L'interview intégrale de Vincent Jeanbrun sur RMC
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 8h30 et vous êtes bien sur RMC et BFM TV. Bonjour Vincent Genbrun. Bonjour. Merci de prendre le temps de venir ce matin dans ce contexte si particulier, venir raconter ce qui s'est passé dans votre ville, donner aussi votre regard sur ces émeutes depuis 5 jours. Vous êtes le maire de La Île-et-Rose. La Île-et-Rose, c'est dans la banlieue sud de Paris, 30 000 habitants. C'est la ville où vous avez grandi. C'est votre deuxième mandat. Vous êtes maire LR et dans la nuit de samedi à dimanche à 1h30 du matin, votre domicile a été attaqué. Est-ce que vous pouvez nous raconter ce qui s'est passé d'abord ?
Effectivement, après quelques jours d'émeutes, des criminels, parce qu'il n'y a pas d'autre mot, ont attaqué ma maison avec une voiture bélier, une voiture qu'ils ont visiblement volée. Donc ça montre une vraie préméditation. Cette voiture a défoncé le portail de la maison, ce qui d'ailleurs va provoquer un bruit qui réveillera ma femme et mes enfants. Le véhicule est fort heureusement arrêté par une grande descente d'escalier en pierre qui est juste devant la maison, ce qui oblige ces assassins à sortir du véhicule. Ils y mettent le feu avec ce qu'on appelle un accélérateur de l'essence, d'une certaine manière.
Ils commencent à asperger également mon véhicule qui est juste à côté et un vélo et des abris vélos qui sont à côté. Ce qui est presque le plus choquant, c'est que ce n'est pas que la maison qu'ils ont attaqué. Puisqu'en fait, à partir du moment où la lumière s'allume à l'intérieur de la maison, puisque ma femme est réveillée, ils continuent à essayer de ramener le feu jusqu'à la maison en prenant les conteneurs de poubelles qui se trouvent là, en faisant un espèce de chemin de conteneurs de poubelles jusqu'à la véranda, en prenant un olivier en pot, alors qu'il était ouvert, à le coller à la véranda. Tout ça pour vraiment que le feu de la voiture aille jusqu'à la maison.
Pour un chemin pour le feu. Alors qu'ils voient qu'il y a de la lumière à l'intérieur. Et même avec la lumière, ils commencent à faire des tirs de mortier.
En direction de la maison.
En direction de la maison. Des tirs de mortier qui certains passeront d'ailleurs au-dessus de la maison et donneront l'impression à ma femme qui à ce moment-là met des chaussures aux enfants en leur disant « on s'enfuit, on s'enfuit » et elle part à l'arrière de mon jardin.
Vos enfants de 5 et 7 ans ?
Oui, ma petite fille de 5 ans et mon petit garçon qui aura bientôt 8 ans.
Elle les emmène ? Elle sort de la maison ?
Elle sort de la maison dans la précipitation, elle est pieds nus, ils courent dans le jardin. Il faut imaginer la scène de le noir total avec juste une espèce de lumière rouge immense qui est à l'avant de la maison. Puisque les agresseurs avaient des espèces de fusées de détresse, vous savez, rouge. Et donc c'est ce que mon fils m'a répété 10 fois, il y a cette lumière rouge, c'était tout rouge, papa c'était tout rouge. Et donc ils arrivent au bout du jardin, ça faisait plusieurs jours qu'on discutait de risques éventuels. Et c'est ce qui fait que la nuit précédente, vendredi et samedi, ma femme et mes enfants n'avaient pas dormi à la maison.
Ma femme avait eu l'idée de dire, si jamais il faut qu'on s'enfuit, on met un escabeau au fond du jardin, le long du monde des voisins. Et j'avais presque trouvé ça excessif, en fait, elle a eu tellement raison. Et de fait, dans la précipitation, sous le tir des mortiers qui lui passe au-dessus de la maison, eh bien elle a le courage, la bravoure, on peut le dire, de prendre les enfants, de les faire passer de l'autre côté du mur. Puis les enfants, passés de l'autre côté, dans la panique, crient, elle se précipite encore plus. Et effectivement, elle va chuter de l'autre côté du mur, ce qui fait qu'elle s'est brisé le genou et elle a été opérée hier. Et l'opération s'est bien passée.
Et de fait, voilà, ils sont de l'autre côté du mur, ça continue à canarder, il y a des cris de partout, les voisins se réveillent, on entend hurler de tous les côtés. Et effectivement, vous imaginez le traumatisme que ça a fait.
Comment il va ce matin ? Comment va votre femme ? Comment vont vos enfants ?
Ma femme, il y a juste quelques instants au téléphone, là elle est réveillée, son opération s'est bien passée. Elle est comme toute personne opérée physiquement meurtrie, mais ça à la limite, ce n'est pas le plus grave. En revanche, vous imaginez psychologiquement ce que ça implique. Pour nos enfants également, parce qu'il y a des questions du type, est-ce qu'ils vont revenir ? Est-ce qu'on pourra habiter encore à la maison ? Mais pourquoi ? Pourquoi ils nous en voulaient à nous ? Etc.
En vous disant tout ça, je ne peux pas m'empêcher de me dire que c'est la fonction que j'occupe, c'est les prises de position que j'ai eues, en considérant que non, on n'allait pas laisser brûler les équipements municipaux, qu'on n'allait pas laisser brûler le tasse de ville. Et c'est vrai que je l'ai dit, je l'ai affirmé, j'ai voulu dire, on tiendra, on résistera. Et j'ai l'impression que c'est ça qui a des plus, c'est ça qui fait que des fous furieux sont venus incendier ma maison, essayer d'attenter à nos vies. Et vous imaginez bien qu'on est tous très affectés.
Vincent Jambrun, vous faites un lien direct entre ce qui s'est passé effectivement à votre domicile et ce qui s'était passé les jours qui ont précédé. Je voudrais qu'on y revienne parce que votre mairie, votre ville, je le disais, 30 000 habitants, vous y avez grandi, c'est une ville de la banlieue sud de Paris, plutôt calme habituellement. Et depuis le début, vraiment depuis le premier jour où ça s'est embrasé dans le pays, à la Île-et-Rose, votre mairie a été ciblée, au point que vous avez été obligé ensuite de la protéger. Comment ça s'est passé ? Ça a été crescendo.
La première nuit, il y a des émeutiers un petit peu partout, en tout cas des rassemblements, mettre le feu à des poubelles, mettre les feux à des voitures. Mais le gros, la vraie violence, la casse complètement démesurée, elle se fait dans un des quartiers politiques de la ville qui effectivement, de temps en temps, avait quelques feux de poubelle au moment du 14 juillet ou de la Saint-Sylvestre. Et là, effectivement, on assiste à autre chose, puisque l'accès au quartier est coupé par des barrages, des checkpoints.
Ils ont été jusqu'à déceler des pierres immenses qui servent à empêcher de garer les voitures, vous savez, sur les pelouses, pour bloquer l'accès aux pompiers et aux forces de l'ordre. Et ils vont jusqu'à cette première nuit incendier un relais mairie, ce qui pour moi est une pure folie, puisque le relais mairie, c'est le service public de proximité, où on aide leurs parents, leurs familles à faire le calcul de l'occasion familiale, à faire toutes les démarches et on distribue les bons alimentaires. Bref, c'est vraiment le service public de proximité qui fait qu'on tire vers le haut aussi les quartiers. Et c'est la première chose qu'ils ont ciblée.
Je salue d'ailleurs le courage du directeur de l'école qui habite juste en face. Et quand quelques émeutiers ont essayé de se rapprocher de l'école, il a eu le courage de descendre, d'aller au contact, de leur dire « ne faites pas ça, c'est une école », etc. Il a détourné les émeutiers de l'école. Ça, c'est la première nuit. Je vais vite, je résume, puisqu'évidemment, il y a eu plein d'autres actes terribles. Il y a eu des garages de pavillons incendiés juste en face. Il y a eu des choses quand même terribles. Cette première nuit, elle surprend tout le monde. Vous ? Oui, parce que je n'aurais jamais imaginé qu'on brûle un équipement public, quelle que soit la cause, en fait.
Il y a des tags absolument partout. Il y a de la colère, il y a de la menace. Et déjà, ce jour-là, pour la première fois, il y a marqué « la police, la mairie, on va vous cramer ». Et ça, c'est du jamais vu, en fait. Jamais je n'avais vu la mairie. Il y a souvent eu dans cette cité des attaques contre la police, mais jamais contre l'institution municipale. Cette nuit-là, on n'était pas préparé, ni des polices municipales, ni des polices nationales. Mais ça aurait dû servir instantanément de leçon. Parce que ce qu'on a vécu le lendemain, c'était de la folie complète. Il y avait quasiment entre 180 et 200 personnes sur la ville.
Mais il y avait un bloc, un noyau dur d'à peu près 80 personnes, qui, lui, s'est organisé, s'est structuré, avec des éclaireurs en scooter qui allaient d'un point A à un point B pour savoir si la route était dégagée. Avec qu'il y avait une stratégie. Il y avait clairement une stratégie. Ça se voit aux images de caméras de vidéoprotection.
Oui, même à ce moment-là, vous êtes en situation de crise dans la mairie.
À ce moment-là, au poste de police municipale, effectivement, au pied de la mairie. Et on regarde évoluer un gang, en fait, qui est... On a presque l'impression que c'est une milice dans une guerrilla urbaine avec, je dirais, l'infanterie qui était armée de barres à mines. Il y avait quelques piolets, il y avait une hache. D'ailleurs, ils se sont servis pour abarter des arbres pour les mettre dans le feu. Bon, ils ne sont pas très malins, puisque des arbres verts dans le feu, ce n'était pas franchement un combustible idéal. Mais il y avait, je vous dis, piolets, barres à mines, etc. Vous aviez visiblement des véhicules qui les réapprovisionnaient en mortier.
Et puis, il y avait les airs artificiers avec des types qui avaient des bouteilles prêtes à l'emploi de cocktail Molotov dans le sac à dos. Et ils s'organisaient. Donc, c'était très structuré. Il y avait des tout-petits qui étaient à l'arrière pour monter des barrages.
Quand vous dites des tout-petits, on a parlé de jeunes de 11, 12, 13, 14 ans. C'est à peu près ce stage-là ?
C'est ça. En tout cas, on voit qu'ils sont plus petits que les autres. Ils sont à l'arrière et eux, ils sont chargés de mettre plein de choses sur la route pour empêcher, force de l'ordre, aux pompiers de passer derrière eux.
Ce que vous nous racontez, c'est un véritable plan de bataille.
C'est comme ça qu'on l'a vécu, en fait. Et là, on se dit, on n'est pas préparé. Et je dois vous dire que j'ai une immense fierté en tant que maire d'avoir la chance d'avoir des policiers municipaux de la qualité que ceux que nous avons à la Île-et-Rose, qui ont été, pour moi, héroïques. Puisqu'ils ont été, au-delà de tout ce qu'on est en droit, légitimement, de leur demander. Ils se sont mis, de manière raisonnable, mais en risque, au sens où ils ont été défendre tous les équipements publics qui étaient sur le chemin. La bibliothèque qui a essuyé des tirs de mortier dans un premier temps. La halle de marché qui a été attaquée, pour le coup.
Les émeutis ont brisé les premières vitres, ont aspergé la halle d'essence. La police municipale arrive à les disperser. Et à ce moment-là, si vous voulez, j'ai en tout et pour tout pour défendre le marché, la mairie et les commerces du centre-ville, 7 policiers municipaux. 7 policiers municipaux. Face à cette grosse centaine, les 80 noyaux durs, disiez-vous, et tout ce qui tourne autour. Et c'est vrai que la police nationale était mobilisée, elle, pour défendre le commissariat, qui était également attaqué, le commissariat de police nationale. Mais de fait, on manquait terriblement d'effectifs sur le terrain.
Et à 7, ils ont réussi, parce qu'ils sont bien équipés, bien formés, parce qu'ils sont extrêmement courageux à protéger, en tout cas empêcher l'incendie de la halle ce premier soir-là. La mairie aussi est victime d'attaques. On voit les images où ils brisent les vitres du hall de la mairie. Ils saccagent un tout petit peu le hall, même si on arrive à les en faire sortir très rapidement. Par dépit, ils vont dans le centre-ville. Ils brisent toutes les vitrines du centre-ville, et particulièrement les agences immobilières. Et ce qui est fou, c'est qu'ils brisent les vitrines, ils rentrent dedans. Et il n'y a pas de... Ils ne volent pas. Il n'y a pas des ordinateurs portables.
Ils ne volent pas. Ils détruisent. Il y a de la haine. Il y a une espèce de folie meurtrière qui est complètement dingue. Ils arrachent, ils détruisent, ils cassent tout. Et puis, ils continuent. Ils attaquent le commissariat de police nationale. Et puis, la police nationale les fait reculer. Donc, ils remontent. Ils refont le parcours à l'envers. Et pareil, re-combat, etc. Ça dure des heures interminables. Et rien que devant la mairie, nos policiers municipaux vont les tenir pendant... Au total, avec les allers et les retours, c'est 40 minutes de combat incessant. Et vraiment, bravo à eux.
C'est un siège, quasiment.
En mairie, on n'a vécu un état de siège. Je précise, pour ceux qui nous écoutent à la radio, Vincent Jambrun,
que vous mettez régulièrement votre main sur le torse. On a presque l'impression que c'est pour vérifier que tout ça est réel. J'ai l'impression d'avoir face à moi quelqu'un qui se réveille en se disant « Mais est-ce que tout cela est bien réel ? »
C'était un sacré cauchemar, je vous confirme. On n'a pas envie qu'il revienne. Oui, on a vécu un état de siège, absolument. En fait, ils nous ont tiré dessus avec des cocktails Molotov. Ils nous aspergeaient... Enfin, nous, pardon, je dis nous, c'est évidemment les policiers municipaux, mais ils les ont aspergés d'essence, en fait. Ils jetaient des bidons d'essence, de 4-8 litres, vous savez, les tout petits. Et ils ne voulaient pas juste casser des bâtiments. Ils voulaient tuer du flic. Et c'est inentendable. Il n'y a pas de mot pour expliquer ça.
Ils voulaient tuer, le mot est dit. Il n'est pas dit que par vous. Il est dit aussi par l'enquête qui a été ouverte, notamment après, si c'est passé à votre domicile, le mot d'assassinat, tentative d'assassinat, a été prononcé. Vous utilisez aussi le mot de criminel. Est-ce que vous savez qui ils sont ?
Concernant mon domicile, l'enquête est en cours et j'espère sincèrement qu'on les retrouvera. Le ministre de l'Intérieur hier m'a assuré que tous les moyens seraient mis en place pour qu'ils répondent de leurs actes. Mais j'ai la certitude que s'ils font partie des gangs des premiers jours, puisque vraiment même mode opératoire, la voiture brûlée, le même type d'accélérateur pour que le feu se propage plus vite, les mêmes mortiers d'artificiers, les mêmes fumées, feux de détresse, etc. Tout ça, c'est ce qu'on a vécu pendant toutes les semaines. Après, ce qui est fou, c'est que... Et là, c'est dur en tant que maire, mais c'est dur aussi en tant qu'enfant des quartiers HLM de la ville.
Sur les images de caméras de vidéosurveillance, on voit que les groupements se font au pied des quartiers. Ce n'est pas un afflux massif qui viendrait d'autres villes.
Il y a presque un point de ralliement.
Il y a des points de ralliement.
Avec la volonté d'aller en découdre.
Exactement.
Et ils viennent effectivement de chez vous. Ce que vous voulez dire, c'est que ce qui s'est passé à la île est rose, ce sont des jeunes de la île est rose.
Tout indique que c'est le cas. Et objectivement, ça me... Ça me fait le cœur de le dire. Parce que, encore une fois, moi, j'ai grandi dans des quartiers comme ça. À la île est rose. Dans des grands ensembles de bars, de tours. Et on était modeste et on n'avait pas grand-chose. Mais on avait envie de s'en sortir. On avait de l'espoir. On y croyait. On se serrait les coudes. Il y a toujours eu des trafics dans les quartiers. Moi, je les ai connus. Il y avait toujours un dealer au pied de la tour. N'empêche qu'ils ouvraient la porte aux mamans qui ramenaient leurs courses. Ça ne fait pas de lui un symptôme. Mais je veux dire, il y avait un respect pour ses voisins.
Et tout ça a totalement disparu. Je le disais chez vos confrères hier soir. C'est même au sein d'une même famille, en fait. L'autorité des parents a chuté considérablement. À l'école, on ne respecte plus le professeur. C'est cette jeunesse-là, cette petite partie de la jeunesse. Il faut rappeler que c'est une toute petite partie. Mais oui, je comprends une dame hier qui me disait qu'ils sont perdus pour la République. C'est sûr, c'est qu'aujourd'hui, ils ne comprennent même plus ce que c'est que la République. Vous savez, ça me fait penser à ce très beau texte de Victor Hugo qui a beaucoup tourné ces derniers jours sur Internet. C'est à qui la faute ?
Vous savez, c'est un intellectuel qui dit, un révolutionnaire qui a une torche à la main devant une bibliothèque, « Mais tu ne peux pas brûler une bibliothèque. Les livres, c'est merveilleux. Les livres, c'est la liberté. C'est l'émancipation. C'est ce qui va, toi, pauvre, te libérer. » Et à la fin, le type lui dit, « Mais moi, je ne sais pas lire. » Donc, il ne comprend pas, en fait. Ils ne comprennent même pas ce qu'on met derrière comme mot, en fait. Il y a presque un problème de vocabulaire, de concept. Et donc, on a un défi gigantesque. Le sursaut dont je parle depuis quelques jours, il est là-dessus.
C'est comment on accepte, nous, de redéfinir des éléments fondamentaux qu'on prend pour acquis. Qu'est-ce que c'est la République ? Qu'est-ce que c'est la démocratie ? Qu'est-ce que c'est la liberté ? Qu'est-ce que c'est l'égalité ? Et l'égalité et la fraternité, ça ne peut pas être la somme de toutes les individualités. Chacun fait ce qu'il veut, etc. Non, il y a un vivre ensemble. Ils vivent ensemble, ils nécessitent des concessions. Ils nécessitent qu'on travaille ensemble. Et ils nécessitent qu'on dise à la jeunesse, il y a un ordre républicain. Il y a des lois et il y a de l'autorité. Et ce n'est pas des vilains mots.
Et c'est parce qu'il y a tout ça qu'on peut ensuite avoir de la liberté, de l'égalité.
Vous avez dit, Vincent Jean-Brun, chez nous, il n'y a plus de commerce, plus de service public, plus de mixité. Il faut remettre debout la République. Mais en fait, si je vous écoute, ce n'est même pas la remettre debout, c'est la recréer. On a l'impression qu'on repart de zéro.
Il y a quelques jours, je ne vous aurais pas dit ça aujourd'hui, je vous le dis. Oui, je crois que dans certains quartiers, auprès de certains habitants de notre pays, la République n'est plus. Ce n'est pas que... Vous savez, parfois, il y a une guerre, on se dit, ça fonctionne comme ça, mais je ne suis pas totalement d'accord. Ou carrément, j'y suis opposé. Là, ce n'est pas le sujet. Je ne comprends même pas de quoi tu me parles. Je ne sais pas ce que c'est que la République aujourd'hui de France, puisque moi, j'ai toujours grandi au pied de ma tour, dans mon quartier, avec énormément de violence. Le sentiment d'être laissé à l'abandon, attention, je n'excuse pas.
Je dis juste qu'ils ne comprennent pas les concepts qu'on emploie, nous. Et ça, c'est terrifiant. Et c'est des jeunes qui ont pourtant été à l'école, mais qui ont un peu traversé les classes. Parce que maintenant, on ne redouble plus. Donc finalement, même un élève qui ne suit pas, ce n'est pas grave. Il passe de classe en classe. Bon, il ne maîtrisera pas très bien les savoirs fondamentaux, mais ce n'est pas grave, il avance. Parce qu'il est interdit maintenant d'interdire. On ne peut plus sanctionner un mauvais comportement réellement. J'ai des gamins qui ont frappé des directrices d'école sur la commune. Pas de vagues, surtout pas de vagues.
Et le gamin, il n'est même pas exclu une semaine. Le père du gamin qui vient cracher sur la directrice en lui disant, tu n'as pas touché à mon enfant. Ça s'est passé, ça ? Oui, ça s'est passé, bien sûr. Et c'est aussi pour ça que même le concept de laïcité, qui est un concept qui me tient énormément à cœur, qui pour moi est une des conditions fondamentales du vivre ensemble, il est complètement abîmé, puisqu'on n'est pas capable de le défendre et pas capable de le définir clairement.
Est-ce que c'est parce que vous manquez d'outils ? C'est-à-dire que quand vous racontez cette scène, on comprend bien que pour vous, tout est lié. Que ce qui arrive aujourd'hui n'est finalement que l'explosion de ce qui était, de ce qui couvait en réalité depuis quelques temps. quand vous racontez cette scène, quand vous racontez cette directrice d'école qui est menacée, l'enfant qui est censé être exclu, qu'il est à moitié, le père qui vient, qui crache sur la directrice. Qu'est-ce qui vous a manqué dans ces moments-là, dans tous ces moments qui ont jalonné une sorte de défaite ?
D'abord, en tant que mère, on ne peut pas tout, mais typiquement dans ce cas-là, c'est l'éducation nationale qui avait ce fameux slogan interne, pas de vague. Et c'est là où l'autorité de l'État n'est plus. Moi, j'ai mis en place, au niveau de la police municipale, le fait, vous savez, de convoquer des jeunes qui, clairement, ont fait une bêtise, mais qui n'ont pas été dans un délit ou un acte de délinquance grave. Et certains me disaient, mais franchement, tu vas les convoquer, c'est un peu comme si je l'ai convoqué dans le bureau du directeur, ça ne va pas changer grand-chose. Moi, je peux vous assurer que ça change.
Quand on convoque ces jeunes-là, d'ailleurs, on voit, s'ils ne viennent pas, déjà, c'est un signe que c'est bien plus grave que ça. Mais s'ils viennent, ils viennent avec leurs parents, beaucoup de parents s'excusent, beaucoup de parents prennent conscience qu'ils doivent être plus présents dans ces entretiens. C'est des choses qu'on doit pouvoir faire. Aujourd'hui, on ne convoque plus dans le bureau du directeur d'école. Aujourd'hui, on ne convoque plus dans le bureau du principal et encore moins du proviseur. Parce que la société, et là, je parle vraiment de la société en son ensemble, au niveau de l'État, a considéré, à un moment donné, que l'autorité, c'était un vilain mot.
Que l'autorité, l'ordre, c'était des vilain mots, c'est ringard. Mais c'est ce qui nous manque le plus aujourd'hui. Et l'autorité, encore une fois, c'est vrai pour un parent vis-à-vis de ses enfants. Et on ne parle pas d'autoritarisme, on ne parle pas de violence. On parle juste de, il y a des règles, elles doivent être respectées.
Est-ce que vous estimez, comme Emmanuel Macron, je voudrais qu'on l'écoute un instant, que la responsabilité, elle vient aussi des parents écoutés ?
La matière de l'interpellé de la dernière nuit sont des jeunes, parfois des très jeunes. C'est la responsabilité des parents de les garder au domicile. Et donc, il est important pour la quiétude de tous que la responsabilité parentale puisse pleinement s'exercer. Et j'en appelle au sens de la responsabilité des mères et des pères de famille. La République n'a pas vocation à se substituer à eux.
Alors, j'entendais ce matin, il y avait une responsable d'association, des mères, des mères des mamans, je veux dire. Vous êtes mère des mamans qui ont monté des associations pour tenter d'aller parler à leurs enfants. Et elle réagissait à cette phrase d'Emmanuel Macron en disant, bon, il n'a pas tort, bien sûr, et on ne se défausse pas de nos responsabilités. Mais elle estimait que c'était une manière de rejeter la faute sur eux, les parents, alors que, disait-elle, moi, mes enfants, par exemple, moi, je suis une mère qui a deux jobs.
Je pars le matin, je reviens très tard le soir, et mon fils de 16 ans n'a pas de place à l'école parce qu'il n'y a plus de place, ou alors il y a une place tellement loin que de toute façon, je ne peux pas le gérer. Vous entendez quel discours, quelle partie ? Celle d'Emmanuel Macron ou celle de cette maman ?
Il faut tout entendre. D'abord parce que, évidemment, que les parents ont une immense responsabilité. Et j'ai même envie de vous dire, au-delà des parents, chacune et chacun d'entre nous. Nous sommes citoyens de la République française. Si on redéfinit bien la République, c'est qu'on la choisit. C'est qu'à un moment donné, on se dit, c'est un bien commun qu'il faut défendre et partager. Et donc, chacun à sa part, à chacun son niveau, en disant bonjour quand on rentre dans un magasin, en laissant traverser la rue et en remerciant la personne qui voulait se traverser. C'est des petits gestes du quotidien déjà.
Ce que vous disiez sur ces dealers, quand vous étiez enfant, qui malgré tout tenaient la porte...
C'est la base du vivre ensemble. Et puis derrière, il y a effectivement l'autorité parentale. Il y a beaucoup de parents qui ont laissé tomber. Il y a des parents qui, parfois même, eux-mêmes avaient été délinquants il y a quelques années ou en tout cas faisaient la petite délinquance. Donc, ils sont dans un laissé-aller total de leurs enfants. C'est possible. Ceux-là, il faut les réactiver. Mais derrière, ce qu'a dit Emmanuel Macron, d'abord, c'était quand même pas vraiment le bon timing parce que nous, on était en train de vivre des scènes de guérilla sur le terrain. Et effectivement, la réponse, c'est... Attention, les parents, prenez un peu soin de vos enfants.
C'était quand même pas tout à fait le niveau qu'on attendait quand on était sur le terrain. Mais bien sûr qu'il faut que les parents soient restés s'abuser.
Au début, on l'a bien entendu. Là, vous êtes dans une émotion immense parce qu'il y a effectivement ce stade qui a été franchi avec votre femme, vos enfants, votre domicile qui ont été clairement ciblés par des assassins. Mais Vincent Jambrun, au début de ces émeutes, vous avez estimé que l'État avait failli.
Ah mais oui. Moi, je réclamais un État d'urgence ou en tout cas un État hors du commun puisque ce qu'on vivait était hors du commun. Pour avoir des moyens supplémentaires, moyens humains, moyens juridiques, on n'avait plus de munitions. L'État d'urgence aurait permis de réquisitionner des munitions.
Vous n'aviez plus de munitions. Ça, c'est revonté de plusieurs commissariats qui disaient « nous n'avons plus de munitions ».
Les commissariats de police nationale étaient arrivés au bout. Les polices municipales, 80 cartouches de flashball le soir où la mairie est attaquée. C'est-à-dire 100% du stock qui était à notre disposition. Donc tout ça, moi le lendemain, je me dis « bon, est-ce que je prends un arrêté de couvre-feu ? » Et je me dis « non, le président de la République va parler à 14h avec les scènes qu'on a vécues la nuit précédente. Il ne peut pas ne pas annoncer quelque chose. Donc je vais laisser la démarche nationale se faire. » Et on a eu le droit à « bon, il faut que les parents se responsabilisent et puis attention, les jeux vidéo, ce n'est pas bien ».
Non, ce n'était pas au niveau à ce moment-là par rapport à ce que nous, on vivait sur le terrain. Et en l'occurrence, qu'au moins toute cette crise nous serve de leçon et que la prochaine fois, on ait les outils et juridiques, et matériels, et humains à déclencher instantanément si ça devait recommencer. Parce que la vérité, c'est que quand bien même ça s'apaise actuellement, quand bien même les forces de l'ordre font un travail extraordinaire d'interpellation, d'enquête, etc. Je voudrais encore une fois les saluer et les remercier du fond du cœur. On a un enjeu, c'est que les ingrédients de départ sont toujours là.
Ça fait plusieurs années maintenant que tout l'été, on a des tirs de mortier tous les soirs dans les cités, qui empêchent les gens de dormir, qui les rendent fous, qui les poussent certains à faire des bêtises, à essayer de se faire justice eux-mêmes, etc. Et on est impuissant été après été. Donc c'est aussi ça qui montre que finalement l'impunité est là. Donc ça, c'était pas au niveau. Il faut aller plus loin. Et objectivement, l'État également doit aller beaucoup plus loin. Les budgets politiques de la ville ont beaucoup baissé dans des endroits qui n'ont pas de sens.
J'ai la chance dans les quartiers plus difficiles, où tout a commencé, d'avoir ce qu'on appelle un programme de réussite éducative. En plus de l'école, on fait de l'ado-devoir. On a des orthophonistes qui accompagnent les enfants les plus en difficulté. On a des psychologues, etc. Ça, l'État payait 60%, nous 40, quand on a commencé, ça s'est inversé aujourd'hui. Et l'État continue à se désengager.
Et donc vous avez besoin de moyens. Vous avez besoin que ce travail de fond soit fait. En attendant, il s'agit d'abord déjà de reconstruire au minimum et tenter de maintenir l'ordre. Il y aura ce rassemblement auquel vous appelez. D'abord, un rassemblement à la Île-et-Rose, chez vous, ça, ce sera à 15h, pour soutenir les maires et la police. Et puis, devant toutes les mairies de France, aujourd'hui, à midi. Merci d'avoir pris le temps, ce matin, Vincent Jambrun, de revenir sur ce qu'il vous est arrivé et sur votre regard aussi sur ces émeutes. Je rappelle que vous êtes le maire de la Île-et-Rose. Il est 8h54 sur AMC et BFM TV. Merci, Apéline de Maner.
Dans quelques instants, le live sur BFM TV, bien sûr, nous ferons un point complet sur cette sixième nuit qui a été beaucoup plus calme. C'est très net, avec beaucoup moins d'interpellations, beaucoup moins d'incendies et d'incidents. On vous explique tout juste après cette petite pause.
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Vincent Jeanbrun