Hondelatte Raconte : Corneille, envers et contre tout (récit intégral)
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Ondelat raconte [musique] Christophe Onelat. Une histoire rude aujourd'hui dont peut-être d'ailleurs vous connaissez déjà des bouts des morceaux. L'histoire de Corneille le chanteur. Il est là devant moi. Je le salue. Bonjour Corney. Bonjour KF. Vous vous êtes retrouvé donc à l'âge de 17 ans au Rwanda qui est le pays de vos origines au cœur du génocide rwandais de 1994. Vous avez raconté en 2016 ce qui vous est arrivé dans un très beau livre par chez XO. là où le soleil disparaît. Le massacre donc de tout votre famille sous vos yeux et votre fuite vers la vie et vers une liberté retrouvée.
C'est donc de votre livre et en utilisant vos mots, en vous prêtant juste ma voix que j'ai tiré mon histoire d'aujourd'hui. Il se trouve que ces jours-ci, vous sortez votre 8e album Parce qu'on aime et on en dira un mot tout de même tout à l'heure parce que derrière votre histoire, le contraste sera saisissant. Votre disque est extrêmement optimiste et franchement, on se demande après avoir lu ce livre d'où vous sortez cette énergie et cette capacité à à rebondir. Il semble que ce soit de l'amour, n'est-ce pas ? Tout à fait. Il n'y a que ça. Je c'est la seule explication que je me trouve en tout cas. Votre femme et vos deux enfants. Tout à fait. J'ai écrit cette histoire avec Simon Veille.
Réalisation Céline Lebrin. Europe 1. Christophe on Dolat.
[musique]
Au Rwanda avant. C'était écrit sur la carte d'identité ou Touti. Ma mère était mais mon père était tout. Sauf que par opportunité parce que dans les années 70 il était plus facile d'être auou il a fait changer sa carte d'identité. Il a fait inscrire comme ma mère. Et en 1976 tous les deux, ils sont partis faire des études en Europe. Pas en Belgique comme la plupart des Rwandais ni en France. Ils sont partis en Allemagne et c'est donc en Allemagne que je nai le 24 mars 1977. Mes parents ont la bonne idée de me baptiser Cornélius. Cornélius Niangura, c'est mon vrai nom.
[musique]
Et puis en 1983, mes parents décident de rentrer au pays. J'ai 6 ans et demi. Je veux pas partir, je me sens allemand. Et pourtant, je me retrouve à Kigali. Notre maison n'étant pas prête, au début, on s'installe chez mes grands-parents, les parents de mon père à Boutaré. Et là, je découvre ma grand-mère. Viens donc m'embrasser.
[musique]
Mon dieu, qu'elle est moche. Il lui manque des dents. Elle a un œil crevé. On dirait une sorcière. Pardon papa mais c'est vrai à part ça je ne parle pas un mot de Kawarwana la langue de mon pays. Je me retrouve étranger chez moi. Les gens m'appellent Umag l'allemand umungu le blanc. Il n'y a pas d'électricité. Il n'y a pas de télé. Il n'y a pas de rouenig. Il n'y a pas de cuisinière [ __ ] il n'y a pas d'eau. Il faut aller la chercher avec un bidon sans bouchon. Je le bouche avec une banane et je remonte la côte cailloueuse jusqu'à la maison. [musique] Et puis on s'installe dans notre maison de Kigali dans le quartier de Niamirambo.
Le quartier coule de la capitale où l'on vit au son de la Rumba congolaise. Vu d'ici, mes parents sont des riches. Mon père est ingénieur électricien chez Électrogaz et ma mère travaille à la banque commerciale de Kigali. Ils m'inscrivent dans la meilleure école primaire plantée au beau milieu du camp militaire. Le jour de la rentrée, je mets mon uniforme, petite chemise blanche à manche courte et short kaki. Et je me retrouve avec les autres à chanter l'hymne du Rwanda. C'est une imposture. La chanson dit notre Rwanda pays qui m'a mise au monde. Mais moi, moi c'est l'Allemagne qui m'a mise au monde.
[musique]
À part ça, on est 40 dans la classe. Mais pas question de bavarder, hein. Le premier qui chuchote le fouet avec une branche de bambou bien sèche au mieux sur les fesses ou pire derrière les genoux et tu mets ta main pour te protéger ça compte pas tuen prends un de plus matin l'appelle Jean présent Thomas présent Viané présent Cornelius
[musique]
Cornélius, ça le fait pas du tout. Et c'est là que dans ma tête de gamin de 6 ans, je décide de me donner un autre prénom que je crois chrétien, Corneille. J'ai entendu dire qu'un saint s'appelait Corneille. Autant vous dire que j'ignore tout de l'écrivain et de l'existence d'un oiseau du même nom. C'est à cette époque-là qu'il m'arrive un truc très bizarre. Ma tante préférée, Jeanne, 18 ans, se met à m'embrasser sur la bouche avec la langue. J'ai 6 ans et demi, je l'aime beaucoup, je lui fais confiance.
[musique] Et un jour à la sieste, elle se déshabille, elle m'embrasse et elle s'arrange pour que mes petites mains chutent le long de son ventre jusqu'à [musique] un buisson de petit poil sec. Un endroit bien sûr dont je ne sais rien. 6 ans et demi. Un cauchemar. D'autres cauchemars m'attendent.
[musique] [musique]
Alors avant de vous raconter, il faut d'abord que je vous explique. Au Rwanda depuis toujours, il y a deux ethnies, les utou et les tout. Et pendant des décennies, ça se passe comme ça. Les toutsi dirigent, les tout règnent et lesou sont à leur service. Quand ils débarquent, nos collons les Belges sa coquin naturellement avec les tout. Ce sont eux qui décident que ça sera écrit sur nos cartes d'identité. Utouzi. En 1959, les Belges sont partis. Lesou en ont assez de servir. Alors, ils chassent les toutes du pays. En vérité, il les massacre et les survivants se réfugient en Uganda. Et depuis plus de 30 ans, leurs enfants et leurs petits-enfants rêvent d'une revanche.
Et nous lesungura, comment est-ce qu'on se situe là-dedans ? Ma mère estou sur sa carte d'identité, mon père aussi estou. Mais en vérité, mon père est toutsi. Il a fait modifier sa carte d'identité pour faire carrière. et il a fait carrière quand j'étais au primaire, il était directeur général au ministère des travaux publics au fonctionnaire et puis [musique] il a basculé dans l'opposition. Il ne supportait plus le népotisme de notre président Juvenal Labiarimana. Alors ils l'ont arrêté, [musique] ils l'ont jeté en prison. Ils ont tenté de l'assassiner avec ma mère. Un semi-remorque s'est jeté sur leur voiture. On aurait dû partir à ce moment-là. Je lui en veux à mon père.
Il a vu le danger, il a fermé les yeux, il s'est accroché au Rwanda.
[musique]
Tout ça pour dire qu'à la veille du génocide. Pour les toutes filles, on est des houtou et pour les houtou, on est de dangereux opposants. Amis de personne, ennemis de tous. [musique] Le soir du 6 avril 1994, comme tous les habitants de Kigali, j'entends un grand boou au loin comme un coup de tonner. Et le lendemain matin, Radio Rwanda annonce que le coup de tonner, c'est l'avion du président Abbiariana, il a été abattu. La radio dit que c'est les toutes qui ont fait ça. Alors c'est l'état de siège. Il est interdit de sortir. Et les copains commencent à m'appeler. [cloche] Conudine a été abattu. Allô Cony, les parents de Frédéric ont été massacrés.
[musique]
Mes parents aussi reçoivent des coups de téléphone. Certains de leurs collègues ont été assassinés. Et puis d'un coup plus d'appel, les lignes ont été coupées. Un soir, ça tire chez les voisins d'en face. Le lendemain matin, mon père, ce héros, décide d'aller voir. Ma mère le traite de fou. Fais attention aux balles perdues.
[musique]
Il traverse [musique] la rue et il revient 10 minutes plus tard à gare avec un petit garçon dans les bras, un petit.
[musique]
Le gamin a pris une balle dans les jambes. Tous les autres ont été massacrés. Alors ma mère [musique] sera un pot de miel et lui en badigeone la cuisse. Le 15 avril vers 2h du matin, ma mère entre ouvre la porte de ma chambre. Con ! Con réveille-toi, viens. Je sors de ma chambre, panne d'électricité, il n'y a qu'une bougie. Et là, je croise les petits yeux rouges d'un soldat et je retrouve tout le monde assis dans le salon. Ma mère, mon père, mes deux petits frères Christian et Floriant, ma petite sœur Delphine, la babysitter et notre cuisinier. Je m'assois près de ma mère. Un soldat avec une kalashnikov s'adresse à mon père. Vous cachez des cafars ici dans cette maison ?
Ah non, non, on ne cache pas de cafar, je vous jure. Nous sommes de fidèles partisans du président. Nous n'avons rien à voir avec ces parasites. Il ment. Il est membre de l'opposition. Il se démène comme un diable. Mon pauvre papa. Le domestique me chuchote. Ils vont tous nous tuer. Je lui dis mais non. Et là, j'entends mon père pousser un cri qui raisonnera en moi pour toutes les vies qui me restent. Je me jette derrière le divan et de ma cachette, je sens un liquide coulé sur ma tempe. C'est le sang de mon frère Christian. Ça dure, ça dure une éternité. Depuis d'un coup de silence, je n'entends plus qu'une seule respiration, celle de ma petite sœur Delphine. Et puis plus rien.
Je sors de ma cachette, ils sont partis, je les regarde, ma famille en sang et en plomb. Je suis un zombie, un ados sur de jambes maigrichonnes qui allait m'arracher de sa coquille.
[musique]
Et dans la chambre, le petit que mon père a récupéré chez les voisins, il est plus là. Lui, ils ne l'ont pas tué. Donc c'était des toutis. Ils se sont fait passer pour du tout avec leur uniforme. Mais c'était des toutis. Papa a fait une bourde en se faisant passer pour un proche du président. Il aurait dû leur dire qu'il était tout, qu'il avait juste changé sa carte d'identité.
[musique]
Je me glisse dans les draps et j'attends. J'attends que cette folle nuit passe. J'ouvre les valises de mon inconscient. J'y vide le souvenir de cette nuit du 15 avril et je ferme les yeux en espérant qu'au réveil maman viendra cogner à la porte pour interrompre ce cauchemar.
[musique] [musique]
Le lendemain matin, je suis en état de sidération et dehors, j'entends au loin les voisins qui commandent. C'est une erreur. Il visait le voisin d'à côté, il était parti. Alors, ils sont allés chez eux à leur place. Je sors de ma chambre, je marche vers le salon. J'ose encore une fois prendre une photo mentale de ma famille inerte sur le divan. Je craque, je sors de la maison. Les voisins enterrent les miens sous le papailler dans le jardin. Je n'aide pas. Je veux vivre encore.
[musique]
Ondelat raconte la suite de votre récit. Les bruits deades, d'artillerie, d'armes automatique se rapprochent. Et maintenant, je sais distinguer le bruit d'un AK47 russe et celui d'un M16 américain.
[musique] [musique]
Un matin, au beau milieu de notre festin de Padon, un OBU. Je me mets à courir courir. J'escalade une grille d'au moins 4 m.
[musique]
Je suis parti sans ma carte d'identité, [musique] celle qui dit que je suis utou. Un matin, je suis assis, un homme se plante devant moi. Ah, tu as les pieds et le nez fin. Tu enlèves dans tout. Ça va être un souci si tu veux passer les barrages ou tout. Le gars vient de me dire que j'étais sorti en plein orage, sans parapluie. Car si ma famille a été massacrée par les toutsi en ce moment ce sont surtout les milices toutou qui déclenchent des tuuries. Et moi, mon problème c'est que je suis toutou par ma mère et en vrai toute par mon père. De toute façon, il ne s'embête plus à demander les papiers. Il tue sur des critères physiques. La longueur d'un orteil, la géométrie d'une narine.
[musique]
Le 25 mai, un mois et demi après le massacre de ma famille, le FPR Tutsi attaque notre quartier. Pas le temps de réfléchir, je suis la foule vers l'ouest. On marche longtemps. Quand la nuit tombe, toute la foule s'arrête sur un terrain de football et toute la nuit, les balles fuse sur nos têtes.
[musique]
À l'aube, la marche reprend et soudain, nous sommes en train de descendre la colline vers le centre-ville de Kigali. Je dévale la colline, je vole la rage de survivre. On est 100 à courir. Je me retourne, on est plus que 50. Je me retourne encore, on est plus que 20. Je les vois tomber, des enfants, des femmes, des vieillards. J'entends les cris de leur âme. J'entends mon mari est mort. Mon fils est mort. On s'approche d'un barrage. Je gonfle mon nez, je me fais un vrai nez de houtou. Je gonfle mes narines jusqu'au bout de moi. Le tireur me dévisage. Allez-y, passez. Ça a marché. Je marche toute la journée. J'ai faim. Vous avez déjà eu faim ? Vraiment faim ?
Moi, en de jours, je n'ai eu pour me nourrir que ma salive asséché par le soleil et une ambitieuse envie de survivre. Et puis j'arrive chez Emmanuel, un très bon ami de mon père. Ils me prennent tous dans leurs bras, ils savent pas quoi me dire. Ils me disent que toute la famille de mon père, ma grand-mère, mon oncle, ma tante et leur bébé ont été brûlés vif dans leur maison. Et ton oncle Camille, il a été tué à coup de machette dans la rue à Butaré.
[musique] [musique] [musique]
Chez Emmanuel, dans la chambre où ils m'ont installé, il y a une petite radio. Quand les gens me demandent pourquoi je déteste autant les Tutsi, je leur réponds : "Lisez notre histoire. Les Touts étaient le collaborateur des colons belges. Ils ont volé la terre des Houtou. Ils nous ont dépossédé et ils sont revenus ces espèces de rebelles. Ce sont des cafars, ce sont des meurtriers. Le Rwanda est la terre des Haut. Nous sommes majoritaires. Ils sont une minorité de traîtres et d'envahisseurs. Nous éradiquerons l'infection. Nous les éliminerons tous ces rebelles RPF. Vous êtes sur RTLM, la radio de la force. Restez sur vos gardes. Surveillez vos voisins. Juste après, Emmanuel vient me voir.
Voilà, il se murmure dans le quartier que je cache un cafard. Alors, il va peut-être falloir que tu partes pour te cacher ailleurs. Ce matin-là, une balle perdue traverse la cuisse d'Emmanuel. On l'emmène vers une clinique et je me retrouve seul avec sa femme et ses trois enfants. Sa femme me confie son fils de 4 ans et demi. Elle elle portera le bébé et nous prenons la route.
[musique]
C'est toute une ville qui se vide. Une ville qui prend la direction du Montjali. À chaque tir de mortier, on plonge sur le sol et arrivé en haut de la colline, [musique] on dévale en courant. L'idée est d'aller à Guis, encore tenu par lesou. C'est à 100 km pourvu que mon nez tienne le coup. D'autant que je commence à ressentir les symptômes d'un mal familier, une sueur froide, les muscles de plus en plus faibles, la malaria. Je fais une crise de malaria. Le fils d'Emmanuel est collé contre ma jambe. J'ai perdu sa mère. Alors pas de soi, je le prends sur mes épaules [musique] et je marche. Tant pis pour la malaria. Même si mon corps a envie d'arrêter.
Et soudain, je suis au bord de l'inconscience. Une odeur, je ne la reconnais pas tout de suite. C'est le petit il a fait ses besoins sur ma nuque. Je le fais descendre de mes épaules. Je trouve un coin discret. J'essuie ses fesses avec les feuilles d'un buisson. Je ne peux pas lui remettre son short. Alors, je lui mets mon blouson autour de la taille et je le remets sur mes épaules
[musique]
et je me remets à marcher. Me voilà donc 17 ans, orphelin, ni utou ni tutti ou un peu [musique] des deux. La malaria dans le corps, de la merde sur le cou, un garçon de 4 ans sur les épaules qui marche vers là où le soleil disparaît.
[musique] [musique]
15 km plus tard, la foule s'arrête. Un champ de désolation. Je finis par retrouver la mer du petit. Je trouve un coin d'herbe et je m'endors immédiatement.
[musique]
Le lendemain, je me réveille. La malaria a gagné du terrain. Mes articulations ont pris 50 ans. Mais pas question de me demander comment je vais faire puisqu'il faut marcher.
[musique]
Mon premier réflexe quand je me réveille, c'est de chercher mes lunettes. Je suis miope. Sans lunettes, j'y vois pas à 5 m. Je tâte le sol à gauche à droite. Pas de lunettes. [musique] Envoler les lunettes. Je ne panique pas, je vais marcher.
[musique]
Je marche et dans la brume vaporeuse de mes yeux sans lunettes, soudain, je vois un crâne écrasé, aplati, explosé sous le poids d'un pneu. On me dit surtout, il faut pas boire l'eau de la rivière, hein. Il y a des corps partout le long de la rivière. Plus loin, une vieille dame était écroulée dans un ravin morte. Dans son dos, il y a toujours attaché par un morceau de tissu, un bébé mort lui aussi, de fatigue, de faim, de soif. Ma malaria s'aggrave. J'ai de plus en plus de mal à marcher. Mon dieu, si tu existes encore. Prête-moi des jambes.
[musique]
Nous approchons de Rangerry et là, un murmur parcourt la foule. Il y a un barrage à l'entrée de la ville. Il paraît que si tu es pas purou, tu passes pas. Le barrage est à 50 m. Je réunis tout ce qu'il me reste de force pour gonfler mes narines, pour rendre mon nez le plus large possible pour ressembler à unou. C'est à mon tour. Un soldatoutou en camouflage, les yeux rouges du sang qu'il a fait gicler me fait signe d'approcher. Bonjour, j'ai perdu ma carte d'identité. Écoute petit, j'ai vraiment trop tué aujourd'hui. Je suis fatigué. Allez, vas-y, passe. De toute façon, tu passeras pas le prochain barrage. Guéen, ils se chargeront de toi. Ça n'était pas mon heure.
Et donc, nous atteignons les premières lignes de Guissie, le fief du pouvoir déchu. Et là, soudain, passe une jeep de soldat. Rony, qui peut m'appeler ainsi ? Il y a que mes copains de classe qui connaissent ce surnom. C'est René, un copain de classe 4e. Son père est officier dans l'armée rwandaise. Salut Cony, on a appris pour ta famille. Monte avec nous, va son sans pitié au prochain barrage. Avec nous, tu as une chance de passer. Viens, on arrive au barrage. Qui c'est lui ? C'est un ami. Toute sa famille a été tuée par les cafars. Il est le seul survivant. Le soldat me regarde droit dans les yeux. Allez-y, courage. Et il nous fait signe de passer.
K J'y suis resté 10 jours et le 15 août 1994, j'ai pris un vol suisser pour Duceldorf en Allemagne pour une nouvelle vie loin d'une terre maudite, loin du mal. Pour commenter son histoire du jour, Christophe Onat [musique] reçoit un invité, acteur direct de son récit. Je vais vous raconter comment se sont passé les choses. J'ai d'abord écrit votre histoire et puis quand j'ai eu terminé, j'ai écouté votre nouvel album. Le 8e. Oui. Qui sort là. Et cet album est terriblement optimiste. Ouais. Il est presque joyeux. Ouais. Alors bien sûr, tout ça c'était il y a 25 ans, mais je me suis dit comment il fait ? Comment il fait pour être optimiste ? Comment il fait pour être joyeux ?
Et même pour être heureux parce que vous le dites dans une chanson. Je suis heureux. Ouais, c'est tout d'abord, je suis très je suis très bouleversé par le le récit qui est en fait le mien mais que vous avez raconté. Je vous ai prêté ma voix. C'est très étrange de se faire raconter sa propre histoire. C'est très très étrange. Je suis passé par plein d'émotions. D'abord, il y a eu une espèce de séparation entre moi et la personne qui a qui a vécu ces choses-là. J'ai du mal à faire le lien entre les deux parce qu'aujourd'hui je suis là, je je vis au Canada. Une vie confortable, vous avez deux enfants, deux enfants, une femme je suis mariée, une femme que j'aime.
Euh et le gamin qui raconte cette histoire, j'ai j'ai beaucoup plus de facilité à à m'identifier au au gamin qui arrivé au Rwanda qui était un peu paumé parce que le petit qui était complètement dépisé 6 ans et demi. Ouais. Je lui je aucun problème à à accepter que c'est bien moi. H mais le gamin de 17 ans après le génocide euh c'était très étrange. C'est très étrange. C'est c'est je sais c'est c'est presque un autre.
Et quand je disais que je j'étais passé par plein d'émotions, la première émotion a été j'ai eu un un moment de colère pour être honnête parce que j'avais l'impression que on me volait mon histoire pour la mettre au grand jour puis pour ensuite me rendre compte que je l'avais fait moi-même. [rires] Et donc j'ai j'ai j'étais mal pris parce que je pouvais pas vous vous taxer de d'exhibitionnisme ou de mauvaise foi parce que c'est vrai que quand j'ai sorti mon premier album, dès que mon histoire a été un peu connue, survivant du génocide rwandais est devenu mon nom de famille. C'està dire que c'est comme ça qu'on me présentait partout.
Je me rappelle je me rappellerai toujours la première fois où j'ai où je suis allé au Victoire de Musique où je j'ai chanté et qu'il a fallu me présenter. Je me rappelle je pense c'était monsieur de la rue qui m'avait présenté qui avant même de dire l'artiste compositeur l'auteur compositeur interprète Corneille c'était le survivant du grand. C'était un drôle de titre. C'est un titre très étrange quand justement on se dit qu'on qu'on essaie de faire de de l'art justement pour en pour s'en sortir finalement se rendre compte qu'on est en train de s'enfoncer de plus en plus dedans. Donc c'était c'était une très c'était très étrange comme expérience, très étrange.
Euh et en même temps, il y avait quelque chose de bizarrement libérateur d'entendre l'histoire racontée par vous. Euh parce que la raison pour laquelle j'ai écrit le le livre, c'était une façon de me réapproprier mon histoire. J'avais l'impression J'avais l'impression que mon histoire il a fallu 20 ans. J'avais l'impression que mon his surtout avec la notoriété que j'ai acquis avec mon premier album, j'ai eu l'impression que l'histoire m'avait été enlevée dérobé qu'on me l'avait volé et que le pire j'y avais contribué en plus. Et j'ai écris le ce bouquin pour retrouver le la propriété de de cette histoire.
Mais là, l'entendre de la voix de quelqu'un d'autre euh avec avec une mise en scène parce qu'il y avait de la musique, le bruitage, les effets sonores, euh les coups de feu étaient très euh parce que écrire des coups de feu, c'est ce sont des mots. Les mots restent quand même dans une certaine mesure aussi concret qui les lit. Euh mais un son est un son, c'est-à-dire que là, j'ai entendu euh le vrai son, ça me perturbait et en même temps, j'ai fait cet exercice là pendant j'ai fait euh 4 5 ans de de thérapie de façon assez régulière.
Je me rappelle ma psy, elle faisait pratiquait euh elle avait une pratique qu'on appelle EMDR en anglais, je une espèce de ça ressemble un petit peu à de l'hypnose mais c'est pas vraiment ça. En tout cas, on fait remonter le trauma pour reprendre le le un vrai contact émotionnel avec le passé euh un passé traumatique et j'avais l'impression que ça le fait de l'avoir fait me permet d'entendre ses coups de feu sans avoir l'impression de d'y plonger et de faire marche arrière et en même temps de de l'accepter parce que c'est c'était ça c'est c'est c'était ça l'histoire.
Je me disais à l'écoute de votre 8e album qui sort que les chansons étaient incroyablement joyeuses et je me demandais comment ça se passait quand vous écrivz vos chansons. Alors cet album c'est particulier, vous l'avez écrit avec votre femme à deux voix. Mais quand vous vous assez une table avec un une feuille de papier Ouais. et que vous laissez aller au fond vos sentiments, qu'est-ce qui apparaît en premier ? Est-ce que c'est les moments très douloureux de votre vie que je viens de raconter ou pas ? Spontanément comme ça ? C'est ça qui surgit ? Spontanément, je pense que la première chose qui arrive, c'est l'espoir ou j'ai envie de dire plus que l'espoir, le déni.
Voilà, ça c'est juste Oui. se dire "J'aimerais que le passé, mon passé différent." Euh c'est la première chose et après la raison se met à et la raison c'est l'espoir. Et la la raison c'est l'espoir. La raison c'est je vais transformer tout ça et je vais en faire quelque chose de beau. Ouais, c'est complexe comme question parce que mon premier album dont je fais une lecture complètement différente que du grand public voulait dire. Oui oui. Nous on le lit au sens littéral. Non non non. Même par rapport à mon état d'esprit au moment où j'ai j'ai écrit l'album.
Mais il y a des chansons que j'entends aujourd'hui ou que je chante aujourd'hui en concert et dont je fais une lecture tout autre parce que j'ai l'impression qu'il y a une grande partie de cet album a été écrit par mon inconscient. Je ne pense pas que j'avais les capacités cognitives ni la la solidité psychologique pour écrire ce que j'ai écrit dans le premier album. Il y a une autre entité, une autre dimension de moi qui a écrit cet album là. Mais il était très vrai. Il était quand je parle de solitude dans le monde, c'était très honnête.
Et je pense que j'ai perdu un petit peu de cette honnêteté à travers les années au fil du temps avec les les albums qui ont qui ont suiv en fait vous personne ne vous l'aurait reproché d'ailleurs mais vous auriez pu passer votre vie à écrire sur votre douleur. Oui. à écrire sur votre trauma. Oui. Oui. Parce que genre mais vous vous en empêchez. la vie m'en a empêché quand même. C'est très difficile. C'est très difficile de vouloir parler de de ces traumas quand on rencontre au quotidien la joie des enfants. La joie des enfants et même avant les enfants.
Des gens qui te disent "On vous aime et ce que vous écrivez, ce que vous chantez nous fait du bien." Oui, mais quand ils partent les gens, quand on se retrouve tout seul à la table pour écrire la chanson, on est seul avec son passé. Mais on retrouve les gens le lendemain. C'est un cycle qui ne termine jamais. Vous diriez aujourd'hui que vous vous obligez à être optimiste, vous vous obligez à être joyeux. Plus maintenant, mais je l'ai déjà fait. Je me suis déjà forcé à être optimiste. Je me suis déjà forcé à Je me suis déjà borné, obstiné à vouloir faire de la de l'avenir quelque chose de de d'inévitablement bon et heureux.
Quand quand on lit votre livre qui est vraiment la base de mon histoire dont j'ai repris les mots, on voit que vous avez même sous les mots du mal à dire les choses. Il faut donc aller les deviner en vérité les choses entre les mots. On vous a beaucoup reproché de ne pas pleurer quand vous chantez les chansons du premier album par exemple. Ouais. Ouais. J'en ai conclu que vous étiez quelqu'un d'extrêmement pudique très et qu'au fond vous ne pourriez jamais la raconter totalement cette histoire. Euh je l'ai raconté à une seule personne, ma femme et je l'ai raconterai un jour à mes enfants.
Et en même temps, je pense que les les zones de ma de de cette histoire euh où j'aurais eu la tentation de tricher, de mentir, je ne l'ai pas fait. Je ne l'ai pas fait. J'ai dit la vérité et c'est c'est en grande partie pourquoi j'ai j'ai écris ce livre. J'avais envie de de clarifier un certain nombre de choses qui ont besoin de beaucoup de mots pour être clair et qu'on ne peut pas raconter de façon claire en chanson. C'est c'est quasi impossible d'être euh concis et clair en même temps. Il y a il y a c'est un Oxim c'est ça ça va ça ne va pas ensemble. Compr je comprends tout à fait.
et et dans le livre notamment, le simple fait d'être rwandais et d'être de notoriété publique en Occident présente en soi un grand grand problème parce que je dois prêter la voix à plusieurs personnes qui ne veulent pas du tout parler la même langue et qui en fait s'identifi c'est vous prêtez votre voix auou et touti par exemple Les deux. Oui, les deux. Les deux parce que le génocide a bien eu lieu. Le génocide visait bel et bien les tout. Il y a eu euh il y a eu des Et vous vous êtes le contreexemple. Et moi je suis le contreexemple. Alors ça devient très très compliqué. Vous vous êtes un out tout victime des tout.
Ce qui ce qui n'est pas le sujet de ce conflit et de ce je ce qui est pas du tout le sujet le sujet du conflit mais qui est mon mais ça n'en fait pas moi. Mon histoire. Alors tout à fait. il faut presque s'en excuser et ça devient très très complexe et j'ai essayé de l'expliquer dans le livre euh avec un succès relatif, mais comme tous les conflits qui opposent les hommes, on on on pour me munir d'une machette ou d'une arme automatique euh et venir et assassiner toi et toute ta famille, je dois m'investir d'une raison. Il faut que j'ai une raison de le faire, autrement je ne le ferai jamais. Même un psychopathe doit se donner une raison.
il faut trouver une raison euh à le faire et malheureusement ces raisons persistent à avec le temps. Il y a très peu de tueurs qui arrivent à un niveau de de d'examen psychologique où ils se disent eux-mêmes, j'ai souffert, je souffre toujours d'une pathologie qui m'a amené à et j'en suis le seul responsable et ça n'avait pas lieu d'être. Il y a très peu, tous les tueurs ont une raison. Les grands tueurs, en tout cas les tueurs de de masse ont toujours sont toujours investis d'une mission et d'une raison. Peut-être pour un peu de légèreté, j'ai adoré l'anecdote sur le choix de ce qui finalement a été votre nom de scène.
Pendant toutes ces années là, ces ces 10 années, vous avez décidé vous dans votre tête de vous appeler Corneille alors que sur le papier vous appelez Cornélius. Et en fait, si j'ai bien compris, beaucoup de gens vous appellent Cony. Ouais. Ou ouais. On vous appelle Corneille finalement là-bas à ce moment-là. Ouais. Oui, on on m' on essaye. En plus Corny, ça reste quand même une une sonorité euh franco euh en tout cas française. Et le Rwanda n'était pas mais définitivement pas à l'école où j'allais. C'était pas une école francophone, on parlait Kina Rwanda. Le français était était était la deuxième langue. Très peu de gens parlaient français.
Même les profs je pense parlaient un français approximatif. Donc ils arrivaient pas prononc donc ils arrivaient pas à prononcer corné. Donc ça donnait colonel qui ce qui finit par dire colonel. [rires] Donc donc un un grade dans l'armée et donc il s'en sortait pas et Conny en fait c'était un un petit nom que mes parents m'avaient donné et donc je me suis occupé à le à le distribuer autour de moi pour queon arrête de de Donc c'était connu finalement pendant toute cette période c'était connu. Jusqu'à quel point est-ce qu'aujourd'hui encore vous êtes un mozungu, c'est-à-dire un blanc ? Ah je suis redevenu un noir parce que vous êtes chez les blancs ? parce que je suis chez les blancs.
[rires] C'est c'est un petit peu le le drame de ma vie. C'est-à-dire que je n'ai jamais pu être qu'une chose. Et ça peut être très chiant par moment parce que il m'est souvent arrivé de d'avoir une identité facilement explicable, une une identité figée, fixe. Je suis ça et c'est clair pour tout le monde. J'ai jamais pu l'être. euh au rendage des trop blancs pour les render. Euh en Occident, je je suis noir euh de façon très très claire euh et très foncé en même temps.
très foncé en plus et très foncé et en même temps ça me donne la possibilité de de je pense que ça m'offre un regard peut-être [grognement] euh différent différent sur une société qui de toute façon tend à perdre ses identités premières par la force des choses par la mixité par la mixité puis par le das qu'on a comme personne et et et définitivement les plus jeunes à vouloir être nous-mêmes en dehors du groupe, à remettre l'individu devant. Moi, je pense que c'est c'est important de de renverser la vapeur et de et de parler de l'individu pour se rendre compte finalement que l'universalité est dans l'individu et non pas dans le groupe.
Le livre s'achève sur une question [raclement de gorge] de votre fils. Ouais. Euh, on ira au Rwanda un jour, papa. Ouais. Et vous répondez, on ira. Ouais. Et on y est pas allé encore ? Non, pas encore. Il y a des Cambodgiens qui ont mis 50 ans. Ouais. Et des juifs qui ont mis 50 ans pour tourner à Auschwitz. Donc vous avez du temps. Je suis très touché par ce que vous venez de dire parce que ça va être désormais ma réponse à chaque fois qu'on posera la question. Euh parce que c'est très dur d' d'expliquer ses propres raisons. C'est c'est c'est dur. La singularité est toujours dure à à illustrer. Alors que quand on donne des exemples concrets comme ça, ça ça fait beaucoup de sens.
ici l'histoire d'un juif qui pendant 50 ans n'a pas expliqué qu'il était rescapé des chambres à gaz. Je vais vous faire passer ce petit livre. Vous écouterez cette histoire en podcast. Merci. Merci. Merci. Et et vous verrez que vous n'avez pas de gêne à [grognement] cela. À ne pas retourner là-bas tout de suite. 50 ans pour le dire à sa femme. À sa femme. Ouais. Moi, ça m'a pris du temps. Ça m'a pris du temps parce qu'il y a une culpabilité surtout surtout quand on on connaît la notoriété. Il y a pas beaucoup d'orandais. Euh je connais en fait, je connais pas de survivant du génocide rwandais de notoriété, on va dire internationale dans les arts ou dans d'autres domaines.
Si on a en a pas beaucoup, euh c'est une pression euh supplémentaire puisque forcément on a envie de parler au nom d'eux, au nom de ceux, mais on ne peut pas le faire. Je ne pourrai jamais le faire. Je ne pourrais pas le faire justement tant que je serai pas retourner au Rwanda. Voici donc un extrait de votre dernier album, le 8e. La chanson s'appelle Tout le monde. Et qui est comme toi ? Qui est comme moi ? Un immense merci Corneille d'avoir accepté que je vous prête ma voix pour raconter votre histoire. Je rappelle ce livre là où le soleil disparaît, je le conseille à tout le monde. Il est toujours disponible. Il est paris aux éditions XO. À bientôt Corneille. À bientôt Christophe.
Merci de m'avoir invité. Des centaines d'histoires disponibles sur vos plateformes d'écoute et sur europein.fr. Fire.