L'intelligence artificielle et la guerre
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France Culture, Affaires étrangères, Christine O'Krent. Bonjour à tous. Depuis jeudi dernier, voici donc Paris au centre du monde de l'intelligence artificielle avec ses accélérations, ses espoirs, ses incertitudes et ses menaces. Au moment où les initiatives de la nouvelle administration américaine nous font quotidiennement sursauter, le troisième sommet mondial sur l'IA organisé par la France va durer plusieurs jours. Vont s'y croiser le vice-président des Etats-Unis, J.D. Vance, plusieurs chefs d'Etat, les patrons des grandes entreprises comme des start-up du secteur, des investisseurs, des scientifiques bien sûr et des experts en tout genre.
L'agenda est ambitieux, couvrant de multiples secteurs, mais lundi après-midi, c'est à huis clos, en toute discrétion, que sera abordé un thème central, l'intelligence artificielle générative et la guerre. Depuis trois ans, les conflits en Ukraine puis à Gaza ont démontré l'usage exponentiel de l'IA dans la conduite de l'engagement, depuis l'analyse du renseignement jusqu'au ciblage et au déclenchement d'armes de tir qui, elles-mêmes, évoluent très rapidement. Ainsi, les drones turcs utilisés au départ par les Ukrainiens ont été remplacés par des engins de leur fabrication plus performants. Quelles leçons les professionnels tirent-ils déjà de telles expériences ?
Quelles inflexions en termes de doctrine, mais aussi de priorités industrielles ? Plus l'automatisation s'accélère, plus se pose la question centrale du contrôle et du rôle de l'humain dans la prise de décision. Et la guerre devient de plus en plus hybride, l'intelligence artificielle démultipliante à l'infini les subtervuges de la désinformation. La course à la puissance est-elle réservée aux grands États et à leurs armées ? D'autres acteurs ont-ils les moyens d'entrer dans le jeu ? À partir du moment où l'escalade, mais aussi l'arsenalisation de la guerre cognitive paraissent inévitables, comment maintenir des garde-fous éthiques ?
La Chine, avec 10 psyches, vient d'infliger un croc en jambe aux mastodontes de l'IA américaine. L'Europe a-t-elle encore une chance de jouer sa propre partie ? C'est ce que nous allons comprendre ce matin grâce à vous, Amélie Ferré. Vous êtes chercheuse au Centre des études de sécurité de l'IFRI, responsable du laboratoire de recherche sur la défense. Jean-Paul Paloméros, ravi de vous accueillir à nouveau. Ancien chef d'état-major de l'armée de l'air, ancien commandant suprême, allié transformation au sein de l'OTAN. Olivier Zagec, professeur des universités en sciences politiques à l'université Jean-Moulin-Lyon III, où vous dirigez, Olivier, l'Institut d'études de stratégie et de défense.
Et André Loscruc-Pietry, président et directeur scientifique de JEDI. Alors JEDI, c'est extrêmement sympathique, c'est en fait la Joint European Disruptive Initiative. André nous expliquera exactement quelle en est l'ambition. Général Paloméros, vous êtes aviateur et vous avez été, donc chef d'état-major de l'armée de l'air française, commandant suprême allié de la transformation à l'OTAN. Là, avec l'IA, ce n'est plus de la transformation, c'est vraiment de la révolution.
La transformation, c'est un acte, je dirais, c'est une manière réfléchie de poser à la fois le regard sur l'avenir, avec toutes ces incertitudes, toutes ces opportunités, tous ces risques, et l'aptitude à transformer tout cela en stratégie, en une certaine vision. L'intelligence artificielle, il faut le dire d'emblée, ce n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c'est l'avènement de capacités de calcul extrêmement puissantes, c'est des nouveaux microprocesseurs, c'est l'aptitude à développer ce qu'on appelle des algorithmes, des programmes extrêmement complexes qui accélèrent totalement la boucle que l'on connaissait.
On a eu beaucoup de systèmes anciens qui s'appuyaient aujourd'hui sur une certaine, qui s'appuyaient aussi sur une certaine automatisation de la décision. Par exemple, on entend beaucoup parler des scalps, des missiles de croisière, il y a déjà une forme d'intelligence artificielle à bord, puisqu'ils sont capables de reconnaître une cible, de travailler dans le champ, je dirais, multispectral, des choses comme ça.
Mais c'est vrai que là, il y a un saut, et clairement, l'intelligence artificielle aujourd'hui, il y a plusieurs intelligences artificielles, plusieurs niveaux, et bien c'est un outil de souveraineté, c'est un outil qu'on ne peut plus écarter de la guerre moderne, la preuve est faite en Ukraine, et c'est donc un outil qu'il faut maîtriser, c'est un outil qui est absolument indispensable, un savoir-faire est un outil indispensable pour l'Europe.
Mais ça veut dire aussi que, en fait, l'IA désormais est présente à tous les étages, si j'ose dire, dans toutes les briques, de ce qui construit un modèle de défense et d'attaque.
C'est ça qui rend l'intelligence artificielle sous différentes formes, et surtout dans ses formes les plus avancées, qui reste à venir, à la fois fascinante et extrêmement un peu effrayante. Raison de plus pour essayer de le maîtriser, et on verra sans doute comment on peut arriver à travailler sur la collaboration entre les hommes et les intelligences artificielles, qui aujourd'hui sont créées par des hommes, faut-il le rappeler. Et effectivement, dans l'art de la guerre, cette capacité, cette nouvelle capacité cognitive, elle va toucher absolument tous les échelons.
Ça commence par le niveau de réflexion, le niveau opératif, voire le niveau stratégique, qui va, en utilisant des outils de cette nature, pouvoir accélérer sa compréhension des phénomènes, dissiper en quelque sorte le brouillard de la guerre, pouvoir accélérer la manœuvre, et surpasser son adversaire. Ce qui veut dire aussi, c'est qu'il faut s'attendre à ce que nos adversaires en fassent tout autant, et peut-être avec moins de gants vis-à-vis de l'éthique. C'est un sujet parmi tant d'autres. Mais l'exécutant, aujourd'hui, comme on le voit en Ukraine, a aussi, tire aussi parti de l'intelligence artificielle.
Donc ça se passe au niveau stratégique, au niveau opératif, où là, on mène l'art de la guerre, et où on peut accélérer la fusion du renseignement, avoir de meilleures informations. On peut parler de Gaza, on peut parler d'Israël, de voir comment ils ont utilisé ça, et dans quelles circonstances. Et puis, au niveau tactique, et c'est ça qui est intéressant, c'est de voir que les Ukrainiens sont capables, comme vous l'avez dit, de modifier des drones qui, a priori, étaient assez vulnérables aux attaques électromagnétiques des Russes, et grâce à des microprocesseurs qui coûtent quelques milliers d'euros, ils réussissent à rendre leur drone plus résilient.
Ça, c'est vraiment une application concrète et très efficace de l'intelligence artificielle.
Olivier Zajek, pour l'analyste que vous êtes, ce qui est, j'imagine, à la fois fascinant et déroutant, c'est l'accélération du tempo.
Oui, et on arrive, et vous avez raison, et c'est tout à fait en lien avec ce que vient d'expliquer le général Paloméros, l'accélération, pour certains, c'est le graal du point de vue stratégique, la vitesse, et on va aller chercher Sun Tzu par exemple, la vitesse, c'est l'essence de la guerre.
Mais ça, c'était quel siècle après Jésus-Christ ?
On est au même moment que les grandes œuvres et les grandes avancées en stratégie des Grecs. On est contemporain de cette matrice, mais on n'est pas en Europe ici, avec, après la période des royaumes combattants, cette division permanente, cette concurrence permanente entre unités politiques, qui va faire naître l'art de la stratégie, qui n'est qu'un art de mieux penser les aspects politiques aussi de la guerre.
Donc, l'intelligence artificielle, ce n'est pas qu'un outil, c'est aussi quelque chose qui rebat les cartes dans notre manière, et pour notre manière, d'envisager ce qu'est la guerre, ce qu'elle produit, des effets sur le terrain, mais aussi la modification de rapports de force et de puissance entre acteurs politiques.
Et là, l'intelligence artificielle va faire changer les choses, c'est un carburant opérationnel, ça permet d'accélérer le tempo, la vitesse effectivement des manœuvres, ça va changer, modifier, c'est une révolution, un certain nombre de modes d'action, et ça va permettre à ceux qui la maîtriseront, qui réussiront ce croisement extrêmement, je dirais, délicat, entre la main et l'outil qui est brandi, entre l'esprit humain et la machine, ça va leur permettre d'accélérer tellement le tempo de la manœuvre, qu'ils obtiendront la syncope chez l'adversaire. Donc ils vont casser le rythme, ils vont prendre le souffle de l'adversaire et le faire trébucher.
Ceux qui ne maîtriseront pas cela, en termes de planification, bien sûr, qui réduit le temps entre la planification, la préparation, si vous voulez, et l'exécution, en termes de préservation de la ressource humaine rare, parce qu'en crôlant dans une masse quasi infinie d'informations, l'intelligence artificielle permet de préserver le temps, la sérénité et la lucidité d'un certain nombre de décideurs militaires qui pourront prendre les bonnes décisions, en permettant, et en se répandant dans tous les milieux, l'air bien sûr, la mer, la marine sont des armées techno-orientées, mais demain l'armée de terre, déjà aujourd'hui, l'intelligence artificielle finalement transforme l'art de la guerre.
Et la grande question, c'est est-ce que la France, est-ce que l'Europe, est-ce que nous allons être en retard, est-ce qu'on saura prendre les bons tournants, opérer les bonnes accélérations pour rester dans la course ?
Mais déjà, en restant au niveau de l'analyse, pour les profanes, à commencer par moi, on comprend bien que cette accélération met en cause la décision et le contrôle. Donc vous dites qu'il y a la main et il y a l'outil. La main reste humaine, mais un jour elle ne le sera plus.
Oui, il y a très peu de temps, l'un des secrétaires de l'Air Force américaine, Frank Kendall, a dit la chose suivante, si les humains restent partout dans la boucle, nous perdrons. C'est-à-dire qu'il y a vraiment cet enjeu, les humains ont des biais cognitifs, biais de confirmation, biais de récence, biais d'ancrage par exemple. L'intelligence artificielle, pour certains de ces concepteurs, n'en a pas. Elle va être tout à la fois efficace, rapide et neutre. Donc elle va permettre d'améliorer une chose importante, qui est par exemple la planification.
Comment préparer les opérations, rassembler le plus d'informations possibles, pour en tirer une véritable connaissance, validée, qualifiée, qui permettra de préparer une opération en anticipation. Ça c'est la première fonction. Et la deuxième fonction, c'est la conduite. Planification, conduite. La conduite, c'est la manière dont on agit, dont on réagit, dont on réoriente les opérations qui ont déjà commencé, qui sont en cours. La planification et la conduite, ça nous ramène à une fonction, tout le monde va parler, tout le monde parle déjà, C'est le C2, Command and Control. Le commandement et le contrôle. Ça c'est le cœur de la...
Et le général Palomero se connaît ça mieux que moi, puisqu'il y a été impliqué très directement. C'est le cœur de la fonction décisionnelle dans les armées. Et cette fonction décisionnelle, c'est elle qui va permettre à une armée de prendre le pas sur une autre, une alliance de prendre le pas sur un groupe d'adversaires, parce qu'elle, encore une fois, on en revient à cette capacité d'imprimer le rythme à la manœuvre, de retenir ou d'accélérer la manœuvre, pour passer du tactique au niveau opératif et stratégique, et d'obtenir des effets politiques. Donc en fait, tout est là.
C'est l'IA, c'est à la fois le carburant décisionnel, et également un ensemble d'algorithmes qui permettent de retenir les bonnes options parmi un très grand nombre d'options possibles, qu'avant, tout simplement, parce qu'on est limité, tout de même, on aurait mis du temps. On estime qu'il faudrait quasiment 8 millions d'analystes, d'hommes et de femmes, pour visionner, qualifier, valider l'ensemble des images dont on dispose aujourd'hui, avec tous les capteurs que l'on a, et qui ont une importance militaire. C'est totalement impossible. On ne les a pas, on ne les aura jamais. Donc l'IA arrive là pour permettre à CC2 de fusionner l'information et d'en tirer une décision opérationnelle.
Évidemment, pour nous autres Européens qui avons eu le bonheur de vivre en paix, dans le confort de la paix pendant si longtemps, ce sont véritablement l'agression russe en Ukraine, et aussi la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, qui nous ont obligés à repenser à la guerre, et à voir à la fois, bien sûr, sa cruauté et tous les enjeux géopolitiques qu'elle entraîne. Amélie Ferret, vous avez travaillé surtout sur le conflit à Gaza, où là, Sahal, l'armée israélienne, a utilisé, semble-t-il, l'intelligence artificielle d'un mois à l'autre, pratiquement, de plus en plus évidente.
Dans l'armée israélienne, la réflexion sur l'IA, elle commence dès 2017, où ils parlent de l'IA comme clé de survie moderne, et ensuite, en 2020, quand il y a ce plan Momentum, qui est un plan de modernisation de l'armée israélienne, ils décident d'organiser toute cette modernisation de l'armée autour de l'IA, qui, effectivement, comme on l'a dit, traverse toutes les briques technologiques et dans les systèmes critiques, et dans toutes les opérations, et je vais y revenir dans un instant, qu'elles soient cinétiques, c'est-à-dire vraiment le char qui va se protéger de projectiles grâce à l'IA, qui va permettre, en fait, de les détecter et de réagir plus vite que ce qu'un opérateur ne pourrait faire, au nom cinétique, c'est-à-dire à toutes les stratégies de communication qui accompagnent les opérations militaires.
Et dès 2021, parce que c'est vrai qu'on parle beaucoup de la guerre depuis 2023, mais en fait, il y a quand même eu des conflits avant, donc en 2021, l'opération Gardien des murs, qui était aussi une opération menée à Gaza, est décrite comme la première guerre de l'IA par l'armée israélienne.
Donc dans les grands logiciels ou algorithmes qu'ils ont déployés, donc il y a par exemple des algorithmes qui vont permettre de cartographier les sous-sols de Gaza de manière à pouvoir indiquer la probabilité qu'il y ait un tunnel ou non, les points de sortie du tunnel, mais aussi tout simplement modéliser du point de vue géologique les vulnérabilités des tunnels pour savoir lesquels interrompre avec de l'eau, lesquels murer, etc.
Mais il y a aussi, et on en parlait dans des questions un peu plus problématiques au niveau de l'éthique, la question du ciblage, puisque en fait, lorsqu'ils ont commencé leur campagne, il y a une première phase qui a précédé en fait l'offensive terrestre de modelage du terrain où l'armée israélienne a en fait décidé de cibler des points clés qui doivent faire tomber la menace militaire représentée par le Hamas.
Et donc là, ils ont utilisé un programme qui s'appelle Absorin qui vise à identifier différents sites, donc des cibles tactiques, par exemple des caches d'armes, donc des sites de lancement de roquettes qui analysent la trajectoire en fait des roquettes pour dire, ben voilà, en fonction des données qu'on a sur Gaza, d'ailleurs données qui ont été collectées partiellement avec des grandes entreprises de la tech américaine, ce qui pose la question à la fois de la souveraineté des données mais aussi de l'impact géopolitique que peut avoir les Etats-Unis quand ils maîtrisent via les big tech toutes ces données qui sont utilisées par les armées.
Même si, pardon je vous interromps, on sait que les Israéliens ont eux-mêmes sinon des big tech, en tout cas des small tech extrêmement pointus. Oui, mais je pense que ça c'est très important quand on pense au conflit ukrainien ou au conflit israélien. On peut être très bon dans la tech et effectivement Israël est très bon notamment dans les applications militaires de l'IA mais on ne peut pas être indépendant.
Et ça c'est quelque chose qu'il faut, j'imagine qu'on en parlera sur le plan européen de savoir justement ménager ces dépendances parce qu'aujourd'hui il y a quand même une nécessité si on veut être performant de travailler avec des acteurs privés qui ont des masses de données qui sont gigantesques.
Donc ça c'était pour les cibles tactiques des cibles souterraines donc celles des tunnels les cibles de puissance et c'est là où ça devient un peu problématique donc tout ce qui est universités tours résidentielles qui en fait doivent créer un choc si on les détruit dans la société palestinienne et possiblement casser le lien entre le Hamas et la société palestinienne donc ça ça reprend des théories en fait du bombardement qui sont celles de Douai qui est un penseur italien et des résidences familiales des personnes du Hamas.
Et en fait le problème donc ça c'est un des logiciels il y a eu aussi Lavender qui faisait la même chose mais pour les cibles humaines donc pour essayer de détecter en fait qui faisait partie du Hamas ou qui n'en faisait pas partie et un autre algorithme qui s'appelle Where's Daddy qui en fait est utilisé pour localiser les personnes qui sont probablement des militants du Hamas. Mais quel peut être le taux de vérification ?
Ben voilà c'est là où il y a eu beaucoup de problèmes parce que d'une part en fait l'identification elle se faisait principalement à partir des données de communication de personnes qui avaient déjà été emprisonnées et qui faisaient partie du Hamas donc on prend des schémas de communication on les met dans l'algorithme et l'algorithme il va trouver des schémas similaires et donc produire des listes de noms mais en fait c'est une donnée qui est vraie mais qui est extrêmement partielle et donc le problème c'est d'induire de ça une réalité et donc au tout début il y a eu des vérifications manuelles où ils ont trouvé à peu près 10% d'erreurs mais dans le contexte politique qui était celui de l'opération Glave de Fer avec une volonté de vengeance qui était présente chez les opérateurs une pression politique pour accélérer et pour qu'il y ait une réponse forte militairement parlant en fait c'est là où il y aurait eu normalement beaucoup plus de vérifications et de temps dédié pour réaliser des dossiers d'objectifs pour avoir des sources contradictoires dans le journalisme c'est un peu la même chose tout ça a été évacué et donc il y a eu un autre biais qui est celui de surconfiance à la machine où en fait les opérateurs ils vérifiaient simplement si c'était des hommes ou si c'était des femmes et tout ce qui était homme était considéré comme potentiellement membre du Hamas et c'est là où on voit que toute cette discussion sur est-ce qu'il faut des hommes dans la boucle sur la boucle en fait elle est très théorique parce que les tempos de la guerre étant ce qu'ils sont et la psyché humaine étant ce qu'elle est en fait il y a une forme de surconfiance qui est faite dans la machine on se dit finalement si l'algorithme me sort ça qui suis-je pour aller contre l'algorithme et prendre le risque de laisser un militant du Hamas dans la nature qui suis-je contre l'algorithme André Loscou-Pietry vous avez fondé et vous dirigez une agence très originale en tout cas au niveau européen ça existe aux Etats-Unis l'ARPA avec l'impact et le succès que l'on sait donc c'est une agence de financement de différents programmes de recherche l'énergie les sciences de la vie et la défense et donc j'imagine que vous avez étudié en particulier les leçons de l'Ukraine parce que là on a hélas trois ans maintenant de démonstrations sur le terrain de cette espèce de conjonction entre des armes conventionnelles que l'on croyait relativement démodées comme des tanks j'imagine et à côté de ça effectivement l'intelligence artificielle les drones qui ont joué un rôle de plus en plus important
alors cette agence Jedi dont vous parlez on est nombreux à l'avoir créé dont le général Palomero donc on est aujourd'hui presque 6000 dans toute l'Europe nous finançons des programmes de recherche qui peuvent permettre à l'Europe de revenir en tête dans les domaines énergétiques sciences de la vie et du digital du computing donc tout ce qui est autour de l'IA la cyber le quantique etc parce qu'on est persuadé notre conviction d'il y a quelques années quand on a créé ça c'est que à la fois ça devient un enjeu de compétitivité on le voit aujourd'hui avec le décrochage avec les Etats-Unis et c'est devenu essentiel pour l'avenir de nos systèmes politiques et démocratiques alors la démonstration éclatante d'Elon Musk qui est quasiment le vice-président vous parliez de J.D.
Vance qui vient à Paris je pensais que vous parliez de Elon Musk qui est le vrai vice-président j'ai l'impression des Etats-Unis aujourd'hui et alors on ne s'est pas intéressé à la défense spécifiquement parce que justement la conviction c'est qu'aujourd'hui toutes les technologies peuvent être utilisées dans un objectif militaire c'est ça ça rajoute à ce brouillard de la guerre qu'on le connait puisqu'aujourd'hui on est dans la guerre hybride générale je prends un exemple que tout le monde a probablement suivi l'irruption de ce modèle chinois d'IPSIC est peut-être analysé comme une manœuvre extrêmement violente contre déjà le système financier américain puisque ça a fait ça a fait disparaître presque 1000 milliards de dollars de capitalisation boursière sur la région de la tech deux c'est arrivé 4 jours après l'inauguration du président américain c'est pas du tout une coïncidence et ça a un petit peu coupé les pattes à cette grande initiative qu'il lançait sur les infrastructures IA qui s'appelle Stargate à 500 milliards c'est quand même j'entends beaucoup un petit peu de bêtises sur le fait c'est une immense claque pas du tout ici mais un peu ailleurs où on dit c'est une immense claque non c'est une immense chance pour l'Europe parce que ça monte ce dont nous on est convaincu depuis pas mal d'années mais il faudrait maintenant que la puissance publique et aussi les entrepreneurs s'en saisissent c'est qu'aujourd'hui on voit bien qu'on n'est pas du tout à la fin de l'histoire on est au début de l'histoire c'est à dire que les cartes peuvent être rebattues en permanence alors pour donner le contexte de comment moi je vois cette irruption dans le domaine militaire c'est pas un hasard que ça arrive maintenant cette révolution de l'IA parce qu'on est vraiment arrivé dans un monde alors on dit souvent ce mot valise qui est le monde exponentiel mais il faut bien avoir en tête qu'entre 2012 et 2024 enfin dans les 12 dernières années on a créé 100 fois plus de données que l'humanité en a créé avant 2012 donc on est vraiment sur cette courbe exponentielle ce qui veut dire que le monde est devenu cognitivement impossible à comprendre pour la plupart d'entre nous alors il y a bien sûr quelques génies mais donc on a besoin aujourd'hui l'IA et paradoxalement sans être technosolutionniste est un outil qui permet de mieux comprendre le monde et de mettre ensemble des données hétérogènes c'est ça la grande force aujourd'hui des grands modèles de langage la deuxième chose Olivier en a beaucoup parlé mais mes autres collègues aussi c'est cette accélération que ça permet parce que dans le domaine de la guerre en fait ce qui compte c'est le temps entre la compréhension de la situation et le situation awareness comme on dit en anglais et la décision et aujourd'hui vous parliez de l'Ukraine ça s'est réduit entre le ciblage et le tir d'un obus le démarrage d'un drone etc avant on parlait d'heures dans la deuxième guerre mondiale on parlait de jours voire de ou voire plus aujourd'hui on parle de minutes et c'est devenu impitoyable c'est à dire aussi les failles sont de plus en plus exploitées et ça c'est la deuxième chose et la troisième chose c'est que et c'est ça qui rend aussi pour nos valeurs difficiles c'est que il n'y a plus de frontières donc il faut arrêter de parler d'outils du haut parce que finalement aujourd'hui tout est dual c'est à dire que
c'est à dire à la fois usage civil et usage militaire
l'information est peut-être peut-être une arme les vaccins peuvent être utilisés comme des outils géopolitiques et donc cette irruption fait que en fait ça nous trouble parce que nos organisations publiques et privées sont toutes organisées en silos alors qu'aujourd'hui on est dans un monde où celui qui a une prime c'est celui qui arrive à penser de manière transversale
et horizontale et justement pour rester un moment sur l'Ukraine il semblerait que la Russie a changé de tactique face à l'efficacité des drones ukrainiens fabriqués vous le disiez avec des j'ose pas dire des bouts de ficelle mais enfin des bouts de logiciel et que il y aurait désormais côté russe des régiments de dronistes intégrés horizontalement dans les unités d'infanterie donc ce qui voudrait dire si je comprends bien qu'en fait non seulement le drone est devenu une arme absolument essentielle centrale mais que du coup la conception même l'organisation même d'une armée en dépend
il y aura un avant la guerre en Ukraine et un après plutôt possible ça sera le mieux c'est clair cet aguerrissement qui saute qui saute aux yeux de tout le monde c'est très difficile finalement de vous poser la question de la transformation de la révolution c'est très difficile tant qu'on n'a pas des cas concrets devant nous et là vous l'avez parfaitement expliqué que ça soit Israël à Gaza et je confirme tout à fait votre analyse l'homme a perdu la main mais il l'a perdu volontairement à Gaza il a décidé d'accélérer quel qu'en soit le coup c'est pas du ciblage c'est pas comme ça qu'on le conçoit mais c'est comme ça qu'ils ont fait en Ukraine les russes ils ont bien été obligés de s'adapter aussi et effectivement je disais encore une analyse récente ils ont multiplié dans un facteur extrêmement important leur efficacité parce qu'ils ont compris aussi que ils ne sont pas plus bêtes ils ont des savants ils ont des scientifiques ils ont des gens capables de construire des algorithmes qui certains sont très puissants qui résistent de la désinformation extrêmement avancée on le sait et bien oui ils se sont adaptés et ils ont fini ça a pris du temps heureusement pour les ukrainiens quelque part par comprendre qu'il fallait qu'ils changent quelque chose ça a été long parce que c'était pas dans leur culture il fallait que tout vienne d'en haut que c'était très vertical en tuyau d'ongue en quelque sorte donc ils ont compris ça malheureusement et ils font un meilleur usage c'est vrai de l'ensemble de leur chaîne parce que c'est ça en fait l'intelligence artificielle c'est l'optimisation aussi des moyens c'est pas on se concentre évidemment sur la partie visible c'est à dire l'opération mais derrière tout ça il y a des facteurs d'amélioration qui sont considérables par exemple dans la maintenance préventive des matériels si vous n'avez pas le matériel ad hoc s'il n'est pas disponible vous pouvez avoir la meilleure stratégie possible ça ne produira rien du tout et c'est un vrai souci quand on voit les ukrainiens face aux défis logistiques la plus grande guerre qui est menée en Ukraine c'est la guerre logistique là on annonce aujourd'hui que le mirage 2000 français arrive en Ukraine piloté par des ukrainiens et bien vous avez une chaîne pour le mirage 2000 vous avez une chaîne pour les F-16 et c'est vrai dans tous les domaines d'ailleurs ça sera une grande leçon de la guerre en Ukraine c'est qu'ils sont en train de créer ce qu'on appelle le graal comme quand j'étais dans l'OTAN l'interopérabilité c'est un mot extraordinaire sauf que pour l'atteinte de cette interopérabilité il faut y mettre le prix et là pour le coup l'intelligence artificielle ça c'est des gains faciles relativement faciles parce que ça ça mouline ça mouline des tas de données qui sont produites par les équipements eux-mêmes ou par les hommes qui les mettent en service et qu'on est je peux en témoigner qu'on est incapable de mettre en évidence quand le Rafale par exemple est entré en service c'était une maintenance tout à fait moderne sauf que les mécaniciens qui avaient été formés sur des avions précédents ne comprenaient pas toute la puissance que pouvait révéler un système comme ça de maintenance préventive et on n'en a pas tiré le parti tout de suite jusqu'à ce qu'ils aient compris ce que ça pouvait apporter avec une intelligence artificielle définie par les utilisateurs et ça c'est un point auquel je tiens beaucoup je crois que l'intelligence artificielle elle n'aura de sens que si elle est construite par les sachants par des gens qui ont un métier en main il ne faut pas se tromper ce n'est pas l'intelligence artificielle qui apprendra le métier elle doit s'alimenter
et donc le métier militaire en l'occurrence mais que devient donc on comprend que tout cela horizontalise si j'ose dire le processus que devient la notion
de hiérarchie je crois que elle devient d'autant plus importante on parlait d'Israël de l'Ukraine il y a un besoin si on veut rester en tout cas dans les logiques qui sont les nôtres les logiques démocratiques parce qu'effectivement l'intelligence artificielle peut déresponsabiliser ça serait grave je crois qu'il faut qu'on garde la logique de commandement qui est la nôtre aujourd'hui avec un homme ou une femme qui est responsable des opérations qui rend des comptes aux autorités politiques et qui assume la vie ou la mort des hommes et des femmes qui l'engagent sur le terrain c'est quand même ça la clé mais avec une aptitude à déléguer et c'est ce que les Ukrainiens ont fait avec beaucoup de sagesse mais aussi d'audace à déléguer sur le terrain grâce justement à des outils d'intelligence artificielle qui permettent aux exécutants d'avoir une excellente connaissance de la situation ce qui était compliqué par le passé et d'accélérer leur boucle de décision grâce aux drones qui sont comme vous le disiez tout à l'heure quasiment indispensables aujourd'hui comme l'outil du fantassin pour regarder derrière la colline comme on le dit souvent et bien tout ça crée une dynamique qui est différente donc il faut que les chefs évidemment s'adaptent il faut qu'ils s'approprient les logiciels d'intelligence artificielle à condition qu'ils soient associés à leur développement ça je pense que c'est absolument indispensable sinon ils n'auront pas confiance et comme ils ont la vie ou la mort de leurs subordonnés dans les mains et à un moment donné ils se poseront des questions et c'est normal
Olivier Zagec il y a la notion de confiance la notion de contrôle mais paradoxalement on se dit que quand l'humain intervient et c'est ce que Amélie Ferret a parfaitement expliqué dans le cas de Gaza hélas quand l'humain intervient ça ralentit donc la tentation est évidemment d'éviter l'humain j'imagine
c'est exactement la tentation majeure et c'est la tentation à laquelle il ne faut pas céder mais pour comprendre le rapport que l'on peut le levier multiplicateur que représente l'accélération et en même temps éviter les externalités négatives si vous voulez c'est à dire les erreurs la soumission totale à la machine à la vitesse à l'automatisation qui pourrait complètement réifier c'est à dire nécroser l'art de la guerre qui est tout de même un prolongement du politique qui doit rester équilibré et raisonnable et bien il faut remettre l'intelligence artificielle aussi à sa place c'est clair tout le monde l'a dit je crois qu'on est tous d'accord sur ce plateau la technophobie n'est pas une solution si on n'y va pas on ratera les choses et on sera distancé et en même temps ce qui est intéressant avec l'intelligence artificielle quand elle croise la guerre c'est qu'elle nous oblige je pense à revenir à nos chères études c'est à dire à faire un peu de philosophie de la technique d'une certaine façon le père de la cybernétique c'est Norbert Wiener et il disait tout progrès technique entraîne de nouvelles possibilités oui mais aussi de nouvelles restrictions et en fait c'est un équilibre entre les possibilités et les restrictions si on réfléchit à la manière dont on décide dans la guerre et la question de la hiérarchie tout à l'heure qu'a évoqué Jean-Paul Palomero est à mon avis clé le commandement le commandant sur le terrain c'est pas seulement celui qui accélère le rythme de la manœuvre ce qu'on appelle dans les états-majors le magicien de l'opératif c'est pas seulement celui qui commande c'est celui qui contrôle le contrôleur et le contrôleur il va essayer de faire en sorte que eh bien on ne se on ne se soumette pas totalement à l'automatisation que l'humain ne disparaisse pas qu'il ne se laisse pas entraîner on a parlé d'Israël tout à l'heure les exemples sont frappants par cette facilité cette efficacité cette efficacité apparente il faut parler quand même de tout ce qui tout ce qu'entraîne l'IA en termes de risque tout simplement l'IA elle ouvre à une certaine parce qu'elle accélère le mouvement parce qu'elle réduit vous voyez en 2020 il y a eu un très grand exercice aux Etats-Unis avant la guerre en Ukraine qu'on appelle le commandement du combat futur aux Etats-Unis ils ont été pionniers dans les années 2000 pour monter ce type de structure ils se sont rendus compte en simulant les choses qu'en fait le temps qui séparait le moment où un capteur obtient l'information sur une localisation ennemie et le temps où on peut le frapper après avoir ciblé en accéléré passait de 20 minutes à 20 secondes on est dans les secondes en réalité ça ils le savent depuis le tout début des années 2020 bien avant l'Ukraine bien avant l'accélération ukrainienne et ils se sont rendus compte à ce moment là qu'ils pouvaient tout automatiser et l'un des dirigeants du commandement du combat futur aux Etats-Unis le général Kaufman en l'occurrence a dit bah oui je reconnais nous reconnaissons la technologie existe on peut totalement enlever les humains de la boucle mais on ne le fera pas on ne le fera pas parce que pour des décisions qui entraînent la vie et la mort on va avoir effectivement des options à avoir des calculs qui vont nous arriver via des algorithmes mais on veut garder la capacité à décider de la vie et de la mort en termes de ciblage et c'est quelque chose qui est important il y a d'autres choses qui sont importantes aussi avec l'intelligence artificielle c'est que puisque la concentration maintenant est devenue mortelle si vous vous concentrez vous mourrez immédiatement dans ce type de combat accéléré ça veut dire que l'ennemi s'adapte il a le droit de vote comme on dit en stratégie donc il va se diluer et en fait ce que crée aussi cette accélération c'est une nouvelle dilution c'est un nouvel art du leurage des stratégies obliques de la disparition organisée de l'adversaire sur le terrain et finalement c'est toujours vous savez la dialectique de l'épée et du bouclier avec l'IA elle devient une dialectique je dirais de la transparence et du leurage et on est face à un autre problème qu'il va falloir régler alors avec de l'intelligence artificielle peut-être en accélérant peut-être encore un peu plus mais aussi et il me semble en ralentissant en se demandant de manière imaginative et intuitive ce que peut être le prochain mouvement de l'adversaire de manière oblique et la manière dont il va générer de l'aléatoire et ça c'est absolument je trouve important fascinant et central c'est ce que produit en creux l'intelligence artificielle et l'accélération qu'elle permet ça change et ça nous demande de nous adapter non pas seulement en accélérant mais aussi en ralentissant pour se poser la question du pourquoi et pas seulement la question du comment en fait sur le champ de bataille ça ça ouvre des horizons pour nous qui sont qui sont qui sont un vrai défi
mais ralentir tout ce que vous expliquez participe d'un principe de sagesse mais à Méliféret on peut imaginer qu'il y a alors il y a disons simplifions les armées des pays démocratiques qui fonctionnent en fonction de de de principes installés non seulement dans le droit de la guerre mais dans la manière dont les les militaires eux-mêmes sont sont formés on a vu ces derniers jours que le président Trump a annulé le décret imposant la sécurité en matière d'intelligence artificielle et Google de son côté a retiré de sa charte éthique l'interdiction d'armes ou de technologies létales donc cela veut dire qu'il y a peut-être de grandes puissances qui seront moins inclines à ralentir pour aller dans le sens d'Olivier Zagec et aussi des acteurs privés plus des acteurs non étatiques on voit par exemple au bout de la corde de l'Afrique on n'y avait quand même jamais pensé mais les outils qui mettent en péril le trafic maritime et qui se font une rante de situations très poliment paraît-il où ils disent ben voilà ça vous coûte autant de pouvoir passer vos bateaux donc on comprend bien que dans le meilleur des mondes de la guerre si j'ose dire il y a des principes de sagesse de ralentissement de réflexion mais il y a aussi énormément de risques pour que les principes éthiques eux-mêmes soient bousculés moi ce que je dirais c'est qu'on peut le voir de deux côtés en fait ce qu'il faut bien comprendre c'est qu'effectivement ce qu'on est en train de voir c'est un peu une sorte de numérisation du monde et du coup de numérisation du champ de bataille où ce qui est central c'est la donnée donc ça ça demande aussi pour la base industrielle et technologique de défense française de se recentrer de repenser les produits et sur la donnée et ces données-là oui elles permettent une forme d'automatisation voire d'autonomisation mais elles informent aussi beaucoup plus donc par exemple sur la question de la responsabilité sur les modèles de commandement aujourd'hui en fait on a des chefs militaires qui oui peuvent automatiser voire déléguer un certain nombre de tâches à des machines mais en même temps on a des chefs militaires qui n'ont jamais été aussi bien informés de ce qui se passait à tel et tel échelon tactique très avant sur la ligne de front donc et par ailleurs on a aussi une discussion et donc du coup des garde-fous éthiques qui sont beaucoup plus puissants qu'avant pourquoi parce que les cours de justice qui avant en fait n'avaient quasiment pas de preuve de ce qui se passait sur un champ de bataille aujourd'hui du fait de la donnée et on le voit d'ailleurs ça explique pourquoi elles sont beaucoup plus actives sur des conflits qui sont en cours parce qu'elles ont du coup des preuves de ce qui se passe et du coup ça ouvre des champs de judiciarisation qui n'ont jamais existé donc moi déjà je pense qu'il faut bien remettre ce double mouvement qu'on ne va pas que vers de la déresponsabilisation on a aussi des nouveaux mécanismes de responsabilisation qui sont mis en place et après sur la question du risque en fait aujourd'hui il y a toute une bataille sur la normalisation de ces systèmes c'est-à-dire quelles normes techniques on va imposer pour quels acteurs donc les Etats-Unis l'Union Européenne mais aussi la Chine la Russie qui développent aussi leurs propres réflexions et leurs propres normes techniques et donc qu'est-ce qu'on va s'imposer justement comme risque pour un système d'intelligence artificielle c'est-à-dire que par exemple quand vous développez un missile vous allez dire voilà pour le commercialiser moi mon niveau de risque c'est je ne sais pas 0,01% d'erreur donc ça veut dire que mon missile il a 0,01% de chance de tomber à 200 mètres de côté et donc du coup pour le commercialiser voilà ce que je garantis moi à mes utilisateurs le problème aujourd'hui c'est qu'on a si on veut essayer de calculer ce risque-là pour mettre de l'IA dans des systèmes d'armes en fait on a ce qu'on appelle le phénomène de la boîte noire c'est-à-dire qu'on ne comprend pas comment le système est arrivé d'un point à un autre et du coup ça ça perturbe la manière dont on calcule et dont on appréhende en fait les risques on ne comprend pas et on n'a pas le temps d'essayer de comprendre ce qu'il y a dans la boîte là en l'occurrence au niveau européen on prend le temps parce qu'il y a de grandes discussions et il y a des ingénieurs qui s'attellent justement à essayer de conceptualiser en fait le risque adapté à des systèmes d'IA et ce qu'on voit justement au niveau géopolitique et c'est ça qui est inquiétant c'est une différence dans cette approche et cette manière de prendre en compte ce nouveau calcul du risque avec les Etats-Unis qui font fi en fait de de tous ces garde-fous parce qu'ils sont dans une approche du risque différente et avec l'Union Européenne qui justement elle prend le contre-pied et moi ce que j'aimerais simplement dire je pense que c'est important c'est qu'aujourd'hui on a beaucoup de personnes qui critiquent l'Union Européenne en disant voilà on s'impose trop de normes on est trop prudent et finalement pourquoi ne pas faire comme les Etats-Unis ou la Chine qui font fi de tous ces cadres normatifs et moi ce que je pense c'est que si on prend simplement une logique industrielle basée sur l'intérêt économique en fait le créneau dans lequel nous on doit jouer en tant qu'Européens c'est justement de dire bah oui ok nos systèmes ils sont peut-être un peu plus chers que ceux des Américains et ceux des Chinois mais ce sont des systèmes qui sont sûrs et donc c'est là où je rejoins Olivier Zagèque je pense qu'il faut prendre le temps de la prudence pour se démarquer et pour justement imposer une identité qui est une identité éthique et de normes mais André L'Oscruc-Pétry on a quand même l'impression que et c'est vrai Amélie a raison ce discours défaitiste sur l'Europe devient assez exaspérant hélas il y a beaucoup de signaux qui le nourrissent et on se dit s'agissant de l'intelligence artificielle en particulier comme on n'a pas les géants américains ou chinois comment prendre des raccourcis et où se situer est-ce qu'il faut comme vient de le dire Amélie se situer en fait sur un plan éthique en disant ok on coûte plus cher mais on est meilleur on est plus vertueux mais pour vendre ça à qui ?
Alors il y a plein de choses il y a plein de choses à dire là-dessus mais je rappelle toujours cette histoire de est-ce qu'il faut être plus éthique ou plus rapide que les autres elle est un peu vieille comme le monde c'était un peu ce que Brecht racontait quand il parlait du dilemme de Galilée est-ce qu'il faut oui ou non dire que et mettre en cause la doctrine de l'église que la terre était au centre du monde et je rappelle également l'exemple vraiment flagrant de Einstein qui était un pacifiste acharné et qui est celui qui a véritablement déclenché par sa lettre avec Zillard au président américain le projet Manhattan qui aboutirait à la bombe atomique donc en fait la logique que je pense qu'il faut qu'on suive c'est qu'il faut et c'est ce que nous prouve l'Ukraine c'est qu'aujourd'hui on ne gagne pas une guerre en défense c'est-à-dire il faut être dans l'offensive dans l'offensive des armes dans l'offensive des valeurs dans l'offensive et là où je vous rejoins c'est qu'effectivement est-ce que des IA beaucoup plus sûrs beaucoup plus explicables sont pour probablement l'Europe et je parlerais plutôt d'Europe que d'Union Européenne parce que c'est pas les institutions qui font c'est vraiment aussi la société civile les entrepreneurs les scientifiques etc est-ce que l'Europe peut prendre ce pari-là alors après les choses évoluent très vite malheureusement le côté boîte noire on est en train d'évoluer vous voyez les derniers modèles de Tchad GPT ou de DeepSig vous voyez dans la marge de plus en plus les sources qu'ils utilisent donc il y a quand même de moins en moins l'enjeu principal dont on n'a pas encore parlé qui est peut-être une idée nouvelle c'est qu'aujourd'hui le sujet de l'IA c'est que c'est plus on ne peut pas dire que c'est sûr à 90 ou à 95% et se dire quel est le risque acceptable ça c'était l'ancienne manière de faire vous vous rappelez de la scène de Gladiator bon est-ce que c'est acceptable ou pas de tirer si près de l'infanterie oui non aujourd'hui c'est des IA qui sont des outils d'abord statistiques c'est-à-dire l'IA va vous dire les grands modèles de langage en tout cas le dernier avatar ça va vous dire c'est quoi le mot qui va suivre qui a la plus de chance de suivre donc on est sur 70% de chance donc ça peut être à la fois complètement vrai et complètement faux c'est pas que c'est à 70% vrai ou faux et c'est ça qui est difficile c'est qu'en fait ça instille le doute en fait aujourd'hui le problème principal de l'utilisation de l'IA c'est qu'il y a toujours un doute d'où l'importance ou pas de mettre de l'humain mais est-ce que l'humain parvient à résoudre le doute alors il y a un cas historique phénoménal que j'aime toujours citer qui est 1983 vous avez sur un écran de la sécurité soviétique soudain 5 plots qui apparaissent qui ressemblent à des missiles intercontinentaux américains et vous avez un lieutenant-colonel dont on parle pas assez qui s'appelle Petrov et qui tous ces informaticiens lui disent non non c'est sûr le système marche bien et qui dit j'ai un doute et donc je décide de ne pas alerter le commandement le soviet suprême etc qui aurait déclenché pendant la troisième guerre mondiale et donc ça là l'humain dans la boucle nous a probablement sauvés
oui mais c'était il y a 40 et c'est là
c'était il y a 40 ans donc là je suis un tout petit peu en désaccord je ne suis pas sûr aujourd'hui qu'aucune armée ne puisse dire de garantir qu'on puisse automatiser et donc ça c'est l'opportunité c'est à dire est-ce qu'on peut aujourd'hui est-ce que les européens ont ce courage cette ambition cette rapidité parce que le temps joue on en a beaucoup parlé de se dire il faut qu'on développe les meilleurs outils ceux qui seront réellement explicables ceux qui vont consommer peut-être beaucoup moins d'énergie et donc aussi qui seront beaucoup plus rapides la latence sera plus faible c'est là-dessus qu'il faut qu'on se concentre et non pas d'attendre que on va dire le brouillard de la guerre se dissipe parce qu'il ne dissipe pas et je rappelle quand même un exemple qui est quand même un petit peu qui ne va peut-être pas faire totalement plaisir à ceux qui l'écoutent mais je rappelle qu'on a passé 4-5 ans avec des comités d'éthique sur les drones armés en France c'était un sujet dont il ne fallait surtout pas parler
résultat
dès qu'il y a eu l'Ukraine on s'est assis dessus donc en fait la morale
on s'est surtout rendu compte que l'armée française n'en avait pas
non n'en avait pas du tout et là soudain plus du tout de commission d'éthique on y va à fond et le problème c'est que quand on y va à fond en étant en retard forcément on court après il faut absolument que les démocraties la France l'Europe prennent le lead et je reviens sur mon sujet Dipsy montre que rebattre les cartes est possible donc est-ce qu'on concentre les moyens est-ce qu'on se donne des grands enjeux de société est-ce qu'on accélère là-dessus là aussi il faut que les institutions changent parce qu'on pense beaucoup trop en semaine et en mois alors que c'est un monde qui évolue au quotidien
Olivier Zagec on se dit aussi forcément que tous les progrès que nos états-majors nos armées peuvent réaliser en matière d'IA les adversaires ou les ennemis en font autant donc est-ce qu'il n'y a pas là aussi un facteur d'accélération absolument inexorable puisqu'on se dit pour simplifier que fait la Russie en ce moment ou que fait la Chine qui a le grand talent dual tout ce que fait la Chine dans quelques domaines que ce soit est dual
et bien ils font ce que ce que fait généralement un adversaire ils sont dans une course effectivement à l'accélération à l'accumulation de systèmes à l'amélioration des systèmes aujourd'hui 70% du marché des drones commerciaux c'est une compagnie chinoise c'est DJI la Russie a choisi ça fait 20 ans la Russie elle a un petit budget de la défense quand on regarde quand on compare au budget des puissances même des puissances européennes pendant un temps elle a accéléré ensuite la Russie mais par rapport aux Chinois qui sont allés ça dépend des agrégats mais 300 peut-être 400 milliards de dollars équivalents les Etats-Unis ils sont à plus de 800 la Russie elle aussi dans les 20 dernières années entre 60 milliards et aujourd'hui peut-être aujourd'hui
30% du budget annuel
oui mais elle a choisi elle a concentré sur un certain nombre d'armes les armes non pas de demain mais d'après-demain et elle en fait un argument effectivement à la fois de dissuasion et puis d'efficacité dans l'action mais bien sûr qu'ils accélèrent mais là on est dans la logique de ce que Klaus Witz appelait une ascension aux extrêmes c'est-à-dire que le mouvement que je fais et c'est aussi ce qu'on appelle le dilemme de sécurité le mouvement que je fais et que je pense défensif est considéré comme offensif par l'adversaire il va donc se défendre dans son esprit il se défend et il en remet une couche et puis le jeu continue et on finit dans une ascension aux extrêmes je dirais juste une chose là-dessus quand même c'est que cette intelligence artificielle depuis des années il y a une thématique qui monte en puissance et je remercie beaucoup André d'en avoir parlé ici c'est la thématique atomique c'est la thématique nucléaire quelque chose qu'on appelle le NC3 Nuclear Common Control and Communication cette communication ce commandement en matière nucléaire il est investi par l'IA aujourd'hui il croise l'IA qu'est-ce qu'on fait ?
si tout est automatisé et tout va très vite il n'y aura pas toujours des pétrofes la question c'est dans certains à certains moments et pour certains enjeux le 0,001% il n'est pas admissible pas en matière nucléaire donc il y a quand même des enjeux pour lesquels il faut réfléchir il faut se demander si peut-être une séparation totale parfois pour certaines fonctions ne serait pas admissible mais disons les choses ça c'est une exception le nucléaire c'est quand même quelque chose là on est dans l'ascension aux extrêmes possibles l'apocalypse incarnée pour tout le reste clairement nous entrons dans un monde où l'intelligence artificielle va redéfinir toute la réalité de la tactique des opérations et va nous forcer à repenser notre rapport à la stratégie
Jean-Paul Palomero en guise de conclusion très provisoire à cette discussion tout au long de la semaine prochaine on va évidemment entendre une variété de de de de de de de de de de de ceux qui crient au désastre absolu la fin de l'humanité ceux qui au contraire sont en pleine euphorie pour le le professionnel que vous avez été et que vous restez est-ce que ce sont les militaires c'est-à-dire l'armée si elle s'équipe intellectuellement comme il faut si j'ose dire je crois qu'en France en particulier il y a maintenant un commandement de
une agence
de la guerre de l'avenir
alors il y a le commandement du futur du futur et puis il y a une agence spécifique dédiée à l'intelligence artificielle ce qui est une bonne une bonne initiative
en fait c'est c'est à vous les professionnels de continuer à réfléchir pour nous à condition que vous nous expliquiez de temps en temps ce que vous avez tous fait d'ailleurs et je vous en remercie
il y a il y a un enjeu démocratique c'est vrai tout le monde le perçoit et il y a il y a un besoin très clairement de d'éducation il faut que les logiques et les outils de l'IA rentrent dans l'éducation nationale plutôt ça va être l'avis des nouvelles générations donc il faut leur donner ces outils et en particulier dans tout ce qui est la formation des militaires aujourd'hui c'est absolument indispensable qu'ils comprennent le potentiel les risques on en a parlé et qu'ils soient capables quelque part d'évaluer le potentiel de ces moteurs ils ne peuvent pas le faire tout seuls et moi je prêche vraiment pour l'intelligence collaborative ça doit nous inciter à travailler de manière beaucoup plus fluide entre différents en interdisciplinaire de manière à ce que à chaque étape on puisse avoir peut-être pas un contrepoids mais une une réflexion critique créatrice d'une nouvelle valeur et que on puisse former nos chefs dans cet état d'esprit il y a d'ailleurs des dynamiques comme les Vauban Sessions qui sont faites par l'armée de terre sur la réflexion des commandeurs la prise de conscience des commandeurs du potentiel qui est entre leurs mains et de de l'art de les mettre en oeuvre d'exprimer des besoins et surtout et avant tout de ne pas se faire imposer des modèles d'IA pour moi le grand risque il est là on a parlé tout à l'heure des GAFAM on parlera des grands acteurs de l'IA pour moi et en tout cas dans le domaine de la défense j'ai un peu le sentiment que c'est vrai dans de nombreux domaines se faire imposer des domaines c'est rentrer dans une servitude qui est mortifère Google et autres ne peuvent pas nous imposer des modèles dont on ne connaisse pas syndrome de la boîte noire ni la genèse ni quelle que soit leur qualité ni Tchap, GPT et autres mais il faut absolument qu'il y ait une co-création de ces modèles d'IA pour qu'il y ait une valeur ajoutée une valeur même centrale du savoir-faire des uns et des autres dans l'art du commandement dans l'art de l'exécution et c'est là qu'on en tirera le maximum et qu'on donnera surtout confiance à tous les acteurs sur le potentiel de cette intelligence artificielle
Mais comment imaginer en l'occurrence que les GAFAM enfin que les géants et surtout dans l'ambiance actuelle aux Etats-Unis comment imaginer qu'ils vont accepter qu'on participe de cette réflexion-là ?
Tout simplement en créant nous-mêmes cette force et ça a été dit Dipsy que peut-être voilà la lumière dans cette espèce de tunnel de toute façon c'est le seul moyen qu'on ait pour se sortir de cette dépendance absolue qu'on a vis-à-vis des GAFAM et c'est le moment de le faire et on a des cerveaux on a des experts de très haut niveau on en côtoie avec Jedi qui sont tout à fait capables de nous aider à développer les moteurs d'intelligence artificielle qui auront certes leurs limites mais qui seront crédibles et qui apporteront la valeur qu'on attend dans l'art du commandement dans l'art de l'exécution et donc plus de fiabilité et aussi une meilleure validité démocratique
une meilleure validité démocratique et bien je vous remercie tous les quatre Jean-Paul Paloméros je relève que vous avez signé la préface d'un ouvrage cyber la guerre permanente qui remonte à 2018 mais qui reste tout à fait pertinent un ouvrage signé Jean-Louis Jargorin et Léo Isaac Donien Amélie Ferret vous avez co-signé avec l'ordre de Roussy-Rochegonde un très intéressant papier dans la revue politique étrangère à l'automne dernier de l'Ukraine à Gaza l'intelligence artificielle en guerre André Lonscruc-Pietry vous avez signé un papier dans les échos il y a quelques jours maintenant avec un titre qui est tout un programme face à Musk l'Europe doit réapprendre à gagner je n'oublie pas bien sûr Olivier Zajec vous avez publié il y a un an un ouvrage aux éditions Marre et Martin Les limites de la guerre l'approche réaliste des conflits armés au 21ème siècle à la réalisation Luc-Jean Reynaud ce matin à la technique d'Alia Laura Duteche-Pérez et la documentation de Radio France m'ont aidé à préparer cette émission je les en remercie et maintenant nous sommes samedi voici Carnet de santé de Marina Carrère d'Ancause très bon week-end et à samedi prochain