“Vivre et écrire est pour moi très synonyme” : Annie Ernaux est l'invitée des Matins
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Questions et réponses
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- 2:15OuverteRéponse directe
Comment s'est passé le travail d'adaptation de Mémoire de fille au cinéma ?
- 4:39OuverteRéponse directe
Pourquoi cette scène de la première expérience sexuelle est-elle si importante dans votre livre ?
- 11:06OuverteRéponse directe
Qu'en pensez-vous de l'idée de se sentir victime, un des grands apports de MeToo ?
- 15:50OuverteRéponse directe
Est-ce que la littérature féminine actuelle est encore marquée par des croyances de domination masculine ?
- 20:39OuverteRéponse directe
Pourquoi certains jeunes trouvent-ils votre écriture trop plate pour être de la vraie littérature ?
- 24:48OuverteRéponse directe
Qu'est-ce que vous pensez de cette révolution pédagogique entre élèves et professeurs ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 18:37InvitéChiffre
« J'écris depuis 50 ans, ou du moins je suis publiée depuis 50 ans. »
- 24:55InvitéChiffre
« Moi j'ai été professeure en lycée-collège pendant 10 ans. »
- 33:29InvitéFait
« je suis une immigrée de l'intérieur »
- 34:54InvitéFait
« mes parents ont toujours voté à gauche »
- 39:11PrésentateurFait
« il y aura forcément un dernier livre comme il y a un dernier amant »
Temps de parole
- Invité59 %
- Présentateur27 %
- ?5 %
- Invité 23 %
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France
Culture.
Les
matins de France Culture. Marguerite Caton. Bonjour Annie Ernaud. Bonjour. Je suis très honorée que vous ayez accepté notre invitation. Je pense que les auditeurs de France Culture le sont avec moi. Depuis votre prix Nobel de littérature en 2022, vous vous êtes faite rare. J'imagine que les sollicitations sont trop nombreuses. Deux films nous valent cette chance aujourd'hui, des films autour de votre œuvre. Le premier s'intitule Écrire la vie. Il s'agit d'un documentaire réalisé par Claire Simon, que certains ont peut-être déjà vu à la télévision et qui sortira en salle ce 23 septembre.
C'est votre portrait, Annie Ernaud, mais un portrait original qui ne s'intéresse finalement pas tant à vous qu'à la lecture de vos ouvrages par de jeunes lycéens et lycéennes. Il faut dire que vous êtes devenu une autrice au programme. Le second film est une adaptation directe de votre récit de 2016, Mémoire de fille. Il a été présenté en avant-première au Festival de Cannes. Il sortira le 30 septembre au cinéma. Judith Gaudrèche, grande figure de la lutte contre les violences sexuelles au cinéma, en est la réalisatrice. Sa fille, Tess Barthélémy, joue le rôle principal, c'est-à-dire vous-même, à l'âge de 17 ans et demi.
Et
je crois que vous avez participé à l'écriture du scénario, Annie Ernaud. On en écoute un extrait.
J
'ai
avancé
dans l'écriture de
ce texte sans me retourner.
Il
me vient l'impression que tout cela aurait pu être écrit autrement,
comme
un rapport de faits bruts, par exemple,
ou
bien à partir des détails.
La
savonnette de la première nuit.
Les
mots écrits aux dentifrices rouges.
La
porte fermée de la deuxième nuit.
Le
nom de Paul Anka gravé profondément dans un bureau du lycée.
Le
45 tours, only you. Acheté en compagnie de R chez un disquaire après l'avoir écouté toutes les deux dans une cabine.
Et
que je me passais le samedi soir à Yveto dans ma chambre, Lumière éteinte,
En
dansant toute
seule le slow dans le noir.
C
'est littéralement votre texte, Annie Ernaud. On l'entend à la fin du film de Judith Godrèche. J'aimerais qu'on commence cet entretien par la question de l'adaptation. À la réflexion, il me semble que vous êtes éminemment adaptable au cinéma. Oui, votre écriture est celle de l'introspection. Mais comme on l'a entendu, votre mémoire est une folle accessoiriste.
Vous
l'écrivez. Elle est emplie de séquences, d'images et de détails. Alors, comment s'est passé ce travail, Annie Ernaud ? Et comment trouvez-vous le résultat
?
Alors, ce travail, en fait, c'est d'abord Judith Godrèche qui a écrit le scénario à partir du livre et qui me l'a soumis. Soumis, je n'aime pas trop ce terme. Elle me l'a montré. Et nous en avons discuté essentiellement, je crois, sur des atmosphères et surtout sur le langage, en fait. Parce qu'il y a une façon de parler que les jeunes ont maintenant. Je ne voulais pas qu'elle soit quand même totalement décalée par rapport au langage des années 50. Puisqu'il se passe en 1958. Mais j'allais dire que l'orientation qu'elle voulait prendre me convenait. Et notamment, je crois lui avoir exprimé ma peur qu'on voit la scène sexuelle. et elle a réussi, justement, à...
C'est magnifique ce qu'elle a fait. Parce qu'on comprend tout.
Mais
on
ne
voit pas.
Elle
dit d'ailleurs qu'elle non plus ne voulait pas la montrer parce qu'elle dit, de toute façon, il y aura toujours. Alors,
j
'explicite un peu, mais un pervers pour trouver ça érotique.
C
'est ça. Il ne faut pas qu'un film qui, justement, montre un abus sexuel provoque ce qu'il peut faire, effectivement, du désir, de l'érotisme. Voilà. On sait très bien que Sade peut provoquer de l'érotisme.
Et
là, du coup, le film montre seulement le regard de la jeune fille de 58 qui fixe une ampoule grésillante. On ne voit pas grand-chose d'autre. Il faut savoir que ce livre, Mémoire de filles, est centré sur cette scène, mais plus largement sur la première expérience sexuelle que vit une jeune fille l'été de 1958 lorsqu'elle part encadrer une colonie de vacances. De manière plus générale, vous dites, vous avez, avec Judith Gaudrech, réfléchi au langage. Et ce qui est vrai, c'est qu'elle a suivi, me semble-t-il, une méthode qui consiste à prendre tous les commentaires que la voix d'une narrateur, de la narratrice de votre livre fait, à les mettre
dans
la bouche même de cette jeune fille. Et donc, vous écrivez, c'est la fille de l'épicière. Et la voilà qui mentionne dans le film, un peu à tout propos, ses parents, son accès inimité à des bonbons. C'est très puéril et c'est très embarrassant. Oui,
c'est sûr qu'il fallait bien le dire,
il
fallait bien le montrer. C'est sûr que dans la réalité, dans le livre, je le dis au début, voilà, bien sûr. Et c'est toute la transformation, bien sûr, du livre en film à laquelle j'ai assisté avec beaucoup de curiosité, d'ailleurs, pour cette métamorphose, en quelque sorte, des mots en images. Mais j'ai trouvé que, donc, l'incarnation, donc, était parfaite au point de vue, j'ai éprouvé de l'émotion la première fois que j'ai vu le film. C'était au mois d'avril et je me souviens, j'étais seule à regarder et à un moment, vous savez, il se passe cette chose qu
'à
travers les années et à travers même l'écriture du livre qui date quand même de plus de dix ans, eh bien, quelque chose passe et
et
on se dit
mais
c'était moi en regardant. En regardant,
du coup,
Tess
Barthélémy,
cette jeune
actrice.
Une
autre méthode qui a été mise en place. Moi, il m'a semblé que le film amplifie encore la gêne que l'on ressent à la lecture de votre livre parce que les images arrivent.
Il
y a, dans votre texte, quatre petites lignes qui évoquent un moment où elle n'ose pas dire qu'elle est dans une institution religieuse alors elle raconte qu'elle est déjà dans le lycée public. En fait, elle y va l'année suivante et ces quatre petites lignes sur lesquelles on ne s'arrête pas nécessairement à la lecture dans le film, ça devient une scène extrêmement cruelle. C
'est très cruelle, cette scène, effectivement. Et c'est vrai qu'elle m'a surprise parce que ce n
'est
pas un détail mais voilà, ça passe dans le livre comme une différence et comme une incompréhension aussi. Mais c'est aussi... Elle a très bien compris que c'est une gêne, que c'est une gêne pour moi et qu'il faut justement montrer à quel point et ça, ça vraiment, c'est une chose qui est très très bien montrée, qu'elle met une forme de cruauté je veux dire, dans le groupe. Complètement. Elle veut appartenir au groupe et le groupe se situe en cercle autour d'elle et l'interroge,
la soumets
presque à une forme de
torture. Tout à fait. Et il y aura une autre scène, bien entendu, du groupe à la fin où la lettre, l'histoire de la lettre affichée, c'est encore là, effectivement, de cette solitude au milieu du groupe et qui est extrêmement difficile en fin d'adolescence. On existe à un moment par rapport au groupe.
Et
vous trouvez que le film, alors aux yeux du spectateur, ça sonne juste, ces scènes de groupe qui sont des amplifications des développements de votre livre. Vous-même, vous aussi, vous avez trouvé que ça sonnait juste et vous avez pu vous retrouver, vous, à 17 ans et
demi ? Alors, j'ai retrouvé la gêne de me voir.
C
'est un peu ça. Bien sûr. Bien sûr. Et même si, je veux dire, ce qui est formidable, c'est que bien sûr, en tant qu'adolescente, je ne ressemblais pas du tout à Tess, mais ce n
'est
pas là que ça se joue, si vous voulez. Ça se joue justement dans sa manière de réagir, dans les scènes qui marquent, je crois quand même très fortement le spectateur.
Si
Mémoire de Fille fait l'objet de cette adaptation et qui plus est par Judith Gauderèche dont on sait l'engagement contre les violences sexuelles, ça a beaucoup coté dans mon acceptation. Ce n'est pas un hasard
aussi. Non
! Au sens où même pour nous, c'est un film que l'époque appelle, comme c'est un livre qui pourrait être écrit encore aujourd'hui. Donc on l'a dit, il y
a
une scène cruciale qui est celle de la première expérience sexuelle. Ça se passe lors de la première fête de ce séjour dans la colonie de vacances. Un moniteur plus âgé jette en fait son dévolu sur cette jeune fille. Il l'embrasse, il l'emmène dans sa chambre, il tente de la pénétrer avant d'y renoncer, il éjacule dans sa bouche.
C
'est très dur comme scène et il semble que c'est un peu un manifeste pour notre époque Annie Ernaux.
Le
garçon, il ne lui a même pas un peu demandé son ressenti.
Après,
c
'est
la même chose parce qu'on l'a dit en cours, il y
a
eu cette notion de désir. Mais
elle ne l'a même
pas ressenti. Ressenti quoi
? Ce
désir. Le garçon, il ne lui a même pas demandé.
Oui,
c'est une question qu'il ne
lui
a pas demandé mais il y a aussi une question qui fait qu'elle a désiré, elle le veut le garçon. Oui,
mais
pendant l'acte, elle ne
le
voulait plus à un moment donné. Oui, elle ne le voulait plus.
Pour
moi, c'est du violer et c'est grave choquant.
Surtout
sa manière de dire les choses de manière crue un peu. Ah oui
? Oui,
c'est perturbant. C'est comme si elle...
C'est vraiment
réel quoi.
Elle donne
tous les détails. Et du coup, je disais que c
'était... que
franchement, je ne
sais
pas, j'aime trop cette manière dont elle décrit un peu sa manière de penser adolescent parce que moi aussi, je me retrouve dans cette pensée adolescente. Genre, je pense un peu pareil, tu vois
? Pour
moi, s'il y a quelque chose qui m'arrive et que tous les deux, on n'était pas d'accord,
pour
moi, je suis la victime dans l'histoire parce que normalement, quand tu fais ça, vous êtes tous les deux d'accord. Moi, c'est vraiment ça qui m'a perturbée, le fait qu'elle ne se considère pas comme victime.
Ah
oui, c'est bon,
j'ai
compris. Je pensais que maintenant, vu qu'elle avait pris du recul par rapport à ça, elle aurait changé d'avis.
Je
trouve ça triste.
Un
extrait du documentaire de Claire Simon, Écrire la vie. On entend l'ambiguïté de votre texte, Agniano, les difficultés d'interprétation auxquelles se confrontent ces deux jeunes lycéennes. Un mot sur cette question de se sentir victime, c'est peut-être l'un des grands apports de MeToo, être une victime, ne pas en avoir honte, être une victime et finalement être fière de ne pas être un bourreau. Qu'en pensez-vous ? Vous en êtes convaincue à présent
? Alors, pour
moi, j'ai réfuté l'idée de viol à propos de ce qui s'est passé
parce
qu'à l'époque, ce n
'était
même pas imaginable d'appeler viol lorsqu'une fille suit un garçon dans la nuit et qu'en fait, il pense qu'elle va accepter. Lui, il est vraiment enfermé dans son désir et si vous voulez, ce que je penserais ensuite, c'est que, effectivement, c'était à moi de me défendre. Voilà. Et que je n'ai pas fait tout ce que j'aurais pu dans cette situation. Maintenant que j'ai accepté cette idée de viol parce que c'est tout à fait effectivement lié à une violence psychologique. Mais surtout, c'est aussi lié à des croyances, cette croyance que, eh bien, c'était vraiment même le leitmotiv de la colonie. L'homme propose, la femme dispose.
C'est la femme, la fille qui doit résister et qui, si elle ne résiste pas, c'est qu'elle voulait bien, etc. Donc, c'est une question historique, en quelque sorte. C'est ça.
C
'est, est-ce que l'on ne tient pas compte de l'histoire ou bien est-ce qu'on en tient compte ? Alors, si on ne tient pas compte de l'histoire, on dit que c'est un viol. Mais, si, comme j'ai voulu le faire dans le livre, je pense que, justement, le contexte historique est extrêmement important, on ne peut pas en utiliser ce terme. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ? Qu'est
-ce
qui vous a fait accepter cette idée
?
Eh bien, justement, c'est, je vais dire, c
'est
le mouvement MeToo,
voilà,
qui, très heureusement, a mis des mots sur ce qu'on ne mettait pas et qui était comme un fait
d
'abord honteux, c'est un secret, on l'a bien vu à quel point c'était le secret le plus partagé du monde.
Oui, le mouvement MeToo a aussi peut-être mis les mots de sidération, d'emprise. Moi, ça m'a fait penser au texte qu'une jeune femme a publié sous son seul prénom, Emmanuel, on a appris après que c'était Emmanuel de l'Essèpe,
c
'est la revue Partisan, on est en 1970, les historiens pensent que c'est le premier récit autobiographique de viol et
ce
qui est dépeint ce n'est absolument pas de la violence, elle suit cet homme qui l'interpelle dans la rue et finalement l'emmène, je ne sais plus, dans un hôtel ou chez lui.
Il
n
'y
a aucune violence mais finalement on comprend sidération, emprise, l'impossibilité en fait de dire non et le fait que jamais l'homme n'a eu l'idée de lui demander son avis et c'est peut-être là une grande rupture historique aussi. C'est une rupture historique bien sûr
mais en
fait on continue de discuter je pense que les rapports sexuels entre hommes et femmes
sont
marqués tellement
par
tout le reste de la société d'une domination masculine qui est encore très vivante, très présente qui imprègne nos vies que
est
-ce qu'on pourra un jour j'allais dire
parler
vraiment de deux libertés qui se rencontrent voilà
vous avez prononcé Annie Ernaud le terme de croyance pour dire que cette jeune fille est emplie de croyances et notamment l'idée qu'un homme va venir jeter son dévolu sur elle un jour va l'aimer elle croit à l'amour elle croit à l'amour et elle y croit à partir
d'autres moments elle
croit à la surprise de l'amour même voilà et parce qu'elle arrive vous le dites elle n
'a
aucune expérience de la vie elle est simplement emplie de ses lectures et alors là je vous citais d'ailleurs une autrice de l'époque Marianne Desmarelles il y a toute une littérature sentimentale qui conditionne peut-être les femmes est-ce que vous pensez que c'est encore le cas aujourd'hui est-ce qu'il y a une prédisposition de la domination dans cette littérature féminine et est-ce qu'il faut envisager une révolution des genres en littérature alors en
littérature on s'aperçoit effectivement qu'il y a toute une je vais dire il y a toute une on appelait ça de la paralittérature c'est-à-dire qui dans la structure se ressemble c'est la rencontre voilà imaginaire du harem quelque chose comme ça et et bien ça un succès monstre toujours toujours et et que il y a des réseaux sociaux aussi de retour à la romance voilà la romance c'est vraiment c'est vraiment ancré profondément on est on n'arrive pas au monde on a derrière nous beaucoup beaucoup de de je veux dire de passé de passé de soumission quelque part et aussi de rêve bien sûr et de rêve mais tout aussi conditionné ce rêve
oui
je veux pas dire que le rêve ne soit pas bon
je
pense que c'est important aussi de rêver son avenir par exemple mais il est sûr que tout est un peu encouragé aussi dans effectivement dans dans la société
mais
je serais
je
serais malvenue en quelque sorte de je veux dire de condamner le rêve il est certain que j'ai écrit ce livre Passion simple par exemple
où
il est effectivement c'est un grand rêve poursuivi même s'il est il s'incarne effectivement dans dans dans une liaison dans une relation sexuelle il est quand même un plus comme un plus le rêve est comme un plus
merci
beaucoup Annie Ernaud on vous retrouve dans une vingtaine de minutes car il est 8h et voici le journal
les
matins de France Culture Marguerite Caton
nous
retrouvons notre invité Annie Ernaud qui nous fait la joie d'être avec nous aujourd'hui à l'occasion de la sortie prochaine de deux films au cinéma Mémoire de fille réalisé par Judith Gauderèche l'adaptation de votre ouvrage éponyme dont on a parlé en première partie
et
le documentaire de Claire Simon Écrire la vie Annie Ernaud raconté par des lycéennes et des lycéens deux films dont France Culture est partenaire après votre prix Nobel en 2022 Annie Ernaud vous voilà désormais statufiés dans les manuels scolaires bientôt panthéonisés comment le vivez-vous
? en
fait je ne le vis pas très bien
pour
être très franche
j
'ai écrit j'écris depuis 50 ans
ou
du moins je suis publiée depuis 50 ans donc j'écris un peu avant
et
j'avais
voilà
je
ne me
montrais pas beaucoup je n'étais pas spécialement invitée et ça me convenait ça me convenait très très bien
et
le fait de devoir de devoir être justement montré sollicité est quelque chose qui me semble aller tout à fait contre ma façon de non seulement d'écrire mais ma façon de vivre parce que en fait vivre et écrire est pour moi très synonyme voilà et donc à moins d'écrire sur justement je veux dire ce qu'a été le Nobel etc qui ne m'intéresse pas beaucoup je me trouve depuis quand même ce Nobel
très
je veux dire très sorti de
très
sorti de mon chemin d'écriture et de mon chemin de vie
peut
-être cependant qu'être lu par de jeunes gens dont ça vient animer la vie c'est plus
agréable voilà alors ce qui est évidemment très ce film ce documentaire a été pour moi quelque chose d'extrêmement émouvant stimulant et de de voir que justement les jeunes s'emparent d'un texte et qu'ils le font il devient le leur il devient le leur d'une d'une certaine façon puisqu'ils s'accrochent et que ils discutent ils discutent pied à pied pour dire elle a raison elle a tort et moi j'aurais pas fait j'aurais fait autre chose donc tout ça et effectivement c'est se dire que au fond ça doit être ça la littérature
quand
on
a
le contexte on peut comprendre le pourquoi du comment elle ressent ça mais je me dis que si moi j'avais été à sa place j'aurais jamais réagi de pareil j'aurais jamais pleuré autant fait tout un livre décrit mes sentiments en faire un homme de cette façon elle en parle comme si c'était toute sa vie
en
fait elle est tellement obsédée par cet homme que ça devient bizarre il n
'y a
que l'homme ses enfants ils ne comptent plus tout ce qui se passe dans sa vie elle ne compte plus les passants des gens qu'elle voit dans la rue elle les rattachera par un moyen ou par un autre à l'homme en question et je trouve que c'est un peu abusé même si on a dit amoureux, passionnel bon elle l'abuse mais encore une fois c'est pas parce que moi je comprends pas que je trouve que ce qu'elle dit ça n'a pas de sens si je suis objectif à 100% je peux comprendre le pourquoi du comment elle a parlé comme ça dans son livre mais par rapport à moi je trouve qu'elle abuse quand vous dites par rapport à moi c'est par rapport à votre vision vous de l'amour et du couple non pas forcément parce que la vision de l'amour et du couple qu'elle a et que moi j'ai c'est pas forcément des visions qui sont posées c'est juste que je me dis que
si
l'homme il est parti lui courir après de la façon dont elle le fait s'accrocher comme elle le fait ça fait du mal donc je trouve que c'est plus logique de s'accrocher à autre chose plutôt que de continuer à s'accrocher à l'homme en question
c
'est malsain après il
n'y a
que ça dans sa
vie
un
extrait du documentaire de Claire Simon où des lycéens et des lycéennes travaillent vos textes avec leurs enseignants cette jeune fille c'est sévère pour votre ouvrage Passion simple Annie Ernaud
ah
oui alors effectivement cette séquence m'a beaucoup plu parce que on sent vraiment qu'elle est elle est vraiment à la place à ma place et qu'elle voudrait changer le cours et qu'elle est en train de réfléchir beaucoup il faut savoir qu'effectivement l'église est abusée et bien je pense que beaucoup de lecteurs et de lectrices ont pensé effectivement la même chose mais
ce
qu'on n'entend pas c'est qu'elle dit après bah au fait j'ai bien aimé
c
'est pour
vous
qu'elle veut se battre en fait elle trouve que vous avez manqué je sais pas un peu de dignité finalement en tant que femme il aurait fallu plus de courage oui
c
'est ça mais
bien sûr bien sûr mais bon si vous voulez je pense qu'on peut juger ainsi mais de l'intérieur c'est ça moi qui comptait pour moi c'est de dire qu'est-ce qui qu'ai-je été quand j'ai été cette femme et de en quelque sorte de me matérialiser par les détails parce que tout justement est dans dans le détail c'est de pas passer l'aspirateur pour que ça entende le téléphone c'est de donner de l'argent à un mendiant dans la rue en faisant un vœu etc ce sont en fait tout ce qui apparaît comme peut-être indigne mais qui est
la
réalité parce que
ce
qui m'intéresse quand même en écrivant c'est pas de montrer quelque chose
c
'est de saisir la réalité des choses
et
ce n'est pas je veux dire différent pour moi de chercher à dire la réalité sociale de mes parents dans la place et une femme et la réalité amoureuse dans passion simple
voilà d
'autres élèves disent dans ce documentaire de Claire Simon que votre écriture est trop plate trop factuelle pour être de la vraie littérature certains au contraire y voient une garantie d'authenticité en entrant dans les manuels scolaires en fait vous entrez aussi dans les définitions officielles de ce qu'est la littérature la grande littérature celle qu'il faut transmettre est-ce que vous savez peut-être la fierté d'en être et d'éclater un peu les bornes peut-être je
pense que depuis très longtemps écrire pour moi c'était aussi j'ai eu des mots assez forts et c'était de effectivement changer la littérature
bien
sûr mais je garde ce désir-là
voilà le
monde scolaire que vous décrivez dans vos récits et que vous avez vécu est un monde hautement discipliné avec des élèves extrêmement soumis dans le documentaire de Claire Simon on voit des échanges très libres entre élèves et professeurs qu'est-ce que vous pensez de cette révolution pédagogique
qui a été une
révolution sociale et je précise pour les auditeurs Annie Ernaux que vous avez été vous-même enseignante
oui moi j'ai été professeure en lycée-collège pendant 10 ans mais bien entendu lorsque j'ai vu les classes que montre Claire Simon j'étais très très heureuse de voir à quel point les élèves pouvaient parler s'exprimer également donc c'est pas c'était pas très évident de proposer des livres comme l'événement sur l'avortement clandestin de commencer par voilà la description de l'expulsion tout ça les professeurs ont le souci justement de faire parler de faire parler les élèves et mais aussi de les aiguiller vers des questions importantes moi j'ai vraiment trouvé cela contrairement je veux dire au discours tellement décliniste sur les élèves que j'ai envie de dire à tous ces gens qui disent mais on n'apprend plus rien les élèves sont passifs etc de venir enfin de voir le film déjà mais je veux dire ils devraient venir dans des classes et voir ce qui
se passe
de
manière plus générale est-ce que vous avez le sentiment que la société d'ordre dans laquelle vous avez grandi c'est un petit peu desserré donc cette jeunesse filmée par Claire Simon elle appartient
en
grande partie au milieu populaire notamment par la voie de l'immigration elle paraît moins révérencieuse qu'autrefois moins prête à se laisser dominer est-ce que les carcans sociaux sont moins stricts aujourd'hui
? Alors
je pense que ça dépend des établissements scolaires bien sûr
et
là c'était des établissements qui n'étaient pas des établissements privés là on va le dire déjà ça c'est important
et
ces établissements effectivement comportaient des enfants
alors
j'aime pas dire issus de l'immigration on va pas dire ça pendant 107 ans issus de l'immigration voilà donc voilà peut-être on va dire diversité et ça change je veux dire que l'enseignement en est forcément en est changé je veux dire mais aussi par tout ce qui est nouveau c'est-à-dire les smartphones et tout ce qui a eu lieu au point de vue je veux dire des femmes vous voyez bien que dans le film une jeune fille dit je suis bien contente de ne pas vivre à l'époque où l'avortement n'était pas n'était pas libre
vous
trouvez qu'ils sont plus émancipés
ah oui bien sûr mais les carcantes de genre restent quand même très puissants certains garçons ont du mal à vous lire à s'intéresser à ces histoires de filles
moi
je peux pas je peux pas tellement parler d'Annie Arnaud parce que
je
sais pas mais je pense que pour les filles ça touche
beaucoup
plus
parce qu'elle est
féministe un peu mais quand même
non
mais
non
je dis pas ça en fait c'est ses expériences en soi
et les autres j
'ai j
'ai j
'ai plusieurs exemples à dire mais
par
exemple quand elle va avorter
je pense ça va
ça c
'est
particulièrement pour les femmes voilà donc parfois ça me choque oui mais je pense que ça choque plus les femmes
que
les hommes
donc
ils te sont pas trop concernés
non à
aucun moment
parfois
oui je vois c'est choquant je vois ça lutte mais parfois
et tu te mets
pas à la place des femmes qui
avortent
tu te
mets pas à la place
le ressenti pourquoi les raisons
après
ça c'est personnel
mais
tu te mets pas à leur place en pensant non
à
aucun moment
d
'accord
c
'est un échange entre deux élèves issus du documentaire de Claire Simon qu'est-ce que vous répondriez à ce jeune homme oui alors
évidemment je suis j'allais dire consternée consternée parce que j'ai l'impression d'entendre effectivement les garçons
de
mon époque et pendant très longtemps c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas concernés par le fait qu'une fille était enceinte et qu'elle le voulait avorter dans l'événement c'est
très clair
dans
l'événement et c
'est le cas ils vous regardent comme une maître curieuse mais ils ne s'en soucient absolument pas et très souvent au moment de la lutte justement pour la liberté de l'avortement dans les années 70 il était peu fréquent que des hommes soient présents c'était une minorité donc que ce soit encore le cas aujourd'hui c'est un problème que ce soit un problème de filles ça en dit long
sur
je veux dire l'absence de connaissances réciproques des garçons et des filles mais les filles ont une perception beaucoup plus large justement parce qu'elles sont le sexe le plus dominé entre guillemets parce que cette domination on la renverse mais que les garçons vivent j'allais dire prennent une manière assez autarcique dans leur monde
et
ça malheureusement c'est très très difficile à corriger à changer
d
'autant que si je vous suis bien les filles se sont émancipées les garçons sont les mêmes qu'à l'époque de votre jeunesse donc on a quand même un fossé qui s'agrandit comment on peut aujourd'hui essayer de toucher les garçons à votre avis alors en fait
je
vois depuis depuis très longtemps je vois très longtemps que le problème il n
'est
pas celui des filles il est celui des garçons
et
que il faudrait que moi je vois nulle part je vois pas beaucoup d'hommes de philosophes masculins s'intéresser à ça à ce que les garçons n'ont pas une connaissance des filles de ce qui les concerne aux premiers chefs
les
philosophes et peut-être les pédagogues aussi devraient se poser cette question c'est un problème d'éducation qui va avec qui d'ailleurs enferme la plupart des garçons dans une forme d'échec
oui au
début de l'été vous avez été l'invité vedette du premier meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon que vous soutenez en réalité depuis déjà quelques années votre engagement à une histoire vous allez me dire Agnardo est-ce que c'est celui de vos origines familiales ouvrières et prolétaires
? Mon
engagement je pense que avec mon comment dire avec mon origine sociale je pourrais être aussi dans d'autres parties voilà non je pense que c'est c'est surtout le projet le projet de Jean-Luc Mélenchon qui a fait que dès les années des 2012 10 12 je me suis intéressée à ce que à cette sixième république qu'il envisageait il est certain que c'est plutôt
oui
il y a de l'origine familiale mais ce n'est pas ce n'est pas ça moi je vois c'est le projet de société je dirais que c'est en tant qu'aussi qu'en tant qu'enseignante c'est-à-dire de vouloir de vouloir pour tous les pour tous les enfants et donc ensuite pour tous les gens cette justice cet accès à une vie à une vie plus plus heureuse tout simplement mais ça suppose effectivement un changement dans la société
vous
témoignez aussi d'une grande solidarité envers les immigrés qui sont le bouc émissaire régulier des difficultés que traverse la France sur quoi repose-t-elle cette solidarité je veux dire au-delà du parti politique intellectuel est-ce que vous êtes particulièrement sensible à ces situations est-ce que c'est parce que ou alors c'est juste une résonance des termes mais vous avez dit un jour je suis une immigrée de l'intérieur pour parler de vos deux appartenances linguistiques et sociales est-ce que c'est ça qui vous rend spécialement sensible à la situation des immigrés très certainement
quand on a connu enfin oui quand on a connu je veux dire dans son enfance et dans sa jeunesse ce qu'on peut appeler le mépris de classe et également il y a aussi ma spécificité si on peut dire c'est d'avoir été une enfant dans un café épicerie mais vraiment j'allais dire très paupérisée et que j'ai vraiment ce qui s'appelle les difficultés des gens qui venaient à la boutique et les difficultés de mes parents qui n'étaient pas tout à fait les mêmes et bien tout ça a formé un socle je veux dire d'aspiration à l'égalité à la justice et également le comment dire dans les le fait aussi que j'ai eu une mère qui était très très désireuse de justice et qui avait ce côté révolutionnaire qui a toujours été le sien et qui m'a nourrie aussi
et
qui m'a nourrie
et
j'adoucerai aussi que mes parents ont toujours voté à gauche
ce
qui n'était pas toujours le cas dans des commerçants même pas une fois pour Poujade je crois alors oui il y a eu Poujade effectivement c'est l'exception c'est l'exception voilà
on dit souvent et vous allez me donner votre opinion dessus que la mémoire est plus vive en védissant qu'elle se transforme notamment que la petite enfance se part de nouvelles couleurs tandis que les âges plus proches s'estompent est-ce que vous aussi vous avez ces transformations de votre mémoire et qui va venir nourrir peut-être de futurs livres non je n'ai
pas du tout je veux dire l'enfance l'enfance
de
toute façon j'ai eu une mémoire qui n'est pas colorée qui n'est pas très colorée elle est c'est une mémoire en images qui sont peut-être un peu froides et non pas affectives vous voyez donc ça ça empêche effectivement d'embellir ou de noircir de noircir les choses et alors il est vrai que
je en
venant ici à la maison de la radio donc je réfléchissais à ce monde dans lequel nous sommes là en 2026 et c'est
c'est
vrai qu'il me paraît il me paraît beaucoup plus effrayant effrayant que dans son mouvement que lorsque j'ai écrit les années par exemple qui s'achèvent en 2008 et à cette phrase que j'avais eue nous mutions
nous
mutions mais nous ne connaissions pas nous ne savions pas comment et nous savons comment maintenant
qu'est-ce
qui vous effraye comment nous mutions c'est ça et alors il y a des choses qui effectivement m'effraient un peu l'IA en fait partie par exemple oui et ça depuis depuis quelques mois
pourquoi et
bien parce que ce sentiment qu'il n'y a plus de zone d'ombre nulle part hier ayant vu dans le monde qu'il y avait un mafieux russe qui portait un nom effectivement qui me disait quelque chose je vais sur l'IA qui me donne des renseignements il me fait tout un discours en disant mais vous savez le secret est total je ne peux absolument pas et lorsque je referme je me dis mais
dans
quel monde suis-je je veux dire est-ce que c'est ça vraiment vivre avec les autres je veux dire c'est que j'ai eu comme une relation personnelle avec l'IA et ça ça m'a effrayée mais
c'est complètement fait exprès d'ailleurs pas de vous effrayer mais d'avoir une anthropomorphisation comme on dit du discours de l'intelligence artificielle c'est censé favoriser j'imagine l'utilisation et le dialogue qu'est-ce qui vous effraie d'autre Adrien Erdo
? qu
'est-ce qui vous effraie encore aujourd
'hui alors
ce
qui m'effraie c'est plutôt c'est la perte je veux dire la perte de mémoire générale de de la société vivre dans un présent qui est vraiment très très présent et pas du tout de ne pas se souvenir et de ne pas se souvenir du point de vue politique je veux dire de ce qui s'est passé dans les dix dernières années j'entends ça à la radio quand même de dire ah mais Ségolène Royal elle a été elle a été à
la
présidentielle voilà une chose qui paraît tellement lointaine voilà alors que mais non pour avoir eu je veux dire des parents et de la famille qui parlaient de la qui parlaient de la seconde guerre mondiale jusque dans les années 60 voilà c'est cette perte effectivement de oui de souvenir
vous reliez l'écriture à la mort le temps devant moi se raccourcit lit-on au début de mémoire d'une fille il y aura forcément un dernier livre comme il y
a
un dernier amant un dernier printemps sans aucun signe pour le savoir l'idée que je pourrais mourir sans avoir écrit sur celle-ci que très tôt j'ai nommé la fille de 58 me hante alors j'imagine que vous écrivez encore aujourd'hui on est dix ans après mémoire de fille vous allez nous le dire et vous allez nous dire qu'est-ce qui vous hante à l'heure actuelle
alors
il y a beaucoup de choses en fait et ce qui se passe dans une vie un peu longue comme est déjà la mienne c'est qu'on revoit les choses
de
façon différente plusieurs fois
plusieurs
fois et qu'on pourrait réécrire certains livres voilà mais en même temps il y
a
aussi des zones que je n'ai pas que je n'ai pas abordées et qui font surface maintenant bien sûr est-ce
que vous accepteriez de nous en dire un peu plus de ces zones qui refont surface est-ce que vous pouvez
nous en dire un mot
elles sont très liées
elles
sont toujours très liées au
sexe
voilà c'est quelque chose qui est sans doute mais pas seulement c'est lié
c
'est lié
on
va dire de manière plus générale
à
la reproduction
merci
beaucoup Annie Ernaud d'être venue aujourd'hui mémoire de filles c'est le film que Judith Godrèche a tiré de votre livre en salle à partir du 30 septembre le documentaire de Claire Simon s'intitule écrire la vie Annie Ernaud raconté par des lycéennes et des lycéens on peut le voir dès mercredi 23 septembre merci encore merci