Jean Viard : "Le monde d'hier était appuyé sur la domination des femmes, de la nature et des immigrés"
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La France de 2026 dans le grand entretien. Ce matin avec Marion Lourdes, nous recevons l'un de nos grands intellectuels. Il est sociologue, directeur de recherche associé au Cevipof CNRS. On lui doit de nombreux ouvrages qui sont devenus des références et nous voulions l'entendre en ce début d'année sur les grands enjeux qui travaillent notre société. Il publie « La France bousculée », un recueil de ses chroniques tenues pendant cinq ans chez nos amis de France Info. Depuis la pandémie de Covid-19 jusqu'à notre monde, secoué par Trump et l'intelligence artificielle, un livre massif, un véritable objet énorme, un tour de force et une radiographie de notre société. Bonjour Jean Viard. Bonjour.
Et bienvenue. C'est un grand livre sur la France que vous publiez et nos auditeurs peuvent vous interroger, réagir à votre analyse de notre société au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. On va rentrer dans le détail et dans un certain nombre de ces enjeux dont vous vous emparez dans ce sujet. On a parfois l'impression que c'est l'éternel retour du même janvier qui secoue la France ou qui caractérise l'évolution de la France. Mais allez, admettons qu'il y a quelque chose comme du neuf, comme de la nouveauté en un début d'année comme celui-ci, début d'année en 2026.
Si vous deviez pratiquer l'analyse à chaud, comment est-ce que vous qualifieriez l'ère du temps, l'ère du temps en France, ce 11 janvier 2026 janvier ?
Mais si vous voulez, c'est une société qui ne supporte plus la crise du politique. C'est la première revendication des gens. Avant, il y a été l'immigration ou l'inflation, il y a d'autres sujets. La première question en ce moment, c'est la scène que nous offre le politique. Mais alors on peut dire, ils sont nuls, le président Macron, etc. Mais on peut dire aussi, c'est pas ça, on peut dire le monde a bifurqué. La culture politique était construite sur un affrontement de classe depuis la fin 19e, parce qu'avant les classes sociales ça n'existait pas. Et on était dans une dynamique des classes sociales, parce qu'il y avait des classes sociales.
On est passé dans une société d'individus extrêmement autonome. Au fond, on va dire, le peuple est devenu foule, pour prendre une image. Et on ne sait pas gouverner la foule.
Le peuple est devenu foule, qu'est-ce que ça veut dire ?
Le peuple a une mémoire. Les luttes ouvrières, la guerre, la résistance. La foule, c'est une immense masse de gens qui sont heureux. 89% des Français vous disent, moi ça va. Mais les autres, et alors ceux d'à côté ça va encore, mais ceux au bout de la rue ça ne va plus du tout. C'est-à-dire que, moi j'appelle ça une société du double proche. C'est-à-dire que vous avez ce que vous connaissez bien, et ce que vous voyez au poste. Et plus c'est différent, plus vous avez peur.
Avant d'entrer dans la différence entre les secteurs en crise, agriculture, médecine, et j'en passe, on va y venir. Un mot quand même sur la politique, puisqu'on démarre cette année avec la campagne des municipales, avec une crise politique majeure à la tête de l'exécutif. Et une petite musique qui est celle du déclinisme. Que c'était mieux avant ? D'où ça vient ça, Jean Viard ? Est-ce que c'est nouveau ? Et comment l'expliquez-vous ? Pourquoi ça s'impose ?
On est le pays où depuis presque 50 ans, vous avez un discours tenu par une extrême droite qui fait écho dans les oreilles. Je vous rappelle que le Front National, je crois que ça a été créé en 1974. Et c'est devenu, bon ça a changé de nom, mais c'est le même mouvement. C'est-à-dire l'idée quoi ? L'idée que le monde de hier, qui était appuyé sur quoi ? Qui était appuyé sur la domination des femmes, la domination de la nature, et la domination des colonies ou des immigrés, on a fait venir les coloniaux chez nous, mais c'est la même domination, c'est Donald Trump. Donald Trump en 1910, tout le monde dit la même chose. Le problème c'est qu'on est en 2025, en 2026, mais dans le monde entier.
La question elle est la même, et on est face effectivement à cette transformation qui est bâtie sur deux ruptures anthropologiques gigantesques. La nature fait l'histoire, et c'est plus la politique, et le masculin et le féminin sont en train d'exploser dans le rapport patriarcal. Les femmes sont beaucoup plus autonomes, elles font des études, elles gagnent leur vie, elles font l'amour si elles ont envie, etc. Attention, c'est pareil, c'est vrai que c'est une femme sur deux, quand vous regardez les études sur la vie intime, il faut faire toujours très attention, résultat quoi ?
Vous avez une contre-attaque populiste, d'extrême droite, il faut dire ce qu'elle est, je veux dire masculiniste, qui veut effectivement remettre les femmes, c'est-à-dire sous la couette, qui veut remettre les immigrés, on va plutôt les faire travailler chez eux, et qui veut effectivement considérer qu'on peut forer, forer, forer toute la journée. Donc il y a un combat qui est en train de se mettre en place, et si vous voulez c'est passionnant, parce que moi ce monde me passionne. Passionnant, pas désespérant. Mais pas du tout, le monde change. Vous savez, la vie ça tourne.
Moi j'étais jeune, mes grands-pères parlaient de Verdun, ils avaient tous les deux, sur la cheminée, ils avaient, vous savez, les culots, ils étaient dans l'artillerie, donc ils avaient gardé les culots. Mon père était dans l'artillerie en 1939. J'ai vu ces étudiants qui rentraient de l'Algérie, où ils étaient allés pacifier un pays, où ils n'avaient aucune envie de faire la guerre. Donc, moi les discours sur aujourd'hui ça ne va pas, vous savez, quand je suis de mauvaise humeur, j'ai dit écoutez, il y a eu 170 000 morts dans les guerres, dans les 64 guerres qu'il y a en ce moment sur le monde. C'est le double d'il y a 20 ans. A peu près, c'est les chiffres qu'on trouve sur internet.
C'est une journée de la guerre de 14. La pire. La pire, la pire. Alors d'accord, c'était des Anglais, donc on ne va pas pleurer autant, mais enfin quand même, il y a eu 158 000 morts dans la même journée. Donc, ce n'est pas pour dire que ça va mieux, mais faisons attention au fait que l'écume du monde bouge. Donc, ça va dans tous les sens et on est tous paumés. Donc, le problème, c'est qu'on n'a pas de direction. Et le problème, c'est qu'il n'y a plus de récits politiques. Avant, on appartenait à une classe sociale. On était nombreux. Quand on faisait une manif, on était 3 millions, on n'était peut-être pas riches, mais on était ensemble.
Bon, aujourd'hui, quand il y a 10 000 mecs dans la rue, même 1 000, regardez les tracteurs. Hier, il y avait 670 agriculteurs, parce que j'ai lu, peut-être qu'il y en avait un peu plus, mais il y avait 42 tracteurs, je crois. Ça fait la une de toute l'actualité. Prochaine fois, je vais venir avec mon bilette. On est là sur ces bouleversements. Mais en même temps, il faut les respecter. Parce que si les gens sont égarés, s'ils sont perdus, vous avez des nouveaux conflits. Vous avez le conflit masculin-féminin qui explose dans la question politique.
Il y a presque 20 points d'écart entre le vote des dames, plus à gauche, plus écolo, et le vote des messieurs, plus conservateur, voire carrément réactionnaire. Il y a une deuxième rupture qui naissait la ville et la non-ville. Il y a 30% des gens qui habitent dans les métropoles, 70% qui n'y habitent pas. Moi, je dis tout, n'oubliez pas, 63% des enfants sont à jardin. 63% des bébés naissent hors mariage. On est sortis des institutions. Ça a légèrement baissé, on est à 58% cette année. Un léger progrès du mariage, 58. Donc, ça veut dire quoi ? On est sortis des cadres de la société industrielle précédente.
On est dans une nouvelle société numérique qui a besoin de nouvelles matières premières, qui a besoin d'énergie différente, d'énormément d'électricité, qui a énormément besoin du cerveau des femmes. Et c'est pour ça qu'elles travaillent de plus en plus et elles contribuent énormément à la recherche. Pour ça, il n'y a jamais autant de Français qui ont travaillé. Il faut toujours voir ça.
Alors, justement, vous parlez d'un monde qui est en plein bouleversement, d'une France bousculée, mais il y a des thèmes récurrents quand même dans ces cinq ans de chroniques d'actualité qu'on retrouve dans votre livre. Il y a le pouvoir d'achat, par exemple. Ça va de la hausse du prix du pétrole à la suite de la hausse du prix du chocolat. Il y a l'immigration, il y a l'écologie. Est-ce que ça dessine une carte de nos obsessions, en tout cas de nos préoccupations françaises ? Je pense à l'héritage aussi, par exemple.
Oui, mais pas que française. Regardez, Donald Trump, sans l'inflation, il n'aurait sans doute pas été élu. Et l'erreur qu'ont fait les démocrates de faire toute leur campagne sur l'avortement, la défense de l'avortement, qui est un droit important. Mais est-ce que c'est le cœur, dans le contexte actuel, d'une politique de gauche alors que les milieux populaires sont assaillis par l'inflation ? C'est le pouvoir d'achat. Bien sûr. C'est un sujet majeur. The economy stupide, comme on dit. Oui, mais bien sûr. Mais si vous voulez, les prix alimentaires ont augmenté de 20%. Or, dans les milieux populaires, et ça reste, l'inflation est terminée.
L'inflation a atterri.
Oui, mais 20%. Or, dans les milieux populaires, c'est 30% de la consommation des gens. Donc, si vous voulez, du coup, vous avez un bouleversement des modes de consommation, etc. Mais vous n'avez pas que ça. Si vous voulez, on est entré dans la société du numérique. Les gens commandent, et 30% des gens sont en télétravail. La culture de la jeunesse passe par Internet et les gens se font livrer. Donc, c'est un bouleversement du monde du commerce. On a vu Casino se casser la gueule. Enfin, disons, excusez-moi d'être un peu familier, mais en grande difficulté. Donc, ce monde est en plein changement et le modèle social de l'après-guerre est périmé. Il faut dire les choses simplement.
On a construit un modèle social sur le travail parce qu'il y avait énormément de travailleurs et les charges sociales portaient sur le travail. Il faut porter les charges sociales sur la consommation. Ce passage, ce que dit Antoine Fouché, ce que disent l'autre, ce qu'on fait le Danemark, c'est vers ça qu'il faut aller. Parce qu'il faut que les salaires augmentent et après, les prix vont augmenter, bien sûr. C'est un modèle de celui-là et à l'extérieur, il est clair que l'ONU de l'après-guerre, c'est-à-dire les gagnants de l'après-guerre, est périmé.
Mais ça explique aussi qu'on reste encore sur des thèmes comme celui des retraites, de cette réforme qui a eu lieu il y a maintenant un petit moment et que ça revienne en permanence dans le débat et dans les préoccupations de certains partis. Parce que le problème
que n'a pas compris, excusez-moi, le président Macron sur les retraites, moi je l'avais dit à l'époque, donc je le répète tranquillement si vous voulez, c'est qu'on ne veut plus, on n'a pas tous la même vie, on n'a pas tous les Français héritent en moyenne à 63 ans. Or 65%, 70% des Français font un petit héritage, etc. Il ne fallait pas mettre de limites d'âge, il fallait mettre de la durée. Si vous avez commencé à travailler à 16 ans, bon, etc. Et puis si vous voulez travailler plus longtemps, vous allez avoir une plus grosse retraite. Cette idée qu'à 64 ans tout le monde s'arrête, c'est une idée absurde.
Et c'est faux, puisqu'un tiers des gens s'arrêtent avant, de toute façon, parce qu'ils ont travaillé très jeune, un tiers continue après parce qu'ils ont fait des études. Donc c'était l'idée de mettre un chiffon rouge, que ça nous redonnait une limite, comme si la vie avait une limite. La vie n'a pas de limite.
La vie n'a pas de limite. On va parler de certains grands dossiers qui font l'actualité. Partons donc de la colère des agriculteurs. Vous avez longtemps travaillé sur le sujet depuis la campagne inventée en passant juste au bonheur des campagnes. Le bonheur des campagnes se môle. Cette expression paraît étonnante en ce moment quand on voit la colère des agriculteurs. Qu'est-ce que vous pensez de la mobilisation de ceux qui sont venus à Paris ou pas ?
Et quoi de commun entre un paysan qui a une ferme où il élève des animaux à taille humaine et un immense céréalier qui bénéficie de la PAC et qu'on appelle non pas paysan mais exploitant agricole tous les agriculteurs ne sont pas défavorables au traité du Mercosur qui cristallise les oppositions. Vous pourtant, vous qui connaissez bien les campagnes, vous y êtes favorable ?
Oui, si vous voulez. Je pense que d'un point de géostratégique politique il est indispensable. On a fait un accord avec le Canada qu'on fasse avec l'Amérique du Sud. On ne peut pas laisser Donald Trump considérer qu'il a un précaré. Et ça, je pense que c'est essentiel dans les équilibres internationaux. Parce que d'ici que le traité s'applique, etc., en réalité, il a peu de conséquences. Après, c'est vrai que les paysans, les agriculteurs, c'est vrai, moi j'ai toujours habité à la campagne. Donc mes voisins, c'est des fermiers, je discute avec eux au bout du champ, etc. Donc je ne prétends pas être spécialiste, j'ai même eu une petite ferme.
Donc vous voyez, ce n'est pas un monde qui m'est complètement étranger. Mais après, je comprends leur souffrance. Parce que je veux dire, cette société n'a plus de projet pour son agriculture. Vous savez, l'agriculture, ça sert d'abord à faire la guerre. Rappelez-vous les Égyptiens. La guerre. Mais bien sûr, qu'est-ce qu'a fait De Gaulle ? On a déjà, on ne va pas rendre l'histoire entière, mais repartons que du gaullisme, de Pisani, c'était un homme remarquable que j'aimais beaucoup. Si vous voulez, il a dit, on doit garantir notre protection, c'est le nucléaire et notre indépendance alimentaire. La nourriture, c'est d'abord... L'alimentation. L'alimentation, c'est la guerre.
Si vous ne pouvez pas vous nourrir, regardez ce qui s'est passé pendant la dernière guerre. Les Anglais, regardez le nombre de bateaux qui ont été coulés parce qu'il fallait continuer à nourrir l'Angleterre, etc. Donc, on est là-dedans. Quelque part, disons-nous, on revient dans un monde de guerre, de pandémie. La pandémie, on l'a vécu, la guerre. Donc, est-ce que l'Europe est indépendante en matière alimentaire en cas de guerre ? Première question essentielle. Deuxième question, si l'Europe explose, est-ce que la France pourra assurer une subsistance minimum ? Moi, c'est les deux questions que je me pose. Et à partir de là, ça entraîne des politiques publiques.
Or, il n'y a pas de politique publique. Je ne critique pas la ministre, elle est très bien. Mais ce que je veux dire, c'est une politique, c'est-à-dire, quel est le contrat que la société propose à ses agriculteurs ? Ce n'est pas aux paysans de faire la politique avec le golfe.
Mais parce que c'était 1978, la campagne inventée, Jean Viard, votre livre. Et en l'occurrence, près de 50 ans plus tard, vous dites que la campagne n'a toujours pas été inventée. On n'a toujours pas fait la quatrième révolution agricole.
Mais non. Pourquoi ça passe ? Mais ça m'énerve chaque fois que j'ai l'occasion de parler à des présidents de la République ou des gens comme ça. Je leur dis, mais il faut faire un quatrième. Pourquoi ?
Et ils vous consultent.
Ça arrive. Disons les choses simplement. N'oublions pas que la majorité des Français sont allés habiter dans les campagnes. 63% des Français ont un jardin. 4 millions à peu près, des bourgeoisies urbaines ont deux maisons. Donc c'est ça la vraie France. C'est pas la France des immeubles. Et puis il y a les gens exclus qui n'ont ni un jardin ni une deuxième maison. C'est les gens qui habitent près du périphérique essentiellement les immigrés. Donc la campagne aujourd'hui, c'est d'abord des périurbains, ensuite des résidences secondaires et 380 000 fermes au milieu qui touchent à tous ces gens-là. Donc des problèmes de voisinage, d'odeur, etc.
Et en plus, les gens qui vont à la campagne ont une culture beaucoup plus écolo. N'oublions jamais que les 63% de Français qui ont un jardin ils plantent. Moi quand je vois un politique, je lui demande toujours qu'est-ce qu'il pense de la taille des tomates. J'ai encore fait ça l'autre jour avec le président du groupe socialiste au Sénat.
Vous auriez pu le faire avec Alain Baraton mais il n'est pas politique. Non mais je l'ai vu, je l'ai vu en sortant. On se connaît,
on a présidé ensemble un festival des jardins. Donc si vous voulez, il faut bien se dire ça. Et donc la France est en train... On a eu... Nos parents et nos grands-parents sont montés vers la ville. Et nous, qu'est-ce qu'on fait massivement ? On se réinstalle autour de la ville pour avoir des animaux, des jardins, etc. Donc les paysans sont au milieu de tout ça. Et la question, c'est comment on construit un modèle, effectivement, avec une autonomie alimentaire dans certains domaines. L'Europe ne peut pas avoir des règles différentes. Il n'est pas admissible que les cerises qui viennent de l'étranger soient avec des produits en interdit en France et les paysans ne peuvent plus produire.
C'est absurde. Mais c'est le Parlement qui fait ça.
Donc il faut des règles miroirs, en tout cas, c'est ce qu'avait... Mais déjà à l'intérieur de l'Europe. Mais vous dites que vous entendez la couleur des agriculteurs, il n'y a pas que le marco-sour, il y a aussi la dermatose bovine qui oblige à abattre, la baisse des budgets de la politique agricole commune. Il y a beaucoup de choses qui bouleversent ce monde-là. Vous entendez quand même que du coup, politiquement, Emmanuel Macron, il ne peut pas se permettre de dire je vais signer face à cette colère-là. Mais moi, je ne suis pas président
de la République et j'ai tendance à penser que le président de la République, s'il n'y avait pas eu le contexte agricole, il aurait sans doute fait signer le traité. Dans le contexte, je comprends qu'il ne le fasse pas. Mais quand même, ça donne un image de la France à l'intérieur de l'Union Européenne qui n'est plus leader des projets. Mais après, je comprends l'angoisse des agriculteurs, c'est pour ça que je dis la question, c'est qu'on n'a pas de grandes politiques pour leur donner un avenir. Ils se sentent méprisés, les agriculteurs.
Et comment vous le voyez la montée de ce syndicat, la coordination rurale qui est classée très à droite par rapport à la FNSEA qui jusqu'ici...
Vous ne découvrez pas l'importance de l'extrême droite dans notre pays, je veux dire.
C'était plutôt de droite classique, on va dire, et qui était le plus présent.
Je vous signale que le populisme est un phénomène périurbain. L'essentiel des votes populistes dans le monde entier, c'est l'immense périurbain des maisons qu'on a fait partout. C'est 63% des gens qui ont un jardin ne votent pas tous populistes, mais bon, dans les villes, très peu, Paris, est-ce que le Front National peut prendre Paris ? La réponse est non. Donc, on est bien là dans une opposition très profonde. Et donc, à l'intérieur de ça, les paysans n'étaient pas les plus Front National. Mais il y a une partie, oui, y compris parce qu'ils ont l'impression qu'on ne leur donne pas d'avenir, qu'on leur ferme des portes et qu'effectivement, il n'y a pas de solution.
Mais les crises sont aussi en interne. On mange moins de viande. Les dames n'ont plus envie d'aller vivre chez l'exploitation où on travaille tous les jours sur les animaux. Donc, il y a aussi des problèmes de vie privée, etc. Et puis, il y a des problèmes de revenus. Donc, il ne faut pas se cacher de tous ces sujets-là.
Autre dossier, Jean Vier, à la grève des médecins qui a marqué cette semaine les médecins généralistes qui se mobilisaient notamment contre les dépassements d'honoraires et leurs limitations. Mais elle est symptomatique, cette grève, selon vous, de ce que vous appelez la grande déprime française. Pourquoi ? Il en était déjà question en 2022 et vous aviez déjà pris position sur le sujet en écrivant que ces grèves montrent qu'il ne peut pas y avoir de société sans nos médecins. Les problèmes demeurent. On y est sourd. Malgré tout, les Français, ils se mobilisent et ils soutiennent cette révolte des médecins libéraux. Qu'est-ce que ça dit pour le sociologue que vous êtes ?
On soutient ces médecins parce qu'on n'a pas envie qu'ils arrêtent de nous soigner. C'est la première préoccupation des gens. La médecine et l'alimentation. C'est aussi pour ça qu'on soutient les agriculteurs. Après, moi, je n'aime pas trop les grèves de médecins spontanément ou personnellement si vous voulez parce qu'on est dans une société. Mais là, c'est la même chose. D'abord, il y a un grand désarroi. Quand vous avez écouté depuis deux mois les débats à la Chambre, vous savez, vous, ce qu'il y a vraiment dans la loi et ce qui n'a pas été pris, personne ne sait. Alors, après, est-ce qu'effectivement, il faut réduire, réguler davantage les congés de maladie ?
On est dans une époque où les budgets, ça existe. Donc, comment on se pose la question de la médecine libérale et de l'autre côté, de l'équilibre des budgets quand on voit l'explosion des congés de maladie ? Excusez-moi, l'explosion dans certains métiers. Alors, c'est quand même curieux qu'il y ait des métiers où les gens sont aussi malades et c'est fragile et ils doivent engager des gens très, très malades. Je ne donnerai pas de nom parce que je suis gentil sur le type d'emploi mais tout le monde peut les trouver sur Internet.
Mais il faut imposer aux médecins d'exercer dans les déserts médicaux comme on le dit et comme vous avez longtemps analysé le sujet ?
Mais il y a beaucoup d'endroits où les collectivités locales salarient les médecins, créent des maisons médicales. La médecine de demain, c'est une médecine de groupe avec des infirmières. Vous avez des endroits où vous allez d'abord voir une infirmière, vous lui expliquez votre problème, c'est toujours la même, c'est votre infirmière et ensuite, quand le médecin arrive, elle dit, voilà, monsieur un tel, il a tel problème à tel endroit, etc. Donc le médecin, il va réduire sa consommation, sa consultation et tout.
Il faut modifier nos rapports mais évidemment qu'il faut respecter la médecine telle qu'elle est dans sa liberté mais on ne peut pas renvoyer tous les gens, notamment sur les urgences des hôpitaux parce que sinon, ils sont complètement saturés. Donc tout ça doit faire débat mais c'est surtout une inquiétude. Pour moi, je mets le même dossier que la paysannerie. La société politique est en crise, les gens ne savent pas où on va parce qu'on est passé d'une société qui allait vers le progrès et la lutte des classes qui met un nouveau rapport aux matières premières donc une nouvelle géographie. Et c'est ça qui fait le problème.
Quand il veut aller au Groenland, il n'aurait pas voulu aller au Groenland il y a un siècle. Donc si vous voulez, ça veut bien dire que la géographie politique se refait en fonction des matières premières, en fonction des voies de la communication. Vous savez, pendant la pandémie, on a tous vu que l'idée d'avoir un fournisseur à l'autre bout de la planète ça posait problème. Et donc on repense la guerre et la pandémie donc on repense la géographie du monde. Le problème, c'est de le faire de manière démocratique et de ne pas laisser des... Mais la logique, par exemple, de Trump au Groenland, elle est compréhensible. Après, il peut le faire autrement qu'en disant je vais prendre le Groenland.
Mais qu'effectivement, il deal avec eux, bien sûr.
Alors il y a de nombreuses questions d'auditeurs sur l'application Radio France. Il y a plusieurs questions qui concernent la politique. Dominique qui vous dit qu'il y a une solution pour calmer le peuple, c'est l'exemplarité. Il y a des solutions, d'autres, qui suggèrent, par exemple, de refaire passer le peuple devant les urnes ou aux urnes, en tout cas, à organiser des élections législatives anticipées. C'est une idée qui est dans l'air du temps. Qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce qu'il y a une fatalité, finalement, à ce désenchantement politique que nous traversons ?
Il n'y a pas une fatalité, mais si vous voulez, en gros, la moitié.
Vous restez optimiste ?
Oui, mais attendez, le monde n'est pas totalement tragique, même s'il y a des enfoirés aux Etats-Unis qui suppriment les recherches sur les vaccins et qui jettent les livres des librairies et des bibliothèques et qui font partir leurs meilleurs savants. Récupérons les savants américains. La vie, c'est ça. La vie, c'est changement. On a un programme pour ça, d'ailleurs. On est là pour ça, très bien. Non, mais je veux dire, après, si vous voulez, quand le monde tourne, la société a bifurqué, dit Pierre Wells. Le monde a bifurqué. Donc, c'est comme en voiture. Quand vous tournez avec du gravillon, vous dérapez. Bon, et après, vous retrouvez votre axe. On est dans le moment où on dérape.
Le problème, c'est que le rôle des politiques, c'est qu'ils ne le racontent pas. Ils ne mettent pas en récit cette histoire. Il faut leur qu'ils donnent le sentiment qu'ils savent qu'on est en train de tourner et que le virage est un peu difficile. Or, ils s'engueulent entre eux comme si on était il y a 30 ans. C'est totalement ridicule. Je vous rappelle une chose. 90% des accords sont signés par tous les syndicats dans les entreprises. Le conflit capital-travail n'est plus central. Je ne dis pas qu'il existe plus. Il est secondaire. Et les politiques, ils s'entretuent comme si on était encore en 40.
Et la méthode, ça peut être aussi de faire planer une menace de dissolution comme ça a été le cas par le Premier ministre ces derniers jours. On apprend dans la tribune dimanche que le résultat de la Convention citoyenne sur les temps de l'enfant ne va pas être mis en oeuvre avant 2027. Il y a aussi ceux sur la Convention sur la fin de vie qui sont bloqués à l'Assemblée nationale. C'est vrai que consulter les Français, consulter cette foule que vous décrivez, ça avait été fixé comme un objectif par Emmanuel Macron l'année dernière lors de ses voeux. Et pour l'instant, on n'entend pas, on ne voit pas les résultats. Comment ça peut être perçu en fait par les citoyens ?
Les gens disent on nous prend pour des cons excusez-moi parce qu'il y a des gens qui bossent ce qu'ils font est vachement bien. D'ailleurs, la première Convention sur l'écologie aussi le président Macron a eu des idées à ce niveau-là originale. Après, il a fait l'erreur de dire je vais prendre tout ce que vous proposez. Non, il y a des choses qui ne rentrent pas dans le cadre légal, etc. Mais c'est tellement la fin de vie travail magnifique, l'école travaille magnifique, juste une chose de l'école, remettons les travaux manuels à l'école. Moi, j'ai fait du bois, du fer, de la cuisine et du coup, j'ai construit ma maison, j'ai réparé ma voiture.
Il faut donner l'autoproduction domestique comme revenu complémentaire au milieu où ils peuvent le redonner.
Alors, il y a de nombreuses questions et on n'aura pas le temps de les aborder puisque c'est la fin de cet entretien janvier mais qui concerne l'écologie des auditeurs et des auditrices qui se demandent pourquoi l'écologie n'est pas une priorité. Vous aviez écrit un livre « L'individu écologique » pour montrer le triomphe de l'individu et je renvoie donc à ce livre que vous publiez une France bousculée et c'est intéressant aussi de voir le sociologue s'affronter à des questions comme l'intelligence artificielle justement et à ce monde qui n'est plus fait de chair et de sang et d'émotion mais de quelque chose qui toucherait plutôt aux algorithmes et aux calculs.
Une France bousculée s'est illustrée par Pascal Lemaitre Jean Viard c'est publié aux éditions de l'Aube. Excellente journée et bonne année et merci d'avoir été l'invite. Merci.
Bonne année à vous.