États généraux de l’information : la liberté de la presse en péril ?
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Questions et réponses
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S'interroger sur la liberté de la presse, est-ce que c'est une question que les journalistes adressent à d'autres journalistes ?
- 1:01OuverteRéponse directe
En quoi ce droit serait-il aujourd'hui questionné en France ?
- 1:50RelanceRéponse directe
Les médias d'opinion, ce n'est pas nouveau, est-ce qu'une chaîne d'information est un média d'opinion ?
- 2:25OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qui est reproché à la journaliste Ariane Lavrieux ?
- 4:02OuverteRéponse directe
Toute information est-elle bonne à donner ?
- 5:28OuverteRéponse directe
Est-ce normal que les journalistes aient un droit quasi absolu de protection des sources ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Elle est attaquée pour compromission du secret de la défense nationale. »
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« Elle est placée en garde à vue pendant 39 heures. »
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Les matins de France Culture, Guillaume Erner.
Les états généraux de l'information se sont ouverts cette semaine avec en ligne de mire la liberté de la presse. Bonjour Valentine Auberti. Bonjour. Vous êtes journaliste, co-directrice de la rédaction Mediapart. On vous doit notamment un documentaire Mediacrash. Mais qui a tué le débat public ? S'interroger sur la liberté de la presse, est-ce que c'est une question finalement que les journalistes adressent à d'autres journalistes ?
Non et ça ne doit surtout pas l'être. Se poser cette question, c'est poser la question de la vitalité de notre démocratie et de notre droit à l'information qui est un bien commun. C'est vraiment quelque chose qu'on répète beaucoup à Mediapart. Mais derrière la liberté de la presse, il y a l'information. Comment obtenir une information en ayant des sources ? Comment avoir des sources en les protégeant ? Comment fournir une information indépendante en faisant en sorte qu'il y ait un cadre qui permette aux journalistes de travailler de façon indépendante, quel que soit le média dans lequel ils travaillent, privé ou public ?
Bon mais en quoi ce droit serait-il aujourd'hui questionné en France ?
Eh bien il est questionné par divers aspects, par exemple par la concentration des médias. La majorité de l'audience, qu'elle soit presse écrite, radio ou télé, se concentre entre les mains de quelques grands capitaines d'industrie, Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel, qui ont d'autres intérêts, ont des intérêts privés puisqu'ils ont fait leur renommée, leur fortune dans d'autres secteurs que la presse.
Et la presse peut être pour eux un levier d'influence, c'est le cas notamment de Vincent Bolloré qui lui poursuit un dessin idéologique en acquérant des médias dans lesquels il met des personnes qui lui sont proches et dans lesquels il propulse par exemple des candidats à la présidentielle, c'était le cas d'Éric Zemmour, via les chaînes CNews et l'émission de Cyril Hanouna sur C8.
Bon mais les médias d'opinion ce n'est pas nouveau Valentino Berti, c'est en quelque sorte quelque chose qui existe dans le paysage.
Mais est-ce qu'une chaîne d'information est un média d'opinion ? Non. Quand on obtient une fréquence publique, car CNews sur la fréquence numéro 16, c'est une fréquence publique, c'est gratuit en fait, ça c'est un bien commun. Lorsqu'un média obtient une fréquence pour émettre, il doit se conformer à une charte qu'il signe et en l'occurrence CNews est une chaîne d'information. Est-ce que CNews est toujours une chaîne d'information ? Le doute est plus que permis.
Dans la question de la liberté d'informer, il y a eu la mise en examen, la garde à vue d'une journaliste, une journaliste de Disclose, Ariane Lavrieux, qui a été convoquée par la justice. Et là, il faut que vous nous expliquiez, Valentino Berti, ce qui est reproché à cette journaliste.
Alors, Ariane Lavrieux, effectivement, a travaillé pour Disclose et pour complément d'enquête sur France 2 avec d'autres. Elle a mené une enquête sur les ventes d'armes françaises au régime égyptien, officiellement pour lutter contre le terrorisme. On parle d'armes numériques et qui, officieusement, en réalité, ont été utilisées, non pas pour lutter contre le terrorisme, mais contre des civils ou des contrebandiers. Elle révèle cela à travers tout un tas de documents classés confidentielles défense. Et c'est pour cela qu'elle est attaquée. Elle est attaquée pour compromission du secret de la défense nationale. Or, ce qu'elle publie, c'est d'intérêt public.
Les citoyens, les citoyennes, en démocratie, ont le droit de savoir où va l'argent de leurs impôts, ont le droit de savoir ce que fait leur État et avec qui leur État discute, travaille. Donc, elle révèle des informations d'intérêt public et c'est pour ça qu'elle est ensuite perquisitionnée à son domicile. Ça, c'est rarissime. Je ne connais qu'un précédent qui est le cas d'un autre journaliste, Alex Jordanov, qui avait, lui aussi, été perquisitionné à son domicile. Puis, elle est placée en garde à vue pendant 39 heures.
Mais alors, la question qui se pose, Valentine Auberty, vous qui êtes journaliste et co-directrice de la rédaction de Mediapart, c'est toute information est-elle bonne à donner ? Est-ce qu'on peut imaginer que dans le cadre du journalisme d'investigation, donc notamment c'est l'un des journalistes que vous pratiquez à Mediapart, il y ait une forme d'interrogation sur l'opportunité de publier une information qui, pour autant qu'elle soit vraie, pourrait nuire à la sécurité nationale ?
Alors, on est tout à fait responsable, en fait. Notre mission d'intérêt général, d'intérêt public, on la prend très, très au sérieux. Qu'est-ce qu'on publie ? On publie des informations qui sont d'intérêt public. Et avant de publier ces informations, bien évidemment, on s'assure qu'elles sont vraies, on les recoupe, on travaille, on donne la parole à toutes les parties, ça c'est acquis. Enfin, c'est acquis. Enfin, c'est acquis, en tout cas, nous on s'y tient. Mais on est prudent, on ne publie pas des informations qui mettent en danger qui que ce soit. On n'est pas des mercenaires de l'info, on travaille sérieusement.
Donc, cette excuse ou ce prétexte de dire « Ah, mais vous mettez en danger la sécurité nationale », non, je pense que simplement, il y a des informations qui dérangent jusqu'au plus au sommet de l'État. Et c'est toute la tension entre un pouvoir et un contre-pouvoir.
Alors, il y a effectivement un rôle de contre-pouvoir, mais le pouvoir cherche à s'immiscer dans le contre-pouvoir. Et c'est par exemple toute la question de la protection des sources. Est-ce bien normal que les journalistes aient une forme de droit, de droit quasi absolu, de protection de leurs sources, Valentino Berti ?
Alors, ce droit n'est pas absolu du tout, en fait. Je dis quasi. Oui, alors, même quasi, non, mais... Alors, c'est normal. Un journaliste ou une journaliste n'est pas au-dessus des lois. Personne ne pense ça. En tout cas, moi, je ne pense pas ça. Et nous avons un cadre, la loi 1881, qui fait que si on publie des fausses informations, si on travaille mal, on va au tribunal et on répond de nos écrits ou de nos publications. Et c'est bien normal. Simplement, si nous ne protégeons pas nos sources, si nos sources ne sont pas protégées, s'il n'y a pas un cadre légal strict sur la protection des sources, il n'y aura plus d'informations.
Est-ce qu'un journaliste est quelqu'un qui doit recopier un communiqué de presse ou un journal officiel ? Non. Est-ce qu'un journaliste doit révéler des informations d'intérêt public ? Oui. A quel prix ? Si c'est au prix de briser des secrets, secrets de l'instruction, secrets des sources, secrets des affaires, alors la réponse est oui, si tant est, encore une fois, que l'information est d'intérêt pour le citoyen.
Donc, on a effectivement ce point à vérifier. Est-ce qu'on a affaire à une information qui est intéressante pour le citoyen ? Est-ce que le juge peut avoir un droit de regard là-dessus, par exemple, savoir si la protection des sources est justifiée par l'intérêt de l'information dévoilée par le journaliste Valentino Berti ?
Franchement, je ne sais pas à quel point il faut revoir la loi, mais la loi datie de 2010 avait donc instauré la protection des sources. Elle se révèle insuffisante. Quand on voit qu'une journaliste est perquisitionnée à son domicile et placée en garde à vue, ça, c'est pour moi pas possible. Il y a en ce moment un texte qui est voté au Parlement européen qui s'appelle le « Media Freedom Act », donc le texte pour la liberté de la presse. Il prévoit une meilleure protection des sources des journalistes. La France, le texte a été voté hier à Strasbourg en séance plénière, il doit ensuite passer devant la Commission européenne.
La France, pour l'élaboration de ce texte, a fait partie des pays qui ont demandé une exception en cas d'atteinte ou de risque pour la sécurité nationale. Et en fait, c'est cette exception-là qui permet ensuite toutes les dérives, et notamment celle qui a concerné Ariane Lavrieux.
Vous-même, Valentino Berti, vous avez été entendue par la DGSI, autrement dit par la Direction Générale de la Sécurité Intérieure.
Oui, alors dans un cadre plus, non pas détendu, mais c'était pas le régime de la garde à vue. J'ai été auditionnée comme simple mise en cause. Voilà, il s'agissait d'une enquête que je faisais, encore une fois, sur les ventes d'armes pour l'émission quotidien. C'était les armes qu'avait vendues la France aux Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite dans le cadre de la guerre au Yémen. On était en 2018, à ce moment-là, la France ne cessait de répéter sur tous les plateaux que ces armes n'étaient pas utilisées contre des civils. Et je disposais d'un document qui démontrait que des armes pouvaient tomber sur des civils et l'usage qui en était fait.
Donc, je suis allée interpeller la ministre dans un salon. Et suite à cette interpellation, le ministère des Armées a porté plainte contre nous, nous demandant de rendre le document. La DGSI m'a interrogée. Et tout ça s'est soldé par un classement sans suite de l'enquête préliminaire, mais avec un rappel à la loi. Et je tiens simplement à préciser qu'un rappel à la loi, c'est pas rien du tout. C'est une sorte d'épée d'amoclès qui pèse au-dessus de votre tête et qui vous dit « Attention, tu as commis une infraction. Cette fois-ci, je la laisse passer. Mais la prochaine fois, je ne te raterai pas. » C'est un rappel à la loi.
Ça vous contraint pendant plusieurs années à ne plus commettre la même infraction, à savoir là, rompre le secret de la défense nationale.
Mais alors, est-ce que vous, par exemple, ça a modifié votre manière de faire du journalisme, Valentina Berti ?
Non, car je travaille dans une rédaction, Mediapart, qui est solide, qui a une méthodologie, qui a un collectif, qui peut se permettre de faire des enquêtes qui peuvent remuer. Mais ce n'est pas le cas de tous les journalistes. Il y a beaucoup de journalistes qui sont pigistes, qui sont donc indépendants, qui sont seuls. Et je pense que ce genre d'utilisation et de détournement de la justice a un but assez simple, traquer les sources et dissuader d'enquêter sur des sujets qui peuvent être graves.
L'autre question qui se pose quotidiennement chez Mediapart, mais aussi dans d'autres médias, Valentina Berti, on a parlé de la protection des sources. On a vu que celle-ci n'était pas absolue. Il y a une autre protection qui est offerte aux citoyens, c'est le droit à la vie privée. Et là aussi, c'est très problématique. Lorsque l'on enquête, comment savoir ce qui relève de la vie privée et ce qui ne contrevient pas à cette vie privée, ou en tout cas sert l'intérêt général ?
Je pense que c'est tout de même assez simple de le savoir. Je vous donne un exemple. Nous avons sur Mediapart publié l'affaire de la sex tape de Saint-Étienne. C'est une affaire dans laquelle nous révélons que le maire de Saint-Étienne et son entourage ont tendu un piège à un de leurs adjoints pour l'abattre politiquement. Donc le piège tendu était le fait de l'amener dans un hôtel, de le filmer avec un escorte, et puis de le faire chanter pendant des années. On pourrait se dire, ah mais là attention, on arrive sur le terrain de la vie privée, on va révéler que peut-être cet adjoint est homo alors même qu'il a femme et enfant. On va révéler une partie de sa vie privée.
Or, évidemment, on a travaillé de façon extrêmement déontologique, mais pourquoi nous avons révélé ces informations ? Car elles démontrent que le compromat, le chantage sexuel, est une méthode politique à la mairie de Saint-Étienne pour faire museler et faire taire les opposants. Donc il peut y avoir parfois l'impression qu'il s'agit de la vie privée, mais en sous-pesant toutes les problématiques, eh bien on se rend compte que non, là il s'agit d'intérêt public et d'intérêt général.
Bon, mais c'est aussi une question, alors j'allais dire, très ancienne, Valentine Auberti, peut-être pas si ancienne qu'on pourrait l'imaginer, mais par exemple dans l'affaire Bettencourt, typiquement les enregistrements qui, bien entendu, étaient réalisés à l'insu de Mme Bettencourt, c'est souvent le cas d'enregistrements, et qui ont été utilisés, cela a posé, par exemple, la question de la protection de la vie privée. Ces questions-là, finalement, elles sont à juger au cas par cas, et par le journaliste qui mène l'enquête, c'est un peu cela la difficulté.
Oui, il faut vraiment juger au cas par cas, et avec évidemment cette limite de la vie privée, on ne publie pas des informations gratuitement, il faut qu'elles éclairent le citoyen et la citoyenne.
Merci Valentine Auberti, je rappelle que vous êtes co-directrice de la rédaction Mediapart, 7h55 sur France Culture.