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interviewRadio J — L'interview politique· 31 janvier 2024 13 min

Boris Vallaud - Le Barbier du matin du 31/01/24

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:07
Présentateur

Président du groupe PS, mais aussi député des Landes. Et donc l'agriculture, évidemment, c'est un sujet important pour vous. Vous avez répondu hier comme président de groupe au discours de politique générale de Gabriel Attal et vous l'avez défini comme étant le jeune visage du vieux monde. Qu'entendez-vous par là ?

0:23
Boris Vallaud

Je dois dire que j'ai eu le sentiment que son discours a été daté. Il n'y a pas de réinvention. En fait, il n'est pas de son époque et dans son époque. Il a eu les mots qu'aurait pu prononcer François Fillon. Tant que ça, c'est quand même plus ouvert, moins identitaire. Déverrouillé, libéralisé, autorité, tout ça, il a enfilé des mots les uns à la suite des autres finalement pour donner une collaboration droitière à son discours. J'ai eu l'impression d'avoir au fond le plus vieux Premier ministre que nous n'ayons jamais eu hier.

0:59
Présentateur

Alors le chapitre sur lequel il était attendu, c'était évidemment l'agriculture. Le discours n'a pas fonctionné. Les barrages continuent, ils se rapprochent de Paris. Le sommet européen de jeudi sera-t-il décisif ? Est-ce que c'est là que ça se joue pour qu'on essaye de changer ce modèle en crise ? D'abord, qu'est-ce qu'il faut changer ?

1:16
Boris Vallaud

Parce que je crois que c'est important de le dire. En réalité, c'est un modèle agricole qui est à bout de souffle. C'est un modèle sur lequel nous avons pu compter. Les agriculteurs se sont adaptés. C'est à la fin des années 50 ce changement de modèle, cette agriculture moderne avec des grandes surfaces, la spécialisation. Pour nourrir tout le monde. Pour nourrir tout le monde. Mais qui se percute, et les agriculteurs en sont les témoins accablés, à la crise climatique, au réchauffement climatique et à la perte de biodiversité. Et tout ça, dans un monde ouvert à la concurrence des loyaux.

Nous nous imposons à nous-mêmes des règles que nos concurrents à l'autre bout du monde ne s'imposent pas. Il y a besoin de changer ce modèle. L'agroécologie et la protection de notre modèle agricole. Le plus importé des produits traités avec des substances chimiques dont nous interdisons l'usage à nos agriculteurs. C'est rétablir aussi le rapport de force avec la grande distribution et les entreprises de l'agroalimentaire. Pendant que les paysans ne vivent pas de leur travail, les industries de l'agroalimentaire font des super profits de façon absolument éventuelle.

2:11
Présentateur

Les négociations se terminent aujourd'hui d'ailleurs.

2:13
Boris Vallaud

Oui, et d'ailleurs ce qui est très intéressant c'est que dans cette crise, nous avons appris que la loi EGalim n'était pas appliquée. Et qu'il fallait envoyer un peu partout dans la précipitation une centaine de contrôleurs de l'État. Mais enfin, que l'État qui est prompt à contrôler les chômeurs, les agriculteurs, contrôle la grande distribution et les entreprises de l'agroalimentaire. qu'il y ait un vrai partage de la valeur, qu'il y ait une loyauté de la confiance. C'est ça qui s'essouffle. Alors il y a besoin de mesures d'urgence tout de suite, de pouvoir d'achat. Et si on parle de mesures d'urgence, il y a la question des prix planchers.

Il y a aussi 800 millions d'euros qui dans le cas de la loi EGalim devaient retomber dans la cour des fermes qui en réalité ont disparu dans les marges de la grande distribution. Et bien cela, il faut que ça revisselle jusqu'à nos paysans qui pour beaucoup d'entre eux n'en peuvent plus. Ils veulent vivre de leur travail. Et de ce point de vue-là, c'est vrai qu'on n'a pas entendu grand-chose. Alors qu'est-ce qui va se passer à Bruxelles ?

3:04
Présentateur

Parce que quand même, Polonais, Allemands et Français sont en colère.

3:07
Boris Vallaud

Et bien je crois que c'est le moment de convoquer l'équivalent de ce qu'était la conférence de Stresa en 1958 pour redéfinir un modèle agricole. Une nouvelle PAC et pas la PAC de 92 qui est inspirée par le libéralisme. C'est, vous savez, les grands accords du GAD, de l'OMC, les accords de libre-échange en échange de pas grand-chose puisque ça défait un certain nombre de nos agricultures en Europe mais partout dans le monde. Et puis il faut une vraie loi d'orientation agricole. En France, nous manquerons de l'un et de l'autre. Mais il ne peut pas y avoir trois Attal ou trois Emmanuel Macron. Le Emmanuel Macron à Bruxelles qui défend le libéralisme et les accords de libre-échange.

L'Emmanuel Macron ou le Gabriel Attal sur le terrain qui dit qu'il faut arrêter d'emmerder les Français. Et puis celui à Paris qui lui-même est producteur de normes et finalement assez aveugle à ce qui se passe.

3:55
Présentateur

La loi d'orientation, elle doit arriver. Vous plaidez dans votre discours pour un plan de bifurcation écologique en mettant 100 milliards d'euros avec une caisse d'amortissement. Qu'est-ce à quoi ?

4:04
Boris Vallaud

Vous savez, quand Lionel Jospin s'est saisi de la question du trou de la Sécurité, de la dette de la Sécurité sociale, il a mis dans une caisse d'amortissement l'ensemble de cette dette. Et il a dit qu'on va la rembourser avec des ressources affectées sur plusieurs années. Mais nous arrivons à la fin du remboursement.

Ce que je dis, c'est que nous savons que nous avons besoin d'investir dans cette bifurcation, changer nos modèles économiques, changer nos modèles agricoles, investir dans les réseaux et le stockage de l'énergie, dans les énergies renouvelables, dans la décarbonation de l'industrie, dans les transports en commun, pour changer la vie de ceux qui se serrent la ceinture, mais qui pourraient, si c'est bien fait, voir dans la transition écologique un levier d'amélioration de la condition humaine. Et puis, on emprunte tout de suite, on dépense tout de suite, et on rembourse sur une très longue période. Voilà ce que moi je propose, qui est au fond un effet de levier considérable.

Et ce que nous n'investissons pas aujourd'hui, nous avons toujours à l'investir, aucun tuple dans les années à venir.

5:04
Présentateur

Le Premier ministre veut dé-smicardiser la France. 20% des salariés du privé sont au SMIC. C'est pousser les salaires vers le haut, notamment ceux qui sont juste au-dessus du SMIC. Vous ne pouvez qu'approuver.

5:13
Boris Vallaud

Oui, mais vous savez, on connaissait la formule Bruno Demande, Bruno Le Maire Demande. Là, c'est à telle demande. Comment va-t-il faire ? D'abord, il se plaint de la smicardisation, mais enfin, c'est quand même, depuis 7 ans, la première fois qu'il y a autant de salariés au SMIC. 17%, alors normalement, c'est plutôt 11%.

5:29
Présentateur

Oui, parce que quand on est juste au-dessus, si les salaires montent, on perd des avantages.

5:32
Boris Vallaud

Le gouvernement, d'une certaine manière, n'a pas fait son travail. Alors, il demande maintenant qu'il y ait des négociations de branches. Très bien. Il faut sans doute que, comme le propose la CFDT, ceux qui n'augmenteraient pas les salaires ne bénéficient pas, en tout cas au niveau du SMIC, des allègements de cotisations sociales, qui est cette contrepartie. Ensuite, moi, je crois qu'il n'y aura pas d'augmentation des salaires s'il n'y a pas un juste partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail. L'augmentation dans les entreprises du CAC 40 des rémunérations des actionnaires augmente beaucoup plus vite que celle de leurs salariés. Je parle dans la même nature d'entreprise.

Donc, il faut de l'intéressement, de la participation. Il faut un juste partage de la valeur ajoutée, une distribution primaire des revenus entre salariés qui soit équitable. Est-ce que vous pensez qu'après la crise où nous avons applaudi les caissières, le patron de Carrefour, qui par ailleurs fait des plans de licenciement, peut gagner encore 300 fois ce que gagne sa caissière ? Eh bien, je crois que notre commune humanité, le retour à une forme de décence commune, comme disait Orwell, est un impératif. C'est la seule façon de vivre ensemble, finalement, dans la reconnaissance que nous sommes les uns et les autres, des gens de même valeur. Voilà ce qu'il faut, à mon avis, fermer.

Mais il a parlé des salaires, en n'oubliant pas ailleurs de dire que ce que, éventuellement, les entreprises donneraient d'un côté, eh bien, ils le reprendraient de l'autre avec l'augmentation de 9% du prix d'énergie. C'est 110 euros en moyenne par an pour un ménage.

6:48
Présentateur

Les chômeurs, en fin de droit, n'auront plus d'allocation spécifique de solidarité. Ils seront reversés au RSA. Est-ce que ça, ça peut les inciter à reprendre un emploi ?

6:55
Boris Vallaud

Vous savez qui est à l'ASS, à l'allocation de solidarité ? Ce sont souvent des travailleurs âgés dont le taux d'emploi est très faible. C'est qu'un travailleur sur deux de plus de 55 ans quitte au chômage. Eh bien, c'est les remettre dans un dispositif qui ne veut pas forcément d'eux. Ce n'est pas se poser la question de la formation professionnelle. Je vous donne juste qu'il y a un taux d'emploi des seniors en Norvège qui est très élevé, à la différence de la France. Pourquoi ? Parce qu'il concentre les efforts de formation professionnelle sur cet étrange-âge pour gérer les mutations technologiques. Pour les maintenir efficaces. Exactement, pour les maintenir dans l'emploi.

Nous, c'est exactement l'inverse dans la répartition. Donc, il y a des choses, des sujets orphelins. Le logement, en plus, c'est une catastrophe dans les annonces qui ont été faites.

7:38
Présentateur

Tout de même, il va simplifier pour qu'on puisse construire sur des terrains où on ne peut pas construire.

7:41
Boris Vallaud

Il a utilisé les mêmes mots que Julien Normandie. Il va y avoir un choc d'offres. Le choc d'offres, ça fait que, par exemple, dans le logement social, l'année dernière, il y a eu 83 000 livraisons de logements sociaux. C'est le plus mauvais chiffre depuis 2005. On était à 145 000 en 2017. Et puis, il fait une proposition qui est, franchement, je lis une prime à la canaille. Le fait de pouvoir inclure le logement intermédiaire dans les 25 % de logements sociaux que doivent faire un certain nombre de communes.

8:04
Présentateur

Le logement intermédiaire, c'est pour les classes moyennes souvent inférieures.

8:06
Boris Vallaud

Eh bien non, puisque sur les 2,6 millions de demandeurs de logement social, il n'y en a jamais eu autant aujourd'hui. Il n'y en a que 3 % qui sont éligibles au logement intermédiaire. En réalité, les classes moyennes, c'est encore trop cher pour elles, ce logement intermédiaire. C'est simplement, vous voyez, un cadeau fait à ceux qui ne respectent pas la loi parce qu'ils ne respectent pas la loi pour un certain nombre d'entre eux. C'est extrêmement grave. Sur le foncier, il n'a rien dit. Sur le blocage des loyers, il n'a rien dit. Sur la garantie universelle des loyers, il n'a rien dit. Sur le foncier, il a juste dit qu'on va pouvoir emprunter et rembourser plus longtemps.

Ça veut dire qu'on va laisser les prix flamber et augmenter.

8:39
Présentateur

Il a parlé aussi des mineurs délinquants en proposant des travaux d'intérêt éducatif parce qu'on ne peut pas leur donner de travaux d'intérêt général. Qu'est-ce qu'on peut mettre derrière cette appellation ? Écoutez, je n'en ai strictement aucune idée.

8:52
Boris Vallaud

J'imagine que lui a une idée précise. En tout cas, il ne l'a pas partagé avec la représentation nationale et pas avec les Français. J'aurais aimé, moi, l'entendre parler de la mixité sociale à l'école. Je crois que si nous voulons construire une nation d'égo, si nous voulons vivre ensemble, il faut pouvoir grandir ensemble. Or, aujourd'hui, vous avez un séparatisme scolaire dont la ministre de l'Éducation et, je crois, la caricature absolue, qui fait qu'en fait, nous vivons les uns à côté des autres alors que faire nation, c'est vivre ensemble.

Et donc, nous avons besoin de défendre notre école publique, défendre cette mixité sociale contre toutes les grandes féodalités, qu'elles soient économiques, sociales, religieuses, territoriales.

9:30
Présentateur

Les classes de niveau au collège qui sont promises, est-ce que ce n'est pas une bonne idée pour qu'aucune classe ne soit enlisée et puis refaire de la mixité sociale par l'hétérogénéité des niveaux ?

9:40
Boris Vallaud

Alors, vous savez, ça a déjà été fait, ça a déjà été testé, ça ne marche pas, ce dont on a besoin, c'est les classes de besoin. C'est-à-dire qu'on identifie les besoins qui ne sont pas les mêmes dans l'année, qui ne sont pas les mêmes selon les élèves pour constituer des petits groupes de travail. C'était l'idée du dispositif plus de maîtres que de classes qui a été abandonné par Jean-Michel Blanquer et par Emmanuel Macron et qui a beaucoup coûté aux élèves, notamment des territoires ruraux. Au fond, il y a dans la politique de Gabriel Attal une grande machine à trier se fondant sur le mot de mérite, mais qui en fait est une machine à trier.

Vous savez, il a évoqué la réforme du lycée, c'est l'amoindrissement du socle de compétence générale pour les élèves des lycées professionnels. Et tous ceux qui, en creux, critiquent, sous couvert de contester le nivellement par le bas, la démocratisation scolaire, ne nous disent jamais quel est le modèle qu'ils y opposent. Moi, je n'en connais qu'un, celui qui le propose, ça s'appelle l'aristocratie scolaire. C'est-à-dire, les meilleurs feront des études et puis tous les autres serviront leur train de vie. Est-ce que ce n'est pas le mérite à la républicaine aussi qui peut construire ? Non, le mérite à la républicaine, c'est s'intéresser autant au point de départ qu'au point d'arrivée.

Or, il y a dans le libéralisme d'Emmanuel Macron, de Gabriel Attal qui est son représentant, l'idée qu'il y a des destins de perdants et que sans doute ceux-là doivent mériter leur sort.

10:55
Présentateur

Vous participerez à un colloque samedi à l'Assemblée nationale sur les services publics. Vous avez signé aussi une tribune pour sauver, améliorer ces services publics. En quoi cela peut-il permettre à la gauche de reconquérir les faveurs de l'électorat ?

11:07
Boris Vallaud

D'abord, qu'est-ce que ça apporte aux Français qui sont soucieux de leur hôpital, qui est en crise, qui souffre avec des soignants qui sont en perte de sens, qui n'arrivent pas à exercer leur métier comme ils estiment devoir le faire, qui sont attachés à leur école ? On a, avec Gabriel Attal, dans le dernier budget, supprimé à nouveau des postes dans l'éducation nationale, alors qu'on se pose la question des remplacements, d'un meilleur accueil des élèves en situation de handicap. Je crois que l'état social de service public, c'est le patrimoine de ceux qui n'en ont pas, comme dit la formule consacrée. C'est un réducteur d'inégalités.

C'est améliorer la possibilité de s'arracher au destin écrit d'avance. C'est la possibilité, finalement, quels que soient ces moyens, de bénéficier de la même éducation, de la même santé, de la même proximité d'un certain nombre de services. Et aujourd'hui, on a, à bien des égards, des administrations qui sont sans visage, sans interlocuteurs, et des Françaises et des Français qui ont en face d'eux des services publics qui sont englués dans l'austérité, dans les difficultés, et qui ne les prennent pas toujours très bien en charge. Je crois que c'est le corollaire de cette réflexion sur les normes, la façon dont est rendu le service, la proximité, l'accessibilité, la compréhension.

Quand je reçois chez moi une maman qui vient demander une aide pour un enfant handicapé, et qu'elle me tend un serfa de 24 pages à remplir, avec, sur l'une des pages, d'écrire le projet de vie de l'enfant, je lis la panique dans les yeux de cette maman. Si elle ne vient pas me voir, j'ai peur qu'elle renonce à ses droits. Et ça, c'est très important de le concevoir. Boris Vallot, merci, bonne journée. Merci à vous. Merci beaucoup Christophe Barbier. Christophe, on vous retrouve demain à 7h45. Votre invité sera le patron de la Fédération Nationale des Chasseurs, Willy Schren.