Épisode 6 - Jean-Marie Le Pen, l'obsession nationale : Aux marches du palais (2002-2015)
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 22 %Attaque 48 %Défensif 30 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 83 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 46:27RelanceÉludée
Des millions de morts, c'est un point de détail ?
- 46:54OuverteRéponse directe
Jean-Marie Le Pen ne s'estime pas battu ?
- 47:12FerméeRéponse directe
En août 2015, la fille tue le père ?
- 48:12OuverteRéponse directe
Ces provocations ont-elles fait les affaires de Marine Le Pen ?
- 49:21OuverteRéponse directe
L'enjeu pour Marine Le Pen était de rendre le parti fréquentable ?
- 50:14OuverteRéponse directe
Ces deux fronts sont-ils différents ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 5:42Invité politiqueFait
« Bien que l'insécurité, les violences, la criminalité ne soient pas imputables à la religion musulmane, il est certain qu'elle constitue un lien de solidarité ethnique et religieuse qui peut s'exacerber en période de crise et un danger fractionniste. »
- 8:50Invité politiqueFait
« Depuis des années, j'ai averti de l'évolution de ces problèmes. Et on parlait à ce moment-là, la classe politique dénonçait les fantasmes sécuritaires de Le Pen. Alors aujourd'hui, tout le monde parle comme Le Pen, c'est parce que j'ai eu raison. »
- 14:43Invité politiqueFait
« J'appelle les Françaises et les Français, quelle que soit leur race, leur religion ou leur condition sociale, à se rallier à cette chance historique de redressement national. »
- 28:31Invité politiqueFait
« La nation et le patriotisme l'immigration et l'insécurité ont été mises au cœur de cette campagne par mes adversaires, qui, hier encore, écartaient ces notions avec une mou dégoûtée. »
- 45:01Invité politiqueFait
« J'ai toujours œuvré à la réconciliation des Français. Comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître. »
- 46:21InvitéFait
« il réitère ses propos sur les chambres à gaz, détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale »
- 46:32PrésentateurFait
« J'ai dit que c'était un détail de l'histoire de la guerre. »
- 51:01InvitéFait
« c'est la préférence nationale devenue priorité nationale »
- 51:36InvitéFait
« elle a porté notamment sur l'IVG »
Temps de parole
- Présentateur67 %
- Invité20 %
- Jean-Marie Le Pen3 %
- Auditeur3 %
- Invité 23 %
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Mes chers compatriotes, le 19 avril 2002, Lionel Jospin clôt sa campagne électorale par un message radio-télévisé. Nous sommes vendredi.
Dimanche, c'est le premier tour de l'élection présidentielle. Votre vote doit être efficace.
Au même moment, le même soir, Jean-Marie Le Pen, lui, clôt sa campagne électorale à Paris par un meeting.
C'est la première fois que j'envisage la possibilité de remporter enfin la victoire que nous attendons depuis si longtemps.
Vous connaissez la suite. Madame, Monsieur, bonsoir. Ce dimanche 21 avril aura réservé bien des surprises. Le dimanche soir, pour la première fois, l'extrême droite française s'est qualifiée pour le second tour de l'élection présidentielle.
Je suis assez athlétique, blond, je crois assez extraverti. Je ne sais pas, j'ai un surnom, on m'appelle le Ménir. Je trouve que c'est un surnom qui me décrit assez bien. Une pierre levée, du granit debout. C'est un peu ça.
Au soir du 21 avril 2002, une large majorité de Français se couchent abasourdis et incrédules. Que s'est-il passé ? Je trouve que c'est catastrophique pour la France, catastrophique pour la démocratie et effondrant. Jean-Marie Le Pen a devancé Lionel Jospin. Et c'est donc le leader du Front National qui affrontera Jacques Chirac au second tour. Vingt ans plus tard, quel regard portent les historiens sur cette rupture dans notre récit national ? C'est la matrice de ce nouvel épisode.
Alors aujourd'hui, monsieur Le Pen, vous faites partie de la réalité de la société française. C'est un fait et c'est pourquoi je vous ai invité ce soir.
Je m'appelle Philippe Collin et vous écoutez Jean-Marie Le Pen, l'obsession nationale. Sixième épisode, aux marches du palais. Le récit commence le 11 septembre 2001. Nous sommes mardi. C'est encore l'été. On déjeune en terrasse. Et puis, vers 15h, commence à circuler une rumeur.
On vient de l'apprendre, un avion vient de s'écraser dans la partie supérieure de l'une des deux tours du World Trade Center à New York. Nous sommes en ligne avec Laurence Simon à Washington. Vous avez de plus en plus d'informations, Laurence, sur cet accident ? Ça vient de tomber. On n'en sait pas beaucoup plus. Les témoins sur place sont excessivement peu nombreux. On sait que c'était effectivement une des tours du World Trade Center qui est touchée. On ne sait même pas s'il y a des blessés. Il y a de la fumée qui s'échappe des étages supérieurs de la tour. Ce qui est étrange, c'est que ce n'est pas normalement un couloir aérien. Ce n'est pas là que passent les avions.
Le problème qui va se poser maintenant, c'est l'accès des secours à cette partie de New York et à cette heure de la journée où ce qu'on appelle le rush hour, c'est-à-dire les embouteillages, pas de leur plat.
Le réseau djihadiste Al-Qaïda a frappé Manhattan. Le 11 septembre, 3000 morts et une planète sidérée par l'effroi. 12 jours plus tard, le 23 septembre, à la fête Bleu-Blanc-Rouge, sur la pelouse de Ruy, dans le bois de Vincennes, Jean-Marie Le Pen fait sa rentrée politique. Il s'adresse à ses militants. J'ai pour ma part et en votre nom présenté mes condoléances au peuple américain en la personne de son président. La France peut et doit compatir au malheur d'un allié. Écoutez bien la suite, car il y a peut-être là une clé qui éclaire le 21 avril 2002. À la tribune, Jean-Marie Le Pen explique son point de vue.
À ce stade de l'analyse, il est légitime de se poser la question de savoir quel est, dans ces événements, la place de l'islam, de l'islamisme ou du terrorisme islamiste dans cet événement tragique. Premier amalgame, pêle-mêle, islam et terrorisme islamiste. Et puis, insidieusement, Jean-Marie Le Pen poursuit son discours. Bien que l'insécurité, les violences, la criminalité ne soient pas imputables à la religion musulmane, il est certain qu'elle constitue un lien de solidarité ethnique et religieuse qui peut s'exacerber en période de crise et un danger fractionniste.
D'autant que les influences étrangères s'y exercent plus ou moins par le biais notamment des radios et des télévisions de pays musulmans très suivis en France. Alors que les tours jumelles fument encore, Jean-Marie Le Pen mélange, dans une association d'idées, l'attentat d'Al-Qaïda et l'immigration musulmane en France. En septembre 2001, donc, le président du Front National met en place une mécanique redoutable. Immigration donne terrorisme, donne insécurité. Et à peine quelques semaines plus tard, débute en France la campagne présidentielle. Je crois qu'on n'a pas du tout mesuré à l'époque la façon cette campagne électorale, il faut bien voir, c'est faite sur le thème de l'insécurité.
L'historien Nicolas Lebourg. Mais on est six mois après le 11 septembre. Et je crois que sur le moment, les observateurs, tout le monde, on n'a pas observé comment dans une partie de l'opinion, la question de l'insécurité et la question du terrorisme avaient matché ensemble. Et que peut-être même les thèmes islamophobes, vous voyez, n'ont pas favorisé M. Maigret quand il les mettait en avant. Mais qu'effectivement, il y a pu avoir un lien qui s'est fait. Une idée qu'effectivement, on était sur un nouveau monde et qu'il y avait un continuum qui existait entre l'insécurité et le terrorisme.
Il n'est pas impossible que cette idée-là, qui ensuite va devenir une idée très classique de l'extrême droite, ait été ressentie par des opinions avant. Il faut bien comprendre cette affaire. C'est crucial. Après l'attaque du 11 septembre, le débat politique en France s'est éloigné des enjeux socio-économiques pour se concentrer sur des questions de société. Autrement dit, qui sommes-nous ? Quelle est notre culture ?
Il y a en effet une guerre de civilisations déclarée à l'Occident. Alain Finkielkraut. Dans la mesure où il lui est dit qu'il inspire, avec ses valeurs libérales et marchandes, une horreur, une colère inextinguibles.
Et Jean-Marie Le Pen a flairé ce qui se tramait dans une partie de l'opinion française, à savoir que le 11 septembre a été perçu comme une lutte planétaire entre l'islam et l'Occident. L'autre devient l'ennemi. Le Pen en joue. Il insiste sur les menaces et ainsi, il donne le tempo de la campagne électorale.
Depuis des années, j'ai averti de l'évolution de ces problèmes. Et on parlait à ce moment-là, la classe politique dénonçait les fantasmes sécuritaires de Le Pen. Alors aujourd'hui, tout le monde parle comme Le Pen, c'est parce que j'ai eu raison.
Les phénomènes d'insécurité ont en effet franchi un palier inacceptable que jamais nous n'aurions imaginé atteindre dans une France qui se veut d'un pays d'équilibre, de mesures, d'intégration.
Donc il y a une action résolue à mener contre l'insécurité. En 2002 donc, d'un côté, Jean-Marie Le Pen agite comme jamais la question sécuritaire. Et ça va payer. Et de l'autre, il profite aussi du contexte politique franco-français. À l'époque où la droite et la gauche gouvernaient ensemble, puisqu'on était dans la cohabitation, le politiste Pascal Perrineau, qui de 1997 à 2002 associait au pouvoir Jacques Chirac et Lionel Jospin qui était candidat à la présidentielle pour la droite et pour la gauche. Donc une fois de plus, Jean-Marie Le Pen apparaissait comme celui qui était hors système, comme quelque part l'alternative.
Et il va surfer et surprendre tout le monde parce qu'il avait aussi contre lui Bruno Maigret. Donc on se disait, il ne va pas y arriver. Bruno Maigret, bonjour. Bonjour. Et puis à quelques centaines de milliers de voix, il passe devant le candidat socialiste Lionel Jospin et il se retrouve projeté au second tour face à Jacques Chirac. Vous vous rendez compte ? Rappelons donc cette énorme surprise que vous découvriez sur vos écrans à nouveau, Jean-Marie Le Pen en deuxième position avec 17% des voix. L'extrême droite, non seulement fait les bons scores, mais maintenant, elle peut s'inviter au second tour. Là, on change complètement.
Alors à l'époque, la presse avait parlé de tsunamis, de tempêtes. Oui, c'est le début d'un tsunami parce que l'extrême droite montre derrière Jean-Marie Le Pen en effet qu'elle peut accéder à la cour des grands. Qu'est-ce qui fait un grand en matière politique en France ? C'est le fait qu'il accède ou non au second tour de l'élection présidentielle. Ça y est, Jean-Marie Le Pen et le Front National sont rentrés dans la cour des grands, des grandes forces. À 20h, c'est la stupéfaction. Jean-Marie Le Pen est aux marches du palais.
Oh, t'as la République !
Blême, accablé, Lionel Jospin s'adresse aux Français. Mesdames, messieurs, mes chers compatriotes, mes chers amis qui êtes ici et présents, « Si, comme on peut le penser, les estimations sont exactes, le résultat du premier tour de l'élection présidentielle, qui vient de tomber, est comme un coup de tonnerre. Voir l'extrême droite représenter 20% des voix dans notre pays et son principal candidat, affronter celui de la droite au second tour, est un signe très inquiétant pour la France et pour notre démocratie. » C'est la division de la gauche en de nombreux fragments qui empêche Lionel Jospin d'arriver au second tour et de se qualifier.
C'est le jeu électoral, mais il y a bien un effet très important qui est là, Nicolas Le Bourg. Le Front National prend tout de même la place qu'on lui laisse et c'est très lié à la décomposition des offres politiques.
« J'ai voté ma mère et j'ai très honte. J'ai hésité entre ma mère et Jospin. J'ai voté ma mère et j'ai honte, j'ai honte, j'ai honte, j'ai honte, j'ai honte. Je suis une conne ce soir. »
Et c'est vrai qu'en 2002, on se retrouve dans une situation où les différents candidats de gauche se tirent un petit peu dessus, avec des identités parfois très floues. On se rappelle du « Mon programme n'est pas socialiste » de Lionel Jospin qui joue le second tour avant de jouer le premier tour, ce qui est toujours une catastrophe politique, ça. « Je suis socialiste d'inspiration, mais le projet que je propose au pays, ce n'est pas un projet socialiste. » Bref, il n'y a rien quand même qui est bien bordé dans cette campagne électorale.
Et ce qui est extraordinaire, en particulier quand on pense à Jean-Marie Le Pen, c'est qu'avec la scission, il n'a plus de militants, il n'a plus de cadres et il a un programme extrêmement flou. « Souvenez-vous, la scission, c'est la création par Bruno Maigret d'un parti dissident à l'extrême droite. Jean-Marie Le Pen est esselé. » Et il arrive au second tour.
C'est-à-dire que coller des affiches partout sur le territoire, mettre des tracts dans les bottes aux lettres, défendre un programme avec 123 mesures dont on explique chaque point comment il pourra faire, d'un coup d'un seul, on voit que ça ne servait à rien et qu'on pouvait arriver effectivement avec même une faible présence médiatique au second tour. Le 21 avril 2002, c'est un petit peu... Vous voyez, on a beaucoup parlé ces dernières années du monde d'avant, du monde d'après, mais il n'est pas impossible que quand même la première mort, ce soit le 21 avril 2002. « J'assume pleinement la responsabilité de cet échec. » Lionel Jospin, 21 avril 2002.
« Et j'en tire les conclusions en me retirant de la vie politique
après la fin de l'élection présidentielle. »
Quelques minutes avant cette déclaration de Lionel Jospin, Jean-Marie Le Pen s'était déjà exprimée à la télévision. « J'appelle les Françaises et les Français,
quelle que soit leur race, leur religion ou leur condition sociale, à se rallier à cette chance historique de redressement national. »
Ce soir-là, Jean-Marie Le Pen, il est très bon, il attaque son discours en disant « Quelle que soit votre race, votre couleur, votre religion, etc. Vous êtes Français, vous avez à voir avec la communauté nationale. » Il ne met en avant que l'unité, pas la division. Et c'est là où il est bon, d'autant plus qu'il sait qu'il va être attaqué sur le fait que justement, il est un fermant de division. Donc il y répond de manière préventive. Et c'est vrai que dans tous les discours qu'il a pu prononcer dans cette très longue carrière politique, c'est sans doute le discours où il maîtrise le plus la valeur positive du nationalisme, le plus la valeur unificatrice du nationalisme.
Il y a deux conceptions de l'idée nationale en France. D'abord, celle issue de la Révolution française. Une conception soucieuse de l'émancipation de l'individu que permet l'État de droit, la République et ses valeurs partagées. Et puis, une conception de la fin du XIXe siècle qu'on peut associer au national-populisme où ce qui compte par-dessus tout, c'est l'unité et la défense du corps national contre les dangers extérieurs et intérieurs. C'est le peuple français contre les étrangers et les élites malveillantes. Ça, c'est le nationalisme de Jean-Marie Le Pen. Et en 2002 déjà, cette vision-là du nationalisme a le vent en poupe. Un mouvement qui était entamé depuis déjà plusieurs années.
Pascal Perrineau. D'abord, à l'élection présidentielle précédente, en 1995, Jean-Marie Le Pen atteint et dépasse les 15%. Et c'est le début de la mutation de son électorat. Son électorat devient un électorat et de droite et de gauche. C'est-à-dire que Jean-Marie Le Pen considère qu'au fond, ce vieux clivage idéologique qui a deux siècles, le clivage gauche-droite qui avait été inventé au moment de la Révolution française et qui parcourt tout le XIXe et tout le XXe, il considère au fond que, certes, ça continue à exister. Il y a des Français de gauche et des Français de droite. Il n'est pas idiot, il n'est pas naïf. Mais qu'un nouveau clivage est en train de naître. Quel est ce clivage ?
C'est le clivage, selon lui, entre les nationalistes ou les nationaux, dont il serait le meilleur représentant, et les cosmopolites, c'est-à-dire ceux qui sont tournés vers l'Europe, vers le monde, qui commencent à faire leur deuil d'une appartenance nationale forte. Et il s'est dit, autour de ce clivage, je vais pouvoir sortir du camp retranché de l'extrême droite et de la droite. Parce que la nation, il n'y a pas simplement les Français de droite ou d'extrême droite qui y sont attachés. Tous les Français sont attachés de manière différente, certes, mais à la nation française.
Il ne faut pas oublier qu'une des composantes essentielles de la Révolution française, c'est la défense de la nation agressée à ses frontières. Et donc, il joue beaucoup sur cette thématique et il commence de manière significative à parler à des électeurs de gauche qui s'interrogent sur les évolutions de la gauche, qui se disent, mais au fond, la gauche a perdu un peu sa tripe nationale. Elle se préoccupe beaucoup de problèmes, plutôt des couches moyennes ou des couches supérieures, mais peut-être que la gauche commence à nous abandonner. Et une partie de ces électeurs va, dès 1995, grossir les effectifs du Front National.
C'est ce que j'avais appelé à l'époque le gaucho-lepénisme, qui est un peu un paradoxe, parce qu'en effet, on est apparemment très loin sur l'arc politique gauche-droite. Ces deux forces sont très éloignées les unes des autres. Mais enfin, vous voyez, l'électorat avait commencé à bouger.
« N'ayez pas peur, chers compatriotes ! Rentrez dans l'espérance ! »
Le soir du 21 avril, Jean-Marie Le Pen fait ce qui est peut-être le meilleur discours de sa vie. Nicolas Le Bourg, il fait travailler deux conseillers, il fait la synthèse, et il attaque effectivement un discours qui est un discours tout à fait offensif, et qui en même temps s'est joué le « n'ayez pas peur », et qui s'est joué « rassembleur » plutôt qu'opposer les uns les autres. il réussit quelque chose d'assez fort. Seul problème, en quelques jours, on se retrouve au 1er mai. Au 1er mai, vous avez plus d'un million de Français qui manifestent contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour. C'est du jamais vu dans la vie électorale française.
On ne manifeste pas contre un second tour, normalement. Et là, ça va être un grand choc, il faut bien le comprendre, pour les gens du Front National, qui passent par des hauts et par des bas dans ces jours-là. Et beaucoup de cadres du Front National vous disent, le 1er mai, en fait, ils pensaient que ça allait être quasiment un bide. et ils se disent, mais en fait, on est détesté par toute une partie de l'opinion.
Marie-Christine Arnautu, vice-présidente du Front National, 2013. En 2002, on a été satanisé. On en a pris plein la figure, ça m'a traumatisée. Je savais qu'on pouvait prendre un coup de barre de fer et aller à l'hôpital. Je l'ai vu.
Et certains de ces cadres, Marie-Christine Arnautu, qui a ensuite été à Nice, ou Lalliot, qui est devenu maire de Perpignan à l'époque, se mettent à se dire, en fait, c'est pas juste la faute des médias, comme on disait jusque-là. On disait, c'est la faute des médias, c'est notre image est déformée, il y a un problème avec nous-mêmes. La stratégie dite de diabolisation, elle naît le 1er mai 2002. C'est triste pour ce grand pays démocratique qu'est la France.
Ce peut être catastrophique pour son avenir, pour l'avenir de son peuple. Il faudra bien sûr analyser sérieusement les raisons de cette situation. Dans ce contexte, c'est une nette défaite de la gauche de gouvernement qui en résulte.
20 ans plus tard, Pascal Perrineau, on a le sentiment que la gauche française ne s'en est toujours pas remise de cette affaire du 21 avril. Qu'est-ce que vous en pensez ? Oui, le traumatisme est terrible. La gauche était persuadée qu'elle était une force tellement importante en France, qui avait occupé en plus de ça le pouvoir avec François Mitterrand pendant 14 ans, de 1981 à 1995. La gauche estimait que, voilà, j'allais dire, c'était légitime et inévitable qu'elle se retrouva au second tour de l'élection présidentielle. Et là, elle est congédiée. Elle est licenciée, quelque part. C'est le début du déclin. Elle ne fait plus partie des grandes forces.
Or, elle était toujours là, sauf en 1969, à l'élection présidentielle de 1969. La gauche était toujours là, au second tour. Et donc, cette gauche française va vivre ça, et jusqu'aujourd'hui, je crois, comme un véritable traumatisme. Elle ne fera pas suffisamment, peut-être, d'introspection pour essayer de répondre à la question du pourquoi. Pourquoi cette gauche française commence à être une force en voie de déclassement ? Et, question parallèle, Pourquoi une force qui vient de l'extrême droite la plus traditionnelle dans sa genèse profonde prend, quelque part, notre place ? Et commence même à attaquer nos électeurs, à devenir la force du peuple.
Alors que la force du peuple et du petit peuple, ça avait été toujours, au XXe siècle, ça avait été toujours la gauche. Et quand on regarde, par exemple, les soutiens de Mitterrand en 81 ou 88, c'était avant tout la force qui rassemblait les ouvriers, les employés, les gens de modestes et de petites conditions sociales. Or là, on s'aperçoit qu'en plus de ça, il y a une mutation. Et que, oui, le Front National commence à être, pas simplement une force nationale, mais une force populaire. Et alors, quand on voit les résultats d'aujourd'hui, on se dit, il suffit de regarder les scores de 2017, mais surtout de 2022, de manière évidente, écrasante.
Qui est devenue la force la plus représentative des gens de modestes et des gens de petites conditions ? Eh bien, c'est le Front National. Marine Le Pen fait les scores chez les ouvriers que faisait François Mitterrand en 1980. C'est un problème de thématique. C'est-à-dire que la gauche française, puisque le Parti Socialiste est le grand représentant de la gauche française, commence à parler une langue politique qui intéresse avant tout la bourgeoisie éclairée, mais qui n'intéresse plus du tout les milieux populaires qui vont développer à partir de ce moment-là un sentiment d'abandon. Et quand on se sent abandonné, on peut aller vers de véritables dérives politiques.
Le 5 mai 2002, au soir, Jacques Chirac, réélu avec 82%, monte à la tribune, place de la République à Paris.
Ce soir, nous célébrons cette épreuve. La voici debout, fière, fidèle à ses valeurs, présente.
Jean-Marie Le Pen est laminé au second tour. Mais désormais, son ombre plane sur la République. Jacques Chirac a refusé de débattre avec lui durant l'entre-deux-tours. Mais dès l'année suivante, en 2003, Le Pen est convié à la télévision pour un grand face-à-face avec Nicolas Sarkozy. Monsieur le ministre de l'Intérieur, vous me donnez l'impression... Bonsoir, monsieur Le Pen. Bonsoir, bonsoir, monsieur. J'ai dit bonsoir en arrivant. Mais vous étiez inclus dans mon bonsoir collectif. Dans ma cage d'écureuil. C'est à fait. Oui, écoutez, justement, je dois dire que je trouve que vous ressemblez à l'écureuil. L'écureuil est sympathique, il a même du panache, n'est-ce pas ?
Mais il tourne dans sa cage ronde en se donnant, lui, l'impression qu'il fait beaucoup, mais alors qu'il n'avance pas du tout objectivement. C'est un nouveau duel qui s'engage. Ces deux hommes vont s'affronter sur le même terrain jusqu'à l'élection présidentielle de 2007. Voici donc l'estimation Ipsos-Dell du premier tour de l'élection présidentielle. Jean-Marie Le Pen ne réitère pas son exploit de 2002. En tête Nicolas Sarkozy, 29,6% des voix devant Ségolène Royal, 25,1% des voix. Voilà pour ses estimations à 20 heures. Il arrive même en quatrième position avec seulement, si on peut dire, 10% des suffrages.
Première question, pourquoi ce net recul de Jean-Marie Le Pen dans les urnes au printemps 2007 ?
Alors pour plusieurs raisons, des raisons qui tiennent à sa propre campagne qui était brouillonne, confuse et qui désarçonnait jusque dans ses propres rangs.
Abel Mestre, journaliste politique au monde.
Et aussi par la faute de son adversaire principal, Nicolas Sarkozy, qui a allègrement pioché ses thèmes de campagne dans l'escarcelle du Front National. Et en fait, Jean-Marie Le Pen, à cette époque, se retrouve coincé dans un étau, dans une tenaille, entre lui et sa fille, qui était sa directrice de campagne, qui essaye d'élargir l'assiette électorale du Front National en allant draguer les personnes issues de l'immigration, ce qui est assez contre-intuitif, il faut le dire. Et Nicolas Sarkozy, qui lui, avec les conseils de Patrick Buisson, qui connaissait bien Jean-Marie Le Pen, dit, voilà, c'est l'identité nationale sur laquelle il faut viser, il faut reprendre les thèmes.
Et sur cette période électorale-là, il a été pris au piège.
Jean-Marie Le Pen s'est fait doubler par Nicolas Sarkozy. Mais au soir du premier tour, le président du Front National estime que cette campagne est une victoire. La nation et le patriotisme l'immigration et l'insécurité ont été mises au cœur de cette campagne par mes adversaires,
qui, hier encore, écartaient ces notions avec une mou dégoûtée. Cette victoire idéologique est un acquis irréversible du Front National,
dont je le félicite. En revanche, je suis beaucoup plus inquiet pour l'avenir de notre pays. Ce qui est intéressant, en 2007, dans l'opposition Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy, il y a d'abord le combat de trop d'un homme vieillissant face à un homme qui est beaucoup plus jeune, qui apporte son dynamisme. Nicolas Le Bourg. Il y a aussi que Nicolas Sarkozy va très intelligemment savoir parler à l'imaginaire de droite. Qu'est-ce qu'il va dire ? Ce n'est pas du tout l'immigration. Ce n'est pas du tout même la question de l'insécurité à ce moment-là. Ça, c'est la campagne présidentielle qu'il va perdre. Celle qu'il gagne, c'est sur la France qui se lève tôt. C'est sur la valeur travail.
Et d'un coup d'un seul, il crée un imaginaire où que vous soyez un employé, un ouvrier, un patron, un cadre, où vous pouvez vous projeter, vous reconnaître, vous sentir reconnu. Vous avez l'impression qu'au sommet de l'État, on va reconnaître que vous avez une importance dans votre travail, dans ce que vous faites. Et qu'il y a une hiérarchie qui est légitime, qui va être reconnue. Cette hiérarchie légitime basée sur le travail. Et c'est ça qui est extrêmement fort dans la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy.
Il est habitué au petit matin à Rungis. Quatrième visite, Nicolas Sarkozy est candidat à l'Elysée et vient tester le thème central de sa campagne. Ce matin, je suis venu à Rungis pour voir la France qui se lève tôt parce que je pense toujours que le problème de la France, c'est le travail. Les Français au boulot. Il y aura moins de Clodo pour faire travailler les gens. Merci beaucoup. Merci beaucoup.
Très clairement, le discours de Nicolas Sarkozy, il va correspondre intelligemment à l'évolution de l'électorat du Front National. Cet électorat, il est de plus en plus prolétaire depuis la présidentielle de 1995. Mais ce sont des prolétaires qui viennent de la droite. Ce ne sont pas des prolétaires qui viennent du Parti Communiste. Ce n'est pas vrai du tout. Ça a été très bien étudié, ça. Non, ils ont des valeurs de droite. Ils ont des valeurs nationales, conservatrices. Et en même temps, ils veulent qu'on les reconnaisse dans leur travail. Un discours qui leur dit qu'il y a des assistés en bas qui, effectivement, exagèrent. Et puis, il y a aussi des hypercapitalistes en haut qui exagèrent.
C'est ce que leur disent les Le Pen. Ils leur disent « Et vous, vous êtes au milieu et on vous respecte. » Mais là, Nicolas Sarkozy, il amène plus. Il amène non seulement « On va vous reconnaître votre valeur nationale, votre valeur sociale. » Mais en plus, « On va vous aider, on va vous promouvoir et vous allez avoir une ascension sociale. » Et là, d'un coup d'un seul, il amène un élément que n'a pas le Front National de ce moment-là qui est l'espoir dans l'économie libérale comme mode d'ascension sociale. Et ça, là-dessus, c'est vrai que Nicolas Sarkozy le fait très bien. Et en plus, il le fait tellement bien qu'il le fait en citant Jean Jaurès à longueur de temps dans ses meetings.
Quelque chose qui, effectivement, donne une valeur sociale, une valeur populaire, une valeur historique à sa démarche et sur lequel, je crois qu'il a, à ce moment-là, la formule absolument gagnante pour ramasser l'électorat du Front National. Je veux tout de suite envoyer un signal aux Français qu'on va libérer l'esprit d'initiative et récompenser le travail. Ça veut dire deux, trois choses. Premièrement, la possibilité de faire des heures supplémentaires et de racheter les RTT. Parce qu'à quoi ça sert les RTT quand on n'a pas de quoi payer des vacances à ses enfants ? En 2007, Nicolas Sarkozy fait campagne sur la valeur travail. C'est le slogan « Travailler plus pour gagner plus ».
Et ça fonctionne dans l'opinion publique. Mais ce n'est pas l'unique ressort de son programme.
Nicolas Sarkozy incarne une droite très dure. Abel Mestre. Une droite qui n'a pas peur de parler d'identité nationale, d'avoir un ministère de l'identité nationale, de lancer des débats sur l'identité nationale. Et donc, du coup, on a l'impression que le FN sera bougri et devient un peu un vestige du passé. Je veux un ministère de l'immigration nationale
et de l'identité nationale parce qu'aujourd'hui, le dossier de l'immigration est explosé en trois ministères différents. Nicolas Sarkozy, 2007. Moi, je considère qu'il y aura trois conditions à poser pour qu'un étranger en France puisse faire venir sa famille. Qu'il ait un logement pour la loger, pour qu'il n'y ait plus de squat. Qu'il ait les revenus de son travail pour la faire vivre. Je ne vois pas pourquoi on devrait faire venir sa famille si on n'a pas de quoi la faire vivre. Et troisièmement, qu'on apprenne le français, en tout cas des rudiments de français, avant de venir en France parce que si on ne le fait pas, on ne peut pas s'intégrer. La langue de la France, c'est le français.
Deux ans après son élection, le président Sarkozy mandate son ministre Éric Besson, transfuge récent du Parti socialiste, pour organiser un grand débat sur l'identité nationale. De quoi donner raison à ce sentiment de victoire qu'a ressenti Jean-Marie Le Pen en 2007.
Il y a un avant et un après débat sur l'identité nationale. Les thématiques qui étaient réservées à une marge politique deviennent les idées, les thématiques défendues par un parti au pouvoir. Et ça, ça change tout. C'est-à-dire qu'ils sortent du ghetto politique. Et eux-mêmes, quand on les interrogeait à l'époque, ils étaient très contents. Ils disaient non mais attendez, nous, ils nous légitiment. On ne pourra plus dire que ce qu'on porte comme discours, c'est d'extrême droite puisque le président de la République porte le même et que des ministres issus de la gauche portent aussi ce discours. Donc nous, on est toujours gagnants à moyen terme.
Enfin, en 2008, Jean-Marie Le Pen a fêté ses 80 ans. Et ce n'est pas qu'un point de détail. Le leader du Front National vieillit. Pascal Perrineau. Et il n'a plus l'ardeur des campagnes de 88, de 95 et de 2002. Le vieil homme qu'il est commence à sentir qu'il va falloir passer la main. La suite de l'histoire se déroule à Tours, en Indre-et-Loire. Nous sommes le 15 janvier 2011 et c'est le 14e congrès du Front National.
Cette fois, c'est fait. Jean-Marie Le Pen n'est officiellement plus le président du Front National. Et ce matin, bien avant la proclamation des résultats, les militants scandaient déjà le nom de Marine qui lui succède. Malgré tout, Jean-Marie Le Pen ne sera jamais loin dans la gestion des affaires du parti. Le secrétaire général du FN, Jean-François Jeanne.
Le bureau politique du mouvement propose à votre assemblée comme président d'honneur, membre de droit de toutes les instances du mouvement, Jean-Marie Le Pen.
C'est une transition réussie. Et vous savez, ça doit être noté parce qu'en général, le moins qu'on puisse dire, c'est quand on regarde la droite, la gauche, le PC, le PS, LR, les transitions réussies, c'est très, très rare. Et là, quelque part, ce vieux stratège politique qu'est Jean-Marie Le Pen, cet homme qui a été blanchi sous le harnais de la 4e et de la 5e République, qui connaît toutes les ficelles du combat politique, avait senti qu'il fallait organiser la transition et l'organiser de manière correcte.
Et en faisant cela, il va libérer une dynamique qui va faire que le Front National, qui n'avait jamais fait plus de 17%, va dépasser les 20, les 30 et aujourd'hui les 40% des suffrages exprimés. Pour sa succession, en 2011, Jean-Marie Le Pen a organisé une consultation démocratique des militants. Deux candidats s'affrontent, sa fille, Marine Le Pen, et Bruno Golnich, fidèle lieutenant du Père, député FN dès 1986 et vice-président du parti. Bruno Golnich, c'est la branche historique, c'est le champion des vieux de la vieille.
« Oui, je continuerai naturellement à servir la cause que j'ai toujours servi. Depuis,
les bancs d'une université de Nanterre, livrés aux marxistes et saccagés par les amis de M. Cohn-Mendit et de M. Mélenchon. »
Mais ça ne suffira pas. Jean-Marie Le Pen prononce lui-même les résultats. « 11 546, soit 67,65%.
Marine Le Pen est élue président du Front National. » « Alors, il faut noter qu'il y a eu un exercice démocratique qui s'est plutôt bien passé. Il n'y a pas eu de contestation, il y a eu un vote interne, Marine Le Pen a largement gagné, et puis, c'était surtout la création d'un parti pour Marine Le Pen et l'élection de 2012, qui était celle qui occupait tous les esprits. » Abel Mestre. « Il y avait plusieurs sondages qui la mettaient au second tour. Elle était vraiment en position de force dans l'opinion publique.
Elle avait réussi à séduire une opinion publique qui était charmée par cette nouvelle femme jeune, qui parlait différemment de son père, mais qui avait un sens de la répartie que tout le monde louait, qui a un instinct politique certain et qui savait surtout, surtout, s'exprimer à la télévision et s'en sortir dans tous les débats.
nous avons tous une dette à son égard. Marine Le Pen, congrès de Tours, 2011.
« La mienne est double.
Puisque président est père,
il a largement contribué à faire de moi non seulement la militante, mais aussi la femme que je suis. Aujourd'hui, je voudrais simplement lui dire merci. »
Et donc voilà, il y a eu une sorte de marine mania, si vous voulez, entre 2010-2011 et qui devait la conduire sur les voies du second tour à l'élection présidentielle. Ça n'a pas été le cas.
Alors, dès l'intronisation de Mme Le Pen, Jean-Marie Le Pen, son père, fait une sortie antisémite ce jour-là à propos d'un journaliste français. « Le personnage en question a cru devoir dire que c'est parce qu'il était juif qu'il avait été expulsé. Ça ne se voyait pas ni sur sa carte ni sur son nez, si j'ose dire. » À quoi joue-t-il alors qu'il est justement question de dédiaboliser le Front National ?
Jean-Marie Le Pen s'est toujours opposé à la dédiabolisation, quelle que soit la forme de la dédiabolisation. Et là, c'est une manière de dire « Attention, je suis là, reste dans les clous du parti, garde la ligne, et ne va pas faire du Canada dry de mon parti. » Et il le dit avec Marine Le Pen à ses côtés, juste à côté, juste après la proclamation des résultats. Enfin, c'est le pire qui puisse lui arriver. Et à chaque fois que sa fille faisait un pas vers la stratégie de dédiabolisation, il arrivait avec une provocation. Et puis, il voyait bien aussi que sa fille avait la capacité de donner une autre dimension au Front National, une dimension qu'il ne lui a jamais donnée.
Et ça, il n'a jamais vraiment accepté. en réalité. Roger Hollindre dans « Dans l'ombre des Le Pen » 2012. « Les valeurs du Front National, c'est l'histoire de France dans sa globalité. » Pour ne pas avoir d'emmerdement, Marine Le Pen ne peut pas entendre parler de l'occupation et des guerres coloniales. Mais c'est aussi l'histoire de France. On ne peut pas supprimer 40 ans, dire « Tout cela, c'est du passé. » C'est une monumentale connerie. Car c'est de cela dont la gauche se sert tous les jours.
Après l'élection de Marine Le Pen à la présidence du Front National, les cadres du parti se crispent. Mais qu'est-ce qu'ils craignent, au fond ?
Ils craignent un peu comme Jean-Marie Le Pen que le Front National qu'ils ont toujours connu, alors sans jeu de mots, le Front National à la papa, devienne un parti quelconque, si vous voulez. Et puis, ils sont en général de vieux messieurs.
Il y a des vieilles dames, mais ce sont en grande partie des vieux messieurs qui ont fait leurs premières armes militantes au temps de la guerre d'Algérie, qui se sont affrontés avec les gaullistes et les communistes, qui conçoivent la politique comme un affrontement qui peut être physique, ce qui n'est pas le cas ou très peu le cas des gens qui entourent Marine Le Pen, à part les gens du but du syndicat étudiant, mais sinon, ce sont quand même des gens plutôt des professionnels de la politique ou des avocats, etc. Donc voilà, ce n'est pas la même conception des choses.
Et puis, ils sont héritiers d'une histoire dont Marine Le Pen ne veut plus, même si, lors de son discours de janvier 2011, elle dit, voilà, je prends toute l'histoire du Front, je l'assume, etc. Sauf qu'elle est née en 68, que la guerre d'Algérie ne l'a pas connue, que ce sont des combats pour elle du passé et que, alors, surtout, surtout, la Seconde Guerre mondiale, voilà, c'est fini pour elle. Elle l'a dit à plusieurs reprises que les camps étaient une abomination. Marine Le Pen dans le Figaro, 2010. Je suis opposée à voir revenir dans le Front National des groupuscules radicaux, caricaturaux, anachroniques.
Entre les catholiques intégristes, les pétinistes et les obsédés de la Shoah, ça ne me paraît pas cohérent. Le Front National ne servira pas de caisse de résonance à leurs obsessions. Marine Le Pen,
dès 2002, aspire à changer la perception du Front National dans l'opinion publique. C'est ce qu'elle appelle la dédiabolisation. Mais, sur le fond, Marine Le Pen assume très bien l'héritage de son père. Elle le disait très clairement.
Dans sa fonction de président d'honneur,
son irremplaçable expérience comme sa sereine autorité et la rectitude de sa pensée seront pour nous, seront pour moi un appui déterminant. Alors, en 2012, la candidate Marine Le Pen va quand même faire presque 18% des voix, c'est-à-dire plus que son père au premier tour en 2002. Quel regard porte alors le père sur sa fille, sur cette campagne de Marine Le Pen face à Nicolas Sarkozy et François Hollande ?
Déjà, il pense qu'elle n'est pas au second tour. Elle ne fait pas aussi bien que lui. Même si elle fait mieux que lui, c'est un peu compliqué, je le conçois, mais même si elle fait plus de voix, elle n'arrive pas au stade du second tour et symboliquement, c'est important. Donc, ça, c'est préservé pour lui. Il estimait pendant toute la campagne que la radicalité n'était pas assez prise en compte par Marine Le Pen, qu'elle devenait trop modérée et donc trop banale, trop quelconque et que c'était difficile de la différencier du coup des autres parties. Et pour lui, le fait qu'elle ne soit pas au second tour, ça montrait que sa théorie était justifiée.
Jean-Marie Le Pen en 2005 dans Le Front National de 1972 à nos jours. Marine est bien gentille, mais sa stratégie de dédiabolisation ne nous a rien apporté. Les médias nous ignorent. Un front gentil, ça n'intéresse personne. Je n'ai pas cherché le scandale pour briser l'omerta, mais reconnaissez que cela marche. Et alors voilà que tout doucement, à Belmestre, ce président d'honneur va renouer avec ses vieilles lunes de dérapage. C'est-à-dire que tout doucement, Jean-Marie Le Pen va commencer à redéraper régulièrement jusqu'à par exemple avril 2015 où dans Rivarol, il va défendre l'honneur, la mémoire du maréchal Pétain.
J'ai toujours œuvré à la réconciliation
des Français. Comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître. On a été très sévère avec lui à la libération. Qu'est-ce qui le motive au fond parce qu'il sait très bien ce qu'il va se passer dans le parti en prenant ces chemins de traverse
qu'il connaît si bien ? Comme il le sait très bien, qu'il connaît très bien les conséquences, c'est pour ça que moi je considère que ce sont plus des provocations que des dérapages. C'est-à-dire qu'il pèse ses mots quand il va parler à Rivarol. Il sait à qui il parle.
Il sait que c'est un journal qui est pétainiste, qui accueille des articles qui sont susceptibles d'être condamnés toutes les semaines et en plus ce sont des gens qu'il n'apprécie pas et que quelque part il méprise puisqu'ils avaient fait campagne contre sa fille en 2011 où le directeur de Rivarol Jérôme Bourbon avait dit que c'était une gourdandine sans foi ni loi que c'était la cage au folle et le sentier enfin voilà ce genre d'amabilité et il les avait qualifiés de rats. Jean-Marie Le Pen avait qualifié tous les gens de cette mouvance de rats.
Donc c'est pour dire qu'il ne les aime pas mais il y va parce qu'il sait qu'il parle aux gens qui détestent Marine Le Pen et alors pourquoi il le fait ? Il le fait pour dire qu'il existe toujours parce que ça le fait exister. Quand sur RMC en 2015 il dit à Jean-Jacques Bourdin il réitère ses propos sur les chambres à gaz détail de l'histoire de la seconde guerre mondiale il sait pertinemment ce qu'il fait. Il le sait.
Des millions de morts c'est un point de détail. C'est pas un million de morts c'est les chambres à gaz. J'ai dit que c'était un détail de l'histoire de la guerre.
Et une horreur absolue. C'est un autre problème c'est un autre jugement. Il sait que c'est une matinée à l'écouter il sait qu'il va y avoir des conséquences et il testait aussi les capacités de résistance de sa fille. Et puis je pense qu'il a été le premier étonné de voir sa réaction. De dire là c'est bon ça suffit.
Jean-Marie Le Pen ne s'estime pas battu il refuse toujours la décision du bureau politique du FN de l'exclure du parti. Il dénonce un assassinat politique rien de moins organisé par sa fille Marine Le Pen. Il annonce qu'il va de nouveau saisir la justice et qu'il sera bien aux universités d'été du Front National à Marseille début septembre. En août 2015 la fille tue le père. Marine Le Pen exclut le président historique du Front National. Une décision dure à prendre sans doute mais mûrement réfléchie.
Elle a mis du temps à condamner son père parce que comme on le voit dans l'histoire de ce parti les liens entre la famille la politique et le parti étant tellement imbriqués que c'est difficile pour elle de condamner stricto sensu son père après ces provocations elle s'en désolidarise elle l'a fait à plusieurs reprises elle s'est mise en congé du parti pendant un moment mais il aura fallu attendre 2015 pour qu'elle le condamne vraiment.
Pour Marine Le Pen c'est surtout l'occasion pour elle de se débarrasser politiquement de son père c'est-à-dire que c'est quelque chose que tout le monde lui intimait de faire qu'elle s'était toujours refusée à faire mais à un moment donné politiquement c'était plus tenable.
En réalité quand on vous écoute on se dit que ces provocations dérapages au final elles ont fait les affaires de Marine Le Pen puisque c'était une manière de bien se démarquer de ce passé là de ce monde là de ces militants là Tout à fait
la question c'est est-ce que Marine Le Pen est devenue forte politiquement grâce ou malgré son père et le fait que son père en permanence se démarque d'elle en réétirant ses provocations ça montrait par le fait qu'elle était différente et que le vieux front était incarné par Jean-Marie Le Pen et que le nouveau front c'était Marine Le Pen et qu'on ne pouvait pas faire de parallèle sauf qu'ils étaient dans le même parti et donc il fallait quand même à un moment donné qu'elle casse le lien politique et comme c'est une famille-partie un peu un parti-famille c'est bizarre quand on casse le lien politique on casse le lien familial aussi et donc ça en est suivi un psychodrame comme le seul Lé Le Pen en secret en France voilà quand il y a rupture politique il y a rupture familiale il y a rupture personnelle et ça emporte tout
Rupture politique rupture familiale cela dit j'insiste l'enjeu pour Marine Le Pen et son entourage consistait à rendre le parti au flambeau tricolore fréquentable car sinon pour le reste que disait-elle à ses militants en 2011 sur cette transition
ce flambeau
celui celui du Front National si magnifique
et si prestigieux à mes yeux de militante que je reçois de surcroît des mains de Jean-Marie Le Pen longtemps il n'a été qu'une petite flamme qu'avec quelques compagnons unis par un incroyable courage et un amour immodéré de la France le président fondateur a tenu entre ses mains pour lui éviter de s'éteindre
si on résume le discours de Marine Le Pen en 2015 il y avait un ancien Front National incarné par son père et il existe désormais un nouveau Front National incarné par elle-même alors est-ce que ces deux fronts sont différents ?
non c'est un repackaging en fait c'est quand j'étais petit il y avait les raideurs c'était des biscuits au chocolat qui sont devenus les Twix il n'y a que le nom qui a changé la recette est la même l'emballage est le même mais sauf le nom bon ben là c'est à peu près pareil en vrai c'est à peu près pareil je suis désolé de cette image un peu triviale mais il n'y a pas eu de modification sur le fond ou alors à la marge et Marine Le Pen ne veut pas revenir sur ce qui est la colonne vertébrale du programme du Rassemblement National et enseignement Front National c'est la préférence nationale devenue priorité nationale c'est quelque chose qu'elle ne conçoit pas et donc c'était l'alpha et l'oméga déjà elle a peut-être évolué sur la peine de mort peut-être avant ils réclamaient le rétablissement de la peine de mort en 2012 si je ne dis pas de bêtises elle a été sur la mise en place d'un référendum sur la question si elle arrivait au pouvoir il y a la question des droits des femmes là pour le coup elle a porté notamment sur l'IVG après elle a aussi varié c'est qu'en 2012 elle était favorable au déremboursement de ce qu'elle appelait les IVG de confort on n'a jamais su dire ce que c'était exactement mais à part ces mesures là il n'y a pas vraiment de changement et d'ailleurs quand ils ont fêté les 50 ans du Front National ils n'ont pas profité de cette occasion pour dire voilà on vient de cette histoire là de l'extrême droite radicale d'un groupuscule néofasciste réuni avec des anciens collabos des anciens de l'OAS qui furent pour certains résistants mais pas beaucoup et puis un ancien poujadiste on a commis des erreurs on ne les refera plus on a changé non ils n'ont pas fait ça ils ont même ce qui est étonnant c'est que pour les 50 ans ils ont fait intervenir de personnes qui sont extrêmement radicales Bruno Golnich qui a toujours été un des plus radicaux et Gilles Penel qui a milité dans des groupuscules radicaux donc c'était pas du tout des diabolisations le colloque qu'ils ont tenu et c'est étrange c'était l'occasion ou jamais maintenant elle arrive à faire passer l'idée que le Front National a changé aussi bien en façade que dans le fond
en conclusion de ce sixième épisode j'aimerais vous faire écouter à nouveau Marine Le Pen au congrès de Tours en 2011 elle nous conduit vers notre dernier épisode
en 1972 nous étions encore en pleine période des 30 glorieuses nous mesurons désormais à quel point il fallait une sensibilité hors du commun pour percevoir au milieu d'une société prospère et insouciante ce qui préfigurait la France dans laquelle nous vivons aujourd'hui et nous y sommes nous y sommes aujourd'hui près de 40 ans après nous mesurons aujourd'hui à quel point Jean-Marie Le Pen a eu raison à quel point les hommes et les femmes qui se sont levés depuis pour nous rejoindre formèrent et forment encore la part la plus lucide la plus désintéressée la plus courageuse
de notre peuple
le peuple qui sait le vrai peuple il y a toujours eu deux France aux yeux de Jean-Marie Le Pen et de son Front National les bons français et les mauvais français c'est l'horizon du dernier épisode Jean-Marie Le Pen L'Obsession Nationale un récit de Philippe Collin réalisé par Juliette Médeviel Lecture Nicolas Lormeau de la Comédie Française et Marion Biéry assistance éditoriale Irène Menaem documentation sonore Frédéric Martin et Romain Couturier mixage Basile Bocquer et Benjamin Orgeret prochain épisode une France contre l'autre Jean-Marie Le Pen L'Obsession Nationale est un podcast original de France Inter
Merci à mes Tipeurs d'Obsession Nationale d'Obsession Nationale
Jean-Marie Le Pen