Comment le PS a lâché Édith Cresson
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On a dit quand Édith Cresson elle a une actu, on fait un sujet sur Édith Cresson, elle a une actu, tu peux rien dire, elle a une actu. Édith Cresson. Bonjour et bienvenue dans C'était pas mieux avant, votre émission dans laquelle on revient sur des personnalités et des événements marquants de l'histoire politique de la France et du monde. Et ça y est, ça fait dix mois que l'épisode est écrit et que j'attends ça, Édith Cresson a une actu. Il ne vous aura peut-être pas échappé que lors de son arrivée au poste de premier ministre, le premier acte de Sébastien Lecornu a été de supprimer les avantages à vie dont bénéficiaient les anciens premiers ministres, genre voiture de fonction par exemple.
Une petite mesure un peu progressiste pour camoufler le budget de l'enfer qu'on était en train de nous préparer à ce moment-là. Et puis en ce début de mois de juillet, on a appris que finalement c'était un peu à la tête du client visiblement, puisqu'Édith Cresson, ancienne première ministre de François Mitterrand, continuait de bénéficier temporairement de ses avantages. Ça fait d'autant plus râler qu'Édith Cresson est resté très peu de temps en poste moins d'un an et que du coup c'est vraiment des avantages exorbitants par rapport à une fonction qu'elle a occupée très peu de temps et dont elle a été limogée.
Et alors, c'est pas tellement de ce sujet précis que j'ai envie de vous parler, mais plutôt d'Édith Cresson en elle-même. Et pour commencer notre histoire, j'aimerais vous ramener en 2022, juste après la réélection d'Emmanuel Macron en tant que président de la République. On est donc en juin 2022. L'élection présidentielle vient de s'achever, les partis de gauche sont en train de négocier les accords de la NUPES, et tout le monde politico-médiatique se demande qui est-ce qu'Emmanuel Macron pourrait choisir pour devenir son nouveau premier ministre. Et il y a une idée qui s'impose au point d'être devenu incontournable, il faut que ce premier ministre soit une femme.
C'est vrai qu'en 2017, Emmanuel Macron avait été élu sur une promesse de nouveauté et de renouvellement et qu'il avait fini par nommer deux cadors de la droite et deux hommes en tant que premier ministre de ses gouvernements. Nommer une femme, seulement la deuxième dans l'histoire de la République française, serait envoyer un signe fort en début de mandat, d'autant plus face à la résurgence d'un mouvement important sur sa gauche. C'est ainsi que pour la première fois de l'histoire de notre pays, la sélection s'est jouée uniquement entre des femmes.
Les candidates potentielles à l'époque, c'était entre autres Florence Parly, ministre des Armées, Catherine Vautrin, issue des Républicains, mais aussi Elisabeth Borne, ministre du Travail, qui est finalement celle qui est choisie. Elisabeth Borne devient donc première ministre et elle le reste jusqu'à 2024, où Emmanuel Macron la débranche après l'avoir usé jusqu'à la corde sur la réforme des retraites et la loi immigration. Et depuis ça, c'est comme si une case avait été cochée en fait et qu'on n'avait plus vraiment besoin de s'en préoccuper.
Non, parce qu'on a enchaîné quatre premiers ministres depuis Elisabeth Borne et à chaque fois, la sélection s'est faite quasi uniquement entre des hommes. Pour Gabriel Attal, ça s'est joué avec Gérald Darmanin, pour Michel Barnier, on a parlé de Bernard Cazeneuve, Xavier Bertrand ou encore David Lissnard. Plus récemment, ça s'est joué entre François Bayrou, Sébastien Lecornu, Roland Lescure, Olivier Faure un peu pour la blague. Vite fait, le nom de Catherine Vautrin a pu être réévoqué, mais pour le reste, c'était que des mecs. Alors là, peut-être que vous me direz, et Lucie Castet alors ?
Bah, pour ce qu'on en sait, Lucie Castet n'a jamais été évoquée, ni même considérée à un moment par Emmanuel Macron comme une potentielle première ministre. Mais, ouais, justement. Après la majorité relative remportée par le nouveau Front populaire en 2024, dans le cadre des négociations entre les partis de gauche pour proposer un nom de première ministre de cohabitation, il s'est passé exactement la même chose. Comme signe fort de modernité, il a été assez clair que le nom proposé serait obligatoirement celui d'une femme.
Alors, oui, les socialistes ont vaguement tenté d'imposer Olivier Faure, comme à la rentrée dernière d'ailleurs, mais pour le reste, ça s'est joué entre Huguette Bellot, Laurence Tubiana et finalement Lucie Castet. Et puis, et bah pareil, on dirait que c'était un petit peu pour l'occasion, et depuis, c'est bon, c'est reparti comme avant et ça se joue uniquement entre des mecs. Regardez pour la présidentielle, hormis le cas bien spécifique de Marine Détournement de Font-Le Pen, y'a quels noms qui reviennent ? Édouard Philippe, Jean-Luc Mélenchon, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, François Ruffin, bon allez, y'a Marine Tondelier aussi, et Nathalie Arthaud, et puis c'est à peu près tout.
Et pour s'interroger sur ce sexisme politique considérable et qui n'a jamais vraiment disparu, on va s'intéresser au parcours de celle qui fut la première femme à être nommée première ministre d'un gouvernement de la République, et qui a été complètement oubliée, hormis pour le fait qu'elle dispose de nichons, Édith Cresson. Bah oui, parce que j'aurais beaucoup aimé faire une émission sur Édith Cresson en dissociant complètement ça du fait que c'est une femme, mais en fait c'est quasi impossible de le faire, tant toute sa carrière politique a été imprégnée du fait qu'elle était l'une des seules femmes dans un milieu extrêmement masculin.
Mais commençons par faire comme on l'a fait dans les autres portraits qu'on a réalisés pour cette émission, en parlant de ses origines sociales. Commençons par aller dans les années 50 à 70, une époque où la politique en France était quasi exclusivement une affaire d'hommes. Si des chefs féminines de gouvernement commencent à émerger, comme Goldamer en Israël, et plus tard Margaret Thatcher au Royaume-Uni, en France, cette dynamique paraît inexistante. Et déjà que percer en politique à l'époque en n'étant pas un homme est extrêmement dur, mais il y a aussi autre chose qui est très dur. Je sais à quoi vous avez pensé, je ferai pas cette blague.
Percer en étant issu d'un milieu modeste, c'est ça qui est très dur. Donc ça ne vous surprendra pas si je vous dis qu'Édith Cresson est issu d'un milieu très aisé, et qui était déjà proche des milieux politiques et plus particulièrement de la gauche institutionnelle de la première moitié du XXe siècle. Dans un contexte où les hautes études commencent à devenir plus accessibles aux femmes, elle est une contemporaine de l'effondrement de la IVe République et entre enfin en politique en 1965 après sa rencontre avec François Mitterrand.
C'est donc dès le début une Mitterrandienne purjue, et c'est pour ça qu'assez logiquement, elle fait son ascension politique dans l'appareil du Parti Socialiste après que François Mitterrand en a pris la tête. Elle connaît ses premiers succès électoraux en devenant maire de Thuré, un petit bled en Aquitaine, puis députée européenne en 1979. Avec Édith Cresson, on est un peu sur l'archétype du politicien de carrière. Elle est issue des grandes écoles, exerce des responsabilités locales et nationales, et c'est logiquement qu'après la victoire de Mitterrand à l'élection présidentielle de 1981, elle est nommée ministre de l'agriculture.
Édith Cresson était donc la première femme ministre de l'agriculture. Alors à votre avis, ça a été reçu comment par le milieu agricole ? Réponse A, comme un symbole fort d'égalité et de progrès social. Réponse B, avec indifférence, on la jugera sur ses actions. Réponse C, avec un déferlement d'injures sexistes. Est-ce que j'ai vraiment besoin de répondre ?
Je me souviens quand je suis allée dans la première réunion de la FNSA, il y avait une grande banderole d'un bout à l'autre de la salle où il était écrit Édith. On espère meilleur au lit qu'au ministère.
Très souvent interrogée à ce sujet, elle aime bien répondre par une petite anecdote, à savoir qu'elle était très bien au ministère de l'agriculture, puisque finalement, elle avait affaire à des ports. Si elle n'est pas placée en première ligne, Édith Cresson devient l'une des indéboulonnables des gouvernements de François Mitterrand. Elle est ministre sous Pierre Moroy, Laurent Fabius, puis Michel Rocard. Et alors, qu'est-ce qu'elle pense des revirements de François Mitterrand, comme le tournant de la rigueur par exemple ? Eh bah, pas grand chose. Encore aujourd'hui, elle est très évasive sur ses convictions politiques.
Et si vous rajoutez à ça le fait qu'avant d'être première ministre, elle était allée pantoufler dans une entreprise de conseil, eh bah, ça dresse le portrait d'une technocrate carriériste qui n'avait pas de problème particulier avec le nouveau statu quo néolibéral. Alors, ça veut pas dire qu'elle pensait rien, parce qu'après tout, elle a quitté le gouvernement de Michel Rocard en désaccord avec sa politique européenne. Donc, elle avait bien quelques convictions, mais pas très affirmée et surtout très en phase avec celle de la majorité des socialistes de son époque.
Et ce côté centriste, très affirmé, se ressent particulièrement dans l'une des dernières interviews qu'elle a données pour Paris Match. Non seulement elle s'y déclare très favorablement à Bayrou, alors premier ministre, et parle en des termes élogieux de Jacques Chirac, mais elle estime aussi que le problème du parti socialiste aujourd'hui, c'est qu'il lui manque un grand leader charismatique, comme l'était à ses yeux François Mitterrand. Et ça, ça a un nom, ça s'appelle le bonapartisme, ou le gaullisme dans sa forme la plus récente. L'attachement à une figure de sauveur providentiel de la nation qui surplombe les clivages politiques et qui est au cœur des institutions de la Vème République.
Donc, Edith Cresson n'est pas une politicienne sans idéologie. C'est une politicienne dont les idéologies étaient très en phase avec celles de son époque, le bonapartisme politique de la Vème République et le néolibéralisme économique. Et c'est donc ce statut de technocrate, le fait qu'elle soit très en phase avec les idéologies de son époque et son côté centriste, qui explique assez logiquement qu'elle ait été nommée première ministre de François Mitterrand dans le cadre de sa stratégie d'ouverture. Et va peut-être falloir en parler de la stratégie d'ouverture. Quand François Mitterrand est réélu en 1988, il l'emporte sur une ligne d'ouverture vers le centre et la droite.
Oui, ça ressemble un peu à du Macron. Et d'ailleurs, ça s'est très, très mal fini pour l'EPS, cette histoire. Vu qu'après 5 ans de centrisme, le parti a pris la pire branlée législative de son histoire. 2017 n'avait pas encore eu lieu. Mais on n'y est pas encore. Aux élections législatives de 1988, l'EPS obtient une majorité relative. Et plutôt que, par exemple, de conclure un accord de gouvernement avec les communistes, comme en 80, et plus tard, en 97, Mitterrand confirme son intention d'ouvrir dans l'autre sens en nommant le très libéral et très populaire Michel Rocard pour conclure des accords texte par texte avec les députés démocrates chrétiens du centre droit.
Puis en 1991, Mitterrand, qui détestait Michel Rocard, l'avait nommé premier ministre pour le flinguer politiquement et constatait que ça n'avait pas marché, décide de le remplacer par quelqu'un qui lui est plus proche politiquement. Du coup, vu que l'objectif, c'était de gouverner avec le centre, une ministre expérimentée, centriste et très fidèle du président, ça paraissait être le choix parfait pour être première ministre. Enfin, ça, c'est ce que diraient les gens aujourd'hui. Mais à l'époque, c'était plutôt... Mais enfin, c'est complètement ridicule, voyons. Vous avez un vagin. C'est difficile de se représenter l'ampleur des attaques sexistes qui ont visé Edith Cresson.
Mais le plus simple, c'est de regarder comment la principale émission de satire politique de son époque a traité la chose.
Le bébé de chaud, c'était un peu les proto-guignols de l'info
et donc les proto-proto-journal des briques qui passaient sur TF1 à la fin des années 80 et au début des années 90. Et voilà en substance comment ils ont fait la satire d'Edith Cresson.
Parce que physiquement, physiquement, elle n'est pas... Non, c'est... On la voit pas, hein. Allez à ma botte, du vent au fourneau, la vaisselle t'attend, va torcher les mômes ! Et enfin, mes bisouquettes d'amour à la cuisine, j'ai dit !
Ouais, ça résume bien le ton, hein. Du coup, les médias étaient contre elle, la droite était contre elle, mais vous vous direz qu'au moins, l'EPS la soutenait. Tellement pas ! Pour faire simple, l'état d'esprit des barons masculins du Parti Socialiste après l'arrivée à la tête du gouvernement d'Edith Cresson, c'était ça. J'ai perdu mon vie de monnaie, ça ! Pendant tout le temps qu'Edith Cresson a passé à Matignon, elle a dû faire face à l'hostilité d'à peu près tous les classiques du PS, surtout ceux qui visaient son poste et avaient le seum de s'être fait doubler.
Des gens comme Pierre Bérégovoy, son ministre des Finances, Lionel Jospin, son ministre de l'Éducation nationale, Roland Dumas, son ministre des Affaires étrangères, qu'ils soient dans le gouvernement ou proches du groupe parlementaire socialiste, ceux-là ont tout fait pour mettre des bâtons dans les roues de Cresson, ce dont elles témoignent régulièrement aujourd'hui avec amertume.
Vous vous sentez trahi ? Oui. Parfois, Miltéran ?
Maintenant, les raisons de l'échec de Cresson ne sont pas à aller chercher uniquement dans la misogynie. Déjà, Edith Cresson s'est rendu tristement célèbre pour des petites phrases, notamment homophobes et racistes, des sorties qui ont fortement entamé son capital symbolique et lui ont valu évidemment des critiques jusque dans ses propres rangs. Mais il y a aussi, tout bêtement, la politique qui a été conduite et qui était, eh bien, pas la politique d'Edith Cresson, mais la politique de François Mitterrand. À savoir une politique de centre-gauche et, sur le plan économique, de la rigueur budgétaire.
Bref, le genre de politique qui n'aide pas du tout un gouvernement de gauche à se faire apprécier. Elle fait aussi face à la montée du Front National qui instrumentalise déjà la question de l'immigration. Et comme la plupart des politiciens de ce bord politique à cette époque, elle ne trouve rien de mieux à faire que de courir après Le Pen en tirant sur l'immigration. Parce que ça avait le mérite d'être un bon moyen de faire oublier l'inflation en hausse et la montée du chômage. Et est-ce que c'est la faute d'Edith Cresson, tout ça ? Bah, en vrai, c'est surtout la faute de François Mitterrand. Parce que celui qui donne le la de la politique menée dans la Vème République, c'est le président.
Et le Premier ministre, c'est pas le décideur, c'est le fusible qui est là pour prendre les coups à la place du chef de l'État. Sauf que quand les problèmes s'enchaînent, le fusible, il s'use très vite. Outre les soucis économiques, il y a aussi eu des polémiques très médiatisées. Comme lorsque l'on découvre le financement illégal du Parti Socialiste par les collectivités locales lors de l'affaire Urba. Ou la très célèbre affaire du sang contaminé, lors de laquelle des centaines, voire des milliers de patients ont été victimes de transfusions de sang de personnes atteintes du VIH.
Face à ces contraintes et à un parti qui ne la soutenait pas du tout, Edith Cresson devient rapidement très, très impopulaire. Plus de 75% de désapprobation seulement 3 mois après le début de son mandat. Pour sortir de l'ornière, elle propose à François Mitterrand un gros remaniement ministériel. Son projet, pour faire simple, c'est de dégager tous les cassiques du Parti Socialiste imposés par Mitterrand et qui lui pourrissent la vie par des personnes en qui elle a confiance. Donc en gros, Mitterrand a deux options. Garder Edith Cresson et lui donner plus d'indépendance ou virer Edith Cresson pour mettre un autre fusible à la place.
Voilà.
Edith Cresson a été indéniablement victime de misogynie dans une société française sexiste, ce qui était encore plus vrai dans le monde politique quasi exclusivement masculin de cette époque. Elle l'est encore énormément aujourd'hui, en fait. Et dans les quelques interviews qu'elle a données ces dernières années, elle n'a pas caché le fait qu'elle n'a jamais digéré le traitement qui lui a été infligé quand elle était première ministre. Elle a beaucoup répété son agacement quand tout le monde journalistique l'a rappelé en 2022 après la nomination d'Elisabeth Borne. Pour elle, c'était la preuve que la France n'avait pas du tout été capable d'évoluer sur ce point, ce qui est vrai.
Mais son échec en tant que première ministre ne doit pas être réduit au fait que c'était une femme dans un monde d'hommes et que c'est la misogynie qui l'a tuée. C'est même très biaisé parce que ça sous-entend qu'à cause de la misogynie, ce serait impossible pour une femme de réussir à Matignon. D'ailleurs, son successeur, Pierre Bérégovoy, était tout aussi impopulaire qu'elle.
Bref, l'échec d'Edith Cresson à Matignon, s'il témoigne du sexisme des années 90, c'est aussi, tout bêtement, l'échec de Mitterrand lors de son second mandat présidentiel, l'échec d'une ouverture promise mais jamais vraiment réalisée et l'échec d'une politique de centre-gauche dont on commençait à voir les limites déjà à l'époque. C'est la fin de cet épisode de C'était pas mieux avant et j'espère qu'il vous a plu. Vous pouvez toujours nous soutenir si vous voulez permettre aux médias de continuer à vous informer de manière complètement indépendante jusqu'à 2027 et au-delà. A la prochaine !