Pourquoi l'extrême droite gagne en Europe
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
L'Union européenne a un problème. Les partis qui la critiquent sont de plus en plus populaires. Une nébuleuse technocratique qui décide de vous sans vous et parfois contre vous.
En 20 ans, leur score électoral a triplé. Si on ajoute les partis modérément eurosceptiques, c'est encore plus marqué. Mais vous allez voir que ce n'est peut-être pas ça le problème.
Quand on met ces votes sur une carte, des fractures apparaissent. Elles se manifestent d'abord entre les États. Mais si on se concentre sur les partis les plus radicaux, elles apparaissent aussi à l'intérieur des pays.
Nous en avons marre d'être gouvernés par des technocrates. L'Europe, c'est essentiel aujourd'hui. C'est notre liberté de demain.
Alors, comment expliquer de telles disparités ? Pour le comprendre, nous avons parlé à des chercheurs. Nous avons croisé des dizaines de cartes et ce que nous avons trouvé, c'est que pour régler ce problème, il faut d'abord résoudre cette énigme : le mystérieux découpage de ceux qui votent contre l'Europe.
La bonne nouvelle, c'est qu'un indice se trouve juste sous nos yeux. Regardez, sur ce graphique, quelque chose se passe ici, en 2012. La Grèce risque la faillite à la fin du mois de mars.
La déroute des banques espagnoles affole les marchés. C'est peut-être toute la zone euro qui risquerait d'éclater. A l'époque, l'Europe se remet de la crise économique de 2008, la crise des subprimes.
Une première hypothèse est donc que le vote eurosceptique soit lié à une mauvaise situation économique. Pour le vérifier, reprenons la carte du vote et comparons-la aux indicateurs traditionnels. Niveau de richesse, taux de chômage, ça ne colle pas.
En Italie, par exemple, le nord est plus riche que le sud. Le chômage y est aussi moins présent. Pourtant, c'est ici qu'on vote le plus contre l'Europe.
À première vue, notre hypothèse ne tient pas, mais ça, c'est parce qu'on oublie un facteur important. C'est autre carte évalue le déclin économique. Elle compare chaque région au reste du pays et au reste de l'Europe pour en évaluer l'intensité.
On obtient ainsi une nouvelle hypothèse : plus une région décline économiquement, plus elle voterait eurosceptique. Cette fois, ça colle un peu mieux. Au nord de l'Italie, la population est encore relativement riche, mais elle subit un déclin économique sur le long terme et voteraient en conséquence pour des partis eurosceptiques.
Cette observation vaut aussi pour le nord de la France, mais attention, à l'échelle de l'Union européenne, l'économie à elle seule n'explique pas toutes les fractures. Je vous présente Michael Kenny. Il est professeur à Cambridge et il va nous aider à y voir plus clair.
Bon, comme ces 2 premières hypothèses ne suffisent pas, allons encore plus loin et explorons tous les paramètres qui influencent le vote. Parmi ces choses étroitement liées, il y a par exemple l'âge, le diplôme, le genre, le métier ou encore le domicile. Pour identifier la variable qui fait la différence, il faut les comparer avec méthode.
Prenons par exemple le niveau de diplôme. Plus il est élevé, plus le vote eurosceptique a tendance à baisser. Sur la carte, ça peut expliquer certaines tendances.
Paris, par exemple, compte beaucoup de diplômés. Paris vote effectivement très peu pour des partis eurosceptiques, mais Paris compte aussi beaucoup de jeunes. Alors, à votre avis, qu'est ce qui fait la différence ?
L'âge, Le diplôme ou un peu des 2 ? Attendez, attendez. Réécoutons ce passage.
Selon Michael Kenny, l'origine de ces fractures se trouve peut-être ailleurs. Le diplôme, l'âge ou le déclin économique expliquent en partie le vote eurosceptique, mais quand on gomme toutes ces variables, il reste une chose, la densité de population du lieu où les citoyens disent habiter. Autrement dit, cette personne aura plus tendance à s'opposer au projet européen si elle dit vivre ici, dans une zone peu dense.
Plus son environnement se densifie, plus elle aura tendance à y adhérer. Ça va, vous suivez toujours ? À des degrés variables, ça s'observe partout en Europe et selon les chercheurs...
Et bien, en fait, ils ne l'expliquent pas vraiment. Bon, pour tester cette nouvelle hypothèse, concentrons-nous sur la France. En 2022, au deuxième tour de l'élection présidentielle, le vote pour Marine Le Pen était généralement plus fort dans les zones moins denses.
Jusqu'ici, ça colle avec la tendance européenne. Regardons maintenant les paramètres qui l'aident à gagner. Sur ce graphique, plus le curseur est à droite, plus le critère lui est favorable.
S'il est à gauche, c'est l'inverse. S'il est au milieu, c'est qu'il n'a pas d'impact. Au niveau municipal, on voit que ce n'est pas le taux de chômage ou d'allocataires du RSA qui oriente ses électeurs.
Ce n'est pas non plus l'immigration, généralement plus élevée dans les villes. On retrouve par contre la densité. Les zones moins peuplées votent davantage pour le RN.
Le phénomène est donc observé, mais il n'est toujours pas expliqué. Alors, changeons de méthode. Pourquoi ne pas poser la question aux principaux concernés ?
À l'occasion d'un sondage, ce formulaire a été soumis à des électeurs de différentes zones : urbains, périurbains et ruraux. Leurs réponses sont très intéressantes. La première concerne la redistribution de l'argent public. 85% des ruraux estiment toucher moins d'argent que les autres et plus la zone est dense, plus ce sentiment se réduit.
C'est interpellant, car même si les zones moins denses manquent effectivement de services privés, comme par exemple des médecins spécialisés, pour ce qui est de l'État, en France, ce ne sont pas les zones les moins financées. Ce qu'on observe, c'est que les indicateurs objectifs ne sont pas toujours en lien avec la perception et le ressentiment par rapport à ceci. Pour les autres questions, le constat est similaire. 72% des ruraux se sentent méprisés par leurs élites et 65% ne se sentent pas respectés par les habitants des autres zones.
Pour ce qui est de l'impact politique pour le Rassemblement National dans les zones rurales, ceux qui expriment ce ressentiment géographique le soutiennent encore plus. C'est là où on a certainement aussi beaucoup de travail à faire pour beaucoup mieux comprendre ce qui est vraiment à l'origine. Ça ne peut apparemment pas forcément être que les dépenses réelles.
Il y a quelque chose qui s'y rajoute. Il y a encore un grand travail à faire. Si on résume, l'Union européenne a donc plutôt un double problème.
D'un côté, le vote eurosceptique ne cesse d'augmenter. De l'autre, les fractures qui l'alimentent sont profondes. Elle s'explique par des facteurs observables comme le déclin économique, mais sont parfois influencées par des phénomènes nettement moins tangibles : l'énigme de la densité, le ressentiment envers les élites, et plus largement, une impression de mépris.
Ce contexte est un terreau fertile pour les discours eurosceptiques. Tant que l'Union européenne n'aura pas compris ces fractures, il lui sera très difficile de riposter.
Jordan Bardella