Laurent Mauvignier, Goncourt 2025 pour "La Maison vide" : "L'histoire de ce livre est extraordinaire depuis le début"
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- 1:06OuverteRéponse directe
Qu'avez-vous ressenti en apprenant que vous aviez le Goncourt ?
- 2:56OuverteRéponse directe
À qui avez-vous pensé dans votre famille en apprenant la nouvelle ?
- 4:07OuverteRéponse directe
Vous étiez malade en écrivant ce livre, vous dites qu'il vous a sauvé. Pouvez-vous nous en dire plus ?
- 4:51OuverteRéponse directe
Pouvez-vous nous parler de cette maison vide, mausolée de votre histoire familiale ?
- 5:10OuverteRéponse directe
Pourquoi ce livre était-il si important pour vous ?
- 6:39OuverteRéponse directe
Qui était Marguerite, ce personnage central de votre roman ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« J'avais commencé le livre un peu avant, mais dès que j'ouvrais l'ordinateur et que je me mettais à écrire, j'avais l'impression que le roman, lui, savait très bien où il allait. »
- 5:44PrésentateurFait
« Vous décrivez, je vous cite, mon père, enfant de sept ans, crachant sa haine à une femme qui est sa mère. »
- 6:45InvitéFait
« C'est d'abord une absence pour moi. »
- 8:35InvitéFait
« Il y a une sorte de fatalité, de destin, de déterminisme, même quand on remonte à des décennies au début du XXe siècle. »
- 13:37InvitéFait
« Je pense que Marguerite, ma grand-mère, est le lien, l'axe entre les deux événements. »
- 19:25InvitéFait
« Il y a quelque chose qui m'amuse dans tout ça. »
- 21:06PrésentateurChiffre
« Vous en avez déjà vendu plus de 80 000, ce qui est considérable. »
Temps de parole
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France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, La Grande Matinale. Avec Benjamin Duhamel, nous avons le grand plaisir de recevoir le lauréat du prix Goncourt, décerné hier, dès le premier tour, pour son roman La Maison Vide, aux éditions de minuit. Bonjour Laurent Mauvignier.
Bonjour.
Bravo. Merci d'être avec nous ce matin au micro de France Inter. Amis auditeurs et lecteurs, rappelez-nous nombreux au 01 45 24 7000 pour dialoguer, partager votre enthousiasme. Vous qui avez peut-être déjà lu ce livre, partagez votre enthousiasme, nous faire vos commentaires. Notre invité est là et sera ravi de vous entendre. Laurent Mauvignier, votre livre s'est imposé dès le début de la rentrée littéraire. C'est un roman monumental. C'est un grand livre qui traverse l'histoire du XXe siècle, de ces deux guerres mondiales. Celle de votre famille, à travers quatre générations. C'est un roman sur la fatalité, sur le destin, sur ses vies empêchées, sur la condition féminine.
Après tout ce travail, qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous avez appris hier soir que le Goncourt, c'était vous ? Hier midi.
Mais en fait, je me suis dit que cette histoire avec ce livre est extraordinaire depuis le début et que ça continuait à être totalement fou. Donc j'étais à la fois évidemment surpris et en même temps quelque part pas tant que ça parce que tout a été fou, mais j'allais dire même dans l'écriture du livre. Qu'est-ce qui a été fou ? Cette impression que les choses se sont faites même en écrivant, alors que c'est un livre que j'attends depuis tellement longtemps. Et d'un seul coup, même dans l'écriture, les choses sont venues, se sont mises à leur place assez simplement, assez facilement, avec une sorte d'évidence. Et dès que le livre est sorti, la réception a été extraordinaire très vite.
C'est quand même pas mon premier livre, ça fait quand même 25 ans que je publie des livres, mais j'avais jamais connu ça à ce point-là. Donc ça, c'était surprenant. Donc c'est vrai que le Goncourt hier, et puis ce qui m'a surtout étonné, ça a été de le recevoir dès le premier tour parce que quand même, les quatre finalistes, il y avait quand même des... Oui, c'est ce que les critiques disaient, c'est un très grand cru cette année. Il y avait Emmanuel Carrère, Natasha Apana, donc c'est quelque chose de gagné dès le premier tour. Bah oui, j'étais, parce que c'est quand même des écrivains que j'admire, et Caroline Lamarche aussi. Bien sûr.
Et donc j'étais d'autant plus là, pour le coup, vraiment surpris de ça. On va bien évidemment parler et reparler de ce livre formidable dans le détail de ce récit, ce qu'il raconte du siècle passé. Mais c'est votre histoire que vous racontez, celle de vos aïeux, surtout de vos aïeuls. Quand on vous apprend hier que vous avez le prix Goncourt, que vous êtes lauréat du prix Goncourt, à qui est-ce que vous pensez dans votre famille ? Est-ce que vous pensez à certains des personnages que vous décrivez dans votre livre ? À votre arrière-grand-mère, Marie-Ernestine, à Marguerite, et on va détailler ensuite ces personnages, mais à qui est-ce que vous avez pensé ? J'ai d'abord pensé à ma mère.
J'ai pensé à ma mère parce que ma mère, de tous ces gens, c'est la seule qui est encore vivante. Et même si elle n'est pas un personnage du roman, mais c'est quand même elle qui m'a raconté toutes ces histoires. Donc toutes ces histoires, j'ai pu les porter et m'en sentir dépositaire par la voix de ma mère. Parce qu'aussi, dans ce qu'elle me racontait, d'une version à l'autre, c'était toujours un peu différent. Ce qui fait que ça m'a un peu obligé d'aller vers le roman, dans la mesure où rien n'était fixé, en fait, dans ce qu'elle pouvait dire. Et qu'est-ce qu'elle vous a dit, votre mère, quand elle a appris que vous aviez le prix Goncourt ?
Mais en fait, ma mère, maintenant, est en EHPAD, elle est atteinte d'Alzheimer, et je n'ai vu qu'hier soir qu'elle a pu regarder le journal télévisé hier soir, et donc elle l'a appris comme ça, mais je ne sais pas ce qu'elle comprend de ça, ce qu'elle a vu de ça.
Laurent Mouvigny, vous dites que l'histoire de ce livre est fou depuis son écriture. Vous étiez malade, en fait, quand vous l'avez écrit. Vous dites, ce livre m'a sauvé.
Oui, parce que tout partait en lambeaux, et c'était il y a deux ans. J'avais commencé le livre un peu avant, mais dès que j'ouvrais l'ordinateur et que je me mettais à écrire, j'avais l'impression que le roman, lui, savait très bien où il allait. Et ça, ça me structurait complètement, c'était assez miraculeux, ça ne durait jamais très longtemps, parce que je n'avais pas la force d'écrire beaucoup, mais dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes, d'un seul coup, et je reprenais là où je m'étais arrêté, et ça, c'était très surprenant.
Alors, entrons dans le roman, entrons dans cette maison vide, Laurent Mauvigné, qui est un peu le mausolée de votre histoire familiale. Vous vous y êtes confronté à votre passé, au suicide de votre père, quand vous aviez 16 ans. Vous avez dit tout à l'heure que vous l'attendiez depuis longtemps, ce livre. Pourquoi ?
Parce que l'image qui me hante depuis, je ne sais pas, depuis mes huit ans, c'est ce que ma mère me racontait quand elle me disait que mon père avait vu sa mère se faire tondre à la Libération, et que mon père avait sept ou huit ans. Et cette image-là, d'un petit garçon voyant sa mère se faire humilier, moi, ça m'a hanté aussi, parce que peut-être je me projetais quand elle m'a raconté ça, j'avais à peu près l'âge de mon père au moment où il a vu ça.
Vous décrivez, je vous cite, mon père, enfant de sept ans, crachant sa haine à une femme qui est sa mère. C'est effectivement une violence sidérante.
Oui, parce que pour moi, c'était totalement inimaginable, ou seulement imaginable, d'une certaine manière. Et donc, c'est vrai que j'ai l'impression que cette image-là, elle fait partie des choses qui m'ont fabriqué en tant qu'écrivain. Qui vous ont fabriqué comme écrivain, et c'est le point de départ de ce livre, dans cette maison vide où vous vous rendez, et vous retrouvez des photos où toute trace de Marguerite, cette femme qui, effectivement, a eu une histoire d'amour avec un Allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, a été tondue devant son fils, où toute trace de son visage a été effacée, où les photos ont été découpées.
Pour ceux qui nous écoutent ce matin, et qui vont avoir envie de découvrir votre livre, de le lire, qui était Marguerite, ce personnage qui est au cœur de votre roman ? C'est d'abord une absence pour moi. C'est-à-dire qu'elle était... C'est pour ça, cette idée de la maison vide, c'est qu'en fait, tout ce qui est vide arrive à devenir beaucoup plus présent que tout le reste. Et je me souviens de ces photos, avec le visage découpé, mais de manière très très précise. Et puis surtout, c'était... On ne pouvait pas parler d'elle. C'est-à-dire que quand je demandais à ma mère, je sentais que c'était la question qu'il ne fallait pas poser. Oui, qu'il ne fallait pas poser parce que...
Et c'est d'ailleurs un des thèmes au cœur du livre, c'est la honte, une forme de déshonneur, une forme de chape de plomb qui empêche d'en parler. Et c'est quelque chose, d'ailleurs, vous le racontez, qui est commun à un certain nombre de familles françaises. D'ailleurs, les lecteurs vous en parlent quand ils viennent vous rencontrer. Qu'est-ce qu'ils vous disent, ces lecteurs ? Les lecteurs, c'est très étonnant parce qu'ils sont... C'est leur livre, en fait. Ils me parlent de leur histoire à travers ce livre, effectivement, qui est pourtant a priori une histoire, on va dire, encore en roman de famille, etc.
Mais j'espère, en tout cas, et il semblerait que c'est ce qui se passe, que les lecteurs puissent projeter quelque chose de leur propre histoire. Et c'est très étonnant comment, j'ai l'impression, comment chacun, non seulement réinvestit avec sa propre histoire, mais comment tout ça tisse un sentiment collectif. Un sentiment collectif qui s'appuie aussi sur ce qu'Henri Rousseau, le grand historien, appelait ce passé qui ne passe pas. Ce rapport qu'entretient la France encore aujourd'hui avec le régime de Vichy, avec la collaboration. C'est aussi un des éléments au cœur de ce livre. Le fait que, là encore, plus de 80 ans après, il reste des pages qui n'ont pas encore été tournées.
Oui, mais c'est l'autant plus important que j'avais, moi, au fond de mes tiroirs, une Légion d'honneur qui traînait. Et quand même, mon arrière-grand-père, lui, a été un héros de Verdun. Absolument. Donc, comprendre qu'on nous a toujours appris qu'il fallait séparer la Première et la Seconde Guerre mondiale, et en fait, nous, on ne peut pas les séparer. C'est les deux faces d'un même objet, d'une certaine manière. Et pour moi, ce qui est très important, c'est comment on passe de l'honneur d'une famille qui se raconte une histoire avec Verdun et au déshonneur de la petite fille. Pour moi, la Première Guerre et la Deuxième Guerre mondiale, c'est ça qu'il va falloir interroger. Intimement lié.
Derrière tout ça, effectivement, il y a la grande histoire, mais il y a la condition féminine et, pour employer un grand mot, la psychanalyse, puisque Marguerite, on vient d'en parler, c'est la fille de Marie-Ernestine, donc votre arrière-grand-mère. Elle a été chérie par son père, elle a été éduquée par les sœurs, c'est une pianiste passionnée, puis dévastée. Le jour où elle croit qu'elle va pouvoir accéder au conservatoire, elle apprend qu'elle va devoir se marier avec un homme qu'elle n'aime pas. C'était important. Vous passez beaucoup de temps sur l'histoire de Marie-Ernestine.
C'était important de raconter cette histoire de vie bridée, comme la genèse de toute la suite de l'histoire familiale ?
C'était fondamental pour moi, oui. C'est-à-dire que des choses comme ça qui apparaissent un peu minuscules, parce qu'on se dit que c'est la petite histoire, mais en fait, cette petite histoire, elle porte le terreau de l'histoire tout court. On ne peut pas démêler, on ne peut pas regarder l'un sans l'autre. C'est pour ça que, petite et grande histoire, aujourd'hui, j'ai tendance à dire non, il y a une seule histoire, il n'y a pas de petite histoire. Pour le plaisir des auditeurs, cette phrase qui est magnifique, sur ce jour où Marie-Ernestine se rend compte, comme la plupart d'ailleurs des femmes du début du XXe siècle, qu'elle ne pourra pas aller au bout de ce qui est sa passion.
Le piano depuis ce jour, l'amertume et le ressentiment éclatent dans chaque trait de son visage. Elle ne sera jamais pianiste et les années ont glissé entre ses doigts en lui marquant des rites sévères au pli des yeux, de la bouche, du nez, mais surtout en lui laissant, comme une ombre de malheur, la présence d'une fillette qu'elle répugne à toucher. Ces vies empêchées aussi sur lesquelles vous écrivez, il y a quelque chose de, presque de Madame Bovary, de cette incapacité à aller au bout de son destin de femme qui est en fait à l'image aussi de ces femmes du début du XXe siècle. Oui, et après c'est vrai pour les femmes, mais d'une certaine manière c'est vrai aussi pour les hommes.
Tout le monde est condamné à obéir à des lois sociales, en fait, c'est-à-dire personne ne s'appartient, les hommes non plus, ils ne sont pas propriétaires de leur corps, personne n'est propriétaire de son corps par exemple. Ça c'est un truc qui m'a beaucoup frappé parce que bon, les hommes c'est la chair à canon mais effectivement après les femmes sont liées à la maison, elles ne peuvent pas en sortir.
Laurent Mauvigny, on a des auditeurs en ligne qui aimeraient vous parler, on va commencer par Marc. Bonjour, bienvenue Marc, vous vous appelez de Toulouse. Oui, ce n'est pas une petite fierté aujourd'hui de découvrir depuis hier que Laurent Mauvigny effectivement ait gagné ce prix, c'est quelqu'un qui compte beaucoup à Toulouse. Merci. Très bien, merci Marc. On entend votre émotion, je crois que vous n'êtes pas le seul puisque nous avons Patrick en ligne également. Bonjour Patrick.
Oui, bonjour France Inter.
Qu'est-ce que vous voulez dire à Laurent Mauvigny ?
Alors, d'abord, bravo, bravo et merci pour ce contenu. J'ai découvert Laurent Mauvigny grâce à mon fils Thilou il y a un an et je me suis empressé d'acheter la maison vide il y a un mois que j'ai lu et je n'ai pas pu m'empêcher de faire un parallèle entre le contenu de la maison vide et l'oeuvre de Gabriel Garcia Marquez « 100 ans de solitude ». Encore bravo, monsieur Mauvigny.
Merci beaucoup.
Ça, c'est un très bel hommage.
C'est pas mal comme obligation. Oui, c'est bien de commencer la journée comme ça. C'est pas mal.
Vous savez quoi ? On a aussi Josiane. Bonjour Josiane. Ah, elle n'est pas encore là. C'est dommage, mais je pense qu'elle a de beaux compliments à vous faire aussi.
Parmi les thèmes, Laurent Mauvigny, de ce livre, on l'a dit, la question de la mémoire de ces deux guerres, la question de la condition féminine et cette quête pour tenter de comprendre pourquoi votre père s'est donné la mort quand vous aviez 16 ans. Et vous écrivez dans ce livre, ce que je crois, c'est que ce suicide en 1983 est aussi lié à ce mariage forcé de Marie Ernestine en 1905. Je crois que ce qui s'est passé là est une mécanique précise et invisible d'enchaînement que rien n'aurait pu arrêter comme un mécanisme meurtrier.
Comment est-ce que vous faites ce lien entre ce mariage forcé, cette vie empêchée de Marie Ernestine et ce qui est arrivé à votre père quand vous aviez 16 ans qui s'est donné la mort ? Je pense que Marguerite, ma grand-mère, est le lien, l'axe entre les deux événements. C'est pour ça que j'avais besoin de remonter vers Marie Ernestine, d'essayer de comprendre parce que je me disais si je veux comprendre le geste de mon père, il faut que je comprenne sa mère et sa disparition. Elle est morte à 41 ans. On ne me parlait pas d'elle. On me disait qu'elle est morte d'alcoolisme. Mais qu'est-ce qu'on mettait derrière ça ? J'en savais rien. Pour moi, il y a quelque chose du suicide déjà là-dedans.
Donc j'avais besoin de ça. Et pour ça, il a fallu remonter vers sa propre mère, Marie Ernestine. En étudiant un petit peu ça, en regardant, je me disais si cette femme n'aime pas son enfant parce que, comme on lui dit tout le temps « Elle est très belle, votre fille. Elle ressemble à son père. » Sauf que si ce père, il n'a pas été aimé par sa femme, comment voulez-vous qu'elle aime cet enfant ? C'est impossible. Donc je me disais, ça c'est quelque chose pour moi de très important parce que tout ce qu'on appelle l'histoire, c'est lié à des événements souterrains qui, a priori, ne concernent que les gens mais qui font beaucoup de choses.
Et il y a une fatalité, Laurent Mauvignier, qui est un des éléments centraux de la littérature. On ne peut pas échapper à son histoire, on ne peut pas échapper à sa filiation. Il y a une sorte de fatalité, de destin, de déterminisme, même quand on remonte à des décennies au début du XXe siècle. Oui, après, on a une capacité d'émancipation les uns et les autres. Mais parfois, on entend des gens nous dire « Moi, ça ne m'intéresse pas, je n'étais pas né. » Ça, c'est des choses que j'entends parfois chez des jeunes gens. Et ils me disent « En fait, si, tu étais né, mais tu ne le sais pas. Nous sommes nés avant notre naissance. Nous appartenons à une histoire qui a commencé avant nous. »
Vous avez l'impression d'avoir su briser ce cycle infernal ?
Je ne sais pas ça. Je ne saurais pas dire ça. Mais en tout cas,
comment vous vous placez dans cette histoire ?
Moi, j'ai l'impression d'être dépositaire de tout un tas de choses comme ça. Et je me souviens, pour mon premier livre, ce qui m'avait vraiment frappé, et la leçon que j'en avais tirée, c'était qu'il fallait accepter de regarder ces choses qu'on a plutôt l'habitude de mettre de côté. Parce qu'on se dit que pour avancer, il va falloir mettre des choses de côté. Et en fait, non. Parfois, il faut savoir aussi les regarder.
Vous savez quoi ? On a Josiane.
Josiane est là.
Elle est là. Bonjour. Bienvenue, Josiane. Bonjour. Bonjour, Josiane. Bonjour.
Bonjour. Je vous appelle de Toulouse, bien sûr. Ici, on a acheté le livre dès qu'il est sorti, bien sûr. Mais moi, je voulais parler du style aussi de Laurent Montguilier que je connais depuis longtemps. Le dernier livre, l'histoire de la nuit, était fabuleux aussi. Et surtout du style, des phrases qui justement font une page, peut-être parfois deux, je ne sais pas, parce qu'on ne lit pas avec les points. Et c'est un style absolument d'une simplicité incroyable, avec des mots pas compliqués. Ça se lit tout seul. Et pourtant, il y a une complexité d'histoire, une complexité fabuleuse. Et je tenais à le lui dire. Et pour moi, c'est un honneur de le lui dire en direct. Voilà, c'est tout.
Merci beaucoup.
Merci.
Voilà, merci.
Sur votre style, c'est vrai Laurent Mauvinier que les phrases sont longues, le style est ample, super, mais jusqu'à 38 lignes sans point final dans cette page. Et vous avez cette phrase qui est assez amusante, il faut dire « Je suis admiratif des écrivains qui s'en tiennent à des phrases courtes ». C'est vrai que de ce point de vue-là, on n'est pas tout à fait déçus en lisant le livre. Non, il m'arrive de faire des phrases courtes quand même, mais je disais ça parce que je suis très impressionné par l'assurance qu'il faut pour pouvoir faire sujet, verbe, complément comme ça, poser ça, alors que moi, j'ai besoin de...
J'ai toujours le doute d'être à côté, de me dire que je n'arrive pas à poser ce que je voudrais poser, donc il faut... J'ai l'impression d'être une sorte d'impressionniste qui avance par petits points. Sur le style, et là encore, c'est toujours difficile de faire des filiations avec des géants de la littérature, il y a dans votre livre cette scène où vous allez dans le grenier et où vous tombez sur les rougons macars, cette fresque historique et familiale de Zola.
Là encore, sur cette incapacité à sortir de son destin, à sur l'hérédité, il y a aussi certains critiques qui vous ont comparé, peut-être pas comparé, mais qui ont trouvé là encore dans les longues phrases et dans le style ample une sorte de geste proustienne. Comment est-ce que vous appréciez ces filiations-là ? Vous savez, ça fait des... Depuis mon premier livre, j'entends toujours... Ça fait penser... Une fois, ça fait penser à Claude Simon, une fois, ça fait penser à Marguerite Duras. Il y a pire. Il y a pire. Je ne sais pas si eux seraient ravis de cette ascendance, de cette descendance, mais en tout cas, moi, évidemment, c'est une ascendance qui me...
Mais j'espère juste à un moment qu'on pourra me comparer à mes propres livres.
Puisqu'il est question de destin, Laurent Mauvignier, rien ne vous prédestinait à l'écriture. Vous venez d'un milieu modeste. Votre père était ouvrier. Votre mère a fait des ménages. Vous n'aimiez pas l'école. Vous avez commencé par un BEP avant finalement d'entrer au Beaux-Arts à Tours à 17 ans. Est-ce qu'il y a une forme de revanche sociale aujourd'hui à accéder à ce prix le plus prestigieux de la littérature française ?
Non, moi, je ne le vis pas du tout comme une revanche. Un pied de nez peut-être, un petit peu. Il y a quelque chose qui m'amuse dans tout ça. Mais c'est vrai que ça fait quand même longtemps qu'au niveau statistique, je suis un peu l'exception qui confirme la règle. Donc non, ça m'amuse en fait, plutôt. Parce qu'on entendait hier soir un témoignage de votre sœur, sa grande émotion au moment où elle découvre que vous obtenez le prix concours et elle dit effectivement nous, on est famille d'ouvriers, rien ne nous prédestinait. Et vous avez eu cette phrase je n'aurais pas dû écrire. Bah oui, oui. Pourquoi ?
Bah parce que j'ai mis très longtemps avant de savoir qu'un écrivain pouvait vivre ailleurs qu'à Paris, au-delà du périph. Pour moi, les écrivains, c'était des noms de rues. Moi, je viens d'une zone pas visionnaire en pleine campagne et les écrivains, ils se sont morts il y a un siècle en fait.
Et comment vous avez pris le goût de la lecture justement ?
Par la maladie quand j'étais enfant, voilà, j'étais immobilisé, je ne pouvais pas faire de sport alors que j'aimais beaucoup ça et j'ai commencé à lire et puis l'écriture est venue avec en même temps.
Vous avez lu quoi ?
J'ai lu la Comtesse de Ségur quand j'étais tout petit à l'hôpital. Le goût du drame. Voilà. Et non, parce qu'au contraire, c'était très joyeux
parce que c'était... Oui, c'était épouvantable. Oui, mais c'était très joyeux. C'était un moment triste.
Un bon petit diable. Moi, j'étais au fond de mon lit à l'hôpital et puis je voyais ce gamin qui faisait les 400 coups et donc je m'étais identifié. Ce qui a été épouvantable, c'est quand le livre s'est terminé. Et je me souviens très bien parce qu'on m'avait offert un cahier aussi et je me souviens très bien avoir eu besoin d'écrire après parce que cette sensation de liberté que la lecture m'avait donnée, ça a été une révélation ça. Laurent Mauvigny, quand un écrivain obtient le concours, les chiffres vertigineux, il faut dire que vous n'en avez pas vraiment besoin. Vous en avez déjà vendu plus de 80 000, ce qui est considérable.
Je crois que la moyenne quand on gagne le prix concours, c'est environ 500 000 livres. Est-ce qu'il y a quelque chose de vertigineux à se dire que désormais, ce livre va être partagé par des centaines de milliers de lecteurs sans doute, peut-être étudié par des écoliers, par des étudiants ? C'est vertigineux ce sentiment ? Oui, c'est un peu vertigineux mais c'est surtout ça pour le coup quelque chose qui me touche énormément parce qu'une des choses qui était douloureuse un peu pour moi, même si je vendais des livres et que tout allait bien, je ne me plaime pas de ça, c'est comment faire une littérature qui soit exigeante mais qui rencontre... Mais grand public. Oui, qui soit ouverte.
Je ne sais pas si c'est grand public, je ne sais pas ce que c'est le grand public, qu'il soit ouverte en tout cas et en tout cas qu'il puisse être lu justement par ces gens de là d'où je viens. Ça, c'était important pour moi et là, je suis content parce que ça va être possible.
Laurent Mauvignan avait justement envie d'entendre votre langue dont on parle depuis tout à l'heure dans votre bouche. Donc, on vous a demandé de choisir un passage de votre livre et de nous le lire.
Alors, c'est un passage... C'est le passage où on entend Marie-Ernestine jouer, se mettre au piano et du coup, c'est le moment un peu où on découvre... Voilà. Du public, on entendra encore pendant quelques minutes les murmures et les négociations de Marie-Ernestine et de Florentin qui chercheront à s'entendre sur un compositeur. Oui, Bach, pourquoi pas ? Elle aime beaucoup Bach. C'est difficile mais ce sera finalement Bach qui aura pour mission de révéler le talent de mon arrière-grand-mère.
Elle qui n'aura été à ce moment qu'une émotion à fleur de peau, un visage rosy et presque en feu, les doigts tremblants et empêchés, comme sa mère, assise quelque part et déjà en train d'imaginer comment elle racontera l'épisode à Firmin ou comment elle reprendra son souffle quand tout sera fini car elle craindra de ne pas tenir le coup et de s'évanouir sur place si tout ne se passe pas bien. Elle en sera là de ses réflexions, la préposer aux confitures et aux chaussettes à repriser quand les premières notes s'élanceront, le beau professeur toujours aux côtés de la pianiste pour lui tourner les pages.
Voilà, on entendra bientôt s'élever la musique dans le grand salon de cette grand-tante Caroline qui restera elle aussi la respiration bloquée en attendant de voir si on lui a menti ou si on a exagéré le talent de sa petite nièce, cette chère petite qu'elle aime tant qu'elle lui lèguera bientôt à sa mort, sa maison, le lac, tout ce qu'une vie sans enfant lui aura permis de laisser sans remords et avec amour. Car, oui, ça monte, sa fierté et sa reconnaissance à Dieu et à son neveu, de lui avoir donné une petite nièce si parfaite, si douée, oui, bientôt elle en sera certaine.
Marie-Ernestine est indéniablement douée et l'émotion monte et embrase les yeux de tout le public d'un étonnement, d'une sidération qui saisira bientôt au-delà de l'Assemblée, l'incrédule professeur de piano lui-même.
Merci Laurent Mauvignier, je tiens à dire qu'il y a beaucoup d'auditeurs qui vous remercient aussi sur l'appli Radio France, j'en cite un, c'est Philippe, vos livres prennent de plus en plus de force, vous êtes un écrivain qui libère petit à petit votre écriture, je vous remercie beaucoup et encore bravo Laurent Mauvignier, la maison vide est publiée aux éditions de minuit. Sous-titrage Société Radio-Canada