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AutreFrance Culture — Le Temps du débat (sur Site radio)· 17 avril 2026 25 minContradictoireMixte

La France est-elle touchée par une épidémie de fatigue ?

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Présentateur

France Culture, question du soir. Quentin l'a fait. Bien manger, bien bouger, ce sont des formules bien connues. Elles font désormais partie des réflexes du débat public. Mais on oublie souvent une troisième chose, tout aussi essentielle, bien dormir. Le sommeil joute en effet beaucoup sur nos troubles, sur nos fatigues, sur nos inconforts quotidiens, mais aussi sur la santé mentale, l'attention, la mémoire ou encore l'humeur. Pourtant, il reste encore peu pris au sérieux, comme s'il relevait surtout de la responsabilité individuelle.

Alors que les chiffres sont inquiétants et que ces effets sont largement documentés, quand le sommeil deviendra-t-il enfin un véritable sujet de santé publique ? Une invitée ce soir pour nous éclairer, Stéphanie Maza, bonsoir. Bonsoir, Quentin. Vous êtes enseignante, chercheuse en neuropsychologie à l'Université de Lyon, vice-présidente de l'INSV, l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance. Merci également à ICI Lyon de vous accueillir dans ces studios.

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Invité

D'abord, le fait de ne pas se réveiller en forme, d'être plus fatigué le matin qu'on était la veille au soir avant de se coucher. Deuxième chose, c'est souvent lié, le fait d'avoir mal dormi, d'avoir eu des troubles de l'endormissement, d'avoir eu un sommeil haché, d'avoir eu une insomnie de la fin de nuit. Troisième chose, c'est de se sentir diminué dans ses capacités, de ne pas sentir qu'on a envie de continuer. On est mou, on n'a pas envie de faire. Et puis, et c'est encore un autre aspect du même phénomène, c'est douleur diffuse, douleur dans le dos, mal la tête, cet endolorissement général. Ce ne sont pas des signes et ça ne résume pas la fatigue.

Ce sont ceux qu'on rencontre plus particulièrement et plus souvent. Il y en a bien d'autres.

1:52
Présentateur

Le professeur San Marco qui définissait en 1989 sur l'antenne de France Inter ce qu'était la fatigue. On va parler évidemment du sommeil, Stéphanie Maza, de ces études importantes qui viennent de paraître. Mais un mot pour commencer, commençons par nommer le mal si je puis dire. Qu'est-ce que la fatigue ? Comment la définissez-vous ? Dans le cadre d'une dette de sommeil, la fatigue, ça va être un symptôme qui va être ressenti par le dormeur et notamment au réveil et à différents moments de la journée et qui vont être le reflet de ce sommeil qui aura été trop court ou de mauvaise qualité ou mal calé d'un point de vue temporaire.

C'est en fait un des éléments, un symptôme de cette dette de sommeil. Mais ils peuvent être aussi divers puisqu'en marge de la fatigue, on peut aussi avoir de l'irritabilité. Chez l'enfant, on peut avoir de l'hyperactivité. Donc on va dire que c'est une facette de ce qui pourrait nous alerter sur une dette de sommeil. Vous avez employé à deux reprises l'expression de dette de sommeil. Ce n'est pas une expression de journaliste. C'est quelque chose qui a du sens scientifiquement, une dette de sommeil, comme si on pouvait rembourser quelques jours plus tard ce sommeil qui manquait ?

C'est hélas une dette qui ne se rembourse pas telle que vous le mentionnez puisqu'en fait le sommeil doit être suffisant 24 heures par 24 heures. Donc l'idée de pouvoir rembourser cette dette, par exemple, en fin de semaine, c'est une fausse idée, c'est une idée reçue. Il faut en fait essayer de maintenir un rythme adéquat toutes les nuits, toutes les 24 heures. Donc on peut quelque part restaurer en remettant en place un temps de sommeil adéquat, mais quelque part la dette, c'est une dette qui a plutôt tendance à s'accumuler. Comment expliquez-vous que notre société ait si longtemps malmené le sommeil ?

Bien manger, bien bouger, ce sont des messages bien compris, celui du bien dormir beaucoup moins. C'est une réalité et je pense que c'est une question qu'on se pose tout le temps spécialiste du sommeil. C'est-à-dire que nous, nous avons les réponses, on a des données scientifiques qui s'accumulent et qui montrent l'importance du sommeil et notamment une importance qui est peut-être même plus grande que celle de bien manger et bien dormir. Et pourtant, c'est encore quelque chose que l'on considère très peu et notamment dans le débat public puisque comme vous l'avez mentionné, le sommeil reste un petit peu dans le domaine de l'intime.

Et en fait, le sommeil, c'est vraiment une responsabilité sociétale. C'est-à-dire que bien dormir, ça n'est pas quelque part de la responsabilité unique de l'individu, mais c'est vraiment toute une société qui devrait s'en préoccuper. Et je pense qu'on n'en parle peut-être pas suffisamment ou en tout cas que les données scientifiques ne sont pas encore mises suffisamment à jour. Alors profitons de ce moment pour mettre en lumière ces données scientifiques sur lesquelles vous travaillez, Stéphanie Mazza. Je le rappelle, en moyenne, les Français dorment 6h50 en semaine, 7h48 le week-end. Des durées, vous le précisez, bien inférieures aux recommandations internationales. À quel point ?

En fait, on a maintenant des données, vous avez parlé de recommandations internationales, qui en fait se basent sur la littérature scientifique et qui montrent que chez l'adulte, lorsque le sommeil est inférieur à 7h par nuit, on va avoir une incidence sur notre santé mentale, sur notre santé physique, d'où ces recommandations. Puis comme vous l'avez mentionné, dans cette enquête qui a été faite par l'INSV, on a un volume de sommeil qui est plus grand le week-end, ce qui fait écho à ce qu'on appelle un jet lag social, c'est-à-dire cette volonté quelque part de récupérer ce temps de sommeil la fin de semaine et on sait que ce décalage de sommeil va avoir un impact.

Quand on parle de manque de sommeil, il faut parler en termes de durée, donc vous l'avez dit, 6h50, on est en deçà des recommandations, mais il faut aussi parler de la régularité, c'est-à-dire d'avoir ce volume-là toutes les 24h et également de la qualité du sommeil. Est-ce que la notion d'horloge biologique est elle aussi une notion scientifique ou c'est là aussi, j'allais dire, une expression que l'on retrouve singulièrement dans la presse ? Non, l'horloge biologique, c'est une réalité physiologique.

En fait, le sommeil est très certainement le comportement qui nous permet de nous adapter à notre vie sur Terre et c'est très certainement un des comportements qui maintient la survie de toutes ces espèces. Toutes les espèces vivantes ont une alternance entre une phase de repos et une phase de sommeil qui nous permet d'être actifs justement quand on va pouvoir s'alimenter et au contraire de se reposer, de récupérer, de se préparer pour la journée à venir. Chez l'homme, le sommeil va être calé sur la période d'obscurité, nous sommes programmés pour dormir la nuit en raison de cette horloge biologique.

Donc cette horloge biologique, elle va donner un tempo à notre organisme, à l'ensemble de nos organes, pour quelque part dicter quelles sont les meilleures périodes pour dormir et les meilleures périodes pour être réveillés. Et au final, si on n'est pas en rythme, si on est en décalage, c'est-à-dire que si on ne respecte pas quelque part cet horaire donné par notre horloge, on va retrouver justement une perturbation de notre récupération et de notre sommeil.

Et vous expliquez par ailleurs que l'un des grands facteurs des troubles du sommeil aujourd'hui, c'est justement ce décalage de notre horloge biologique, ce décalage entre le rythme du corps et la façon dont nos journées sont socialement organisées. Tout à fait. En fait, on est dans des sociétés industrialisées qui, quelque part, sont actives 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Notre horloge, elle ne peut pas maintenir ce rythme-là. Et ce rythme de sociétés industrialisées va aussi biaiser, quelque part, le rapport que l'on a par rapport au repos. Maintenant, se reposer, c'est quelque chose qui est plutôt péjoratif, qui est plutôt mal vu.

On est vraiment dans une société où il faudrait qu'on soit actif tout le temps. Et en fait, nous ne sommes pas conçus pour être actifs tout le temps. Et on va mettre en jeu, quelque part, notre survie si on ne respecte pas ce besoin de récupération. Quelles sont les conséquences, là aussi, concrètes, manifestes, sur la santé mentale comme sur la santé physique, d'un manque de sommeil ? Est-ce que, là aussi, les données scientifiques sont sans appel sur le sujet ? Tout à fait. Dans l'enquête de l'INSV qui est parue cette année, on montre qu'il y a 35% des répondants qui présentent une hyper somnolence.

Et on a 43% des travailleurs de nuit qui rapportent avoir eu, ou presque eu, un accident de la route en rentrant du travail. Donc déjà, la première chose, c'est se mettre en danger. Donc la dette de sommeil va baisser nos capacités cognitives, nos temps de réaction, et nous soumettre, quelque part, à un risque d'accident bien plus important. On a des risques qui vont être aussi des risques sur notre santé. On va endommager notre système immunitaire. On va avoir des répercussions cardiovasculaires. On va mettre en danger notre système métabolique.

Et comme vous l'avez dit, il y a également une répercussion sur notre santé mentale, puisqu'on sait que la dette de sommeil augmente le risque de développer des pathologies de type anxieuse ou dépressive. On a aussi toutes les répercussions sur nos performances, que ce soit nos performances physiques quand on est sportif, nos performances scolaires quand on est à l'école, ou encore nos performances en tant que travailleurs. Donc on va vraiment avoir un panel de répercussions qui vont affaiblir, quelque part, l'humain. L'un des troubles du sommeil le plus fréquent, c'est tout naturellement, j'allais dire, l'insomnie. Comment définit-on l'insomnie d'abord ?

Et sait-on aujourd'hui d'où elle vient ? Connait-on les facteurs qui permettent de comprendre cet empêchement de dormir ? Donc l'insomnie, c'est tout d'abord basé sur un critère subjectif d'un dormeur qui va rapporter un sommeil qui va être insuffisant en qualité ou en quantité, c'est-à-dire un sommeil qui ne lui permettra pas de restaurer complètement, on va dire, son fonctionnement diurne. Donc l'insomnie, elle est polymorphe, il y a différentes formes d'insomnie.

On peut avoir ce qu'on appelle une insomnie d'endormissement avec des patients qui vont avoir des difficultés à trouver le sommeil ou des patients qui vont se réveiller la nuit et qui vont avoir du mal à se rendormir ou encore des patients qui vont se réveiller trop tôt le matin. Donc c'est vraiment une sensation d'un sommeil qui ne va pas être réparateur.

Donc on a des insomnies qui sont des comorbidités, d'autres pathologies, et on a des insomnies qui vont être des insomnies secondaires et qui vont avoir tendance à se chroniciser, c'est-à-dire que l'élément déclenchant de l'insomnie peut être supprimé, mais quelque part le comportement qu'on a mis en place face à notre sommeil, lui, va perdurer et donc on va passer sur ce qu'on appelle de l'insomnie chronique. Est-ce utile de faire des siestes courtes durant la journée, même de penser peut-être à organiser cela dans le cadre du travail pour celles et ceux qui en auraient la chance ? La sieste, c'est vraiment un outil extrêmement intéressant quand notamment on travaille à horaire irrégulier.

La sieste, c'est vraiment quelque chose qu'on va utiliser pour aider les travailleurs à récupérer justement de leur sommeil. La sieste, elle n'est pas préconisée dans toutes les pathologies du sommeil. Par exemple, dans le cadre de l'insomnie, on ne va pas conseiller de faire une sieste, mais au contraire de maintenir ce réservoir, ce besoin de sommeil plutôt pour la nuit et ne pas le gaspiller quelque part dans la journée.

Mais effectivement, une sieste, donc il y a différents types de siestes, mais quand on est bon dormeur, une sieste courte de moins de 20 minutes en tout début d'après-midi, quand notre vigilance baisse, c'est un moyen quelque part de rebooster notre fonctionnement pour le reste de la journée. Donc c'est vraiment un outil très intéressant à mettre en place. Je voudrais vous faire entendre la voix du président de la République, Emmanuel Macron, qui évoque le sujet de la fatigue en creux du sommeil rattaché à celui des rythmes scolaires.

11:43
Invité

Mon expérience, c'est qu'il faudrait aller vers des journées plus courtes pour nos collégiens, sans doute commencer un peu plus tard le matin, et pour nos collégiens et nos lycéens, sans doute commencer un peu plus tard le matin. Ce n'est pas à moi de le définir, mais on voit bien ce que plusieurs pays voisins ont. Et donc, c'est des journées qui sont moins chargées parce qu'on apprend mieux. Et la contrepartie, c'est sans doute d'avoir des vacances plus courtes parce que le paradoxe qu'on a, c'est que les journées sont très chargées, donc il y a des effets de fatigue, de stress.

Ce qui est clair, c'est que le ressenti des ados, le ressenti de beaucoup de familles, et ce que la science nous dit plutôt, c'est qu'il faudrait en effet avoir des journées plus courtes et des vacances un peu plus courtes.

12:22
Présentateur

Alors vous avez mené, Stéphanie Maza, vous avez conduit avec votre équipe auprès d'un groupe d'élèves de l'internat de Sourdin dans la Seine-et-Marne, la première expérimentation française visant à évaluer l'impact d'un décalage de l'heure de début des cours sur le sommeil et la santé mentale des collégiens. Pour commencer, peut-être, expliquez-nous comment vous avez mené cette étude, comment vous l'avez organisée. Donc cette étude, on l'a menée dans un internat qui était disposé à nous recevoir pour réaliser cette étude et on a fait ce qu'on appelle un essai contrôlé randomisé.

Ça veut dire qu'on a tiré au sort des classes qui allaient pouvoir changer d'horaire le matin et commencer une heure plus tard, c'est-à-dire au lieu de commencer à 8h, ils pouvaient commencer à 9h sans décaler l'horaire de fin de journée. Et donc on a mesuré avec des dispositifs médicaux comment ce décalage allait impacter le sommeil de ces adolescents, le rythme de ces adolescents et on leur a fait plusieurs tests cognitifs également pour voir la plus-value de ce décalage.

Et ce qu'on a observé, c'est ce que d'autres équipes internationales avaient déjà montré avec d'autres types de méthodologies, c'est qu'effectivement, le fait de permettre aux adolescents de se lever plus tard leur permet de mieux respecter leur rythme physiologique et donc de gagner en temps de sommeil. Et ce gain de temps de sommeil va également se caractériser par de meilleures performances cognitives, moins d'impulsivité.

Donc c'est vrai qu'au moment de cette puberté, quand cette horloge biologique dont on a parlé commence à se décaler physiologiquement, c'est quelque chose de tout à fait naturel, on connaît ça depuis très longtemps, bien même avant l'usage des écrans, ce décalage de phase de nos adolescents vont faire qu'ils deviennent couche tard, lève tard. Et il faudrait quelque part que le rythme qu'on leur impose soit adapté pour ne pas les mettre justement en dette de sommeil. Entre les propos du président de la République et ce que vous avez pu observer, Stéphanie Maza, avec votre équipe, on a le sentiment qu'il existe ou qu'il pourrait exister une forme de consensus et scientifique et politique.

Alors quelles sont les résistances concrètes à la mise en œuvre de ce décalage des horaires ? Il y a un consensus scientifique, il y a un consensus politique qui commence un petit peu à se mettre en place. On a aussi un consensus sociétal puisque le CESE a fait une enquête sur les rythmes scolaires et une des mesures qui a été proposée de manière prioritaire, c'était ce décalage d'horaires de cours pour les adolescents. Donc le consensus existe. Après la mise en œuvre, elle peut être encore un peu compliquée. Il peut y avoir des résistances. Il peut y avoir des résistances qui sont très idéologiques.

C'est-à-dire qu'on a du mal à comprendre pourquoi est-ce qu'on décalerait ces horaires de cours des adolescents et peut-être le risque, en décalant ces horaires de cours, qu'ils se couchent plus tard. Et toutes les données de la littérature, dont la recherche que nous avons menée, montrent que ce n'est pas ça. Quand on décale l'horaire de cours des ados, ils n'en profitent pas pour aller se coucher plus tard. C'est pour ça qu'on gagne du temps de sommeil. Ils continuent à aller se coucher tard, mais ils n'augmentent pas quelque part ce délai avant d'aller se coucher.

Après ça, il y a aussi des mises en œuvre qui potentiellement peuvent être complexes puisque changer l'horaire de cours des adolescents, c'est aussi changer l'horaire de cours des enseignants. Donc, être capable de pouvoir faire rentrer dans une semaine de cours le programme scolaire qui, effectivement, est extrêmement chargé. Puisque, comme on l'a dit, notre volonté, c'est de les faire commencer plus tard, mais pas de les faire finir plus tard. Parce que, quelque part, on va décaler le problème ailleurs.

Donc, il y a à la fois des résistances idéologiques, et je pense qu'il faut vraiment qu'on travaille pour, justement, lutter contre ces résistances-là, et essayer de faire de la mise en œuvre pour voir si, finalement, les résistances plutôt, on va dire, organisationnelles, est-ce qu'elles sont vraiment présentes ou pas. J'en reviens aux troubles du sommeil en général, et sur les motifs qui sous-tendent à son accélération, vous pointez notamment les nouveaux modes d'éclairage qui vont venir leurrer notre horloge biologique. Expliquez-nous de quoi il s'agit. Alors, nouveaux modes d'éclairage ou modes d'éclairage, on va dire, tout court.

Parce que, finalement, notre horloge biologique, elle a commencé à être leurée à partir du moment où on a inventé l'électricité, et à partir du moment où on a pu, quelque part, continuer ses activités en soirée qui n'étaient pas possibles lorsque nous étions dans l'obscurité. Donc, en fait, cette horloge biologique, elle a intégré le rythme de rotation de la Terre. C'est-à-dire que c'est une horloge biologique qui tourne à peu près en 24 heures. Elle a tendance un petit peu à se décaler d'une vingtaine de minutes. Et donc, elle a besoin de se remettre à l'heure tous les jours. Et elle se remet à l'heure grâce à la présence de la lumière.

Donc, toutes les sources lumineuses qui vont être sur la même longueur d'onde que le soleil, et notamment les lumières LED, c'est pour ça que les nouvelles technologies sont peut-être un peu plus impactantes, vont leurrer notre horloge biologique en lui faisant croire que finalement, il fait encore jour et que nous pouvons donc être actifs. Donc, il y a effectivement la luminosité, mais il y a aussi toutes les activités qui vont être possibles en soirée.

Puis cette envie que l'on a de pouvoir continuer à faire des choses quand on est sorti d'une journée de boulot ou d'une journée d'école, d'avoir un peu l'impression finalement que le seul moment où on peut grignoter un petit peu de temps, c'est grignoter du temps sur la nuit. Il faut dire par ailleurs un mot du réchauffement climatique, à quel point la chaleur joue-t-elle également sur les troubles du sommeil, étant entendu qu'en moyenne, les journées à venir seront de plus en plus chaudes et les nuits en particulier.

Donc, on a beaucoup de travaux de recherche qui s'intéressent à l'impact du réchauffement climatique sur le sommeil et qui montrent un effet significatif déjà à l'heure d'aujourd'hui du réchauffement climatique. Tout simplement parce qu'en fait, pour dormir, notre corps a besoin de se refroidir. Donc, pour pouvoir notamment approfondir notre sommeil, on a besoin de perdre de la température interne et que cette température interne, elle peut être maintenue élevée si on est dans des conditions climatiques qui sont trop chaudes.

Donc, on a aussi une très grosse inégalité au niveau de notre territoire par rapport à ça, avec notamment des pays qui sont déjà en souffrance par rapport à ce réchauffement climatique et on voit déjà un impact délétère sur le temps de sommeil. Puis, des inégalités sociales au sein de notre territoire, puisqu'en fonction de l'habitat, et c'était un des résultats de l'enquête de l'INSV, l'importance quelque part de l'habitat aussi par rapport à la qualité du sommeil et quand on a des habitats qui ne permettent pas justement de réduire la température quand la chaleur augmente, va avoir un impact sur le sommeil. Il faut dire un mot plus large des inégalités par ailleurs.

On ne dort pas de la même façon selon sa catégorie socio-professionnelle, selon l'endroit où l'on vit en France, selon aussi son âge et son sexe évidemment. Tout à fait. On a des données qui montrent que le sommeil va être plutôt dégradé dans les populations avec des niveaux socio-économiques plus bas, notamment pour différents facteurs, des facteurs liés à la précarité, des facteurs liés à la santé, des facteurs liés à l'habitat. On a aussi des modifications du sommeil physiologique avec l'âge et on sait que les personnes âgées et les enfants et les adolescents sont les personnes les plus vulnérables par rapport à ce manque de sommeil.

Donc effectivement, le sommeil, quand on dit que c'est une préoccupation sociétale, c'est aussi ça, c'est de pouvoir donner quelque part une égalité des chances face au bien-dormir. Alors comment on change la donne, Stéphanie Maza, face à ce constat mesuré que vous dressez ? Comment faut-il peut-être tenter de renverser les choses ? Est-ce que la première étape réside dans l'idée de considérer d'abord et avant tout le sommeil comme un déterminant de santé absolument central ?

C'est la règle à mon avis principale et on est en train de travailler là-dessus puisqu'il y a une feuille de route interministérielle qui a été signée à l'été dernier pour justement faire du sommeil de qualité une préoccupation de l'ensemble des ministères. Et en fait, je pense que cette question, pourquoi est-ce qu'on ne prend pas au sérieux le sujet du sommeil passe inévitablement par le fait d'intégrer le sommeil dans les politiques de santé publique ?

Donc, ce n'est pas bien manger, bien bouger, c'est bien dormir pour bien manger et pour bien bouger qu'on aimerait voir apparaître et de mettre en place des mesures que l'on sait efficaces de par le recul que l'on a des données scientifiques. Le décalage d'horaire des cours des adolescents, c'est une mesure que l'on doit absolument mettre en place. Le travail sur les horaires de travail de nuit également. On a plusieurs mesures très concrètes à mettre en œuvre et dans cette feuille de route, il y a une vingtaine de mesures qui ont été proposées dans ce sens-là. Donc, c'est une démarche absolument, même structurellement, interministérielle.

La question des horaires, de la lumière, du bruit, de la chaleur, des conditions de travail, les rythmes scolaires, vous les avez mentionnés. C'est comme au fond, l'alimentation, c'est une mobilisation complète de l'action gouvernementale et de l'État qu'il faudrait. Tout à fait. Vous avez bien compris mon envie de faire passer le sommeil quelque part avant tout cela. Simplement pour vous dire qu'une alimentation saine, c'est très bien, mais une alimentation saine avec un sommeil déstructuré n'aurait pas du tout d'impact sur la santé. Donc, le sommeil, c'est vraiment le déterminant à mettre en place.

Et à l'heure actuelle, on a des données qui potentiellement peuvent aussi un petit peu influencer la donne sur cette prise en charge du sommeil. C'est le coût que représente la dette de sommeil. C'est un coût financier. On est dans des sociétés où justement, on a des problèmes financiers importants. Le coût de la dette de sommeil, c'est un coût colossal. Et donc, il faut aussi considérer toute cette perte financière liée au manque de sommeil ou au trouble du sommeil. Est-ce qu'il ne s'agit pas également de changer nos représentations ? Il y a comme une forme d'injonction sociale peut-être à dormir le moins possible.

On pense à certains responsables politiques qui s'étendent dans la presse et qui assurent qu'ils ne dorment que 2, 3, 4 heures par nuit au maximum. Est-ce que cela n'envoie pas un message contraire et peut-être pas très utile pour le sommeil des adolescents mais bien au-delà d'ailleurs ? Tout à fait. Je pense qu'il est vraiment important qu'on puisse de nouveau embellir la vision que l'on a du sommeil. Effectivement, on peut avoir des cours dormeurs. C'est extrêmement rare. C'est génétiquement déterminé. Ces cours dormeurs, généralement, dorment peu et se sentent bien en forme. Ces cours dormeurs, quand ils dorment peu, ils n'ont pas de répercussion, notamment sur leur prise de décision.

Ils n'ont pas de répercussion sur leur niveau émotionnel. Donc moi, je me pose quand même des questions à savoir si toutes ces personnes qui mentionnent être des cours dormeurs sont véritablement des cours dormeurs ou s'ils ne sont pas tout simplement en dette de sommeil. Et le lien, par ailleurs, important entre santé et prévention, là aussi, il faut l'expliciter. Le rapport à la santé, ce n'est pas seulement le curatif, c'est aussi prévenir la maladie. Le sommeil, dans ce domaine-là, que représente-t-il ? Comme je vous le disais, c'est vraiment le pilier de notre santé mentale, de notre santé physique.

Et ce que nous avons pu montrer, c'est qu'on peut apprendre, dès le plus jeune âge, l'importance du sommeil. Et nous, nous avons développé avec mon équipe un programme d'éducation au sommeil à réaliser à l'école, donc en collaboration avec l'éducation nationale. Et on a montré que lorsqu'on expliquait aux enfants l'importance du sommeil, on parvenait à leur donner quelque part des clés pour améliorer leur propre sommeil. C'est-à-dire, sans intervenir auprès de leurs parents, c'est des enfants de 7 à 9 ans qui étaient capables d'augmenter leur temps de sommeil parce qu'ils avaient compris l'importance du bien dormir. Merci beaucoup Stéphanie Mazat.

Je rappelle que vous êtes enseignante, chercheuse en neuropsychologie à l'Université de Lyon et par ailleurs, vice-présidente de l'INSV. L'INSV, c'est l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance. Merci également à celles et ceux qui ont pensé cette émission à mes côtés. Bruno Barada, Rodier Eken, Bertie Bourdon. Merci également à Chantal Nouvelot qui nous a permis d'être en lien avec vous, Stéphanie Mazat, depuis Lyon. Et merci également à François Richer qui a réalisé, mis en onde, cette émission. Merci.