Anne Hidalgo : "Je ne pense pas que la précarité soit la condition pour renouer avec l'emploi"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Notre invité ce matin, la maire de Paris, bonjour Anne Hidalgo. Bonjour. Vous venez nous présenter la nuit des débats, ce sera demain soir dans une centaine de cafés, espaces publics, boîtes de nuit, lieux associatifs, où les Parisiens sont invités à parler de tout, à débattre entre eux ou avec des personnalités. L'idée est née après les attentats du 13 novembre, vous pensez que c'est un antidote à la violence ?
C'est même né après les attentats de janvier, sur deux idées, effectivement, parlons-nous, parler, échanger, ça s'est renforcé après les attentats du 13 novembre, expliquons-nous, et c'est aussi une idée que je porte, parce que je pense qu'on a besoin de réinviter les sciences sociales pour comprendre ce qui se passe dans notre monde, et je trouve que ces dernières années, les sciences sociales ont été un peu oubliées. On essaye d'expliquer tout ce qui se passe dans nos sociétés à partir de formules mathématiques, formules mathématiques c'est très bien, ça nous aide, mais enfin ça n'apporte pas une compréhension absolue, notamment des phénomènes sociaux, politiques, etc.
Donc l'idée d'ouvrir tous les lieux, les plus insolites comme les plus naturels, le café c'est là où on refait le monde, donc les cafés et le syndicat des hôtels, cafés, restaurants parisiens, c'est associé à la démarche, mais aussi les universités, je pense à la Sorbonne qui, dans la nuit des débats, lance la thématique des idées contre-attaque, donc invite chacune et chacun à venir débattre. Et puis nous, mairie de Paris, on organise aussi trois débats autour de cette thématique, expliquons-nous, expliquons ce qui se passe.
Vous pensez que les gens ne se parlent pas assez aujourd'hui à Nidalgo ? Et vous pensez vraiment que vous allez agglomérer des gens qui n'ont pas l'habitude forcément de prendre la parole, de se lancer, de se risquer à participer à des débats de ce genre ?
Oui, d'abord, quand je vois le succès, déjà, on verra bien sûr dans la nuit de samedi à dimanche, mais plus de 135 débats sont organisés, pas par nous, c'est-à-dire moi je n'ai pas souhaité, hormis trois débats sur lesquels on intervient plus précisément, pour le reste c'était plutôt, on propose des lieux, et allez-y, associations particuliers, intellectuels, journalistes, puisqu'il y a des médias qui organisent aussi des débats, saisissez-vous de ces possibilités qui sont offertes, et puis parlez. Est-ce qu'on ne se parle pas assez ? Je pense qu'on a besoin de paroles. Vous savez, la parole est la seule véritable arme dans une démocratie.
La parole échangée, la parole qui permet de comprendre ce qui se passe dans la tête de l'autre, la parole qui permet d'expliquer, il n'y a pas d'autre façon d'être ensemble que d'échanger de la parole. Donc voilà, c'est modestement une contribution de la maire de Paris et de mon équipe, consistant à dire, nous, notre rôle, c'est plutôt d'offrir des possibilités, à vous de vous en saisir.
On accueillera tout à l'heure, à 8h40, la sociologue Dominique Méda, qui travaille sur le thème du travail, qui participe à l'un de ces débats, et qui fait aussi partie du collectif Notre Primaire, pour une primaire à gauche. Il y a des opposants à la loi travail, Anne Hidalgo, qui vous ont pris au mot en investissant la place de la République, hier soir, opération Nuit Debout, ambiance festive, et puis la police est intervenue tout à l'heure à l'aube pour les évacuer. À votre demande ?
Non, pas à notre demande, mais c'est vrai que les lieux publics ne peuvent pas être privatisés, et puis il y a des mesures de sécurité. Mais bon, je crois qu'hier soir, ils ont pu faire leurs fêtes, il y avait des concerts, il y avait pas mal de choses qui se passaient.
Ils espéraient pouvoir camper sur place pendant encore quelques heures ou quelques jours ?
J'ai beaucoup de respect pour tous les mouvements, il faut que la ville soit très ouverte et très accueillante, mais en même temps, les grands espaces publics ne peuvent pas non plus être privatisés, quelles que soient les intentions, belles ou moins belles, de leurs auteurs. Donc on est obligé aussi de faire respecter un peu d'ordre dans cette ville, et puis faire attention. On est aussi dans une période avec un risque d'attentat, où il faut être vigilant. Mais bon, je crois qu'ils ont pu profiter hier, et c'est bien ainsi.
Vous avez du respect pour, avez-vous dit, pour les manifestants, pour les opposants à la loi travail, de la sympathie, on peut le dire ?
Non, j'ai du respect pour toutes celles et ceux qui justement se saisissent des outils que la démocratie nous donne, le droit de manifester, la possibilité de parler.
Non, non, mais pour la loi travail, il y avait quand même plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rue hier.
Oui, bien sûr. Bien sûr, moi sur la loi travail, sur la première version du texte, qui contenait vraiment des points extrêmement, enfin plus que problématiques, scandaleux, les reculs qui ont été opérés sur le premier texte vont plutôt dans le bon sens. Maintenant, il reste encore des choses très très difficiles, que je n'approuve pas. Je pense que la question du licenciement économique, telle qu'elle est posée, ça, je parle moins en tant que maire de Paris qu'en tant qu'ancienne du ministère du Travail, où d'ailleurs j'ai bien connu Dominique Méda, où j'étais inspectrice du Travail, et j'ai beaucoup travaillé pendant 20 ans dans ce ministère.
J'avais fait de la question du travail une de mes spécialités professionnelles. Je ne pense pas que la précarité soit la condition qui permette de renouer avec la création d'emplois. Je pense qu'il faut poser les questions des transformations du travail. Par exemple, l'idée d'avoir un contrat, un compte personnel d'activité autour duquel viennent exister de nouveaux droits, notamment pour des catégories de travailleurs, de salariés, qui sont aujourd'hui la règle et qui vont connaître des successions de contrats, qui vont avoir des carrières très faites d'interruptions, faites de moments de chômage, faites d'allers-retours vers d'autres situations.
Je pense qu'on aurait pu travailler autour de cette protection, cette sécurité sociale professionnelle et tirer les fils. S'il y a des éléments qu'il fallait assouplir, les assouplir. Mais par exemple, quand on parle beaucoup de flex-sécurité, je pense que c'est une bonne approche, la flex-sécurité, ça voudrait dire qu'il faudrait mettre la négociation sur l'assurance-chômage dans le même paquet de négociations que la question des droits des travailleurs.
Oui, mais on ne peut pas dire qu'on fait de la flex-sécurité et expliquer sur le front de l'assurance-chômage qu'il va falloir diminuer fortement les indemnités pour les chômeurs et en même temps nous expliquer que c'est de la flex-sécurité parce qu'on est en train d'ouvrir des possibilités de licencier plus facilement et mieux. Voilà, ça c'est mon expérience d'ancienne spécialiste des questions de travail qui me fait parler. Je crois que là aussi, on est parti sur des idées qui sont des idées fausses. Ce n'est pas en libéralisant le licenciement qu'on crée de l'emploi.
Mais d'un mot, il y a tout de même à vos yeux des progrès dans ce texte ?
En tous les cas, les quatre reculs, je ne sais pas si ça peut s'appeler comme un progrès, mais en tous les cas, c'est des renoncements qu'il fallait absolument avoir, y compris sur le plafonnement des indemnités prud'homales qui étaient aussi de l'ordre du scandale. Ça se passerait dans un autre domaine que le droit. Je pense qu'il y aurait encore plus de monde dans la rue. Donc voilà, je pense qu'il faut discuter. Un gouvernement de gauche, un gouvernement progressiste, un gouvernement humaniste doit se remettre aussi avec ce cœur de logiciel qu'est l'humanisme dans les décisions que nous prenons. Et ce n'est pas une pensée naïve qui est la mienne.
Il n'y a pas plus pragmatique que les humanistes.
Le dialogue, j'y reviens, le fait de se parler à Nidalgo, c'est aussi ce que réclament, ce que réclament les habitants du 16e arrondissement opposé à l'implantation d'un centre de sans-abri. Il n'y a pas eu un manque de dialogue là aussi ?
Non, pas du tout parce que c'est une proposition que nous avons faite sur laquelle le maire du 16e, à l'époque, n'a pas souhaité travailler. Donc non, le dialogue, ça ne veut pas dire céder à la position de tel ou tel groupe qui va s'exprimer le plus fortement. Le dialogue, c'est échanger des arguments, c'est admettre aussi, dans un constat, le 16e et le seul arrondissement de Paris où il n'y a pas de centre d'hébergement pour les SDF. C'est admettre ce type de constat et accepter de faire un bout de chemin ensemble. Mais bon, le maire du 16e, avec qui on a rediscuté, est prêt à dialoguer.
Oui, il est prêt à dialoguer, sauf qu'il prend comme une nouvelle provocation le fait de vouloir implanter un deuxième centre de migrants. C'est le vœu qui a été voté il y a deux jours en Conseil de Paris.
Il n'y aura pas de deuxième centre. Porté par le groupe des Verts. Ce n'est pas qu'il n'y aura pas de deuxième centre. Je pense que c'est une façon pour le groupe des Verts qui a porté ce vœu-là de vouloir absolument insister sur le sujet. On va ouvrir. Et puis aussi parce que le maire du 16e a dit qu'il avait trois sites à proposer alternatifs. Donc on va bien sûr saisir la balle au bon, regarder avec lui ses sites alternatifs. Mais surtout, je pense que la générosité, la capacité de tous les arrondissements à prendre part à l'effort de solidarité collectif, il faut qu'elle soit là.
Et le dialogue doit pouvoir se faire dès lors que chacun veut quand même prendre part à ce qui est notre vie collective.
Anne Hidalgo, maire de Paris, d'autres sujets tout à l'heure avec les auditeurs de France Inter. On va aussi parler de pollution puisque vous vous insurgez contre une décision de l'Union Européenne, du Parlement Européen concernant la pollution automobile. Et puis nous rejoindra la sociologue du travail Dominique Méda. Merci d'avoir regardé cette vidéo !
Anne Hidalgo