Dîner du CCAF (11/3/25) : discours de Raphaël Glucksmann
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Alors merci infiniment. Alors ne vous inquiétez pas, je serai bref parce que je pense que vous êtes fatigué. Mais j'aimerais d'abord vous dire merci parce que vous ne le savez peut-être pas, mais vous pouvez l'imaginer. Ça va faire grandement plaisir à ma belle famille. Mais merci surtout parce que c'est un honneur immense. Un honneur immense que je ne pense ni moi, comme tu l'as dit, ni toi, ni toi, nous ne méritons. Pour une raison simple, c'est que le courage, ce n'est pas nous qui en faisons preuve. Le courage, c'est le courage des otages qui tiennent tête à leurs bourreaux.
Le courage, c'est le courage des gens qui affrontent le sort des exilés, qui affrontent les hivers dans des hangars. Le courage, c'est le courage de rester soi-même quand tout ce qui vous entoure vous condamne à disparaître. Le courage, c'est donc celui des Arméniens. Ce n'est pas celui des Français qui sont en soutien de l'Arménie. Nous, nous ne faisons que notre devoir et nous ne suivons que nos principes et nos intérêts sans risquer grand chose. Le courage, c'est celui donc du peuple arménien depuis des siècles, celui de continuer à vivre et à exister. Moi, j'ai beaucoup aimé que le ministre de l'Intérieur cite le discours d'Anatole France.
Parce qu'il y a deux discours que mon père m'a donnés quand j'étais encore enfant. Il y a le discours de Victor Hugo sur les Serbes et le discours d'Anatole France sur les Arméniens en 1916. Et dans ce discours, Anatole France concluait ainsi « L'Arménie expire, mais elle renaîtra. Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir, c'est la phrase qui m'a le plus marqué, un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas. » Et quand vous êtes entouré de régimes qui veulent votre disparition et votre mort, le simple fait de vivre, de vivre en tant qu'Arménien, est une définition du courage. C'est ça le courage.
C'est aussi le courage d'un État. Et je veux saluer l'ambassadeur. L'Arménie, c'est une cause, c'est une histoire, c'est un peuple, c'est une identité. C'est aussi un État. Et je veux saluer l'ambassadeur, je salue le courage. Le courage des Arméniens et le courage du Parlement arménien qui viennent de voter pour annoncer, proclamer, affirmer la destination européenne, le destin européen de l'Arménie. C'est le courage des Arméniens face à Aliyev, évidemment, face aux dictateurs d'Azerbaïdjan, aux purificateurs ethniques, aux tyrans, aux bourreaux et aux vendeurs de gaz et aux acheteurs d'hommes politiques européens. C'est le courage face à Erdogan. C'est aussi le courage face à Poutine.
Parce qu'il y a un nom qu'on n'a pas nommé depuis le début de cette soirée, et moi j'aimerais le nommer. Il n'y aurait pas eu de purification ethnique en 2023 si Vladimir Poutine n'avait pas donné son feu vert à Aliyev et à Erdogan. C'est ça la vérité. Je sais que tout le monde n'est pas toujours d'accord avec cela, mais la vérité c'est que la Russie a trahi l'Arménie dans une sainte alliance des tyrannies pour faire la peau à la démocratie arménienne. Et c'est donc notre devoir absolu, quand on soutient l'Ukraine, de soutenir l'Arménie, et vice-versa, parce qu'au fond c'est la même cause et ça exige la même constance. C'est le courage aussi de faire face à la corruption occidentale.
Ça a été mentionné. Et la vérité, je vous le promets, je suis convaincu que notre nation est une immense nation, que les principes que l'on défend, nous les défendons vraiment. Mais enfin, la corruption dont on a parlé dans les institutions européennes n'existe pas que dans les institutions européennes. Et les dirigeants politiques corrompus existent aussi en France. Et ceux qui ont participé à la caviar diplomatie du régime d'Azerbaïdjan n'étaient pas qu'Allemands. Il y en avait des Français et qui se prétendent très patriotes et qui n'hésitent pas à se vendre à des tyrannies étrangères quand ça leur apporte de l'argent. L'un d'entre eux siège actuellement au Parlement européen.
Et d'ailleurs, ils ne votent aucune, évidemment, des résolutions que nous proposons, n'est-ce pas, sur l'Arménie. Je pense que demain, il fera... Enfin, après-demain. Après-demain, il fera la même chose que d'habitude, c'est-à-dire qu'il ne votera pas. Mais la vérité, c'est que l'argent corrompt nos sociétés politiques. Et que les gens comme Aliyev nous regardent comme des supermarchés dans lesquels ils peuvent faire leurs courses. Et c'est cela, c'est cela que doivent affronter les défenseurs de la cause arménienne. Donc le courage face à la corruption, le courage face à la lâcheté, le courage face à la lâcheté des dirigeants européens.
Et y compris des dirigeants de la nation qui soutient le plus l'Arménie aujourd'hui dans le monde, c'est-à-dire la nôtre. Parce que moi, je suis désolé. Quelle grande nation accepterait qu'une tyrannie gazière envoie sur son territoire des tueurs pour éliminer des opposants politiques sans réagir plus fortement que nous ne l'avons fait ? Moi, je ne veux pas d'une France où des gens comme Aliyev peuvent penser qu'ils peuvent envoyer leurs tueurs exécutés des êtres humains qui ont en plus le droit d'asile sur notre territoire. Moi, je ne veux pas non plus d'une France où il y a des commissariats secrets du Parti communiste chinois dans la banlieue parisienne.
Moi, je ne veux pas d'une France où le Qatar répand son fric dans nos banlieues. Moi, je ne veux pas d'une France où des dirigeants se vendent à Vladimir Poutine. Je veux d'une France où l'on respecte sa propre dignité et où on sait se faire respecter des tyrans. Et donc, défendre l'Arménie, défendre la cause arménienne, c'est aussi défendre une certaine idée de nous-mêmes. De nous-mêmes. Une idée que nous devons absolument défendre maintenant. Pour une raison extrêmement simple. Depuis quelques semaines, nous sommes entrés dans un monde nouveau.
Un monde dominé par des empires qui pensent qu'on peut envahir son voisin, attraper des territoires et que la seule loi qui existe est celle de la jungle. L'Europe ne peut ignorer ce monde. Nous sommes plongés dans ce monde et si nous ne devenons pas forts, si nous ne faisons pas respecter notre intérêt vital, eh bien, nous allons disparaître. Et dans ce monde de brut, l'Arménie sera une cible conjointe d'empire. Et la survie de l'Arménie sera un enjeu de sécurité majeur pour l'Europe et pour la France.
Et donc, ce que je veux dire, c'est que non seulement j'espère que nous mériterons cette médaille, j'espère que nous mériterons ces louanges, j'espère que nous aurons ce supplément d'âme qu'est notre relation avec l'Arménie, et j'espère surtout que nous aurons l'égoïsme intelligent de comprendre par-delà toute forme de générosité que si on pense s'acheter de la sécurité, de la prospérité en sacrifiant l'Arménie, eh bien, nous ne récolterons que la guerre, le déshonneur, la faillite et la chute. Et donc, qu'en défendant l'Arménie, l'Europe se défendra elle-même. Vive l'Arménie, vive la France et vive l'Europe.
Raphaël Glucksmann