Gisèle Pelicot : "Honte, c'est le mot que toutes les victimes prononcent en premier", "il ne faut pas qu'on ait honte"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, La Grande Matinale.
Son visage est connu dans le monde entier. Elle est devenue, sans le vouloir, le symbole de la lutte contre les violences sexuelles, le symbole de la dignité aussi lors d'un procès qui restera dans l'histoire. Bonjour Gisèle Pellicot. Bonjour. Merci d'avoir choisi France Inter ce matin pour nous parler de votre livre, Et la joie de vivre, édité chez Flammarion, écrit avec Judith Pérignon, un récit intime et bouleversant de votre histoire. Gisèle Pellicot, vous êtes entrée dans la lumière à l'automne 2024, lors du procès de votre mari et des 50 hommes qui vous ont violé alors que vous étiez inconsciente, sédatée par Dominique Pellicot.
Je voudrais commencer par le titre de votre livre, Et la joie de vivre. Il peut paraître étonnant ce titre, et en vous lisant, on comprend que cet élément vital est à la fois une immense revanche sur ceux qui ont abusé de vous, comme si vous étiez morte, et que c'est aussi cette pulsion de vie qui vous a fait tenir face à l'innommable. On peut avoir traversé ce que vous avez vécu et revendiqué la joie de vivre, Gisèle Pellicot.
Oui, c'est vrai, ça peut paraître étonnant vis-à-vis de certaines personnes, mais cette joie de vivre, il faut avant tout le préciser, je la tiens de mes parents, ce livre c'est quand même une saga familiale, c'est le parcours de trois générations de femmes, avec les drames, leur joie, mais aussi leur résilience, et surtout cette joie de vivre. Ça je pense que toute petite, je me suis rendue compte qu'à travers le malheur, il fallait garder cette joie de vivre, et elle m'appartient encore aujourd'hui.
Alors, il faut revenir avec vous au point de départ, donc ce 2 novembre 2020, vous êtes convoquée au commissariat de Carpentras avec votre mari, quelques semaines après son interpellation pour avoir filmé sous les jupes de femmes dans un supermarché, le sous-brigadier qui vous reçoit va en fait vous montrer des photos de vous inertes, et vous annoncez que 53 hommes seraient venus chez vous pour vous violer. Vous dites, à ce moment-là, mon cerveau s'est arrêté.
Oui, parce que je n'imagine pas une seconde que M. Pellicot ait pu commettre ses crimes, je n'y crois pas du tout, parce que j'ai quand même partagé 50 ans de ma vie avec lui. Je n'ai jamais pu me rendre compte que c'était un homme pervers. Bien sûr, on a traversé des moments difficiles, comme tous les couples, je crois, mais de là à m'annoncer que 53 individus étaient venus dans ma chambre à coucher pour me violer avec l'accord de M. Pellicot, parce qu'il a aussi participé à tous ces viols. Donc je suis, je crois que, je fais une dissociation parce que j'écoute ce qu'on me dit, mais je ne l'entends pas, et mon cerveau s'arrête. Et vous ne vous reconnaissez pas sur les photos ?
Et je ne me reconnais pas sur les photos, absolument pas.
Vous êtes dans un état de sidération, vous le racontez dans votre livre, vous rentrez chez vous, et d'ailleurs vous racontez que le premier réflexe que vous avez, c'est de faire le ménage. À quel moment est-ce que vous prenez conscience de l'horreur de ce qui vous est arrivé ?
Quand je rentre chez moi, le fait que ma maison est en désordre parce qu'ils ont cherché les médicaments, et puis moi tout ce que j'ai entendu dans ce commissariat, bien sûr je me dis que c'est faux, qu'il va revenir, et je me dis que tout ça va s'arrêter, ce cauchemar va s'arrêter. Et puis il n'en est rien, et je dois, le lieutenant Perret me demande d'appeler une amie, parce qu'il ne faut pas que je reste toute seule. J'appelle ma meilleure amie, Sylvie, et quand elle arrive, je crois que c'est à ce moment-là, elle s'assoit face de moi, et je lui dis, tu sais, j'ai quelque chose de très grave à t'annoncer, Dominique m'a violée et fait violée.
Et là je vois dans son regard qu'elle aussi n'y croit pas.
Et c'est le fait de prononcer ces mots qui vous font prendre conscience de ce qui vous est arrivé, avec notamment des problèmes de santé que vous aviez, ou du moins que vous croyez avoir. Vous aviez des absences, vous aviez peur d'être atteinte d'une tumeur au cerveau, et d'en mourir comme votre mère, vous avez subi une errance médicale, vous allez voir des médecins qui ont du mal à saisir ce qui vous arrive, et en fait vous vous rendez compte que vous n'étiez pas malade.
Ça, c'était la bonne nouvelle. Ce 2 novembre, c'est vrai que ces absences se sont arrêtées définitivement, mais c'est vrai que pendant près de 10 ans, j'ai traversé l'errance médicale, j'ai consulté trois neurologues, des gynécologues, et tout le monde est passé sous les radars. Et moi, à la fin, je me suis dit que forcément, j'allais avoir la même maladie que ma mère, qui au départ avait démarré à 28 ans, elle est décédée à 35 ans, et je me suis dit qu'il fallait que je me prépare à cette éventualité, que peut-être que mes jours étaient comptés.
Et pendant tout ce temps, Dominique Pellicot, il vous accompagne chez le médecin, alors qu'il sait parfaitement ce qui vous arrive, puisqu'il vous assomme de sédatifs. À quel moment vous prenez conscience de la monstruosité de cet homme qui est votre mari ?
On a du mal à imaginer ce parcours, parce que naturellement, je suis obligée de faire un état des lieux de ce parcours de vie. Et ça aussi, c'est compliqué, quand on a partagé 50 ans de vie avec cet homme. Moi, je n'ai jamais vu la phase B de cet individu. J'ai vu la phase A, c'est-à-dire un homme intentionné, bienveillant, et quand je l'ai vu s'occuper de ses enfants, ses petits-enfants, j'avais besoin de penser, moi, que ces 50 ans n'avaient pas été qu'un mensonge pour continuer à vivre. Sinon, j'étais morte.
Parce que sinon, vous l'écrivez, vous dites, si j'efface tout, je suis morte, et depuis longtemps. Ça veut dire que pour tenir, vous êtes obligée de vous rattacher à cet homme que vous avez aimé, à cette histoire commune que vous avez construite ensemble. Tout ne peut pas s'effondrer.
Non, oui, c'est ce que je dis, c'est qu'on ne peut pas effacer, on est fait de souvenirs. Et la vie ne se rejoue pas. Donc, c'est vrai qu'on ne peut pas tout mettre à la poubelle d'un coup. Mais c'est vrai que ça peut paraître difficile d'entendre cela aujourd'hui pour certaines personnes. Moi, j'ai eu besoin de ça, mais bien sûr que je ne peux pas faire abstraction à toutes les horreurs qu'il nous a fait subir, parce qu'il a détruit notre famille. Et ça aussi, en m'apprenant à me réattribuer ma vie, parce qu'il a fallu aussi que je me réinvente ma vie. Parce qu'on a 73 ans, et comment on fait pour se relever de tout ça ? Et donc, j'ai cheminé.
Il faut aussi dire que j'étais accompagnée par des psychiatres, des psychologues. Et que je ne m'en suis pas sortie toute seule. C'est ça aussi qu'il faut dire, que quand on est victime de viol, de toutes ces horreurs, il faut se faire aider. Parce qu'on a un sentiment de honte, mais pas que de honte, de solitude aussi. On est dans une extrême solitude. Moi, j'ai eu la chance d'être accompagnée par des psychiatres, par des psychologues, par mes amis aussi. Ma famille, ça a été plus compliqué, parce que ça a été une déflagration qui a tout emporté. Et il est faux de penser qu'un tel drame rassemble une famille. Chacun essaye aujourd'hui de se construire comme il peut.
On va y revenir à la famille, mais il faut revenir sur une dimension importante de l'histoire de votre couple. C'est votre rencontre à tous les deux. Vous êtes deux enfants malheureux de l'Indre, de famille modeste. Vous perdez votre mère à 9 ans. Lui, il vit sous l'emprise d'un père tyrannique. Et vous racontez à quel point vous vous sauvez l'un l'autre.
On s'est sauvés mutuellement. D'abord, le premier regard d'amour que j'ai eu sur moi, ça a été M. Pellicot. Parce que, ayant perdu ma mère à 9 ans, certainement que c'était déjà très compliqué. Mais mon père s'était remarié avec une belle-mère, je l'ai décrit dans mon livre, qui était vraiment marâtre et qui était insupportable. Et qui m'a toujours sous-évaluée. C'est-à-dire que je ne ressemblais à rien. Donc, j'avais perdu aussi totalement confiance en moi. Comment on sait, quand on est une jeune femme de 19 ans, on ne sait plus vraiment quelle personne on est. Et j'ai vu ce premier regard d'amour sur moi, c'était M. Pellicot.
Et lui aussi, c'était compliqué, parce qu'il a commencé à travailler très jeune. Il donnait tout son argent à ses parents. Donc, l'amour, on l'a découvert ensemble. Et ça, vous n'avez jamais voulu l'effacer, malgré les horreurs que vous avez subies.
Ça fait partie de votre histoire.
Ça fait partie de mon histoire. Bien sûr, je n'oublierai jamais l'horreur que j'ai subie. Parce qu'il est responsable de tout ce qu'il m'a fait subir. Et ça, on ne peut pas l'oublier non plus. Mais j'ai essayé d'en faire quelque chose. Ce que je dis dans cette bouche, j'ai essayé de mettre un peu de couleur dans ma vie.
Je voudrais juste revenir sur un mot que vous avez utilisé tout à l'heure, le mot honte. Pourquoi est-ce qu'on a honte quand on traverse ce que vous avez vécu, qu'on a été la victime de quelqu'un qui, encore une fois, vous a fait violer, s'est daté pendant 10 ans ? Pourquoi ce mot honte ?
Je crois que ce mot honte, toutes les victimes l'ont. Je pense que c'est le mot que toutes les victimes prononcent en premier. On a honte parce que c'est la double peine pour nous. Parce qu'on a été violés, on a cette honte, on a du mal à se séparer de ce mot. C'est la double peine et c'est vraiment une souffrance qu'on s'inflige à soi-même à ce moment-là. On se sent coupable de ce qu'on a subi. Parce qu'on se dit, qu'est-ce qu'on a fait ? Pourquoi on nous a fait subir tout ça ? On s'interroge aussi. Oui, cette honte, je pense que toutes les victimes ressentent cette honte. Et cette solitude aussi. Parce qu'on n'ose même pas en parler.
Moi, quand je me suis installée sur l'île dorée, je ne voulais pas qu'on sache qui j'étais. Je ne parlais jamais de mon histoire.
Parce que vous aviez peur d'être réduite à cette histoire et à ces viols.
Exactement. De dire, cette femme, ce qu'elle a subi, mais comment se fait-il qu'elle ait subi autant qu'elle se soit rendue compte de rien ? Je savais que les questions allaient arriver à un moment et je me suis protégée. En fait, je crois que toutes les victimes se taisent parce qu'elles ont envie de se protéger. Donc, c'est vrai qu'on est dans une extrême solitude et c'est là où il ne faut pas avoir honte et il ne faut surtout pas s'isoler.
Il faut parler fort.
Voilà. Il faut parler. Il faut dénoncer. Et c'est vrai que... Alors, ce que je vais quand même préciser, parce que c'est vrai que mon histoire est à part, c'est que moi, je n'ai pas été portée plainte. On est venu me chercher. Et les preuves, on me les a données. C'est assez extraordinaire. Toutes les victimes n'ont pas ces preuves-là. Souvent, c'est elles qui font la démarche d'aller porter plainte. C'est plus compliqué et elles n'ont pas les preuves. Donc, j'imagine le parcours du combattant quand on est une victime et qu'on n'a pas les preuves. Et j'ai vraiment une pensée pour elles parce que non seulement je les soutiens, mais je leur dis surtout qu'il faut les déculpabiliser.
Quand on est victime, on n'a rien à se reprocher. On est coupable de rien.
Votre récit, Gisèle Pellicot, c'est aussi l'histoire d'une famille qui explose, l'histoire de votre relation avec votre fille Caroline. Vous dites, nous étions différentes face à la vie et à ces tragédies. J'ai été le silence. Elle réclamait le bruit.
Expliquez-nous. C'est normal que moi, j'étais une maman, quand j'apprends les faits, naturellement, c'est la déflagration, c'est le tsunami. Je dis même que c'est un TGV que je prends pleine figure et il me faut l'annoncer à mes enfants. Je crois que ça a été le moment le plus douloureux de ma vie. Pourtant, j'ai vécu des moments compliqués, mais celui-là a été extrêmement difficile. Comment annoncer à ses enfants ce que leur père a pu me faire ? On découvrira la suite plus tard parce qu'il y a quand même des photos de ses belles-filles, des photos de ma fille.
Et quand ils me rejoignent au commissariat de Carpentras le lendemain, parce qu'ils font en sorte de ne pas me laisser seule, ils ont très très peur pour ma vie, Caroline rentre dans une haine et une colère qui est légitime. Parce que moi, naturellement, j'ai essayé de les protéger, de ne pas montrer que j'étais dévastée. Je ne voulais surtout pas m'écrouler parce que ce n'était pas leur rôle de me porter, en fait. Et Caroline explose. Elle a eu une réaction normale. Mais je suis tellement impuissante que je n'arrive pas, moi, à lui expliquer les choses.
Elle vous en veut de ne pas être plus en colère ?
Oui, elle m'en veut parce qu'elle ne comprend pas que je ne rentre pas dans la colère ni dans la haine. Et je lui explique que je ne suis pas construite comme ça. J'ai été dans l'indignation, la trahison. Il a pulvérisé notre famille. Il n'y a même pas à redire ni à relever quoi que ce soit là-dessus. C'est une évidence. Mais Caroline est différente de moi parce que, déjà, moi, j'ai ce parcours de petite fille où j'ai dû toujours tenir debout. C'est compliqué de se dire que si je rentre, si je fais comme elle, on va s'écrouler toutes les deux. Et je ne me l'autorise pas non plus.
Vous dites que vous êtes dans une certaine forme de raideur. C'est vous qui employez ce mot. Est-ce que c'est aussi une façon de vous défendre face aux événements ?
Bien sûr. Je crois que cette carapace, cette armure, je l'ai toujours eu en moi. Je pense que chaque individu a sa façon de se dire. Moi, je ne vais pas m'écrouler. Ça va être l'inverse. Il y en a qui vont sombrer. Et je peux l'entendre qu'on peut rentrer dans une dépression, bien sûr.
Et puis arrive, Gisèle Pellicot, le procès. Au départ, pour vous, le huis clos total est une évidence. C'est-à-dire des audiences sans public, sans journaliste. Et puis, il y a ce moment où vous changez d'avis. Qu'est-ce qui vous fait changer d'avis ? Comment est-ce que vous expliquez ce changement ?
Il m'a fallu quatre ans pour prendre cette décision. Parce que, justement, je ne voulais pas qu'on me voie. Je ne voulais pas qu'on me connaisse. Vraiment, je ne voulais pas que mon visage soit publié dans la presse. Et au fur et à mesure, j'ai commencé aussi à reprendre confiance en moi et à me réattribuer ma vie. Et quand je marche sur cette plage, là où je suis toute seule, je réfléchis et j'appréhende ce procès. Parce qu'on est au mois de mai 2024. Et ce procès approche en septembre 2024. Et je me dis quand même qu'il serait peut-être bon que je me réveille et que j'ose m'opposer au huis clos. Et je pense aussi à mes enfants qui me l'avaient suggéré.
Et je leur avais dit non, je ne pourrais pas le faire. Je n'y arriverai pas. Et puis, au fur et à mesure, j'avance. Et je me dis bien si je vais le faire. Parce que non seulement cette honte, c'est la double peine qu'on s'implige à soi-même, mais je n'ai pas pensé qu'à moi à ce moment-là. J'ai pensé aux autres victimes. Il fallait vraiment que tout le monde puisse se dire, il faut le faire. Il ne faut pas qu'on ait honte. Il faut s'opposer au huis clos. Quand j'appelle mes avocats, ils sont étonnés. Parce qu'ils savaient que je voulais le huis clos total. Et là, ils me disent, écoutez, Gisèle, il va falloir se préparer autrement. Parce que vous n'avez pas visionné les vidéos.
Et il va falloir les regarder. Et ça, je ne l'étais pas autorisée. Parce que j'avais peur de re-subir encore ces viols une deuxième fois.
Et vous regardez ces vidéos, Gisèle Pellicot. Vous décrivez, ça fait partie des pages les plus fortes de votre livre. Vous écrivez, cette femme entre le sommeil et la mort, ce n'était pas moi. Et on est frappé à la fois par l'horreur des vidéos que vous consultez. Et en même temps, par une sorte de force intérieure qui se dégage de vous. Puisque vous ne vous effondrez pas. Comment est-ce qu'on fait pour ne pas s'effondrer quand on consulte ces vidéos ?
Je pense qu'il m'a aidée, c'est que Maître Babonneau m'a accompagnée pendant toute la diffusion des vidéos. Je n'étais pas seule. On était en visio, mais il me regardait. Et on a commencé par les plus violentes. Parce que je n'ai pas pu les regarder toutes. On a vraiment celles qui étaient les plus intolérables, les plus insoutenables. Et en fait, je vois cette femme où je ne me reconnais pas, en fait. Je crois que c'est ce qui m'a aidée. Cette femme, c'est une poupée de chiffon morte. C'est une femme qui n'a plus d'âme, qui n'a plus de conscience. Je vois ces individus en toute conscience me malmener, bien sûr. Et au bout de je ne sais plus combien de temps, on a arrêté les vidéos.
Maître Babonneau m'a demandé comment j'allais. Je ne sais même pas si j'ai pu répondre à cette question, mais j'ai eu besoin d'aller marcher. Les larmes, là, ont coulé en me disant qu'ils vont le payer très cher. Et je vais les affronter droit dans les yeux. Et je ne lâcherai rien. Ma décision a été prise. Et quand je suis revenue, deux heures après, j'ai dit à mon amie, écoute, on va se battre. Je vais y arriver. Et on ne va rien lâcher.
Alors justement, sans cette décision de voir ces 51 hommes jugés au grand jour, ce procès n'aurait pas pris la dimension qu'on a connue. Et on a justement une femme avec nous qui veut vous remercier. Gisèle Pellicot. Bonjour, Emmanuelle Piette. Bonjour. Vous êtes présidente du collectif féministe contre le viol. Et vous tenez donc ce matin à dire merci à Gisèle Pellicot.
Complètement. Parce que le fait qu'elle ait accepté le refusé du micro, ça a fait qu'on a parlé de façon formidable de ce procès. Et par exemple, pour les victimes, ça a été des appels sur la nationalité téléphonique en permanence, en solidarité ou pour raconter leur histoire. Et ça a permis à plein de femmes de parler.
Merci beaucoup, madame. Je pense qu'en effet, ce procès aura libéré la parole des femmes. Et il fallait le faire. Il était temps qu'on sorte de cette société patriarcale et machiste. Il faut reprendre un peu le pouvoir, nous, les femmes.
Mais vous aviez conscience, Gisèle Pellicot, qu'en levant ce huis clos, vous alliez déclencher ce que vous avez déclenché ?
Pas du tout. Absolument pas. Je ne pensais pas que ma parole aurait trouvé un écho aussi large, y compris au-delà de nos frontières. Non. J'ai commencé à le réaliser quand toutes ces femmes, justement, sont arrivées. Elles m'ont témoigné leur soutien et elles m'ont donné une force incroyable. Et j'étais venue que pour 15 jours pour ce procès. Mais je me suis sentie investie d'une responsabilité de me dire, je dois rester là jusqu'au bout parce que c'est peut-être mon procès, mais ça sera aussi le leur. Emmanuelle Piette, vous voulez ajouter quelque chose ?
Je veux dire que ça a permis aussi de rentrer la soumission chimique dans la pensée et des médecins et des femmes. Parce que quelquefois, elle disait, je me suis endormie, j'ai rien compris. Et maintenant, elle met du sens. Et puis ça permet aussi qu'on maintenant, la sécurité sociale va rembourser les examens qui permettent de faire preuve de soumission chimique. Donc, elle a fait un grand pas de géant. Merci beaucoup.
Merci beaucoup, madame. Il est vrai que la soumission chimique est un outil de violence. Et la violence, c'est un outil de domination masculine. Et il est bien qu'aujourd'hui, on en ait pris conscience.
Gisèle Pellicot, sur ce procès, ce qui est aussi frappant, c'est que beaucoup s'attendaient à voir arriver une femme en difficulté. Certains disaient même presque ravagée par ce qui lui était arrivé. Et en fait, vous êtes arrivée debout, digne, élégante même. Et d'ailleurs, vous racontez dans ce livre que vous portiez une attention toute particulière à la façon aussi dont vous étiez habillée pour montrer que vous étiez forte. Est-ce que vous avez conscience que c'est cette force-là qui a émue et qui a donné ces scènes incroyables d'applaudissements de femmes de plus en plus jeunes qui venaient devant le palais de justice et que c'est ça qui a parlé à tant de femmes ?
Cette force-là, je l'ai sûrement en moi, mais pas que. Parce que si elle n'avait pas été avec moi, elle me l'a aussi donné cette force. Plus elles étaient là, c'est ce que je disais, leur présence dehors apaisait pour moi ce qui se passait à l'intérieur de cette salle d'audience. Et l'élégance, comme vous dites, je l'ai soignée. C'était une manière aussi de redresser ce corps supplicié. Tout ce que le viol cherche à détruire. Et je voulais montrer à toutes ces femmes, bien sûr que ce n'est pas facile, bien sûr qu'il faut lutter. Mais elles étaient là avec moi, on était ensemble. Et ça, c'était hyper important pour moi.
Et vous racontez que chaque jour, vos avocats arrivent avec un paquet de lettres qui ont été laissées pour vous. Il y avait quoi dans ces lettres ?
J'ai reçu des milliers de lettres à travers le monde entier. Et ces lettres, je les ouvre le soir quand je rentre chez moi. Et souvent, je pleure en regardant ces lettres parce qu'il y a beaucoup de souffrance. Il y a beaucoup de femmes qui ont été victimes, bien sûr, de viols. Des femmes mariées depuis des années qui ont subi aussi des viols conjugales. Il y en a qui n'osent pas partir. Il y en a qui me disent, grâce à vous, je vais aller porter plainte. Je vais même divorcer. Je vais oser quitter mon mari. Ça, ça m'a bouleversée. Parce que je n'imaginais pas, avant mon procès, qu'il pouvait y avoir autant de souffrance dans cette société. C'est universel.
Alors, on a justement une auditrice qui nous a appelée pendant votre procès, Gisèle Pellicot. Bonjour, Ève. Elle est avec nous ce matin. Bonjour. Vous nous avez raconté ce jour-là, dans le 13-14 de France Inter, que vous aviez été victime de violences conjugales et que c'est Gisèle Pellicot qui vous a donné la force de parler et de porter plainte. Qu'est-ce que vous avez envie de lui dire ce matin ?
Je voulais la remercier parce que, justement, ça m'a permis d'avoir cette force et puis ce courage d'y aller. Voilà, j'avais fait tout un travail sur moi, mais je n'avais pas été portée plainte. Donc, j'y suis allée. Donc, c'est une reconnaissance et un respect profond.
Respect à vous, madame. Respect d'abord à vous, madame. C'est bien que vous ayez eu cette force. Merci beaucoup.
Et de rendre ma dignité.
Oui, bien sûr.
Voilà. Et puis, je vais vous écouter dans la grande librairie. Et il y a autre chose que j'ai entendue. Tous les mots que vous avez prononcés résonnaient. Et par rapport à vos enfants, j'ai eu la même chose. C'est-à-dire que j'ai eu deux de mes enfants qui se sont éloignés. Il y en a un qui est revenu, mais j'ai toujours une fille qui est toujours en distance vis-à-vis de moi. Et vous avez redonné l'espoir aussi.
Ne perdez jamais espoir et ne perdez pas confiance. Ça reviendra avec vos enfants. Je suis persuadée.
Oui, oui, mon fils s'est déjà fait, c'est ma fille. Et surtout que vous avez retrouvé l'amour. Et ça, c'est énorme pour moi.
Oui, il faut se faire confiance et s'autoriser à être heureux surtout. Ce n'est pas parce qu'on a été victime qu'on doit baisser les bras. Cette force-là, on l'a tous en nous. Mais souvent, on ne s'écoute pas assez. Mais moi, je dis qu'on a quand même toutes les ressources en nous pour pouvoir se relever. Ce n'est pas toujours évident. Moi, c'est vrai que j'ai subi des anesthésies générales. Je n'ai pas de souvenirs de ce que j'ai vécu. Ça aussi, ce procès est un peu à part. Et j'étais une victime pour 51 accusés. Souvent, c'est l'inverse. Il y a plusieurs victimes pour un accusé. Donc, chaque cas est différent. Et c'est vrai que chaque personne peut se reconstruire.
Enfin, je dis qu'il n'y a pas de recette. Cette femme, je suis heureuse pour elle qu'elle ait pu le faire. Et elle parle de sa famille. Il est faux de penser que quand on vit des drames, ça rassemble une famille. C'est une déflagration qu'on porte tout. Et je pense que cette femme, peut-être qu'on lui reproche qu'elle soit allée porter plainte contre leur père et son mari.
Mais vous pensez, Gisèle Pellicot, qu'en ce qui concerne vos enfants, dans les mois, dans les années à venir, vous pourrez réussir vraiment à recoller les morceaux ?
Je pense qu'aujourd'hui, on est sur le bon chemin. Florian est à mes côtés. Caroline, on a renoué juste avant Noël. Caroline est dans une extrême souffrance parce qu'elle a tant des réponses. Et ça me bouleverse, moi, de la savoir comme ça. Et j'espère que son père lui donnera des réponses. Il faut savoir aussi qu'à travers les photos de Caroline, il y a eu aussi les photos de mes belles-filles. Céline et Aurore. Et j'ai aussi une pensée pour elle aujourd'hui. Ce qu'il a fait est absolument insupportable, intolérable. Et tout le monde a été pulvérisé, toute la famille a été pulvérisée par cette histoire. Il n'y a pas eu que Gisèle Pellicot dans tout ça.
Il y a eu aussi Caroline, Céline, Aurore, Nathan, tous mes petits-enfants. On est tous des victimes collatérales. On ne pourra jamais oublier. Ça, c'est sûr qu'on ne pourra jamais oublier. La cicatrice est béante. Mais j'espère qu'on arrivera à cicatriser chacun de sa façon.
Pour revenir au procès, Gisèle Pellicot, c'est très violent, un procès pour viol. Et on se souvient de votre colère que vous laissez exploser à la barre face à l'entreprise de démolition de certains avocats qui défendent ceux qui vous ont violés, ceux que vous regardez dans les yeux. Ces avocats qui disent qu'elle était consentante, qu'elle ne pouvait pas ne pas savoir. Et vous leur dites, je me sens humiliée, j'ai l'impression que la coupable, c'est moi. Et à ce moment-là, vous prenez conscience de la difficulté pour les femmes à faire reconnaître leur statut.
Oui. Quand on rentre dans cette salle d'audience, moi, je vois ces 51 accusés qui me regardent, qui me dévisagent, qui me provoquent. Ils étendent de moi une réaction. Et c'est là où, justement, il ne faut surtout pas réagir. Mais la victime est forcément l'accusée. Et les accusés sont des victimes. Ça aussi, il faut que ça s'arrête. Parce que moi, j'ai vu ces 51 individus. Alors, pas M. Pellicot parce qu'il avait reconnu les faits, bien évidemment. Mais les autres ont été dans d'une lâcheté incroyable et dans le déni. Parce que malgré les vidéos que l'on diffuse dans cette salle d'audience, ils ne reconnaissaient... Avez-vous le consentement ?
Des gens, ils ne savent même pas ce que ça veut dire. Non, le consentement. Mais son mari a donné le consentement. À quel moment une femme appartient à son mari jusqu'à présent ? Avez-vous violé Mme Pellicot ? Bien sûr que non. Je n'ai pas violé Mme Pellicot. Et on a les preuves. Ils sont dans un déni d'une telle lâcheté. Et on parle aussi, quand on diffuse les vidéos, le président dit que ce sont des scènes de sexe. Ça, ça m'a mis en colère. J'ai dit non, M. le Président. Ce sont des scènes de viol. Il a fallu batailler. Alors, c'est vrai qu'il faut aussi dire que j'étais très, très bien accompagnée avec Mme Bavenot et Mme Camus.
J'avais aussi l'aide de l'association Victimes qui était là, près de moi. Et je leur dis encore merci. Ça, c'est important d'être bien accompagnée aussi.
Et c'est cette colère, Gisèle Pellicot, qui conduit notamment à cette dernière intervention à la barre où vous dites, j'entends au tribunal toutes ces femmes et ces hommes qui me disent que j'ai du courage. Ce n'est pas du courage, mais une volonté de faire évoluer cette société patriarcale. Et ma fille, vous écrivez, ces phrases, je ne les aurais jamais prononcées avant. Parce qu'en fait, vous êtes devenue, presque à votre insu, une icône féministe. Mais vous n'aimez pas ce mot, icône. Pourtant, c'est ce que vous êtes devenue, Gisèle Pellicot.
La plupart des gens me disent une icône. Moi, j'ai eu une très jolie phrase au moment de la grande librairie de Michel Perrault, une historienne, qui a dit, vous êtes une éveilleuse. Et je trouve que ça me détermine beaucoup mieux. Ça me va mieux, ça me colle plus à la peau que icône. Moi, je sais qui je suis. Je suis une femme toute simple qui s'est opposée au huis clos. Mais le mot éveilleux, ça me correspond mieux. C'est vrai.
D'ailleurs, vous écrivez, je resterai celle que je suis, sans haine, incapable d'opposer les hommes aux femmes. Je pourrais même, sans doute, décevoir quelques militantes. Je ne suis pas très radicale. Oui, c'est vrai.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Alors, je ne suis pas radicale parce que je ne suis pas, je ne mène pas, moi, depuis le début, c'est ce que je dis. Moi, l'essentiel de ma vie, c'était de concerner une famille. Du temps où il y avait Simone de Beauvoir, j'entendais tout ça, mais je ne me sentais pas trop concernée. J'entendais bien sûr tout ce qui se passait, mais 68, la pilule, l'avortement. Mais ma vie, ce n'était pas ça. Aujourd'hui, je suis féministe à ma manière parce que je me suis opposée à ce huis clos. Et puis, je serai là pour entendre toutes ces femmes qui voudront me rencontrer. On pourra échanger.
Vous racontez le témoignage du fils, l'un de vos amis qui, à un moment donné, vous héberge. Et ce fils dit, j'ai honte d'être un homme. On a entendu ça pendant ce procès. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui ont dit, j'ai honte d'être un homme ?
Je dis qu'ils n'ont pas à avoir honte parce que ce qui m'est arrivé, quand on dit que c'est des hommes ordinaires et des messieurs tout le monde, bien sûr que non. Ce ne sont pas des hommes ordinaires et des messieurs tout le monde. Je rassure tous ces hommes que je rencontre. J'ai aussi des amis hommes et je leur dis bien sûr que non, vous n'êtes pas des violeurs. Vous savez qu'ils ont des repères, ils ont des valeurs et je sais très bien qu'ils n'ont rien à craindre. On peut faire confiance à ces individus. Il ne faut pas faire l'amalgame de tous ces hommes, heureusement, parce qu'autrement, on ne pourrait pas vivre ensemble.
Depuis ce jour d'automne 2020, vous êtes entrée ensemble au commissariat de Carpentras. Vous n'avez plus jamais été en tête-à-tête avec Dominique Pellicot, celui qui a été votre mari pendant 50 ans. Vous écrivez dans votre livre que vous irez le voir en prison. Vous avez des questions à lui poser ? Vous avez des choses à lui dire ?
Je n'ai pas pu échanger pendant près de 5 ans avec M. Pellicot parce que quand je m'adressais à lui, je regardais le président de la cour parce que je me disais que si je le regardais, la charge émotionnelle serait telle que je ne serais pas arrivée à prononcer les mots que je voulais prononcer. Mais il est important pour moi, oui, je pense, et pour sa famille aussi, de le rencontrer droit dans les yeux et de lui dire pourquoi. Pourquoi tu nous as fait ça ? Pourquoi tu nous as fait subir tout ça ? Pourquoi tu nous as trahis ? J'ai des questions, bien sûr, à lui poser. Ce ne sera pas un moment facile, certainement, mais je pense que je dois le faire.
Quelle question, Gisèle Pellicot ?
Pourquoi tu m'as fait tout ça ? Est-ce qu'il y a une part de vengeance ? Je sais qu'il y a une part de perversion parce qu'on a dit qu'il était clivé, mais cette phase B, je ne l'ai jamais rencontrée. Et lui dire, mais pourquoi tu ne t'es pas confiée ? Pourquoi tu aurais pu arrêter ? Parce que quand on voit la période, ça dure 10 ans, ça n'a pas été qu'une fois. Il a répété ses gestes pendant 10 ans.
Mais est-ce que vous pensez, Gisèle Pellicot, qu'il vous dira la vérité ?
Je n'ai pas la réponse, j'espère.
Il vous le doit ?
Il me le doit, bien sûr qu'il me le doit. Il va avoir 60, parce qu'on va avoir le même âge, il aura 74 ans cette année, et j'espère qu'il aura fait son examen de conscience pour me dire la vérité.
Vous aurez aussi des questions à lui poser sur deux enquêtes qui le concernent, qui sont toujours en cours. Une enquête pour une tentative de viol, l'autre pour un viol et un meurtre. Ça, vous voulez aussi lui poser la question ? Est-ce que c'est toi ?
Bien sûr. D'abord, j'ai une pensée pour les familles. J'ai une pensée pour cette jeune femme qui, elle, depuis 30 ans ou 20 ans, où il y a eu cette tentative de viol, je pense à elle, bien sûr, et à la maman de Sophie Narbe. J'espère qu'il y aura un procès concernant Marion, parce que je crois qu'elle se fait appeler Marion. Quant à Sophie Narbe, j'ose espérer qu'il ne soit pas l'auteur de ce crime odieux, parce que franchement, pour sa famille, c'est la descente aux enfers une seconde fois.
Donc une jeune femme qui a été retrouvée morte en 1991 à Paris, en région parisienne.
Oui, parce qu'il faut dire aussi que je n'ai jamais remarqué quoi que ce soit. Même quand il y a eu cette tentative de viol, il est rentré à la maison comme s'il ne rien n'était. Ses enfants et moi, on n'était aperçus de rien.
Un tout dernier mot, Gisèle Pellicot. Vous racontez, vous en avez parlé dans votre livre « Avoir retrouvé l'amour ». Il s'appelle Jean-Loup. Vous avez aussi donc « Retrouvé cette joie de vivre ». C'est le titre de votre livre. Est-ce qu'aujourd'hui, malgré tout ce que vous avez traversé, malgré ces épreuves, malgré l'horreur, est-ce que vous êtes une femme heureuse ?
Oui, aujourd'hui, je suis une femme heureuse, apaisée, sereine, parce qu'il faut s'autoriser à être heureux. Et j'ai eu la chance de rencontrer ce jeune homme de 73 ans. Et alors que je ne m'y attendais pas du tout, et lui non plus, lui aussi a subi des épreuves dans sa vie et ça a changé nos vies. Et on est très heureux aujourd'hui. On est amoureux comme si on était des adolescents. Et ça aussi, je veux le dire, que rien n'est perdu, même quand on a 73 ans. Tout est possible.
Merci, merci infiniment Gisèle Pellicot d'avoir été au Microtransinter ce matin.