Inflation : "Il faut créer un impôt sur certaines sociétés qui peut être ponctuellement un peu plus élevé"
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Questions et réponses
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- 0:59OuverteRéponse partielle
Avez-vous été surpris par l'ampleur de la contestation sociale à Total Energy et ailleurs ?
- 2:56OuverteRéponse partielle
Où voyez-vous un risque de révolte généralisée, le retour des gilets jaunes ?
- 4:19RelanceRéponse directe
On est arrivé là au bout d'une logique depuis 2010 ?
- 5:06OuverteRéponse directe
Mauvaise anticipation de l'inflation et manque de réaction ?
- 7:14OuverteRéponse partielle
Est-ce que Total est le bouc émissaire trop facile de la situation ?
- 8:35RelanceRéponse directe
Total a trop tardé à ouvrir les négociations sur les augmentations de salaires ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:58InvitéChiffre
« 176 milliards, nous dit la Banque de France, et qui est concentrée sur les 20% les plus aisés. »
- 5:39InvitéChiffre
« C'est une ponction de revenu de l'extérieur et donc c'est une ponction qu'on évalue à 3 points de PIB. C'est-à-dire 75 milliards. »
- 9:37InvitéFait
« Il y avait une baisse en 2020, il a réaugmenté derrière, mais il est revenu ensuite au niveau de 2019. »
- 11:53InvitéFait
« Il faudrait que ça soit bien nommé conflit ukrainien pour qu'on se dise une fois que ce conflit est terminé, on le supprime. »
- 14:02InvitéFait
« Un super profit, c'est quand vous avez une augmentation de vos résultats qui ne tiennent pas à l'introduction d'une innovation que vous gagnez des parts de marché parce que vous avez introduit une nouveauté dans le paysage qui va être sanctionnée par l'évolution du marché. »
- 19:55InvitéChiffre
« Quand vous avez un euro qui baisse de 10%, ça vous fait à peu près 1% d'inflation supplémentaire. 0,9% exactement. »
- 24:19InvitéChiffre
« On est à plus 37% par rapport à 2019. »
Temps de parole
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France Inter. Léa Salamé, Nicolas Demorand, le 7-9-30. Et avec Léa Salamé, nous vous proposons aujourd'hui un grand entretien en forme de débat en cette journée de grève interprofessionnelle. Et alors que le climat social se tend en France, deux invités, deux économistes au micro d'Inter. Le premier est directeur général de Rex-Eco, d'un institut d'études économiques. Le second est directeur du département analyse et prévision de l'OFCE. Je vais y arriver, c'est quand même pas si compliqué. Et membre du Haut Conseil des Finances Publiques. Questions et réactions au 01 45 24 7000 et sur l'application de France Inter. Denis Ferrand, Eric Ayer, bonjour. Bonjour.
Et merci d'être en studio ce matin après trois semaines de grève dans les raffineries et de pénuries de carburant. La situation n'est toujours pas revenue à la normale. C'est donc aujourd'hui, je le disais, une journée de grève interprofessionnelle à l'appel de plusieurs syndicats. Même question à tous les deux pour commencer. Avez-vous été surpris par l'ampleur de la contestation sociale à Total Energy et ailleurs ? Est-ce à vos yeux un mouvement de fond ou une montée de fièvre temporaire, conjoncturelle, Eric Ayer ?
Bon, c'est très compliqué à prévoir ces montées, ces tensions sociales. Mais globalement, oui, il y avait le terrain pour cela. Donc, il faut rappeler peut-être en trois mots, il y avait d'abord en 2019, on était déjà avec des tensions sociales. Alors, c'était cristallisé autour d'une fiscalité carbone et d'un côté qui pénalisait beaucoup plus les ménages modestes que les ménages aisés. Et puis, une fiscalité qui était aussi défavorable, puisqu'il faut rappeler, c'était le prêlement forfaitaire unique ou la transformation de l'ISF en IFI. Et avec une réforme des retraites et de l'assurance chômage, il y avait déjà des tensions sociales. Bon, ça s'est calmé avec la Covid.
On a tout mis sous cloche, y compris les tensions sociales. Mais attention, pendant la Covid, les inégalités ont augmenté. Alors, pas la pauvreté, nous dit l'INSEE, mais les inégalités. C'est-à-dire que globalement, pendant la Covid, il y a eu une surépargne qui s'est accumulée. 176 milliards, nous dit la Banque de France, et qui est concentrée sur les 20% les plus aisés. Donc, vous voyez, des inégalités qui augmentent par cette surépargne et par des actifs qui progressent. C'est-à-dire que les prix de l'immobilier augmentent, les bourses ont augmenté. Donc, les riches sont de plus en plus riches. Alors, les modestes, grâce au quoi qu'il en coûte, n'ont pas perdu.
Mais globalement, des inégalités. Vous rajoutez ça à un troisième choc, qui est le choc énergétique et alimentaire. Et celui-ci, il est très inégalitaire. C'est-à-dire que, vous voyez, quand le prix d'énergie et le prix de l'alimentation augmentent, ça pénalise beaucoup plus les ménages modestes que les ménages aisés. Donc, il y avait tout cela. Et vous rajoutez à cela, on va remettre la réforme des retraites. On va faire l'assurance chômage, qui vont pénaliser bien plus les ménages qui sont dans le bas de la distribution, avec une idée. Le quoi qu'il en coûte, c'est quand même un peu terminé. Il va falloir commencer à rembourser.
Mais puisqu'on baisse les impôts, bien sûr, ça va être par la dépense publique. Donc, oui, il y avait un peu, on se disait, ça va commencer à titiller.
Il y avait les fermements. Denis Ferrand, vous voyez, même question, où vous voyez un risque de révolte généralisée, le retour des gilets jaunes, une contagion à d'autres secteurs. Jean-Luc Mélenchon disait, c'est le retour du Front populaire. Vous voyez ça ou une poussée de fièvre conjoncturelle ?
Les économistes ne sont pas les mieux placés pour prévoir les mouvements sociaux. Il faudra beaucoup plus se tourner vers d'autres types d'analyses, semble-t-il, qui seraient bien plus à même d'apprécier ce qui est en jachère, ce qui est sous-jacent. Mais aussi, justement, il faut peut-être un peu décentrer l'analyse et prendre un peu de champs. Ce que l'on constate depuis dix ans, c'est une absence de progression du pouvoir d'achat par ménage. Si vous prenez le niveau du pouvoir d'achat par ménage, il est aujourd'hui au même niveau que ce qu'il était en 2010.
Donc, il y a une absence de progression qui est quelque chose d'assez long, qui est installée parce que peu de progression des salaires, peu de progression de l'ensemble des revenus. Et l'effet catalyseur, maintenant, c'est qu'il y a effectivement cette accélération qui est très soudaine de l'inflation. Quelque chose qu'il faut se rappeler, l'année dernière, n'était pas du tout anticipée.
Et n'étant pas anticipée, ne s'est pas retrouvée non plus dans les négociations de salaires qui ont été amorcées pour 2022, ni non plus forcément intégrées dans des idées qu'on pouvait peut-être se revoir entre négociateurs au cours de l'année qui allait avancer, au fur et à mesure qu'elle allait se déployer à l'inflation. Donc, il y a aussi un peu une erreur d'anticipation qui a été un peu collective, qui n'a pas vu venir ce choc très soudain d'inflation. Et bien, ça se cristallise désormais en une forme d'éruption.
Et vous avez le sentiment qu'on est arrivé là au bout d'une logique puisque vous dites que depuis 2010, ça n'a pas changé. Là, il y a l'irruption de quelque chose de nouveau ?
Oui, le quelque chose de nouveau, c'est précisément cette remontée des prix. C'est-à-dire que depuis 2010, en fait, et jusque...
Mais là, je posais la question plutôt du côté des salariés.
Oui, tout à fait. Mais jusqu'à présent, les salariés ne voyaient pas de forte augmentation des prix. Et c'est là qu'il y a quelque chose qui est nouveau dans le paysage. C'est qu'il y a ce choc qui est très soudain d'inflation et qui rend encore plus visible, probablement, l'érosion du pouvoir d'achat. Jusqu'à présent, c'était une érosion qui était presque insidieuse. D'un seul coup, elle se révèle de manière beaucoup plus brutale dans notamment le fait qu'elle touche l'énergie, elle touche l'alimentation.
Donc, mauvaise anticipation de l'inflation et donc peut-être manque de réaction et peut-être manque d'habitude. Comme disait Dominique Seux, on n'a plus l'habitude, les chefs d'entreprise n'ont plus l'habitude d'augmenter les salariés.
Oui, c'est vrai. Il faut rappeler, on cherchait l'inflation. C'est-à-dire que dans la décennie avant la Covid, il n'y avait pas d'inflation. On se demandait mais où était passée cette inflation et donc les progressions de salaire, effectivement, c'était pour donner du pouvoir d'achat. Là, aujourd'hui, les progressions de salaire, c'est pour juste stabiliser le pouvoir d'achat. Mais là où la tension devient extrême, c'est qu'il faut rappeler que ce troisième choc énergétique, c'est une ponction de revenu. C'est une ponction de revenu de l'extérieur et donc c'est une ponction qu'on évalue à 3 points de PIB. C'est-à-dire 75 milliards.
Donc ces 75 milliards, il y a bien quelqu'un en France qui doit les payer. Et ce quelqu'un, c'est soit les finances publiques, soit les entreprises, soit les ménages. Ça ne peut pas être... Le choc est trop gros pour qu'un de ces trois acteurs le prenne complètement à son compte. Les finances publiques n'ont plus les moyens et les entreprises ne sont pas dans une bonne situation quand on regarde macroéconomiquement. Il y a des taux de marge qui sont dégradés dans beaucoup de secteurs, etc. Et certains ménages ne peuvent pas non plus le supporter. Donc il va falloir se le répartir. Et c'est là où le récit devient difficile.
Parce que, vous voyez, on se dit, bon, alors tout le monde, personne ne peut le supporter en tant que tel, mais certains, oui. C'est-à-dire que, je reprends, les ménages qui ont surépargné pendant la crise, peuvent, il y a 176 milliards, aller ponctionner une partie de cette perte dans la surépargne. Certaines entreprises, et on voit, vous voyez, les taux de marge sont dégradés dans tout, à peu près macroéconomiquement, sauf dans trois secteurs. Alors, l'énergie, les services, donc il y a dans l'énergie, les marges sont supérieures à l'avant-crise, dans les services de transport, CMA, CGM, avec aussi des marges qui sont extrêmement élevées, et dans les services immobiliers.
Donc on se dit, si ces secteurs-là, qui ont des marges, d'accord, qui ont potentiellement les moyens, ne peuvent pas, ne peuvent rien faire, on se dit, mais alors, mais qui va pouvoir faire ? Et donc, l'État ne peut pas, les ménages ne peuvent pas. Et donc, oui, il y a une question, un tout petit peu de récit, en disant, moi je peux, ok, je vais perdre un peu en compétitivité, mais ce n'est pas la fin du monde. Et il faut voir, en fait, cette ponction comme, finalement, un effort qu'il faut faire pour nos valeurs, un effort qu'il faut faire pour montrer à des dictateurs qui ne peuvent pas tout faire.
Denis Ferrand, est-ce que vous pensez, comme la CGT ou les Insoumis, qu'il y a un problème total, avec ces 19 milliards de profits au premier semestre, ces 2,6 milliards de dividendes distribués aux actionnaires, l'augmentation de salaire de Patrick Pouyanné, ou c'est trop facile de le voir comme ça, Total étant le salaud utile, comme le dit Bertil Bayard du Figaro, le bouc émissaire trop facile de la situation. Vous en pensez quoi ?
C'est vrai qu'il y a comme une forme d'épouvantail avec Total, mais qui est effectivement un arbre qui cache la forêt, ou plutôt qui peut cacher un peu le désert, le désert de l'ensemble des entreprises. La grande difficulté, c'est que derrière cet épouvantail qui est actionné, on masque le fait que, oui, dans l'ensemble des secteurs d'activité, la possibilité d'augmenter spontanément les salaires à la hauteur de ce qu'est l'inflation va causer quand même des difficultés assez importantes. Je pense que derrière ce qui est en train de se jouer, on voit réapparaître fondamentalement le fait que l'inflation reste un conflit de répartition.
Un conflit de répartition à différents niveaux à l'échelle internationale, c'est-à-dire que ce que l'on a comme prélèvement, que rappelait Eric à l'instant, ce que l'on a comme prélèvement depuis l'international, pèse sur la capacité collective à distribuer du pouvoir d'achat. C'est du conflit de répartition dans l'enjeu entre les salariés et leurs employeurs. C'est un conflit de répartition aussi entre les salariés et ceux qui ne sont pas en emploi.
D'accord, mais sur Total, est-ce qu'on en est là à cause, ou en grande partie, à cause aussi de l'exemple Total ? Est-ce que Total a trop tardé à ouvrir les négociations sur les augmentations de salaires ? Comment pensez-vous, Denis Ferrand, que les gens peuvent apprécier le fait qu'on entende que son patron double son salaire ou augmente de 52% et attendent pour ouvrir les négociations ? Sans être totalement gauchiste ou obsédé par la question d'inégalité, est-ce que vous entendez que tout le monde peut avoir l'oreille ou non ? Vous dites, relativisons, c'est la vie, il ne l'a fait qu'augmenter son salaire pour revenir au niveau de 2019 ? Je ne sais pas, vous dites quoi ?
Oui, tout à fait, c'est vrai qu'il faut toujours faire attention, je crois que ce sont vos collègues de France Info qui montraient récemment que l'augmentation du salaire qui intervient en 2021 en fait ramenait au niveau du salaire de 2019. Quand on regarde une variation, il faut toujours regarder la base sur laquelle il s'applique.
C'est-à-dire qu'il avait baissé son salaire et il l'a remonté ?
Il y avait une baisse en 2020, il a réaugmenté derrière, mais il est revenu ensuite au niveau de 2019.
C'est-à-dire, Eric et R ?
C'est-à-dire 5,9 millions tout de même. Alors, vous voyez, non mais c'est... Pardon, je coupe la parole, mais c'est vrai que globalement, on peut tout justifier, tout est justifiable. Mais là, il faut quand même se dire, on a un niveau d'activité qui n'est pas encore par habitant revenu au niveau d'avant crise, on a un choc supplémentaire, donc il faut bien que quelqu'un le paye et on se dit, il y a des personnes qui ont un peu plus les moyens de le supporter que d'autres et donc c'est ça qui fait qu'il y a de... On met une petite étincelle dans un terrain qui était déjà enflammable. Donc, Denis Ferrand ?
La question est bien, effectivement, par rapport à ce défaut d'anticipation, comment est-ce qu'on réajuste le tir ? Est-ce qu'on réajuste le tir en attendant que se réouvre le round habituel des négociations ou est-ce qu'au contraire on l'anticipe ? Et de manière très intéressante, alors, au-delà du cas de Total, quand il y a eu des négociations de branches l'année dernière, en fin d'année dernière, il y a eu une intégration beaucoup plus importante que d'habitude de ce que l'on appelle des clauses de revoyure. C'est-à-dire, on réouvre des négociations au niveau des branches, au niveau des entreprises, en cours d'année, dès lors que l'on constate que l'inflation dérape.
Est-ce que là, c'est peut-être là qu'il y a eu un défaut d'anticipation qui a pu intervenir dans cette entreprise et qui a pu cristalliser cette tension ?
Et puis, il y a la question de la taxation des super profits ou le fait de plus taxer les dividendes. Le Modem, vous le savez, essaye depuis plusieurs jours de faire passer des amendements au budget dans ce sens. Le gouvernement les rejette avec une même justification. Je vais citer Bruno Le Maire. Arrêtons avec ces formules qui sont des super cheries, super dividendes, super profits. Derrière, il y a surtout la super taxation permanente. Si la France arrivait à sortir de cette idée qu'elle ira mieux en augmentant systématiquement son niveau de taxes et son niveau d'impôt qui est déjà le plus élevé des pays développés, je pense qu'on aura fait un grand progrès. Fin de citation. Eric Ayer.
Fermez le banc ?
Non, justement, on ne peut pas fermer le banc parce qu'encore une fois, on est face à une ponction très importante. D'accord ? Et puisque l'État n'a pas de moyens et se baissent ces moyens puisqu'en gros, on baisse les impôts. On vote des budgets aujourd'hui avec des baisses de prélèvements obligatoires qui restent encore élevées mais on est en baisse. Il va bien falloir un moment se poser la question de si on veut qu'on fasse encore collectif et que notre société continue à fonctionner ensemble, que ceux qui gagnent un peu plus, d'accord ? Et bien contribuent un peu plus. Alors, ce n'est pas des super profits qu'il faut déterminer.
Moi, je pense, c'est vraiment, on met un impôt sur les sociétés qui peut être ponctuellement un peu plus élevé en disant, là, on n'essaie pas de savoir pourquoi, dans quel secteur tu es mais on constate que globalement, ce n'est pas ta capacité à investir qui t'a permis de faire un peu plus de profit. On t'en prend une partie. Il faudrait que ça soit bien nommé conflit ukrainien pour qu'on se dise une fois que ce conflit est terminé, on le supprime.
C'est-à-dire qu'on augmenterait, par exemple, sur Total, un an.
Mais pas que sur Total, sur toutes les entreprises qui font beaucoup plus de bénéfices qu'avant. Vous avez un supplément d'IS, mais vous voyez, c'est Alain Juppé qui avait mis ça à l'époque. Vous voyez, ce n'est pas une idée qui vient de la gauche. Alain Juppé avait proposé cette surtaxe IS sur l'impôt sur les sociétés ponctuelle pour faire face à un choc ponctuel.
Denis Ferrand, vous ne pensez pas que c'est une bonne idée ?
On est face à un choc qui est homogène dans l'ensemble des pays européens et sur tous les aspects, on répond avec des logiques qui sont nationales. Sur la manière dont on a compensé les hausse-prix de l'énergie, sur la manière dont les Allemands désormais vont soutenir leurs industries qui sont très consommatrices d'énergie, on voit qu'on a des réponses qui sont individuelles. Et c'est un peu la même chose dans l'autre sens, au travers d'une augmentation de prélèvement. Donc je crois beaucoup plus face à un choc qui est commun. C'est l'Europe entière qui est concernée par ce choc. Arrêtons d'avoir des réponses qui sont non coordonnées. Mais là, la réponse est la contribution européenne.
Justement, c'est là qu'il y a un premier pas qui est important, c'est qu'on commence à introduire une réponse européenne face à cet enjeu de surtaxation. Je préfère envisager cette réponse en termes de taxation additionnelle à cette échelle-là plutôt que à l'échelle nationale.
Elle est à la hauteur ? Elle n'est pas compatible
avec une réponse nationale ? Alors, j'ai cru comprendre que cela allait occasionner des recettes à hauteur de 200 millions d'euros. En tout cas, c'est le chiffre que j'ai emprunté. 140 milliards. 200 milliards. Non, pour la France. Pour la France, à destination de la France. Donc là, c'est vrai qu'au regard des chiffres que vous avez évoqués tout à l'heure sur les résultats et sur l'augmentation des résultats, ça pose une question. Maintenant, attention, qu'est-ce qu'on appelle des super profits ? Il faut bien distinguer aussi, c'est comme toujours, le diable va se nicher dans les détails. C'est quoi un super profit selon vous ?
C'est quoi ? Parce que Bruno Le Maire, il ne sait pas ce que c'est, peut-être que vous pouvez lui expliquer ce matin.
Un super profit, c'est quand vous avez une augmentation de vos résultats qui ne tiennent pas à l'introduction d'une innovation que vous gagnez des parts de marché parce que vous avez introduit une nouveauté dans le paysage qui va être sanctionnée par l'évolution du marché. Et c'est quand vous avez un profit qui tient à l'augmentation simplement d'un prix, à l'augmentation d'une forme de rente. Et donc, c'est un peu ça que l'on peut appeler un super profit. C'est-à-dire qu'il ne résulte pas d'un investissement que vous avez fait préalablement.
Écoutez l'idée d'Alain Juppé rappelé par Éric Heyer qui serait l'idée d'un impôt sur les sociétés augmenter de manière exceptionnelle pour certaines entreprises qui ont fait des profits qui ne viennent pas de leurs investissements. Ça, ça vous semble stupide comme idée ? Bruno Le Maire dit mais ça va faire fuir les entreprises étrangères, ça va nous faire fuir. Il faut rappeler quand même que le quinquennat d'Emmanuel Macron, ça a été la réduction de l'impôt sur les sociétés et on est passé de 33% à 25%. Il a énormément baissé l'impôt sur les sociétés. Est-ce que ce ne serait pas le moment de faire un petit geste de l'autre côté ?
Oui, alors c'est vrai que le message qui est envoyé, l'argument qui est tenu, c'est qu'on ne peut pas faire sans arrêt des allers-retours sur la politique fiscale. C'est vrai qu'il y a un besoin d'une forme de continuum. C'est celui qui est avancé. Maintenant, quand on regarde aussi le niveau de prélèvement des entreprises, il faut positionner la situation dans la France par rapport aux autres pays. Oui, il y a une réduction de l'impôt sur les sociétés et également une réduction de certains impôts de production.
Pour autant, quand vous allez rapporter les prélèvements sur les entreprises à leur valeur ajoutée, on est encore à un niveau qui est bien plus élevé que ce que l'on va avoir dans les autres pays européens.
Et sur le versant politique de la crise, Eric Ayer, est-ce que le gouvernement a minimisé, tardé à réagir, considéré au fond que c'était un problème syndical qui concernait une entreprise privée qui ne relevait pas de sa responsabilité sur un sujet comme les carburants, quand on pense aux gilets jaunes, n'y a-t-il pas là une erreur d'appréciation ? Sans doute, c'est plus facile de le dire maintenant qu'à l'époque. Après donc à cause,
comme on dit. Oui, parce qu'effectivement, ici on fait tous les deux des prévisions, on s'est un peu trompé sur l'inflation, il faut quand même le reconnaître, ça nous a un peu dépassé, donc que le gouvernement...
Vous vous êtes tous trompés sur l'inflation, vous avez vu la Banque centrale européenne, à Bruno Le Maire... Oui, mais en même temps,
il faut rappeler que cette inflation, en grande partie, est liée au conflit ukrainien. Vous avez le droit, je vous détoie, en disant que c'était général. Non, non, mais effectivement, on s'est tous trompés et donc le gouvernement a mis du temps aussi à réagir. Alors moi, je pense que, bien entendu, qu'il y a certains minima sociaux qui ont été revalorisés relativement rapidement et ça, il fallait le faire. Donc là, on peut dire que le gouvernement a réagi suffisamment rapidement pour le salaire minimum, pour un certain nombre de minima sociaux, donc dont acte.
Mais je pense que, dans le même moment, dire, on va continuer à baisser les prélèvements sur les entreprises et on va faire peser quand même tout l'effort dans l'avenir sur certains ménages par l'assurance chômage. C'est ça, les pistes d'économie. Si on veut continuer à baisser les impôts et qu'on dit que notre déficit est trop important, qui est le discours, ça veut dire qu'on va faire peser ce que nous dit le gouvernement sur l'assurance chômage, donc sur les chômeurs et sur la réforme des retraites et en augmentant l'âge de départ sur les ménages les plus fragiles. Donc, en gros, globalement, c'est ça le discours qui, à mon sens, met le feu.
C'est-à-dire que si on dit qu'on est dans une position difficile et on sait qu'il y a certains qui ont plutôt bénéficié de la situation du quoi qu'il en coûte qui était trop important mais il fallait le faire. Mais donc, du coup, des entreprises qui n'avaient pas besoin ou des ménages qui n'avaient pas besoin ont reçu. Et on dit oui, mais tout cela, on va quand même le faire peser sur des ménages qui sont aujourd'hui fragiles. Je pense que c'est ça, à mon avis, l'erreur du gouvernement. Denis Ferrand, même analyse. Oui, d'autant qu'il faut voir d'où l'on sent.
On a récemment mis en place une mesure qui est totalement uniforme, une mesure de réduction d'un rabais sur l'essence à 30 centimes qui va concerner tout le monde de manière indiscriminée sans se préoccuper précisément de graduer ce type d'intervention en fonction de l'évolution des revenus. On sait que les ménages qui ont les plus bas revenus ont un poids de l'énergie dans leurs dépenses qui est bien plus élevé que des ménages à revenus élevés. Donc, est-ce qu'on ne pouvait pas graduer, jouer beaucoup plus sur la flexibilité, jouer sur les ménages les plus défavorisés par rapport à ceux qui sont favorisés vis-à-vis de cette mesure ?
Et globalement, aussi, se pose la question d'une perte de capacité progressive d'intervention de l'État. Quand je parlais tout à l'heure d'une absence de progression du pouvoir d'achat sur 10 ans, ça a eu aussi pour corollaire, on le voit bien, une augmentation très sensible du déficit public et une accumulation de dettes publiques. Il y a aussi un peu ce sentiment un peu confus qu'on arrive probablement au bout de cette logique qui est celle de compenser l'absence de progression du revenu par un creusement permanent du déficit public. Mais oui, mais vous voyez, on voit bien que c'était compliqué de faire du sur-mesure parce que c'est très compliqué.
Donc, ne faisons pas du sur-mesure parce que c'est très compliqué. Continuons à faire bénéficier ces boucliers des personnes qui n'en ont pas besoin. Mais du coup, on peut très bien expliquer qu'on le reprend par l'impôt. Et ça, ça peut être un jeu quasiment à somme nulle pour la personne en disant j'ai bénéficié de ces 30 centimes, je n'en avais pas besoin et je le redonne sous forme d'impôt. Le problème, c'est le narratif qui est de dire on va baisser les impôts quoi qu'il arrive et donc on fait des cadeaux parce qu'on ne peut pas discriminer et on va les faire payer par des ménages. Je pense que c'est vraiment dans le narratif et dans le récit que la crise arrive.
Mais vous n'êtes pas d'accord parce que vous vous dites qu'il ne faut pas toucher à la fiscalité.
Non, je ne dis pas qu'il ne faut pas toucher à la fiscalité. Je dis qu'il y a matière à trouver une fiscalité qui est un peu plus intelligente plutôt que de l'avoir d'une manière de distribuer des aides qui sont compensatrices. En fait, à la fin, on perd justement le sens politique que l'on veut donner à l'intervention publique. Cette intervention publique, c'est de l'impôt mais c'est aussi de la dépense et de la dépense peut-être bien calibrée, bien orientée vers ceux qui en auront le plus besoin.
Question d'auditeur sur l'appli d'Inter. Robert, vous ne parlez pas de la baisse de l'euro de près de 20% depuis le début de la guerre en Ukraine. Quel est son rôle sur l'inflation à venir, Éric Ayer ?
Ah, il a un rôle important. Vous voyez, quand vous avez un euro qui baisse de 10%, ça vous fait à peu près 1% d'inflation supplémentaire. 0,9% exactement. Et il a baissé de 20%. Donc, vous voyez, il y a une partie, effectivement, qui vient de cette baisse de l'euro. Alors, attention, ce n'est pas tellement la baisse de l'euro qu'on est en train de voir, c'est la hausse du dollar. Parce que, vous voyez, l'euro, effectivement, baisse par rapport au dollar mais augmente par rapport au Yen, augmente par rapport à la livre sterling. C'est-à-dire que toutes les monnaies, y compris la monnaie chinoise, se déprécient par rapport au dollar américain.
Donc, c'est plutôt l'hégémonie, là, aujourd'hui, du dollar. Alors, c'est effectivement une catastrophe à court terme ce que ça fait de l'inflation. Mais on peut espérer que ça permette aux entreprises de gagner en compétitivité puisque, vous voyez, leurs produits, du coup, seront moins chers. Et donc, il est possible qu'il y ait dans 18 mois des effets positifs sur notre balance commerciale.
Question de Yannick pour vous, Denis Ferrand. Pourquoi ne pas forcer le partage des richesses par la loi ?
Le partage des richesses par la loi, j'aurais plutôt tendance à dire le partage des richesses par la négociation. Je pense que c'est un mot que l'on n'a pas évoqué mais qui est tout à fait fondamental, me semble-t-il. L'inflation, là encore, rappelons-le, c'est un conflit de répartition fondamentalement. Dans une économie plutôt mature comme la nôtre, comment est-ce qu'on résout un conflit ? Est-ce que c'est en imposant des textes de manière fondamentale ou est-ce que c'est aussi en faisant confiance au jeu des acteurs ?
Et de mon point de vue, la première des réponses, c'est de mettre en place des négociations qui vont se faire entre les parties prenantes de cet enjeu d'augmentation des salaires, c'est-à-dire à l'intérieur des entreprises ou à un niveau de branche quand les entreprises ne sont pas suffisamment organisées, entre des représentants de salariés et des représentants des employeurs.
Rémi Ostandard, bonjour, bienvenue. Oui. On vous écoute.
Alors, nous sommes le bon édan du marché commun pour les exportations. Tous les mois, nous perdons à peu près 15 millions de milliards. 2 milliards. Moi, j'ai une petite niche. Je fabrique des brosses adhésives pour les chiens et les chiens. Mais, moi, je vais perdre mon marché parce que mon troisième, très fort dans l'adhésif, se met en Pologne et il a un salaire à 500 euros. Moi, mon salaire, c'est 3 30000 chez un employé. Donc, on perd tout. On perd tout.
Merci, Rémi, pour cette intervention, à la fois sur le commerce extérieur et l'exemple polonais que décrivait notre auditeur Éric Heijer.
Non, mais c'est sûr qu'avec la monnaie unique, je ne remets pas du tout en cause cette monnaie unique et au contraire, elle nous a apporté beaucoup de stabilité. Mais une des conséquences, c'est que, vous voyez, quand on se fait la compétition entre nous, on a mis la monnaie unique pour arrêter de se faire la compétition entre nous. Or, en fait, on se les fait, mais à travers les salaires. C'est-à-dire qu'on a essayé d'avoir des salaires les plus bas pour essayer de gagner en compétitivité.
Donc, effectivement, quelque part, c'est les salariés qui ont pris cette compétitivité en pleine face parce qu'il fallait, effectivement, être avec des salaires les plus faibles possibles pour avoir des coûts salariaux les plus faibles possibles et donc des coûts de production. Et donc, effectivement, il va falloir qu'on trouve une solution et c'était ce que disait Deudyne tout à l'heure, une coordination au sein de ce marché unique pour qu'on arrête d'un côté d'avoir des excédents colossaux en Allemagne ou aux Pays-Bas et des pays comme la France qui sont en déficit. On est dans une même monnaie et donc, il va falloir qu'on y ait beaucoup plus de coopération entre nous.
Un mot de prévision pour finir. La Banque Centrale Européenne n'exclut plus désormais une récession de la zone euro pour l'année prochaine. Le Figaro consacre ce matin une double page à l'inquiétant retour des plans sociaux. Depuis trois mois, les défaillances d'entreprises se multiplient et la situation se dégrade à vitesse grand V, dit le Figaro. Le mur de faillite dont on parlait pendant le Covid qui n'est pas arrivé grâce au quoi qu'il en coûte. Le mur de faillite, les mauvaises nouvelles, les nuages noirs au-dessus de notre tête qui arrivent en 2023, ils sont là ou on peut encore y échapper ?
Oui, ils sont là, me semble-t-il. Il faut regarder par exemple le moral des affaires en Allemagne. Les anticipations que formulent les chefs d'entreprise en Allemagne, c'est quand même un gros temps qui arrive, c'est l'hiver sibérien qui se présente en Allemagne. C'est une situation qui va être compliquée, difficile d'imaginer qu'on va rester indemne. Après, est-ce que ça va se traduire en termes de défaillance fortement accélérée ? On a jusqu'à présent contenu le choc sur les défaillances. Attention, pour autant, il y a des mouvements à bas bruit, on voit le nombre de radiations d'entreprises qui augmentent très fortement.
La radiation d'entreprise, c'est simplement des entreprises qui arrêtent leur activité. On est à plus 37% par rapport à 2019. Là, il y a un signe d'alerte. D'un mot, Éric et hier, même crainte ? Oui, il y a une crainte. Alors attention, ce n'est pas du tout la crise de 2008 non plus, ce n'est pas la crise Covid. Dans les projections, ça tourne autour de zéro, donc ce n'est pas forcément négatif. Mais oui, les faillites vont augmenter, ne serait-ce pas un effet de rattrapage. Il y a eu très peu de faillites pendant 2020-2021. Il y aura un effet de rattrapage, donc attention à ce mouvement-là.
Éric et hier, Denis Ferrand, merci d'avoir été à notre micro ce matin. Il est 8h46.