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Podcast / conversationLe Média (sur YouTube)· 7 septembre 2019 13 minActualité / polémiqueEnvironnement & énergieEurope & internationalInstitutions & électionsÉconomie & entreprises

FAUT-IL "ENVAHIR" L'AMAZONIE ?

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Commençons ce premier épisode de cette nouvelle émission du Média, la WebTV financée uniquement avec les dons de ceux qui la regardent, c’est à dire avec vos dons. Commençons donc par une petite devinette. Qui à votre avis est le plus susceptible de créer l’incident ultime La réponse est… aucun des trois, mais plutôt le petit oiseau bleu de Twitter.

OK, OK ! Mon humour est un peu limite mais c’est quand même fou le nombre de controverses internationales qui naissent sur Twitter. C’est par exemple sur Twitter qu’Emmanuel Macron et son homologue brésilien ont commencé à se foutre sur la gueule.

Et pour dire les choses franchement, c’est le président français qui a commencé, le 22 août dernier. Bon, vu un peu superficiellement, y a rien dans ce tweet qui mérite d’engager une guerre nucléaire. On pourrait se contenter de ricaner en notant que la photo postée par Emmanuel Macron, adversaire mondial des fake news comme tout le monde le sait, montre en réalité un incendie de forêt vieux de plusieurs dizaines d’années, et non les feux qui ravagent l’Amazonie en ce moment.

Mais le numéro un brésilien a vu rouge à la lecture de la prose numérique de son homologue. Le lendemain de ce tweet, Macron annonce que la France se retire du projet de traité de libre-échange entre l’Europe et les pays d’Amérique latine réunis au sein du MERCOSUR. Et les noms d’oiseaux se mettent à voler entre Paris et Brasilia.

En réalité, au-delà du folklore nationaliste qui parasite souvent la réflexion sur ce type de dossiers, cette querelle met en lumière des problèmes de fond qui seront omniprésents sur la scène internationale dans les années et les décennies à venir. Nous avons voulu les évoquer avec Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et auteur de nombreux essais, dont le dernier en date est “Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse”.

Le mot n’a pas été beaucoup employé, mais il est au centre de la querelle : souveraineté. L’État brésilien est-il légitime à exercer sa souveraineté sur ce que l’on appelle, d’ailleurs un peu à tort, mais tel n’est pas le propos de cette chronique, “le poumon de la planète” ? Qu’en est-il des tribus autochtones, marginalisées par Jair Bolsonaro et courtisées par les ONG, les grandes puissances voire les grandes entreprises qui veulent s’en faire les porte-paroles ?

Faut-il envisager, comme l’a suggéré Emmanuel Macron, de donner à l’Amazonie un statut international, afin de l’arracher des mains de dirigeants nationaux qui prendraient des décisions nuisibles à la planète ? En tout cas, cette suggestion, qui est en réalité la reprise d’une hypothèse évoquée depuis plusieurs décennies déjà, a dressé contre le président français un grand nombre de médias brésiliens, y compris proches de l’opposition. La question de fond est là : l’Amazonie, dont la partie la plus importante se trouve sur le territoire brésilien, appartient-elle à l’humanité entière ?

La crise qui s’est ouverte sur la question amazonienne, elle est tout à fait centrale dans notre débat actuel. C’est à dire qu’elle fait en quelque sorte vivre plusieurs débats absolument essentiels. D’abord qu’est ce que c’est un bien commun ?

Pourquoi on dit que l’Amazonie est un bien commun ? Et qu’est ce que ça veut dire un bien commun ? Que reste-t-il de la souveraineté, qui est quand même un des principes pivots de l’ordre international quand on parle de bien commun ?

Troisièmement, nos institutions internationales, en tout premier lieu le G7 puisqu’il était question de lui, sont-elles adaptées à traiter ces questions ? Quand on sait que le G7 c’est 7 puissances occidentales et qu’on parle de bien commun de l’humanité, on voit déjà le décalage. Alors la notion de bien commun, elle est difficile à cerner.

On peut dire de façon simple qu’un bien commun c’est un bien dont nous sommes tous dépositaires pour la survie de tous. Si aujourd’hui l’Amazonie brûle compte tenu de ce qu’est notre situation de surconsommation des énergies fossiles, la disparition même partielle de la forêt brésilienne vient gêner, entraver, mettre en danger tout le monde. Nous sommes tous partie liée.

Ce monde d’humanité il vient biffer, il vient bousculer, il vient casser ce principe sacro-saint de souveraineté. La souveraineté ça voulait dire quoi ? La souveraineté ça voulait dire “charbonnier maître chez soi”.

Chacun fait ce qu’il veut chez soi. Alors, c’était très hypocrite parce que il y avait la souveraineté des forts qui étaient absolue et puis il y avait la souveraineté des faibles qui étaient relative et souvent très très relative. Ce principe a quand même structuré, organisé, notre droit international.

Organisé notre vie internationale. Quand on dit que ici en France, ou là-bas en République Démocratique du Congo, les incendies dans la forêt amazonienne portent préjudice à notre avenir, ça veut dire que la notion de souveraineté elle ne marche plus véritablement. S’il est vrai que la vieille conception de la souveraineté nationale semble de moins en moins opérante face aux défis actuels, par quoi la substituer ?

Par un impérialisme renouvelé, comme semble le suggérer l’initiative du G7 sur l’Amazonie ? Parce qu’au final, qui décide de ce qui relèvera du patrimoine commun de l’humanité et de ce qui restera le domaine réservé des Etats ? Lorsque les grandes puissances avaient fait leur révolution industrielle, quand ils avaient construit leur développement, ils ignoraient totalement les conséquences que leur propre développement pouvait avoir sur les autres, les autres qui étaient d’ailleurs à peine perçus, à peine reconnus, à peine admis.

Mais le phénomène dure encore, il ne faut pas oublier une chose très simple, c’est que l’essentiel, pour parler en termes concrets, d’émissions de CO2 vient du Nord, des pays développés et subit par le Sud c’est-à-dire les pays qui ne le sont pas. Et effectivement on voit à travers la question amazonienne, peut-être demain à travers la question des forêts africaines que se crée, se banalise au nom des intérêts globaux de l’humanité une ingérence écologique qui est une mise sous tutelle. C’est pour cela que je disais tout à l’heure que les biens communs de l’humanité bousculent le concept de souveraineté, ne doivent surtout pas conduire à son abolition mais doivent conduire à sa réinvention.

Effectivement si l’avenir du monde c’est que les 7 vieilles puissances décident de l’ordre écologique, toutes seules, et les imposent au reste de la planète, c’est une catastrophe, c’est une catastrophe. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la seule voie possible c’est une voie réellement multilatérale, inclusive, qui conduit à coopérer de manière égalitaire avec tous les États de la planète.

Tous les éléments institutionnels sont présents pour qu’on le fasse. Oui, tout à fait, sauf que. Les Nations Unies elles aussi fonctionnent selon un mode inégalitaire, avec les cinq pays membres du Conseil de sécurité, États-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine et Russie, qui disposent du droit de veto et ont fini, ces dernières années, par se neutraliser complètement sur le terrain de la guerre et de la paix.

Mais à ce propos, Bertrand Badie a une petite idée. Il y a, personne ou presque ne le sait, un conseil économique et social aux Nations Unies qui est en léthargie. Il y a des grandes institutions spécialisées qui sont prêtes à prendre en charge ces grandes questions, et c’est là qu’il faut redéfinir une nouvelle grammaire de la souveraineté.

J’appelle moi depuis longtemps l’Afrique à prendre une initiative en créant par exemple une grande conférence sur la gouvernance sociale globale du monde. C’est absolument essentiel. Ce n’est pas aux riches d’expliquer ce qu’ils doivent faire aux pauvres, ou ce n’est même pas aux riches de prendre l’initiative d’une politique en direction des faibles et des pauvres.

Ça c’est une démarche caritative, c’était bien dans les années 50, c’était “Tintin au Congo”. Nous sommes maintenant dans un autre monde, où c’est d’abord les souffrants qui doivent pouvoir réinventer une posture mondiale. La question de l’avenir des forêts qui est absolument vitale, elle ne pourra être traitée que comme ça.

Un autre problème se pose. Alors que la logique néolibérale continue de structurer la marche du monde, est-il légitime de priver d’une partie de leurs revenus, au nom de la préservation de la planète, des pays qui ont par ailleurs d’autres défis et d’autres besoins ? Dans un numéro de Complément d’enquête, et de manière assez provocatrice, le vice-ministre de l’Agriculture brésilien Luis Nabhan Garcia, prononçait des mots qui font forcément réfléchir.

La planète Terre a besoin d’un poumon pour respirer, et ce poumon c’est le Brésil. Pourquoi vous ne payez pas pour l’air dont vous avez besoin pour respirer ? Payez, c’est mon droit.

Ce que vous n’avez pas fait en Europe, vous pensez que le Brésil va le faire gratuitement ? Quelque part, ce type de raisonnement se tient. Si le Brésil est le fournisseur officiel de l’oxygène mondial, pourquoi ne serait-il pas rémunéré pour cela, comme l’Arabie Saoudite gagne des sous sur l’extraction du pétrole qui alimente l’économie mondiale, ou comme les multinationales américaines, françaises ou suisses s’enrichissent en brevetant les formules des médicaments nécessaires à toute l’humanité ?

Jusqu’où peut-on étendre la notion de bien commun mondial ? À quel point notre système économique fondé sur la croissance, le profit et la concurrence entre nations, contredit-il structurellement ce beau principe ? La mondialisation côté face régénère l’idée d’humanité unifiée avec ses besoins vitaux.

Mais en même temps, la mondialisation crée comme on dit des opportunités, crée des aubaines pour un certain nombre d’acteurs qui voient l’occasion d’étendre leurs marchés et d’optimiser leurs bénéfices. Ces acteurs là, essentiellement des firmes multinationales, sont devenus grâce à la mondialisation de véritables tyrans privés, la formule est de Noam Chomsky je trouve qu’elle est très bien choisie, ce sont des tyrans privés. C’est-à-dire qui utilisent leur transnationalité pour pouvoir imposer sur le marché leurs règles et par exemple on sait que le refus des grandes firmes pharmaceutiques mondiales de baisser les prix de leurs vaccins retarde, voire empêche, les grandes campagnes de vaccination dont l’Afrique a vitalement besoin, ce qui est un véritable scandale.

Quand vous me posez le problème des brevets, quand je pose le problème des tarifications des campagnes de vaccination, on est au coeur même de ce que doit être effectivement la gestion globale des biens communs de l’humanité. Mais enfin pour l’instant il reste une convergence entre les tyrans privés et les tyrans publics, si vous voulez on pourrait parler comme ça, et c’est ça que la gouvernance mondiale doit casser. C'est ça qu'il faut dire.

Vue dans sa plus large perspective, une prise de conscience écologique globale passe donc par une réinvention de la diplomatie mondiale, et par une perte de pouvoir des puissants selon l’ordre actuel. Elle passe aussi par une remise en cause d’un système économique dont les tenants se signalent plus par leur appétit gargantuesque que par leur bon sens paysan. Elle nous oblige à prendre en compte une réalité que nous avons tendance à oublier.

Depuis toujours, et désormais de manière absolument visible, le monde n’a pas de centre.