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interviewFrançois Ruffin· 7 mars 2024 12 min

"Non, on ne restera pas à la cuisine"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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François Ruffin

J'ai eu, à titre personnel, désolée les filles, c'est encore la Sophia Nuret qui ramène sa grande gueule. Elle ne sait pas se tenir, cette bonne femme, son mari devrait l'adresser. Voilà. Mon mari ne me dressera pas. Jamais. Les propos comme ça, il y en a des dizaines depuis la création du collectif. Ça dépend comment on perçoit le féminisme. Je pense que c'est subjectif quand même et nous on les aime normalement. Monsieur le Président, le 25 novembre dernier, je devais décorer le sapin avec mes filles, en famille. On devait écouter des chants de Noël, boire un chocolat chaud et faire rayonner la maison de la magie des fêtes de fin d'année.

Non, je n'ai rien fait de tout ça, puisque le 20 novembre, le temps s'est figé dans de nombreux foyers de Calais. L'annonce est tombée, cessation de l'établissement de Calais. Sans aucune perte financière, sans déficit, une entreprise de 84 salariés, sans oublier les nombreuses sous-traitances qui gravitent dans le Calaisie, pour rien. Aujourd'hui, ce sont des femmes qui vous appellent. Aujourd'hui, ce sont des Calaisiennes qui vous appellent. Ce sont des Françaises qui vous appellent. Les femmes des salariés Prismiandra-Cacalais. Moi, j'ai 48 ans.

Je me prends une gifle ces derniers temps, parce que depuis la création du collectif, je n'ai jamais entendu autant de propos misogynes à l'égard du collectif. Je vais être dans un petit monde de bisounours jusqu'à présent, puisqu'on prône, on entend dans les journaux, à la télé, que ce soit le gouvernement ou même des associations, qu'il faut respecter la femme, que la femme est importante dans la société. Moi, je peux vous dire que là, depuis la création du collectif, le 26 novembre 2023, c'est de la foutaise, parce qu'on a des propos misogynes à tout voir. Et on n'est pas respecté du tout.

2:31
Invité

Par exemple ?

2:32
François Ruffin

Par exemple, on m'a proposé, par téléphone, un monsieur très gentil, de plutôt rencontrer Mme Macron. Pourquoi ne pas demander plutôt Mme Macron ? Alors, ma réponse a été claire. On n'est quand même plus au Moyen-Âge, où, je ne sais pas, on va aller prendre le thé et parler bonne femme à côté de sujets d'hommes, parce qu'on n'a pas le droit. On n'en est pas là. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

2:59
Invité

C'est-à-dire que vous vouliez un ministre ou le président de la République et quelqu'un qui est en responsabilité et pas...

3:05
François Ruffin

Tout à fait. Clairement, il y a un moment, j'ai eu une explication avec un homme, sans citer son nom, qui m'a dit « Mais moi, je connais les femmes ! » Mais j'ai dit « Tout le temps que tu ne portes pas d'utérus, tu ne connaîtras pas la femme. » Voilà. On en est là, parce qu'on parlait du collectif. On abordait le collectif. Mais non, moi, je vais les rencontrer, les femmes. Je les connais, les femmes. Non. Non.

3:31
Invité

Nos maris, nos conjoints, les poches du site de Calais, les femmes du collectif ont porté nos maris en soutien total à nos époux. Nous ne serons pas muselés cette fois. Le courage de toutes ces femmes. Je salue leur détermination, leur dignité dans ce combat. Vous êtes des femmes remarquables, admirables, éprismiantes. On ne pourra jamais en tâcher ça.

4:33
François Ruffin

Alors au départ, ça a été hyper violent. Quand les filles, elles sont là, elles peuvent le dire en témoignée, parce que je les réceptionnais d'une violence. J'étais dans un monde de bisounours. J'étais persuadée qu'en France, on respectait au XXIe siècle la femme dans sa condition, sa parole, qu'elle avait le droit de s'exprimer. En fait, je me dis « Mais c'est faux ! » On nous donne une image comme ça de la parité, de l'égalité. C'est faux ! C'est faux ! C'est de la fumisterie ! Contre ça, j'ai été claire. Nous ne serons jamais des hystériques, attachés, en train d'hurler. C'est pas nous ! Au sein nu ! Déjà, nous, on ne se découvrira pas. On n'a rien contre les dames qui le font.

Strictement rien. Chacun a le droit de s'exprimer comme il a envie. On estime que tout le monde a le droit de s'exprimer comme il le souhaite. On voulait au départ de se faire entendre. En fait, on s'est rencontrés qu'on avait des murs. Donc non, on ne pressera pas à la cuisine. On l'a dit dans notre discours. Non, on ne se taira pas.

5:37
Invité

Moi, ma vie, pour moi, était toute tracée. J'avais mon travail, j'avais mon mari qui travaillait. Et puis, il y a trois ans, c'est moi qui ai licencié. Là, maintenant, c'est lui. Et puis, avec des problèmes de santé. Parce que, personnellement, j'ai eu un cancer. Lui, il a eu une tendinopathie des deux coudes. Ben oui, c'est galère. On se demande qu'est-ce qu'on va devenir derrière.

5:56
François Ruffin

Sur le plan des négociations, je pense que quelque part, dans l'intérêt collectif, il vaut peut-être mieux qu'on ne soit pas là.

6:07
Locuteur non identifié

Je ne vous ai pas d'aurait. Je ne vous ai pas d'aurait.

6:15
Invité

D'accord ?

6:16
François Ruffin

On n'exclut pas, absolument pas, de manifester notre colère, notre détresse, notre désespoir. à la sortie de Prismia. On n'exclut pas. Si je suis toute seule à y aller, j'irais toute seule, mais je ne serais pas toute seule. Je sais que je ne serais pas seule.

6:40
Invité

Elles ne se cachent pas derrière leur mari, au contraire de courage, et à l'époque, ça se fulgèrement à ma maman. Donc, elle est formidable. Et c'est comme ma mère a dit, elle travaille également. C'est fatigant. C'est compliqué en ce moment de... Je crains ses peines, mais... Elle me revoit. Elle les joue. Je l'entends parler,

8:13
François Ruffin

et je me dis, elle me rend tellement fière chaque jour, parce que forcément, elle est puissante, mais en même temps, à côté de ça, je me dis, quel monde on leur donne, quel exemple on leur donne.

8:23
Invité

Je ne sais pas, je vous vois des trucs comme ça. Moi, je trouve que c'est bien pâte qu'ils soient là.

8:28
François Ruffin

C'est vrai ?

8:29
Invité

Moi, je trouve dommage qu'on soit là pour se bagarrer, pour gratter un bout d'enveloppe, plutôt que de se bagarrer pour gagner des meilleurs salaires, en fait. Mais je trouve que, en fait,

8:40
Locuteur non identifié

ce collectif,

8:41
Invité

si jamais il y avait eu du collectif depuis 40 ans, mais qui était du collectif de on est soudés, on est ensemble, les travailleurs, les travailleuses, les familles, et tout ça, parce qu'en face, ils sont soudés. En face, on a une classe qui est organisée, même à l'échelle internationale, avec des familles qui se connaissent et tout ça, et qui s'organisent. Le problème, c'est que nous, même à l'échelle d'une usine, on ne l'est pas.

Donc, en fait, je trouve ça normal que tu sois là, et je me dis, moi, j'attends qu'on soit rassemblés, pas seulement quand on se prend un coup sur la tête, mais aussi quand on ne se prend pas de coup sur la tête et qu'on se demande comment on s'organise pour que le monde de demain soit meilleur. Parce qu'en fait, si nous, on ne s'organise pas, eux, ils s'organisent. Si on laisse notre avenir entre leurs mains, on sait qu'il y a une seule chose qui compte pour eux, c'est le nombre de zéros au bout de leur profit en bas, du bilan comptable. Donc, si jamais on veut qu'il y ait un autre sens qui soit donné à l'humanité, c'est à nous de mettre les mains dans le cambouis.

Vous voyez, vendredi, on était présentes et quand la direction est sortie du bureau, elle nous a regardés en plein village en souriant au nez. Et vous ne pouvez pas savoir à quel point c'est humiliant. Parce que nous, à la limite, on essaye d'être respectable et de les respecter. C'est bien ce qu'on nous apprend à l'école, de savoir respecter. Là, elle vous sourit avec un air narco. Moi, j'avais mon petit-fils dans les bras, limite, mais elle n'en avait rien à faire. Elle vous sourit, mais avec... Et c'est comme ça, je me suis sentie humiliée, mais à un point, elle m'aurait crachée dessus, elle ne m'aurait pas fait un impact aussi fort. Et ça, ça m'a mis hors de coup.

De où elle peut se permettre de vous sourire alors qu'on est en train de perdre le travail, enfin, on perd notre travail, on perd notre situation. Moi, mon mari a 50 ans. Est-ce qu'elle se rend compte de l'impact qu'elle fait ? On dit, à la limite, elle viendrait avec des paquets de catahuètes et elle nous les jetterait comme ça, ça ne serait pas plus humiliant que ce qu'elle fait. Là, on pose, elle se sent fatiguée, elle prend deux heures de pause, elle négocie pendant trois quarts d'heure et elle se prend deux heures de pause. Nous, on était là de 8 heures du matin jusqu'à 22 heures. Est-ce que vous trouvez ça normal ?

Et quand on rentre, vous avez une tête comme ça, vous avez l'impression d'être passée sous un rouleau compresseur, madame, elle a son petit chauffeur, elle rentre à la maison tranquille. Moi, je boule, et là, ils ne viennent pas aujourd'hui. Nous, on pose des congés. Ça n'a pas l'air de les bouleverser. Et ils se sentent agressés. Est-ce qu'elle sait ce que c'est qu'une agression ? Ils nous ont rabaissés. Il n'y a pas jamais manqué de respect. Ils nous ont rabaissés, on nous en passait soi-disant dans des furies. C'est bien quoi, c'est... On est des furies. Nous, on ne s'endort pas à 10h30 après le film. Je ne peux pas s'assurer.

"Non, on ne restera pas à la cuisine" — François Ruffin · Pourquijevote