"Un extrême c'est un écart intolérable à la norme" : Analyse philosophique de l'actualité politique avec Julien Auriach
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Chapitres
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Questions et réponses
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- 0:41OuverteRéponse directe
La science peut-elle satisfaire notre besoin de vérité ?
- 0:49OuverteRéponse directe
Qu'avez-vous pensé des sujets du bac de philo cette année ?
- 1:42OuverteRéponse directe
Pourquoi la radicalité est-elle présente dans toutes les tranches d'âge ?
- 3:03RelanceRéponse directe
Quelle est cette opposition entre légitimité et légalité ?
- 4:40OuverteRéponse directe
Antigone va donc choisir la légitimité plutôt que la légalité ?
- 4:54OuverteRéponse directe
Qu'en savoir si la désobéissance est légitime ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:52InvitéFait
« la radicalité, c'est en politique assez souvent lié à la notion de violence, en réalité, où on va remettre en question un ordre ou un désordre établi. »
- 2:07InvitéFait
« on est les premiers à enseigner que ce qui est légal n'est pas nécessairement légitime et que, par conséquent, on peut, en fait, contester une loi quand on a en tête un impératif moral. »
- 5:48InvitéChiffre
« le baromètre numéro 15 de la confiance politique du Sévi-Pof en février 2024. En fait, chez les catégories populaires, par exemple, 35% considèrent que la violence est légitime pour des causes environnementales. »
- 9:25InvitéFait
« un extrême, c'est un écart intolérable à la norme. Il faut poser une norme qui, en grec, veut dire l'équerre, donc c'est ce qui est droit, ce qui se tient au milieu. »
Temps de parole
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RCF. L'invité de la matinale, Pierre-Hugues Dubois. Votre invité ce matin, Pierre-Hugues, est Julien Henriac, professeur de philosophie agrégée. Il enseigne au lycée. Avec lui, vous revenez sur le concept de radicalité. Bonjour Julien Henriac. Bonjour Pierre-Hugues. Avec la rédaction de RCF, nous nous demandions comment traiter le concept d'extrême que l'on voit un peu partout en débat. La radicalité et plus globalement, comment traiter cette actualité politique haletante. Et quoi de mieux qu'un ami de la philosophie pour en parler. Alors, merci d'être avec nous ce matin. Et puisque le bac de philo avait lieu hier, je ne peux m'empêcher de commencer par vous faire réagir.
La science peut-elle satisfaire notre besoin de vérité ? L'État nous doit-il quelque chose ? Voici quelques-uns des sujets sur lesquels planchaient hier les bacheliers. Qu'avez-vous pensé des sujets du bac de philo cette année ?
Moi, comme souvent, j'étais très satisfait des choix qu'ont fait mes collègues, qui sont très très bien. À mon avis, l'État nous doit-il quelque chose ? C'est un sujet assez classique. Les élèves avaient des références pour le travailler. Le texte de Simone Veil était assez beau. Il mêlait la notion de travail, du temps. Et donc, je pense qu'on va avoir une belle édition de correction cette année.
Bon, alors, bon courage pour vos corrections. Mais avant cela, on va s'intéresser avec vous à l'actualité ce matin et l'actualité récente. Il y a dix jours tout juste, et oui, seulement dix jours, Emmanuel Macron surprenait tout le monde en annonçant la dissolution de l'Assemblée. Une réaction au score du Rassemblement National. Les électeurs ont exprimé un grand besoin de radicalité. Alors, on croyait avant que la radicalité de droite ou de gauche était plutôt le propre du jeune âge. Maintenant, elle est présente dans toutes les tranches d'âge, dans toutes les géographies. Pourquoi ?
Alors, la radicalité, c'est en politique assez souvent lié à la notion de violence, en réalité, où on va remettre en question un ordre ou un désordre établi. Et à ce niveau-là, moi, je vois une petite responsabilité à nous, des profs de philo, parce qu'en fait, on est les premiers à enseigner que ce qui est légal n'est pas nécessairement légitime et que, par conséquent, on peut, en fait, contester une loi quand on a en tête un impératif moral. Et aujourd'hui, on a des impératifs moraux de type socio-économique, de type écologique, de type aussi tout simplement géopolitique, avec certaines revendications sur la paix en Israël vis-à-vis du Hamas.
Et en fait, ces revendications-là peuvent justifier, et justifient de plus en plus, il y a Notre-Dame-des-Landes, il y a Bure, il y a Sainte-Soligne, il y a le mouvement des Gilets jaunes, il y a les manifestations contre la réforme des retraites, les émeutes suite au décès de Naël Merzouk, les attentats terroristes djihadistes aussi, qui sont aussi dans cette même logique. Et donc, en fait, on a ce discours-là, et qui est en fait, parfois, aux oreilles du prof de philo, comme un écho de nos cours. Et donc, moi, je me dis, voilà, il faut faire attention à ce qu'on dit sur la radicalité. Quelle est cette opposition entre légitimité et légalité dont vous parliez très rapidement ?
En fait, c'est une opposition qu'on peut faire quand on est un théoricien dit juste naturaliste, c'est-à-dire qu'on croit qu'au-delà du droit positif ou droit légal institué par les hommes, l'Assemblée nationale ou les décrets présidentiels, ministériels, etc., Au-delà de ça, on croit qu'il y a quelque chose d'autre, un droit qui serait lié à la morale, qui serait lié à la religion, pour ceux qui sont religieux, ou voilà. Et en fait, le conflit, il est classique, il est incarné par la personne d'Antigone dans une pièce de Sophocle. Antigone a deux frères, Éthéocle et Polynis. Il règne tour à tour sur Thèbes.
Et Polynis décide, à un moment donné, d'attaquer son frère Éthéocle pour gouverner tout le temps et non pas une année sur deux. Et les deux frères meurent. Et l'oncle d'Antigone, qui a le pouvoir politique, Créon, décide de publier un décret qui interdira à quiconque d'enterrer Polynis. Et Antigone fait face à ce décret posé par un homme, son oncle, le roi. Et elle a en tête une autre loi, une loi non écrite, les édits de Zeus, qui ne sont pas posés justement par les hommes. Et elle va opposer ça à Créon. Elle va dire, Créon, tu as une loi, elle est certes légale, mais il y a des lois non écrites plus hautes. Et c'est d'après ces lois qu'elle va agir.
Et donc, elle va enfreindre la loi en toute légitimité à ses propres yeux, au nom de lois supérieures qui sont celles de Zeus et non des hommes.
C'est-à-dire, pour bien comprendre, Antigone va donc choisir la légitimité plutôt que la légalité ? Voilà, elle va enterrer son frère alors que c'est interdit et elle sera condamnée à mort. Et donc, elle choisit par là la désobéissance et se pose donc la question de la désobéissance. Mais alors, qu'en savoir si la désobéissance est légitime ?
Alors, voilà, ça c'est effectivement... Il y a plusieurs violences, je dirais... Enfin, comment dire ? Il faut distinguer d'abord la désobéissance civile de la résistance. En fait, la désobéissance civile, elle est passive. La résistance, c'est un acte actif qui peut... Enfin, un acte actif par définition, oui. Qui peut être de l'ordre du sabotage, qui peut être de l'ordre, effectivement, de la prise d'armes, voire, effectivement, des violences contre les forces de l'ordre.
Et si je le transpose à l'actualité d'aujourd'hui... Oui. Hier, c'était le 18 janvier, la résistance, on voit bien ce que c'est. La désobéissance civile, aujourd'hui, c'est quoi ? C'est Sainte-Soline ?
Alors, en fait, la résistance, c'est considérer que la loi ne sert pas le bien, la justice. Dans la question écologique, je rappelle un chiffre à ce niveau-là, le baromètre numéro 15 de la confiance politique du Sévi-Pof en février 2024. En fait, chez les catégories populaires, par exemple, 35% considèrent que la violence est légitime pour des causes environnementales. On est à 29% chez les catégories moyennes, 26% chez les catégories supérieures, etc. Donc, la question, c'est de se dire, si on n'agit pas de manière forte, dans 10-15 ans, on aura des parties entières du pays dont les forêts seront en train de brûler.
On aura une létalité forte du dérèglement climatique et, en réalité, si on n'agit pas maintenant, eh bien, tout ça va avoir lieu.
Donc, effectivement, dégonfler les pneus d'un SUV, manifester contre une maladaptation au changement climatique, ce qui a été le cas à Sainte-Soline, tout ça, ce sont des choses qui, quand on les replace dans le temps long et quand on les pense à la lumière de l'impératif de justice générationnelle, puisque les jeunes vivront plus longtemps dans un monde plus chaud, quand on replace ces choses-là dans leur contexte, eh bien, elles apparaissent comme, quelque part, moins violentes ou, en tout cas, cette violence sporadique répond à une violence latente, structurelle, moins visible et qui est peut-être beaucoup plus forte.
C'est-à-dire, Julien Henriac, si j'utilise des mots peut-être un tout petit peu plus simples, ça veut dire qu'aujourd'hui, eh bien, un jeune fait une action qui peut paraître violente et donc difficile, comme crever les pneus d'un SUV, mais dans 40 ans, avec le recul de l'histoire, ça sera bien jugé par l'histoire. Ce sera un acte positif.
Eh bien, si vous voulez, le général de Gaulle, puisqu'on est le 19 juin, lorsqu'il fait son appel, il est très rapidement considéré comme terroriste par le régime de Vichy. Oui. Au présent, effectivement, c'est un terroriste. C'est tout le problème de la question de la violence légitime. Il est considéré comme un terroriste. Et puis, l'histoire le juge, ensuite, comme le sauveur. La question, c'est, voilà. En fait, il y a une question de proportionnalité.
Et à partir de quand est-ce que le désordre que je vais mettre pour lutter contre une loi injuste ou un ordre de fait injuste, à partir de quand ce désordre que je vais nécessairement instituer est supérieur au bien que je pourrais espérer en tirer en changeant la législation, etc. Donc, il y a une question de proportionnalité. J'ai mentionné l'exemple des SUV. L'avantage des pneus dégonflés des SUV, c'est que, quelque part, le désordre pourrait apparaître comme minime par rapport au message que ça envoie.
Néanmoins, il y a toujours ce danger qui est qu'en fait, à force de s'habituer à enfreindre la loi, eh bien, on peut, quelque part, donner cet exemple-là, dire, en fait, la loi, c'est pas si important que ça. Et ça, que ce soit pour les pneus des SUV ou pour toute autre chose plus importante, c'est une habitude qui est dangereuse, puisque si chacun s'habitue à pouvoir violer la loi dès lors qu'il la juge illégitime, ça pose problème. C'est pour ça qu'il y a cette question de proportionnalité qui est très importante.
Nous sommes avec Julien Aurillac, professeur de philosophie. Une partie de l'opinion, Julien Aurillac, s'inquiète de l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir quand une autre partie assimile le nouveau Front Populaire à l'extrême gauche. se pose donc la question, c'est quoi être extrême ? Alors, je vous pose la question, que dit la philosophie sur l'extrémisme ? C'est quoi être extrême ?
Alors, bon, que dit la philosophie ? Je ne sais pas si je peux parler pour toute la philosophie, mais comment est-ce que, moi, je réponds à cette question ? Déjà, un extrême, c'est un écart intolérable à la norme. Il faut poser une norme qui, en grec, veut dire l'équerre, donc c'est ce qui est droit, ce qui se tient au milieu. Autour de cette norme, il y a un halo, le halo de l'acceptable. Et puis, il y a les extrêmes, c'est ce qui dépasse le halo. Donc, l'avantage de l'extrême, c'est que c'est un concept qui permet de vous définir par rapport à une norme.
Donc, on comprendra que c'est évidemment le parti du centre gauche puis centre droit qui est le parti d'Emmanuel Macron, LREM puis Renaissance. Et ce parti-là veut définir les autres partis par rapport à lui-même. Ça a commencé par le RN, dès avant l'élection d'Emmanuel Macron, puisque, effectivement, je vais, à ce moment de l'été 2017, Emmanuel Macron joue la carte de la modération, justement, d'une forme de centre qui ne dit pas trop son nom avec son alliance avec le modem, contre l'extrême.
Et puis, petit à petit, ça va passer de l'extrême aux extrêmes avec un S, puisque Emmanuel Macron va, quelque part, et son parti, va importer le concept pour parler de la gauche de la gauche, c'est-à-dire LFI. Et ça permet, à chaque fois, de présenter ces formations politiques comme des formations passionnées et non raisonnées, et surtout de les présenter par rapport à soi. Et puis, il y a une contre-attaque.
La contre-attaque, c'est celle qui vient, par exemple, de Pierre Cernat, qui est un historien engagé à gauche, qui a écrit L'extrême-Centre ou le Poison-Français en 2019, et qui, lui, renvoie, quelque part, la balle en disant, mais, au fond, Emmanuel Macron fait le vide autour de lui, au centre, et se présente comme la seule alternative crédible. C'est une vieille stratégie qui date des tout débuts de la République française, dans la décennie 1789-1799. Et voilà. Et donc, en fait, ça, c'est la première lecture. La deuxième lecture, c'est que l'extrême, c'est lié à une hystérisation du débat, c'est lié au possible recours à la violence.
On le voit avec les violences sporadiques de type fasciste. Voilà.
Vous pensez à quoi quand vous dites ça ? Quand vous dites violences sporadiques de type fasciste, vous pensez à quoi ?
Alors, on a des agressions dans la rue, que les médias nous donnent régulièrement. À Lyon, lors des émeutes de juillet dernier, on avait eu une sorte de groupuscule, je ne sais pas exactement à quelle mouvance d'extrême droite.
Vous pensez à ces faits divers qu'on lit d'ici et là ? Oui, ça. Auxquels répondent aussi certaines violences des antifascistes. Voilà. Et se pose aussi alors la question, quand on pense à ces extrêmes, et vous nous avez très bien démontré ce qu'était un extrême par rapport à une norme, mais si alors il y a des extrêmes qui s'opposent, une norme au milieu qui, elle aussi, est opposée, finalement, comment faire société ? Comment essayer de créer de l'unité ?
En fait, c'est la question. Il faut quand même voir que l'initiative de l'extrémisation des débats, quelque part, elle vient du centre. Il y a une sorte de jeu de poule-renard-vipère entre l'extrême droite, l'extrême centre et l'extrême gauche. Effectivement, bon, c'est la question et je veux dire, c'est pas malheureusement en 20 secondes qu'on y répondra, mais voilà, c'est si tout le monde fait son boulot, quoi.
Merci beaucoup, en tout cas, Julien Riac, d'avoir été avec nous, l'invité de la matinale. Je rappelle que vous êtes professeur de philosophie. Vous réalisez aussi un podcast qui s'appelle Pinto Barbitale, du nom de cette substance, cette molécule létale dans les pays qui légalise le suicide assisté ou l'euthanasie. Podcast sur le suicide assisté et l'euthanasie. Et merci beaucoup à Nicolas Fournel pour la technique ce matin.