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Podcast / conversationPhilia - Les Soirées de la Philo· 15 mars 2021 29 minAutoproduitPortrait personnelCulture, médias & sport

#Découvrefeu | Reprendre le temps 2/3 | François-Xavier Bellamy

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 100 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:03Invité politiqueFait
    « Qu'est-ce que le temps ? Nous connaissons trois temps : le passé, le présent, l'avenir. »
  • 2:25Invité politiqueFait
    « Dieu garde la durée et vous laisse l'espace. Vous pouvez sur la Terre prendre toute la place, être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel, Sire. »
  • 4:29Invité politiqueFait
    « Pour Platon, philosopher c'était apprendre à se sortir du temps, c'était apprendre à s'affranchir de la temporalité pour rejoindre l'éternel dans son pur et absolu présent. »
  • 5:43Invité politiqueFait
    « Horloge ! écrit Baudelaire, dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !" »
  • 7:41Invité politiqueFait
    « Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'attention actuelle ; le présent de l'avenir, c'est son attente. »
  • 15:55Invité politiqueFait
    « Chaque instant du temps est absolument unique. Il y a dans notre vie des moments où nous sommes mortellement ennuyés. »
  • 23:56Invité politiqueFait
    « Je suis dans le présent d'aujourd'hui quelque chose de l'enfant que j'ai été, de l'adolescent que je ne suis plus. »

Temps de parole

  • François-Xavier Bellamy100 %

≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:23
François-Xavier Bellamy

Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver ici à la Pendulerie chez Edouard et Christophe Guérin dans ce lieu magnifique où nous avons l'occasion, au milieu des horloges, de méditer ensemble sur ce qu'est le temps. C'est le deuxième rendez-vous de ce nouveau Découvre-feu pour philosopher à distance sur cette expérience si singulière que nous faisons, aujourd'hui en particulier, du temps qui passe... Et du temps dont le passage a si profondément changé depuis que nous sommes rentrés dans un autre monde, celui des confinements, des mesures de distanciation sociale, qui fait que le temps a, pour beaucoup d'entre nous, pris une toute autre consistance.

C'est à cette consistance du temps que nous étions en train de réfléchir lorsque nous sommes quittés la semaine dernière sur ce texte de Saint Augustin qui s'inquiétait - vous vous en souvenez - "qu'est-ce que le temps ?" Quand on me laisse sans réfléchir, je sais très bien ce que c'est que le temps. Mais si on me pose la question d'un seul coup, je ne sais plus que répondre, que dire. Qu'est-ce que le temps ? Nous connaissons trois temps : le passé, le présent, l'avenir.

Le passé, c'est ce temps qui n'est plus ; l'avenir c'est ce temps qui n'est pas encore ; et finalement le temps n'est rien d'autre que ce basculement d'un néant à venir dans un néant passé, par l'intermédiaire de ce présent qui est déjà passé aussitôt qu'il est nommé. Bref le temps nous échappe, et c'est parce qu'il nous échappe que nous tentons de le compter. Le temps nous échappe, et c'est parce qu'il tend à n'être plus que nous manquons toujours de temps.

Le temps est sans doute ce qui est le plus courant dans nos vies, parmi nos préoccupations, celle qui est la plus importante, celle que nous ne cessons de surveiller, mais c'est en même temps ce que nous comprenons le moins, ce que nous maîtrisons le moins. Il y a de ce point de vue-là une différence majeure entre le temps et l'espace. Nous avions eu l'occasion de montrer que le temps et l'espace sont si profondément et intrinsèquement liés. En réalité, il y a bien ici une première et vraie fondamentale différence, une première divergence, car l'espace se contrôle, il se maîtrise, il se possède, il se cultive, il se construit.

Le temps, lui, pour le coup, ne cesse d'être insaisissable et nous ne pouvons pas le dominer. C'est ce que nous dit le texte magnifique de Victor Hugo qui, lorsqu'il médite sur la figure de Napoléon 1er qui voulait devenir un empereur et qui voulait installer son empire dans la durée, montre que le temps est toujours ce qui échappe au pouvoir. "Dieu garde la durée et vous laisse l'espace. Vous pouvez sur la Terre prendre toute la place, être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel, Sire. Vous pouvez prendre à votre fantaisie l'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; mais tu ne prendras pas demain à l'éternel".

Cet avertissement nous dit que l'espace est ce que nous pouvons posséder mais que le temps est ce devant quoi nous resterons toujours dépossédés, ce qui nous laissera toujours démunis. "Tu ne prendras pas demain à l'éternel". Seul l'éternel, en effet, possède paradoxalement le temps dans la mesure où il n'est pas victime de la succession des instants. L'éternité, ça n'est pas une succession infinie d'instants présents. L'éternité, si elle existe, c'est tout simplement un autre rapport à l'être. L'éternité, c'est l'absence de successions, c'est l'absence de changements, c'est l'absence de mouvements. L'éternité n'est pas le fait que nous ayons devant nous une quantité interminable de moments.

L'éternité c'est le fait qu'il n'y a pas un moment qui suive un autre ; c'est un pur, unique, absolu présent, qui ne cesse de se continuer parce qu'en fait rien ne continue, rien ne dure dans l'éternité. Il y a quelque chose dans l'éternité de l'être absolu. Les choses qui sont dans le temps - nous le disions avec Platon - ne sont jamais vraiment elles-mêmes, elles ne cessent de se transformer. Seul ce qui est hors du temps est vraiment et substantiellement quelque chose d'identique à soi. Il suffit de penser à ce qu'est par exemple une idée, une vérité. Une vérité mathématique par exemple : que 2 + 2 soit égal à 4, voilà qui ne change pas avec le temps.

Et cette vérité est justement le reflet de l'éternité à laquelle nous tendons par notre effort intellectuel, par l'effort de notre esprit, par le travail et de la contemplation. Pour Platon, philosopher c'était apprendre à se sortir du temps, c'était apprendre à s'affranchir de la temporalité pour rejoindre l'éternel dans son pur et absolu présent. Pour Platon, philosopher c'était rejoindre l'être absolument être, l'être qui n'est pas devenir, l'être qui ne disparaîtra pas, l'être qui n'est pas existence comme l'est notre existence mortelle, mais l'être qui demeure toujours... L'être qui dure toujours parce qu'au fond il n'y a pas de durée en lui, il n'y a qu'un pur et unique être.

Le temps, lui, est insaisissable parce qu'il est au contraire ce qui tend vers le non-être, ce qui tend vers le néant. C'est la raison pour laquelle la mesure du temps est si profondément liée à l'expérience de la mort. C'est la raison pour laquelle la mesure du temps a quelque chose de terrifiant, et nous pouvons d'ailleurs en dire un mot avec ce texte magnifique de Charles Baudelaire sur l'horloge - il est si à propos de parler de l'horloge dans cet endroit où nous sommes aujourd'hui, à la Pendulerie. "Horloge ! écrit Baudelaire, dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !

Les vibrantes douleurs dans ton coeur plein d’effroi se planteront bientôt comme dans une cible". Trois mille six cents fois par heure, la seconde chuchote : souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix d’insecte, maintenant dit : je suis autrefois, et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !". "Maintenant nous dit : je suis autrefois" : nous retrouvons dans cette expression quelque chose de ce texte de Hegel que nous évoquions lors de notre précédente rencontre, ce maintenant insaisissable qui dans son caractère insaisissable nous dit qu'au fond c'est notre vie elle-même que nous ne pourrons saisir.

C'est notre vie elle-même que nous ne pourrons maîtriser et dont il nous sera impossible de garder la véritable substance. Le temps n'existe donc qu'en tant qu'il tend à disparaître, à la différence de l'espace qui lui subsiste et demeure. Mais il faut bien, pourtant, retrouver le sens du temps, car le temps existe vraiment, le passé existe vraiment, le futur existe vraiment, le présent lui aussi existe. Comment concevoir cette apparente tension entre l'expérience que nous faisons du temps qui passe et le fait que, si nous cherchons à le comprendre, le temps semble n'être rien ? Cette question, Saint Augustin se la pose dans la suite de sa réflexion.

Le temps, en réalité, ne peut trouver sa vérité que dans la vie intérieure. "Ce qui est évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : "il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir." Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente.

Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit." Il faut entendre ce que l'on dit quand nous parlons de ces trois temps, il faut s'entendre sur ce que l'on dit ! Le passé en tant que tel n'est plus, mais il existe bien quelque chose du passé : c'est ce que l'on appelle la mémoire. L'avenir n'existe pas encore mais il existe bien une présence de l'avenir en nous : c'est ce que l'on appelle l'attente, sous la forme de la peur ou du désir.

Et le présent du présent, c'est l'attention présente que nous portons à ce qui est devant nous, à ce que nous vivons. Il y a donc bien trois temps, dit Saint Augustin, mais ces trois temps ont comme consistance une consistance intérieure. Le véritable sens du temps, nous le trouverons dans notre vie intérieure. Le temps n'existe pas comme une réalité extérieure. Ou ces trois temps, pour être plus précis, ne sont plus, ne sont pas encore une réalité objective. Le temps est une réalité vécue, ce que l'existentialisme aurait appelé une réalité profondément "subjective", non pas au sens où elle est relative mais au sens où elle est intérieure à notre propre vécu.

Le temps réel, alors, le temps tel que nous le vivons, correspond-t-il exactement à ce que nous mesurons ? Une horloge n'a pas de mémoire, une horloge n'a pas de désir. L'horloge, nous l'avons dit, ne fait que traduire le nombre du mouvement qu'Aristote appelle "le temps". L'horloge n'est probablement pas le meilleur objet pour comprendre notre expérience intérieure du temps. Que voyons-nous en effet sur une horloge ? Nous voyons le temps transformé en espace, nous voyons le temps traduit sous la forme d'une surface. Et cette spatialisation du temps a évidemment des conséquences. L'espace, en effet, a des propriétés très singulières.

L'espace, d'abord, est constitué d'unités qui sont séparables les unes des autres ; c'est ce que nous voyons par exemple sur les gradients d'une horloge, les points de repère qui servent à déterminer le passage des heures ou des minutes. Deuxièmement, ces séparations du temps produisent des entités qui sont juxtaposables les unes aux autres. Dans l'espace, il y a des unités de mesure que nous pouvons déplacer pour les accoler à n'importe quelle réalité. Si je prends un double décimètre, je peux le déplacer pour le juxtaposer, pour le rapprocher de n'importe quelle autre partie de l'espace.

Et puis, troisièmement - c'est le point sans aucun doute le plus important - le propre de l'espace c'est qu'il est homogène. Sa continuité produit des unités qui peuvent être rapprochées les unes des autres, juxtaposés les unes aux autres, ces unités, ces entités sont homogènes les unes aux autres. Un centimètre est exactement homogène à un autre centimètre, n'importe lequel. Un kilomètre est homogène à n'importe quel autre kilomètre n'importe lequel d'entre eux. Il n'en va pas du tout de même du temps, ou pour être plus précis, il n'en va pas du tout de même de cette réalité du temps, cette seule réalité du temps à laquelle nous ayons accès, qui est la réalité de notre expérience du temps.

Notre expérience du temps, d'abord, n'est pas une expérience discontinue. Bien sûr, lorsque l'horloge nous dit que nous sommes passés d'une journée à l'autre, nous identifions une discontinuité. Il était 11 heures, il est maintenant midi. Mais notre expérience à nous, c'est une expérience de la continuité du temps. Rien en nous ne sépare l'heure de 11H de l'heure de midi. Lorsqu'il nous arrive de marquer des ruptures, de marquer des moments spécifiques qui constituent des discontinuités rituelles...

Lorsqu'il nous arrive par exemple de fêter un anniversaire ou de célébrer le 31 décembre, ce que nous avons coutume de faire rituellement, nous organisons une célébration, nous montrons l'importance du moment, mais nous savons bien au fond de nous-mêmes que le 31 décembre à 23h59, quelque chose se continue et se prolonge dans le 1er janvier à 00h01. La rupture est artificielle, elle est culturelle, elle est instituée, il n'y a en réalité aucune espèce de basculement, aucune séparation réelle entre chacun de ces instants. Le temps est pour nous essentiellement continu.

Le deuxième aspect sépare là aussi le temps de l'espace : l'heure que nous sommes en train de passer ne sera jamais juxtaposée à une autre heure. Je peux coller un objet matériel dans l'espace à un autre objet matériel dans l'espace ; je ne peux jamais coller une heure à une autre. Je ne peux pas comparer en les rapprochant une heure d'une autre. Le maintenant de maintenant ne peut pas être présent simultanément avec le maintenant d'hier ou avec le maintenant de demain. Lorsque le présent est là, le moment passé n'est plus, le moment futur n'est pas encore. Les moments du temps ne sont pas juxtaposables, ne sont pas susceptibles d'être rapprochés l'un de l'autre.

Enfin - et c'est le plus important - le temps n'est en rien constitué de moments homogènes, et nous le savons tous très bien. Sur le cadran d'une montre, toutes les heures ont la même durée. Mais dans notre expérience à nous, toutes les heures n'ont évidemment pas la même durée. L'heure passée dans un cours passionnant à écouter un professeur exceptionnel passe beaucoup plus vite que l'heure passée dans un cours ennuyeux à écouter un professeur rébarbatif. L'heure passée sur la table d'opération d'un dentiste passe de manière très différente de la meilleure heure que vous avez vécue au cours de vos plus belles vacances. Evidemment, le temps ne passe pas de la même manière.

Certains moments passent trop lentement, terriblement lentement. On est si pressés qu'ils soient enfin terminés ! Que certaines minutes paraissent des heures ou des siècles. D'autres moments sont si magiques qu'on voudrait qu'ils durent toujours, et parfois des temps bien longs nous semblent en fait bien trop courts. Le temps n'est pas homogène. La vérité de notre expérience intérieure, c'est que chaque instant du temps est coloré d'une manière absolument singulière, complètement unique. Et de ce point de vue-là, le temps ne ressemble pas du tout à notre expérience de l'espace. Il n'est pas constitué d'instants séparés, d'instants homogènes que l'on pourrait rapprocher.

Nous ne reviendrons pas dans notre passé pour pouvoir le comparer à notre présent, nous ne pourrons pas le rapprocher de notre avenir. Et surtout le temps n'est pas fait de cette espèce de continuité homogène, il est fait au contraire d'instants hétérogènes par leur couleur, leur sonorité, leur singularité, par la perception intérieure que nous en avons. Chaque instant du temps est absolument unique. Il y a dans notre vie des moments où nous sommes mortellement ennuyés. Il y a dans notre vie des moments, au contraire, où nous avons terriblement manqué de temps. Chacun sait combien une minute peut être incroyablement précieuse parfois !

Chacun sait combien une heure peut être pénible et combien il est nécessaire de tuer le temps lorsqu'on a le sentiment qu'il ne passe pas assez vite. Cela, c'est le philosophe Bergson qui nous l'a expliqué. Il a fait de cette dénonciation de la spatialisation du temps le coeur de son oeuvre. Tout son travail a commencé par la dénonciation de cette transformation du temps en espace. Comme si nous écrasions ce que nous dit notre conscience, notre expérience intérieure, ce que nous disent les "données immédiates de notre conscience". C'était le titre de sa première oeuvre et c'est le fil conducteur de son travail.

Bergson s'arrête sur cette flèche du temps, la manière dont nous nous représentons si souvent le temps. Une flèche qui opposerait d'un côté le passé, de l'autre côté l'avenir, avec au milieu cette petite surface sans étendue, ce point qui court sur la flèche et que l'on appelle le présent... Avec les graduations qui marquent ce que l'on voudra : des minutes ou des siècles. Au fond, c'est toujours la même histoire avec la frise du temps : le temps devient de l'espace. Et en devenant de l'espace, il perd ce qu'il est. Nous perdons dans cette représentation toute notre expérience réelle du temps. C'est précisément pour avoir spatialisé le temps que nous avons perdu sa consistance.

Parce que lorsque nous regardons cette flèche, nous pouvons facilement nous dire avec une logique un peu triviale "le passé n'existe plus, le futur n'existe pas encore, et le présent n'est presque rien, cette surface sans étendue, ce point qui court sur la flèche." La vérité est infiniment plus complexe. La vérité c'est que le présent a bien une certaine consistance, que le temps a bien une certaine épaisseur. Et cette épaisseur du temps, cette densité du présent, c'est ce que Bergson appelle "la durée". La durée, c'est le temps qui dure, c'est le temps dont je fais l'expérience, c'est le temps que je dois affronter lorsqu'il me faut attendre quelque chose.

"Si je veux, dit Bergson dans un exemple bien connu et toujours aussi étonnant, me faire un verre d'eau sucrée, je prends un verre d'eau chaude et je mets le sucre dedans. Il faut bien que j'attende que le sucre fonde. Le temps me résiste, l'épaisseur du temps s'interpose entre moi et l'objet de mon désir. Ceci est vrai de l'attente, ceci est vrai de la peur, ceci est vrai de la nostalgie que nous éprouvons lorsque nous contemplons nos souvenirs." Le temps est fait de cette résistance, de cette épaisseur qui s'interpose entre nous et ce que nous sommes en train de vivre, ce que nous sommes en train de penser. Le temps et fait de cette interpénétration de tous les instants du temps.

Lorsque j'écoute un morceau de musique, par exemple, j'écoute un morceau qui prend du temps. Je ne vais pas immédiatement de la première à la dernière note, et c'est dans la durée de la musique que la musique trouve son effectivité et que j'y trouve un plaisir. Je n'écoute pas la discontinuité, l'homogénéité. Je n'écoute pas la juxtaposition des notes, j'écoute au contraire la continuité de la mélodie, le fait qu'elle dure, c'est-à-dire le fait que toutes les notes que j'ai entendues colorent celles qui arrivent d'une sonorité singulière. Lorsque j'écoute un morceau de musique, toutes les notes s'interpénètrent dans mon attention immédiate.

Il y a toutes les notes que j'ai entendus jusque-là, tout le mouvement de la mélodie jusqu'à cette note qui surgit et qui se trouve enrichie de toute une mémoire immédiate de ce que je viens d'écouter. La note que je suis en train d'entendre produit aussi en moins l'attente de celles qui vont arriver. Au fond, une mélodie c'est une succession, mais c'est une succession faite de continuité absolue, de moments hétérogènes et qui se colorent les uns les autres au sein de ma conscience. C'est une succession qui constitue la meilleure image qui soit de ce qu'est réellement le temps, la consistance du temps, la consistance de la durée.

Bergson a dénoncé pendant tout son parcours, tout son travail philosophique, cette spatialisation du temps qui nous empêche de comprendre le temps, de comprendre nos propres vies, de comprendre ne serait-ce que la réalité du mouvement. Le mouvement dans l'espace est lui aussi fait de continuité. Le mouvement dans l'espace n'est pas une succession d'étapes, car sinon on ne pourrait plus le comprendre, on ne pourrait même plus le percevoir, on ne pourrait même plus bouger. Lorsque vous faites un geste avec la main, vous ne faites pas d'abord la moitié de ce geste, puis la moitié de la moitié de ce geste, puis la moitié de la moitié de la moitié de ce geste...

Lorsque vous franchissez une certaine distance dans l'espace, ce mouvement est continu et vous le faites tout d'un bloc, en une fois, avec sa singularité. De ce point de vue-là, Bergson montre comment la spatialisation du temps correspond à toutes les impossibilités de penser la réalité du mouvement, la réalité du changement. Et ce qui est plus grave encore : l'incapacité à penser la réalité de ce mouvement si singulier que constitue notre propre vie et notre propre vie intérieure. Car notre vie intérieure ressemble justement à cette mélodie continue dans laquelle chaque instant vient colorer tous les autres de la singularité de ce qu'il dépose dans notre mémoire présente.

L'instant que vous êtes en train de vivre est évidemment lié à ce que vous avez vécu, la journée que vous avez passée, à vos inquiétudes pour demain, à vos espoirs sans doute. L'instant de votre attention est d'ailleurs, sans aucun doute, à géométrie variable. Parfois nous sommes concentrés sur l'infime moment présent de notre action qui occupe la totalité de notre préoccupation mentale. Parfois nous sommes au contraire penchés sur un engagement de plus grande ampleur, sur une perspective plus longue. Je suis en train de vivre la joie d'une fête, l'année d'un concours, l'expérience d'un deuil.

Et tout cela fait que le moment présent que je vis est totalement singulier et coloré par l'espace de mon attention à ce qui constitue pour moi, maintenant, mon présent, à ce qui est présent à ma conscience actuelle. Il n'y a rien là qui puisse être comparé au caractère discontinu et homogène de l'espace.

Il nous faut sortir de cette représentation, il nous faut même sortir cela de notre imagination, il nous faut d'une certaine manière abandonner les cadrans, les surfaces de toute nature qui permettent de repérer l'homogénéité d'un mouvement pour pouvoir comprendre le mouvement, et pour comprendre le mouvement le plus important de tous : ce mouvement qui fait que nos vies passent, que nos vies changent, que nous ne cessons d'être à la fois le même et un autre, que nous ne sommes pas nous-mêmes cette discontinuité séparable et détachable de tous les moments de notre propre passé, mais que quelque chose en nous dure de ce que nous avons vécu.

Il n'y a pas, dans notre vie, du temps qui ne serait plus et du temps qui ne serait pas encore. Et je suis dans le présent d'aujourd'hui quelque chose de l'enfant que j'ai été, de l'adolescent que je ne suis plus. Je suis aussi par la manière dont je pense et dont j'organise ma vie, je suis aussi la somme de tous mes espoirs pour demain, de tous mes calculs, de mes prévisions, de toutes mes inquiétudes bien sûr. Tout cela fait ce que je suis. Tout cela comme autant de moments qui se pénètrent les uns les autres, qui constituent tous ensemble l'unité d'un temps qui dure.

Bref, dans La pensée et le mouvement, dans toute son oeuvre, Bergson n'a cessé d'insister sur l'importance de reprendre le temps pour ce qu'il est, de reprendre le temps où il est c'est à dire comme la durée. "Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir — une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité — et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression.

Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’« avant » et d’« après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le ronron continu et le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là.

C’est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur.” La durée réelle est dans cette continuité. Quand Bergson dit que nous n'avons pas intérêt à prêter attention à notre vie intérieure, il veut dire par là que nous n'y avons pas un intérêt pratique. La vie consiste à agir, dit Bergson, la vie suppose l'action, la vie est ordinairement existence préoccupée. Dans notre existence préoccupée et active, nous avons besoin de ce temps spatialisé.

Bien sûr, nous avons besoin des montres, des horloges et des cadrans pour nous donner des rendez-vous, pour nous retrouver en même temps, au même moment, en un même lieu. Nous avons besoin des horloges. Mais si nous voulons nous comprendre nous-mêmes, il nous faut savoir que le plan tel que nous le vivons n'est pas celui que décrivent les horloges, qu'il n'est pas celui qui s'inscrit dans un espace, que le temps tel que nous le vivons vraiment, c'est celui de cette continuité de notre vie intérieure qui ressemble bien plus à la mélodie d'une forme d'élan unique qu'à la juxtaposition des heures que nous décrivent nos horloges.

Et si nous voulons retrouver le temps, alors il nous faut sortir de la nécessité de l'action, il nous faut sortir de ce pragmatisme ordinaire qui est rendu nécessaire par nos préoccupations. Il nous faut retrouver le contraire de l'action, c'est-à-dire l'expérience d'une forme de contemplation. Celui qui se détache de la vie, celui qui se détache de cet impératif de l'action, c'est l'artiste. Celui qui justement cherche à contempler le monde en lui-même, à contempler sa propre vie intérieure pour ce qu'elle est, à y prêter attention.

L'artiste est celui qui nous pousse à prêter de nouveau nous-mêmes attention aux choses telles qu'elles sont pour nous, dans leur durée propre, dans leur rythme propre, et à notre propre flux de conscience avec son rythme bien à lui. L'artiste est celui qui nous sort de ce temps spatialisé, organisé, que nous essayons de maîtriser, que nous croyons pouvoir dominer, pour nous remettre face au pur présent de la durée, face à la présence du monde et à notre propre présence au monde.

De ce point de vue c'est sans aucun doute dans l'art que nous pouvons retrouver le temps, c'est dans la gratuité de l'art que nous pouvons sortir de la préoccupation pour reprendre vraiment le temps, pour retrouver un temps qui dure et dont la consistance et la substance feront que notre vie, jusque dans nos préoccupations ordinaires, sera vraiment pleinement, densément vécue. Le risque, en effet, le grand danger, serait toujours de vivre à la surface de nos propres existences, de rester toujours à la surface des cadrans de montres et de nous laisser traîner par le temps au lieu de chercher à le vivre vraiment.

Ce danger-là est celui auquel nous tenterons de faire face de notre mieux lors de notre prochaine rencontre. Ce sera notre troisième Découvre-feu sur la question du temps, et je serai très heureux de vous retrouver ici à la Pendulerie pour poursuivre ensemble notre exploration de la durée. Merci beaucoup, et à très bientôt !