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interviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 18 mai 2026 7 min

La visite de Gérald Darmanin en Algérie marque le "début d'une nouvelle ère", affirme Hasni Abidi, directeur du CERMAM

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

6h21, Gérald Darmanin, le garde des Sceaux, se rend à Alger aujourd'hui. Faut-il y voir le signe d'un réchauffement diplomatique entre la France et l'Algérie, d'un nouveau chapitre après presque deux années de profonde crise diplomatique ? Bonjour Asni Abidi.

0:22
Invité

Bonjour Mathilde Minos.

0:23
Présentateur

Vous êtes le directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen. Vous êtes aussi chargé de cours à l'Université de Genève en Suisse. C'est vraiment l'heure de l'apaisement entre les deux pays ?

0:33
Invité

En tout cas, c'est le début d'une nouvelle ère. C'est une nouvelle page qui s'ouvre et cette fois-ci, c'est plutôt une reprise en main de la part du président Macron de la relation entre Alger et Paris et ça a donné des résultats.

0:47
Présentateur

C'est à l'initiative de la France ou ce souhait d'apaisement est partagé ?

0:51
Invité

C'est d'abord l'initiative française. Le président Macron ne voulait surtout pas, lui qui a commencé son premier mandat par des déclarations fortes à l'égard de l'Algérie et surtout le lancement des chantiers mémoriels, ne veut surtout pas quitter l'Élysée sur un échec. Et c'est pour ça qu'il a commencé en tout cas à changer cette méthode.

1:11
Présentateur

Mais c'est une de ces déclarations qui a mis le feu aux poudres aussi quand il a décidé il y a deux ans de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.

1:18
Invité

Oui, je suis tout à fait d'accord, mais cette déclaration elle est toujours là et pourtant il y a une amorce d'une nouvelle relation entre les deux pays et mieux encore, c'est-à-dire une volonté de sécuriser la relation entre les deux pays.

1:31
Présentateur

Alors comment ça s'explique ?

1:33
Invité

Ça s'explique parce que d'abord il y avait deux éléments importants, c'est la question de Boalem Sansal, l'arrestation de Boalem Sansal et bien sûr l'Algérie souveraine de l'écrivain franco-algérien. Cette histoire a été réglée par une médiation allemande mais on sait que la France est derrière aussi et c'était un élément de crispation et je dirais même une condition sine qua non de la part de la France avant de relancer les relations avec Alger. Deuxième élément, c'était le départ de Bruno Rotagoul, l'ancien ministre de l'Intérieur qui était considéré par Alger comme aussi un handicap à toute relance des relations pour ses méthodes.

Une méthode d'imprendre chantage bien sûr et aussi bras de fer. En quelque sorte, il n'a pas su trouver le mot juste pour renouer avec Alger et commencer une relation constructive.

2:25
Présentateur

Et est-ce qu'il y a des éléments aussi de contexte, d'actualité ? Par exemple la dégradation de la situation au Mali, est-ce que ça a un impact aussi ?

2:33
Invité

Ah oui, c'est un élément qui est très important. La question sécuritaire qui n'a jamais été évacuée dans les relations. Souvenez-vous, au moment fort de la crise, le chef du renseignement extérieur de la DGSE a rendu visite au président algérien et aux autorités algériennes. C'est un élément fort et je dirais, avec bien sûr cette présence importante des Algériens en France et ces échanges économiques, il faut les rappeler, un volume d'échanges qui dépasse les 11 milliards avec des centaines de sociétés françaises installées en Algérie, le dossier sécuritaire, le dossier économique, ce sont deux points importants qui ont maintenu tout de même le fil entre les deux pays.

3:13
Présentateur

Et est-ce que l'approche de la présidentielle en France est un facteur aussi ?

3:17
Invité

Oui, c'est un facteur aussi pour l'Algérie, parce que d'abord l'Algérie comme la France ont bien réalisé que le coût d'une non-relation entre les deux pays est très coûteux, sur tous les plans, et aussi parce que l'Algérie est consciente que l'usage politique est très tentant, l'usage politique de la question algérienne, soit l'histoire algéro-française, vous savez qu'on a à peu près 4 millions de Français qui ont eu une relation de près ou de loin avec l'Algérie, et que la récupération de ces voix, de ce réservoir électoral, n'est pas une très bonne chose pour l'Algérie, et qu'il fallait absolument, et c'est le sentiment partagé par le président Macron, priver en quelque sorte la dégradation des relations avec Alger comme un outil politique, comme un fonds de commerce rentable pour la campagne électorale.

4:02
Présentateur

Et le dossier de la mémoire, parce qu'on sait que l'Algérie réclame depuis très longtemps une reconnaissance de la part de la France, de ces crimes commis lors de la période coloniale. Alors Emmanuel Macron a fait un geste important le 8 mai dernier, en envoyant sur place la ministre déléguée aux armées, Alice Ruffeau, à l'occasion pour reconnaître la responsabilité de la France dans les massacres d'il y a 81 ans maintenant à Sétif. Est-ce qu'il y a d'autres plaies ouvertes qu'il va falloir refermer ?

4:30
Invité

Oui, ce sont des dossiers qui sont très importants pour l'histoire des deux pays, qu'il faut y regarder en face.

Mais il ne faut surtout pas se concentrer sur la question de la mémoire et la question de l'histoire, parce qu'elle est pénible, c'est un processus qui est lent, qui demande énormément de courage de part et d'autre, et le changement d'approche, c'est-à-dire commencer plutôt par le renforcement de la coopération, sur le plan économique, sur le plan sécuritaire, sur le plan énergétique, on oublie souvent, l'Algérie est appréciée par la France et par les Européens parce qu'elle n'a jamais fait un usage politique de ses ressources pétrolières et gazières, notamment après la guerre en Ukraine et la guerre en Iran.

C'est-à-dire qu'elle a continué finalement à produire et à exporter vers des pays européens avec lesquels probablement elle ne partage pas les mêmes avis. Donc la question mémorielle, à mon avis, elle est le résultat, ou un processus parallèle, mais il n'est pas principal, d'abord de la construction d'une relation de confiance, mais aussi de renforcement et la sécurisation de la relation entre l'Algérie et la France.

5:31
Présentateur

Et que pensez-vous de ceux en France qui trouvent que la France, justement, est trop conciliante avec l'Algérie ? Je pense à Bruno Retailleau, je pense au Rassemblement National, avec par exemple Laurent Jacobelli, qui ce week-end encore a dit arrêtons la diplomatie de la courbette. Il y a encore plein de sujets sur lesquels on ne devrait pas s'effacer, s'agenouiller devant l'Algérie. Je résume leurs pensées, notamment l'oppression dont sont victimes les cabiles en Algérie, qui le soutient plus que timide à Kamel Daoud, qui a été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie. Est-ce qu'on est trop conciliant avec l'Algérie, vous trouvez ?

6:01
Invité

La France, à mon avis, mène aujourd'hui une relation qui est respectueuse, mais elle est exigeante. Vous imaginez, la France a comme suspendu sa coopération sur le plan sécuritaire, et même économique, et en conditionnant la libération de Boalem Sansal. Je ne vois pas où est finalement la concession faite par Paris. Et l'Algérie a bien compris que le coût de l'affaire de Boalem Sansal est devenu très élevé. Deuxième élément, on sait aujourd'hui que la France se mobilise, elle est engagée, et c'est en bonne voie dans l'affaire de Christophe Gleiz.

Troisième, dernier élément, c'est que finalement la France mène une relation diplomatique, c'est-à-dire la relation avec un pays étranger, elle reste quand même du domaine présidentiel et de quai d'Orsay. On a après quatre ministres qui se sont succédés à Alger depuis 2025, ce qui vous montre que finalement il y a une prise de conscience de l'importance de ne pas couper les liens entre l'Algérie et de ne pas finalement faire un usage électoral de cette relation.

7:06
Présentateur

Merci Asni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.