une une illusion, que j'ai mieux réussi à fondre l'élément idée et l'élément récit que dans mes précédents romans. Je vais vous poser une question que vos lecteurs se posent sûrement. Quand vous préparez un roman d'idée, l'éternité retrouvée par exemple, qu'est-ce qui vous vient d'abord à l'esprit ? Les idées ou la fiction ?
Je crois bien qu'ils sont toujours venus ensemble. Tout de même, il arrive quelquefois que les idées s'échappent du récit et essayent de vivre une vie autonome. Quelle est l'idée générale que vous voudriez que vos lecteurs emportent de l'éternité retrouvée ? L'idée que l'existence se déroule à plusieurs étages et qu'il faut tôt ou tard arriver à l'étage supérieur. On peut ajouter aussi qu'il n'y a pas d'ascenseur et qu'il faut prendre l'escalier. Prendre l'escalier. Mais ne croyez-vous pas qu'il est difficile de trouver cet escalier ? À cette question, la réponse a été faite il y a 2000 ans. Beaucoup d'appelés, peu d'élus.
J'ai l'impression que l'ensemble de vos derniers ouvrages est justement la recherche de cet escalier dont vous nous parler. Est-ce bien vrai ? Oui, si vous voulez. J'essaie de redécouvrir ce qui a été évident depuis le commencement. Cherold de ce je voudrais vous poser une question à propos de votre tout dernier livre qui me paraît la somme de vos recherches actuelles. Je veux dire la philosophie éternelle. On éprouve en ouvrant la philosophie éternelle une surprise devant l'abondance des citations empruntées à des moralistes, à des mystiques de tous les pays, de tous les temps. Pourquoi cet aspect inattendu ? Est-ce que vous avez composé votre livre ainsi de propos délibérés ?
En effet, j'ai essayé de faire une anthologie organisée où les morceaux choisis prennent leur place logiquement sur un fil explicatif. Dans un domaine pareil, la méthode ontologique me semble la meilleure. La réalité est si vaste qu'il faut la regarder de tous les côtés à la fois. En somme, Cherold Sexley, votre livre est un rassemblement, une confrontation de toutes les expériences mystiques qui ont été faites dans le monde. Et je m'aperçois que vous avez fait appel, je le feuillette, à une grande quantité de textes orientaux, indou, chinois, japonais. Pourquoi ? précisément pour montrer à travers les divergences historiques ethniques la profonde unité de l'esprit humain.
Et parmi ces textes orientaux, quels sont ceux qui vous touchent le plus ? J'aime particulièrement les textes chinois et japonais ayant leur origine dans le taoïme et le bouddhisme zen. Ils ont non seulement une forme poétique étrange et très belle, mais aussi un contenu qui est pour nous particulièrement important car il nous parle de la divinité incarnée dans la nature et de la nécessité de la respecter tout en coopérant très humblement avec elle. Mais nous autres, nous voulons dominer la nature et avec nos moyens technologiques, nous la violentons. Les résultats sont désastreux. Le sol perd sa fertilité.
Les ressources planétaires se tarissent tandis que la population du monde s'augmente de 20 millions par an. Et en attendant, qu'est-ce que nous faisons ? Nous dépensons un/ers de notre revenu collectif. On a armement précisément. Vous avez traité déjà quelques applications pratiques et actuelles de ces idées dans un autre livre qui vient de paraître en France et qui s'appelle La science, la paix et la liberté. Quand a-t-il paru en langue anglaise ? Euh en 46. J'ai apporté ce livre avec moi. Le voici. J'ai demandé quelque chose, c'est d'en choisir vous-même un passage et de lire à vos auditeurs. Volontiers.
Voici dans l'excellente traduction de monsieur Jules Castier quelques lignes qui n'ont pas perdu leur à propos. Le besoin primordial de l'humanité, c'est une suffisance de nourriture, mais c'est primordialement par des considérations de puissance que sont dictées à présent les politiques des gouvernements nationaux. Les minorités dirigeantes du monde s'arrangent invariablement pour avoir assez à manger et même à en juger par les descriptions équeurantes de récents banquets diplomatiques plus qu'assés. En conséquence, elles ont tendance à considérer la nourriture comme une chose allant de soi et à songir en premier lieu et par moment presque exclusivement à cette question qui tyranisera qui ?
Et la grande majorité des hommes, des femmes et des enfants sur cette planète ne sont pas en mesure de considérer la nourriture comme allant de soi. Leur premier souci, souvent exclusif, c'est le repas à venir. À la conférence de San Francisco, les seuls problèmes discutés ont été des problèmes de puissance. Le problème fondamental de l'humanité, le problème de l'obtention d'une nourriture suffisante a été confié aux soins d'une obscure Commission internationale de l'agriculture. Si les hommes politiques étaient sincères dans leur désir de paix si bruyamment exprimé, ils feraient tout leur possible pour mettre à côté les problèmes absolument insolubles de puissance.
en concentrant tout leur toute leur attention au cours des conférences internationales et des discussions diplomatique sur le grand problème unique que chacun des membres de la race humaine est intéressé à résoudre le grand problème unique qui n'exige pas de violence militaire pour ce sa solution mais qui pour le monde en général est totalement insoluble tant qu'on continue à jouer au vieux jeux de militarisme et de la politique de force. La première question à l'ordre du jour de toutes les réunions de représentants des diverses nations devrait être comment tous les hommes, femmes et enfants auraient-ils suffisamment à manger ?
Je vous remercie d'avoir bien voulu nous lire ce texte qui nous paraît en effet très évident et très nécessaire. Il me reste à vous demander si vous avez un nouvel ouvrage terminé. Je viens de je viens de finir un roman ou plus exactement une fable fantastique sur l'avenir qui pourrait nous échouir après une guerre biologique et atomique. Quelque chose comme comme une suite à votre précédente anticipation et là sans partie trop bien vérifiée et qui s'appelait le meilleur des mondes. Nous attendrons ce nouvel ouvrage avec impatience.
Vous ne voulez pas nous dire quelques mots sur cette pièce de vous qu'on joue en ce moment à Londres avec un énorme succès qui s'appelle le sourire de la Joconde ? À quoi bon ? car il est question qu'elle se joue à Paris la saison prochaine. J'espère d'ailleurs être de retour en France ce moment-là à ce moment-là et je tâcherai de rester le plus longtemps possible car je suis profondément heureux de me trouver en France actuellement. Il me reste plus qu'à vous remercier au nom de vos amis, de tous vos auditeurs et vous souhaiter un bon voyage en Italie. Che dexley à bientôt.
[musique]
C'était Aldou Suxley au micro de George Neveu avec une présentation de Pierre Barbier, une émission de la chaîne parisienne enregistrée le 11 octobre 1948. M.