Clermont-Ferrand, le poison du narcotrafic | Dans ma ville
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Musique --- Bonjour, à quelques semaines des élections municipales, la rédaction de LCP s'est intéressée aux principaux sujets qui préoccupent les Français à travers l'exemple de civils. Pour notre premier rendez-vous, je vous propose d'aller à Clermont-Ferrand, une ville moyenne qui, comme beaucoup d'autres en France, est confrontée à une vague de violence inédite en raison du développement du narcotrafic. C'est un reportage de Clément Perrault. -De nuit comme de jour, c'est un combat permanent pour la police de Clermont-Ferrand.
Propos indistincts à la radio Ici, le narcotrafic est installé et n'aime pas être dérangé. Arrivé sur le point de deal le plus actif de la ville, La Gauthière, dans les quartiers nord. Pour accéder en bas des tours, les guetteurs doivent enlever les poubelles qui bloquent la circulation. -Ce soir, les policiers ne sont pas là pour interpeller, mais pour observer et rappeler aussi leur présence. -En fait, ces barrages, c'est pour les protéger des gangs rivaux qui pourraient venir s'en prendre à eux.
Si on ne vous connaît pas dans la cité, vous ne rentrez pas. -Ce type de scène n'est plus attendu en région parisienne ou à Marseille qu'à Clermont-Ferrand. Mais la cité auvergnate fait partie de ces villes françaises dites moyennes où le narcotrafic s'est considérablement développé.
Quartier Saint-Jacques, encore un point de deal. Cette fois, les trafiquants ne sont pas sur place. Les policiers en profitent pour inspecter. -Ils doivent cacher pas mal de produits stupéfiants à l'intérieur. -Des carreaux sont cassés à l'entrée de l'immeuble pour permettre à n'importe qui d'accéder.
A l'intérieur, personne. -C'est un point de deal référencé sur Clermont-Ferrand. Beaucoup de jeunes squattent à l'intérieur de ces locaux.
On essaie de passer régulièrement pour les évincer. -La criminalité engendrée par le narcotrafic dépasse la simple vente de stupéfiants. En 2025, cinq homicides lui ont été attribués à Clermont-Ferrand.
Une violence d'une ampleur complètement inédite. -J'ai des règlements de comptes, une hyperviolence, j'ai des actes d'intimidation, des tirs en l'air, des tirs dans les jambes, des enlèvements. En fait, c'est que des clans qui s'installent dans toutes les villes moyennes et à Clermont, c'est ce qui se passe. -Ces clans font l'objet d'enquêtes judiciaires approfondies, diligentées par un nouveau procureur arrivé en septembre, expert du narcotrafic.
Elle révèle une organisation peu hiérarchisée, développée en ligne et s'affranchissant de toute règle éthique. -Aujourd'hui, on a des personnes très jeunes et parfois mineures qui ont un contrat en main, qui viennent de l'autre bout de la France, de région parisienne, par exemple, de Lyon, par exemple, de Marseille, et qui se voient remettre une arme à feu dans les mains pour aller blesser ou tuer quelqu'un sur Clermont-Ferrand. Donc ça c'est quelque chose qui existe, avec des recrutements qui sont faits souvent par Internet.
Je pense que c'est des personnes qui n'ont pas leurs repères par rapport aux valeurs de la société, qui sont prêtes à des passages à l'acte extrêmes pour des sommes dérisoires, 5000, 10 000 euros. -Pour attirer de nouvelles recrues et des consommateurs, ces nouveaux réseaux maquillent leur ultra-violence derrière une image cool. Voici une collection de sachets de drogue saisis par les policiers de Clermont.
Des logos de marques détournés, des célébrités. Les narcotrafiquants sont les rois du marketing. Ils poussent parfois jusqu'à indiquer l'adresse d'un point de vente et proposent même des cartes de fidélité, comme à la boulangerie.
L'irruption de cette criminalité de forme nouvelle bouleverse en profondeur la vie des habitants. Et en premier lieu, de ceux qui vivent à proximité des points de deal. Clermont en a compté jusqu'à cinq, dont un installé dans le quartier de la gare à proximité du centre.
Rachel a vécu juste à côté. Elle nous raconte un quotidien qui a tourné au cauchemar. -J'habitais là-bas, mes fenêtres sont là, elles donnent sur cette petite rue.
Et le point de deal, réellement, était là-bas en bas. Sauf que sur tout cet emplacement-là, il y avait beaucoup de passages, beaucoup d'acheteurs. Les dealers, ça traînait là toute la journée, sous les fenêtres, le jour, la nuit, des cris. -Rachel a régulièrement filmé et photographié le tableau depuis sa fenêtre. -Là, on voit deux jeunes hommes qui sont en train de surveiller.
Là, un autre qui avait passé la nuit là. C'est invivable, vous n'avez pas une vie normale. Vous ne pouvez pas lire, vous ne pouvez pas vous concentrer sur quelque chose.
J'étais H24 dans ma tête, je ne parlais que de ça. -Une nuit, un palier a encore été franchie. Rachel n'est pas près de l'oublier. -J'étais tranquillement chez moi avec mon conjoint et on a entendu quatre coups.
On a bien compris que c'était des coups de feu et pas des pétards. Quand on a regardé à la fenêtre, un passant nous a dit qu'il y avait un petit jeune qui s'était fait tirer dessus et ça s'est passé à l'angle vers cette fenêtre. Il était couché là.
Je me suis approchée de lui avec une voisine, on a vu qu'il était vraiment très mal en point, il ne bougeait pas et quand on lui a demandé s'il nous entendait, il s'est mis à bouger et il partait. Le commissaire de police le lendemain m'a dit : "Vous l'avez vu partir, vous l'avez vu mourir." Ca a été compliqué pendant 10, 15 jours, j'avais du mal à dormir, j'avais l'impression de le revoir tout le temps.
C'est quand même bizarre, vous habitez à Clermont-Ferrand, dans une petite rue, un endroit tranquille, vous avez l'impression que c'est Chicago. -La victime était un jeune Albanais de 19 ans, trafiquant présumé. Le drame de trop pour Rachel.
Quelques semaines plus tard, elle décide de quitter son logement et le quartier. Musique D'autres riverains sont restés et certains ont choisi de se battre. Jérôme en fait partie.
A deux pas de chez lui, il nous montre à quoi ressemble un parc fréquenté au quotidien par des consommateurs. -Ici, on a un matelas. En général, c'est utilisé par les toxicomanes.
Et souvent, ils se mettent dans les fourrés pour s'injecter leurs produits. Donc, on risque de trouver des choses par ici. Alors, venez voir !
Venez voir. Ca c'est une cup, c'est à dire que ça fait partie des kits pour les injections, c'est-à-dire qu'ils vont mettre le liquide dedans avec le produit et ensuite ils vont le chauffer, le mélanger pour pouvoir faire des injections. Et là on voit la seringue qui est ici.
Il ne faut pas jouer à cache-cache dans les fourrés, il y a plein de choses sur lesquelles on n'a pas envie que nos enfants tombent. -Régulièrement, Jérôme, avec d'autres riverains, vient ainsi faire le ménage. Il y voit une dimension symbolique, un message envoyé aux dealers et aux consommateurs. -En nettoyant, on se réapproprie l'espace public.
L'idée, c'est de dire que l'espace public ne peut pas être souillé de cette manière-là. Il appartient à tout le monde et c'est à nous tous d'en prendre soin et de faire qu'on puisse tous vivre ensemble. Quand on voit des délinquants qui salissent, qui dégradent volontairement, c'est une manière d'avilir un petit peu notre cadre de vie et puis de s'en emparer. -Une forme de guerre de territoire que Jérôme n'est pas seul à mener.
Avec d'autres habitants, dont Xavier, le pharmacien, il a créé un comité de quartier. Le but, alerter les pouvoirs publics sur ce qu'ils vivent. Il nous emmène devant le point de deal désormais inactif. -Une partie était ici et l'autre partie était un peu plus haut.
Vous aviez en moyenne 700 clients par jour qui passaient là. -La vente a cessé ici pour une raison simple, des policiers sont désormais stationnés 24 heures sur 24. -Depuis qu'ils sont là, il n'y a plus personne. -C'est instantané. -Ouais. -On est très contents d'avoir la police chez nous. -Si les dealers ne sont jamais loin, cette présence policière permanente a rétabli l'ordre.
Elle est une victoire pour les riverains, le fruit de leur mobilisation, comme au printemps lorsqu'ils ont organisé une marche silencieuse. -C'était le début de l'expression du mécontentement des habitants, on n'en pouvait plus à ce moment-là, c'était invivable, vous ne dormiez plus. Si on n'y va pas, ça ne bouge pas et voilà, c'est foutu.
Donc il faut prendre son courage à deux mains et y aller. Si on leur relibère le terrain et qu'ils peuvent revenir faire ce qu'ils veulent, ils vont sauter sur l'occasion. Donc il faudra un dispositif qui accompagne le quartier pour être sûr que ça ne se reproduise pas. -Si elle n'est pas forcément une solution pérenne, cette présence policière devant un point de deal fonctionne et montre que l'Etat n'a pas abandonné face aux narcotrafiquants.
Le 29 avril, le Parlement a adopté la nouvelle loi narcotrafic. En plus de la police et de la justice, elle place un nouveau personnage au centre du jeu, le préfet. Il bénéficie de nouvelles prérogatives pour frapper plus vite et plus fort.
Principale nouveauté qui cible les guetteurs, les interdictions administratives de paraître. -Le préfet peut, dans une zone où il considère qu'il y a du trafic, pour une personne qui participe au deal, soit parce qu'il fait le guet, soit parce qu'il a une activité de vente ou de revente, émettre une décision d'interdiction de paraître sur la zone. Les personnes en rouge n'ont pas le droit de se retrouver sur les zones où il y a des points de deal.
Nous avons deux personnes qui ont récidivé et qui sont en prison. Ca nous donne les moyens puissants de pouvoir dire, et je l'ai fait dans une trentaine de cas : "Monsieur, vous n'avez pas de drogue sur vous. Mais nous considérons, parce qu'il y a eu un travail, évidemment, d'investigation, que vous participez par votre attitude à une complicité de vente illicite de drogue et donc je vous demande de ne pas paraître sur ce lieu." -La nouvelle loi permet aussi aux préfets de s'attaquer plus efficacement aux commerces qui participent au trafic et aux appartements appelés "nourrices" suspectés de cacher la drogue.
Voici le quartier populaire de Saint-Jacques. La préfecture classe son point de deal comme "en déclin". Ici, plusieurs interdictions de paraître ont été prononcées et les policiers poursuivent un travail quotidien de harcèlement des trafiquants.
Au comité de quartier, des habitants installés ici depuis longtemps. Ils constatent une légère amélioration, les dealers se font un peu moins visibles. -Quand on traversait la place, là-bas, vers La Poste, on commençait déjà à voir le remue-ménage.
Et puis le soir, on les entend crier, le va-et-vient des scooters...
Ca c'est un peu tassé en ce moment. Mes deux- petits-enfants, il fallait faire le tour par la rue, là-bas, plus loin vers la boulangerie, pour ne pas passer devant les dealers. Et c'est vrai que le jour, on ne voit plus la chaise, maintenant.
Ils ne sont plus installés comme des coques en pâte, comme s'ils attendaient tranquillement, sans avoir peur de rien. -Mais ces habitants le savent, la guerre contre le narcotrafic est loin d'être terminée. Le phénomène a déjà empoisonné leur quotidien et grignoté un peu de leur liberté. -Le centre Georges Brassens avait reçu une balle au premier étage il y a à peu près deux ans.
Maintenant, on a un code, on appuie... pour se faire ouvrir le centre culturel. -Les animations en soirée, on évite maintenant parce que la plupart des personnes nous disent : "Ah non, mais si c'est le soir, moi, je ne sors pas, j'ai peur", enfin ainsi de suite.
Voilà, c'est cette ambiance qui est pesante, quoi, parce que... on sent qu'on ne peut plus faire vraiment ce qu'on souhaiterait.
C'est un peu dommage. Musique -Dans une enquête publiée en novembre par "La Tribune du Dimanche", la lutte contre le narcotrafic apparaît en cinquième position des sujets de préoccupation des Français en vue des élections municipales. 61 % des personnes interrogées estiment que cette question aura une influence déterminante sur leur vote.