Paul Vergès : le pouvoir d'être visionnaire
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Cette série vous est proposée avec le soutien du groupe RAVAT. Bienvenue à tous. Vous écoutez Léon, qui vous raconte la réunion au creux de votre oreille, à la rencontre de la mémoire de notre île.
Le pouvoir d'être visionnaire.
Je ne m'imagine pas un politique qui ne soit pas un intellectuel. Je ne conçois pas qu'un intellectuel ne se consacre pas à l'évolution du monde. Même s'il ne prend pas parti, il a le pouvoir d'être visionnaire.
Mes chers amis, tout au long de sa carrière, Paul Vergès a imaginé l'avenir à long terme. Il voyait la réunion comme un petit laboratoire des problèmes de l'humanité. L'augmentation de la population, le coma circulatoire, le réchauffement climatique, il en a fait des priorités pour son île. Ses projets politiques sont ceux d'un réunionnais à l'envergure internationale. Il a alerté, innové, planifié. Au-delà de l'autonomie d'une île face au pouvoir central, il rêvait de souveraineté économique, alimentaire et énergétique. Je vous propose dans cet épisode de découvrir sa vision d'une île autosuffisante, durable et lucide.
Dès la création du Parti communiste réunionnais, Paul Vergès s'imagine une réunion plus autonome. Ses adversaires politiques le présentent comme un dangereux agent de Moscou. qui milite pour l'indépendance. Mais cela n'a jamais été sa revendication. Il ne parle pas d'indépendance, mais d'autonomie. Ce qu'il souhaite, c'est libérer le peuple réunionnais d'un fonctionnement encore trop colonial. Et l'un des premiers mots d'ordre du parti a été la libération par la souveraineté alimentaire. Philippe Berne, ancien vice-président du conseil régional, se souvient qu'à ce sujet, Paul Vergès citait souvent le leader vietnamien Ho Chi Minh.
Je me rappelle, il m'avait dit, il avait eu une discussion avec Ho Chi Minh,
et quand il lui avait dit, Ho Chi Minh, on lui demandait « Qu'est-ce que vous mangez ? » « On mange du riz, vous en produisez ? » Il lui dit « Ben non. » Et donc là, Ho Chi Minh, il lui dit « Ben, vous allez en mettre du temps avant de vous libérer. »
Le chanteur Daniel Loireau, dont la famille a milité au Parti communiste depuis la première heure, en a même fait une chanson.
Notre manière de vivre, tout, il correspond avec l'idée de liberté, à l'idée de la première liberté, c'est la liberté pour manger. À nous, nous plantons notre maïs, nous mangeons notre maïs. Ça fait une force directe, ça. Ça fait tout de suite une base, un soubassement costaud pour la vie. L'écologie avant la lettre, l'environnementale. On entend le mot longtemps après ça. Mais à nous, nous vivons ça. Notre bataille pour l'autonomie, nous vivons déjà l'idée de l'autonomie. L'idée de nous démermer notre carré, nous n'attendre pas bateau. C'est tout ça pour moi le Parti communiste.
Quand il dit l'autonomie, là, nous, il n'est pas seulement un mot idéologique ou juste un intellectuel, une affaire. Nous vivons déjà comme ça, nous. Donc, pour nous, il faut pousser plus loin encore. Vers Es, lui-même, à un moment donné, il dit, il dit aussi, mine la dialie, il dit aussi dans la chanson, aussi mine la dialie, un peuple ne plante pas son manger, il n'est pas libre.
Tendre vers plus d'autonomie alimentaire, c'est un pas de plus vers la liberté. Et pour atteindre cette autosuffisance, il s'agit de réfléchir globalement. Pour planter davantage, il faut préserver les zones naturelles, les zones agricoles. Il faut développer l'industrie locale. Et aujourd'hui, en 2026, la recherche en agronomie a permis des innovations majeures. D'après le directeur régional du CIRAD, Éric Jeffreau, l'autonomie alimentaire rêvée par Paul Vergès est difficile à atteindre, faute de surface cultivable disponible. Mais il est toujours possible d'améliorer l'existant. Il faudrait un demi-hectare par habitant pour faire une réelle autonomie alimentaire.
Je rappelle que la dépendance de l'agriculture insulaire, toutes les agricultures insulaires, c'est qu'on apporte tout, quasi, avant de produire et de transformer. Donc l'idée d'aujourd'hui, c'est d'être en capacité de produire soi-même ses semences, ses plants, de développer des cultures alimentaires de qualité. Et là, pour le peu, on y travaille de façon accélérée. Et ça, c'est plutôt un bon point. On peut être fier, aujourd'hui, des espèces que nous avons en mangue, en léchi, etc.
L'agriculture réunionnaise est désormais très riche. Et contrairement à certaines croyances, il ne suffirait pas d'arracher les cannes pour avoir une surface de culture suffisante pour nourrir toute la Réunion. Au contraire, la filière cannes-sucre est une clé de voûte de l'équilibre agricole de l'île, que Paul Vergès a d'ailleurs toujours eu cœur à préserver. Elle tient les terres en limitant l'érosion et participe à la bioéconomie circulaire.
Si vous la mettez au cœur d'une vigne sucrière et qui fait à la fois du sucre, à la fois de la mélasse, de la bagasse, cette bagasse, vous la transformez en énergie. Aujourd'hui, on n'est pas loin de 12 % dans le mix vert sur la canne. C'est quand même extraordinaire, avec d'ailleurs une révolution faite par les réunionnais parce que ce sont quand même des innovations majeures. Donc on voit bien que cette filière cannes-sucre aujourd'hui reste un potentiel énorme.
Depuis 1955 et la lutte pour sauver quartier français, Paul Vergès a toujours considéré la filière cannes-sucre comme un héritage essentiel de notre île. Et Éric Jeffreau retient aussi sa volonté de faire de la Réunion une référence dans l'océan Indien sur les questions phytosanitaires et la protection de la biodiversité. Paul Vergès ne se projetait pas au lendemain. Mais des décennies plus tard, afin de répondre dès aujourd'hui aux problématiques du futur. Dans le manifeste du Parti communiste réunionnais de 1970, il parle déjà de se débarrasser des énergies fossiles en faveur des énergies renouvelables. Il parle de l'augmentation de la population, du besoin de fluidifier les déplacements.
Lorsqu'il accède à la mairie du Port, son premier mandat de bâtisseur, il redessine entièrement la ville. Il fait planter des centaines d'arbres, notamment dans l'objectif de faire baisser la température dans cette plaine aride. Et une fois installé à la présidence de la région, Idriss Omarji, son ancien directeur de cabinet, explique qu'il a dessiné tout de suite la réunion d'une million d'habitants.
Il s'est projeté à 2030, à peu près. Et il a, à partir de ce moment-là, défini tous les investissements majeurs que devait faire la région. Donc c'est à partir de là que, pour lui, c'était une évidence, par exemple, je donne un exemple, il y en a beaucoup, qu'il fallait faire un train à la réunion. L'autre exemple, c'est par exemple, par rapport à l'analyse qui faisait des changements climatiques, sur la nécessité pour la réunion d'atteindre l'autonomie énergétique. C'était de se débarrasser de la dépendance des énergies fossiles.
Et à partir d'une analyse qui est que le territoire de la réunion a des ressources naturelles dans tous les domaines, le soleil, le vent, la mer, le volcan, etc., on pouvait construire une autonomie énergétique et être exemplaire et apporter aussi notre contribution à cette lutte planétaire de réduction d'émissions de gaz à effet de serre.
Paul Vergès a été l'un des premiers hommes politiques français à alerter sur les réchauffements climatiques, selon lui, le problème majeur de notre siècle. Lors d'une conférence de presse en 1996 organisée au Barachois avec Philippe Berne, une partie de la presse présente ne l'a d'ailleurs pas prise au sérieux.
Avec Paul Vergès, on avait fait une conférence de presse sur les changements climatiques pour montrer qu'il y avait une base de connaissances scientifiques, c'était la révolution industrielle en Europe d'abord, puis ensuite de partout dans le monde, qui avait créé, avec l'utilisation des énergies fossiles, qui avait créé ce réchauffement. Donc Vergès avait expliqué le pourquoi, avec les carottages dans l'hémisphère sud, qui montraient que dans les carottes qui datent du milieu du XIXe siècle, là on s'aperçoit que la température augmente et qu'on a de plus en plus de CO2 dans l'atmosphère. Donc là, c'était mathématique.
Alors la réaction, ça a été une réaction, mais honteuse, de la plupart des journalistes qui nous ont traité de dinosaures, alors qu'on était là comme des lanceurs d'alerte, de façon objective et pas pour glaner des voix ici ou là.
Malgré la difficulté de se faire entendre, sans surprise, dès qu'il devient président de la région, Paul Vergès inscrit l'environnement comme une priorité du schéma d'aménagement régional. L'hydraulique, le solaire, mais aussi et surtout la bagasse. Ce coproduit issu du process sucrier était plus qu'un simple coproduit, mais une véritable source d'énergie renouvelable, locale et durable. Une solution qui allait transformer la canne en un pilier de la transition écologique. Michel Dijoux, président de l'ADIR et chef d'entreprise spécialisée dans le solaire, raconte ces longues discussions avec Paul Vergès pour transformer la réunion.
Quand il est arrivé à la région, l'une des premières discussions que nous avions eues à ce moment-là, c'était de dire qu'il fallait renverser la table sur le mix énergétique. Et tout de suite, on a parlé de l'eau, il fallait donner plus de force à cette première énergie renouvelable de la réunion, qui était l'eau, la bagasse. On a parlé de la bagasse. Il fallait soutenir absolument la valorisation de la bagasse. C'était au tout début, c'était la première biomasse que la réunion savait bien faire. Ensuite, on a parlé du solaire, naturellement. Moi, c'était ma partie. On a parlé des deux solaires, du solaire thermique, chauffe-eau solaire, et on a parlé de Mafate.
Sous Vergès, le cirque de Mafate a été entièrement alimenté en électricité grâce à l'énergie solaire. Les chauffe-eau solaire se sont multipliés à la réunion. Paul Vergès imaginait même l'installation de panneaux solaires tout le long de la route des Tamarins. Il rêvait d'un train, d'une usine géothermique. Certains de ses projets n'ont pas vu le jour, mais il a laissé une trace indélébile dans la lutte contre le réchauffement climatique. En 2001, une loi a même été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, rappelle Elie Waraud, son ancien bras droit au Parti communiste réunionnais.
pour qu'on prenne des décisions pour protéger, pour aussi prendre des effets de précaution. Il a présenté son rapport, sa proposition de loi, et cette proposition de loi a été adoptée à l'unanimité au Sénat. pour que ça devienne une loi, il fallait que l'Assemblée nationale adopte la loi dans les mêmes conditions. J'étais député à cette époque, il m'a demandé de porter ce projet à l'Assemblée nationale, défendre cette proposition de loi, qui aboutissait à la création de l'ONERC, l'Office national contre les réchauffements climatiques. La loi est adoptée et l'ONERC est créée. Paul Vergès devient président de l'ONERC.
Et toute l'année, tous les ans, l'ONERC sortait des rapports réalisés par des spécialistes mondiaux sur les conséquences du réchauffement climatique. C'est un visionnaire et quand on lui disait « Mais comment tu penses à tout ça ? » Il dit « Mais tout le monde peut le faire. » Moi, je pense avec un cerveau, mais tout le monde a un cerveau et tout le monde peut penser.
Paul Vergès avait la conviction que la Réunion pouvait servir d'exemple au monde. D'ailleurs, à plusieurs reprises, des délégations étrangères sont venues s'inspirer de ce qui se faisait sur l'île. Il avait cette vision que l'océan Indien pouvait être un exemple pour les autres et surtout pour les petits pays. Jules Diodenay, un ingénieur qui a travaillé sur les problématiques de mobilité et d'autonomie énergétique à la région, ne voudrait surtout pas que la pensée de Paul Vergès tombe dans l'oubli.
Il y a 15 ans, on avait tout sur étagère. Donc, l'autonomie énergétique était prête à être mise en œuvre. Méthanisation, gazéification, énergie thermique de la mer, solaire, photovoltaïque solaire, thermique, éolien, éolien offshore, tout ça était dans le programme d'autonomie énergétique. C'était construit. Moi, j'ai eu la chance de travailler d'abord sur le train de train, puis sur l'autonomie énergétique. Donc, les deux grands projets qui étaient, à mon sens, dimensionnables à Réunion, dimensionnant sur les déplacements, moins de routes à construire, etc., et dimensionnant sur l'autonomie énergétique qui conditionne l'autonomie alimentaire.
Moi, je pense que c'est nécessaire que les plus jeunes sachent ce qui s'est fait.
Même après sa défaite à la région, Paul Vergès a continué à œuvrer pour les grandes causes. Il disait que, comme son père, il allait mourir dans l'arène. Alors, je vous laisse, mes amis, avec l'image d'un homme qui a alerté avant l'heure et a réussi à mettre la réunion au-devant de la scène. Je vous laisse cette fois avec un extrait du célèbre discours que Paul Vergès a prononcé au Sénat en 2011. Il a eu ce privilège en tant que doyen d'âge. À la fin, toute l'Assemblée s'est levée pour une mémorable standing ovation.
Tous ces phénomènes, explosions démographiques, changements climatiques, mondialisation, rapidité d'application des découvertes, interagissent à un rythme qui pose un problème fondamental, celui du temps. Comment faire face à ces phénomènes simultanés, durables et planétaires ? Mes chers collègues, si je vous livre cette vision du monde, c'est que notre siècle, à la différence des précédents, sera le théâtre du jeu de ses forces profondes et durables. Il faut faire face. Or, aurons-nous le temps de relever tous ces défis sans changer aussi notre conception du monde ?
Voilà, c'est la fin de cette histoire. C'était le pouvoir d'être visionnaire. Je vous dis à bientôt.
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