Simone Veil : le combat d’une vie - Elsa Zylberstein - C à Vous - 06/10/2022
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« J'ai fait ça, vous savez. J'ai fait ça en déportation, alors je fais ça très bien. Ça a été mon métier dans les camps. »
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« où elle raconte les camps, et notamment l'évacuation dans ces trains bondés, sans nourriture et sans eau, en janvier 1945. »
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« On était entassés, et tellement entassés, que comme on se battait pour se faire un peu de tasses, on ne pouvait même pas s'asseoir, il y en avait qui essayait de vous jeter par-dessus la rambarde, pour se faire de la place, simplement, pour rester. »
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« Ma sœur avait des traces de griffes, qu'il avait eu de certaines déportées, qu'il avait griffées, comme on était dans ces wagons tout à fait ouverts. »
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« les Tchèques, il y avait dû y avoir déjà plusieurs trains qui n'étaient pas assez hauts, ils nous ont envoyé du pain, ils ont envoyé ce qu'ils pouvaient, alors on recevait ce qui... pas tout, mais enfin, on recevait tout de même pas mal. »
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En 1975, Simone Veil est ministre de la Santé de Jacques Chirac sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Mais les Français ignorent encore son passé de déporté. Jusqu'à ce jour où, en posant la première pierre d'un hôpital en région parisienne, elle y fasse une première allusion publique.
Je vous en prie. Vous avez déjà une certaine technique ?
Oui, j'ai fait ça, vous savez. J'ai fait ça en déportation, alors je fais ça très bien. Ça a été mon métier dans les camps. Une allusion, pas plus, pas de relance des journalistes présents. Il faut dire qu'à cette époque, les récits des rescapés sont encore tabous. Des récits qui risquent aujourd'hui de s'éteindre avec la disparition des derniers survivants. Et c'est tout l'objet de ce film. Oui, en fait, ce que dit souvent Olivier, c'est fou comment la parole était muselée, comment l'État ne voulait pas que les gens parlent. Et puis eux, ils avaient honte de rentrer. Tout ce mélange, mais surtout le gouvernement. Ça gênait vraiment le gouvernement, que les rescapés parlent.
Et ils parlent de l'ignoble et de ce qu'ils avaient vécu. J'ai eu la chance de rencontrer Marceline Loredan Evans, Ginette Kolinka aussi, que je connais bien, et Paul Schaeffer, qui était le grand ami de Simone Veil à Beaubrec au camp de concentration. Déjà, ce que je veux dire, c'est que tous ces gens-là sont obsédés par la transmission, par le fait de dire que ça ne se reproduise plus. Et c'est vrai que c'est important, justement, ce film-là. C'était pour ça aussi qu'Olivier voulait le faire et que je voulais le faire. Et dans cette scène, ce qui est incroyable, c'est qu'elle n'en a pas parlé. Elle dit ça. Elle dit « Moi, j'ai fait ça au camp ».
Et très peu de temps après, elle fait un documentaire filmé par Jeanson, qui est magnifique, où elle est au coin de sa cheminée, où elle dit « Voilà, maintenant, je suis ministre de la Santé. Je vais dire aux Français qui je suis. Je vais dire que j'ai été déportée. » C'est finalement la guerre qui la rend juive. « Voilà ce que j'ai vécu. Voilà qui je suis. » Et alors là, elle devient la personnalité préférée des Français pendant 25 ans. C'est beau parce qu'elle dit « Voilà, c'est ça. Je suis ça. » Et ça, c'est un moment magique, je trouve, et incroyablement vrai. Et c'était d'ailleurs une femme comme ça, une femme d'une vérité absolue, d'une vérité...
C'est pas quelqu'un, justement, c'est pas une femme politique. C'est ça que je dis toujours. On dit ça avec Olivier Dan. C'est pas une femme politique qui avait peur de perdre sa place. C'est une femme politique, finalement, qui a fait des choses pour les autres. Et elle voulait pas le pouvoir pour le pouvoir, mais elle avait le pouvoir. Et elle décidait de passer la loi pour l'abortement et de se battre pour les êtres, pour les crèches, pour les maternités, ou que sais-je, et puis pour l'Europe, évidemment. Et que tous ces combats, finalement, ils sont tellement d'actualité. Ce qui est fou, en fait, en faisant le film, c'est qu'on voit que maintenant, tous ces combats sont encore là.
Et que finalement, c'est même pas un film qui parle de choses d'époque. C'est un film qui parle des combats d'actualité aujourd'hui, que ce soit l'Europe, le fascisme, le totalitarisme, l'avortement en Amérique qui est en train de reculer, et en Espagne ou en Pologne. En fait, c'est assez fou de voir que le film parle de sujets brûlants actuels. Ça, c'est étonnant.
Et pour que les livres ne soient pas les seuls dépositaires des mémoires, l'Institut national de l'audiovisuel dévoilera le 19 octobre prochain, un témoignage indédiat de Simone Veil, qui a été enregistré en 2006 dans les studios de Brie-sur-Marne, avant qu'elle n'écrive son autobiographie, où elle raconte les camps, et notamment l'évacuation dans ces trains bondés, sans nourriture et sans eau, en janvier 1945. On était entassés, et tellement entassés, que comme on se battait pour se faire un peu de tasses, on ne pouvait même pas s'asseoir, il y en avait qui essayait de vous jeter par-dessus la rambarde, pour se faire de la place, simplement, pour rester.
Ma sœur avait des traces de griffes, qu'il avait eu de certaines déportées, qu'il avait griffées, comme on était dans ces wagons tout à fait ouverts, mais on ne passait pas très loin des maisons, et les Tchèques, il y avait dû y avoir déjà plusieurs trains qui n'étaient pas assez hauts, ils nous ont envoyé du pain, ils ont envoyé ce qu'ils pouvaient, alors on recevait ce qui... pas tout, mais enfin, on recevait tout de même pas mal. Et du jour même, au moment où on passait la frontière, c'était fini. Et l'histoire de Simone Veil croise aussi l'histoire de votre famille, Elvin ?
Moi, mon papa était un enfant caché, pendant la guerre, elle a été sauvée par des gens qui sont des justes aujourd'hui, on a fait une cérémonie pour les remercier, enfin, pour qu'ils deviennent des justes, et puis ma grand-mère était de Lituanie, russe, et les grands-parents ont été tués dans le ghetto de Varsovie, et par la Shoah par balle. Donc, peut-être que c'était aussi pour rendre hommage à ces gens-là, à mon père, enfin, pas volontairement, pas volontairement peut-être, mais en fait, plutôt pour... Mais c'était pas volontaire quand je l'ai fait, en fait, c'était pas ça, ma motivation. Je pense que... Pardon. C'était plus... Excusez-moi.
C'était de la transmission aussi ?
Oui, oui.
C'est la transmission. Et ce qu'il faut dire, ce qu'il faut préciser, c'est que le film d'Olivier Davant réussit à aborder frontalement tout ce dont on vient de parler. C'est exactement ça. Il réussit à filmer l'indicible, ce dont on pensait qu'on ne pouvait pas montrer, et il le montre de façon absolument admirable. Précisez aussi que Marceline Lauridan, que vous avez citée, est incarnée dans le film par Sylvie Testu.
Oui, merveilleuse Sylvie Testu.
Et Ginette est là aussi. Et Ginette Colinka est là. Et les retrouvailles sont merveilleuses.
Mais c'est vrai que je suis heureuse aujourd'hui de me dire, ah, c'est génial, parce que les salles où on va en province, il y a des gens de 14 ans et des gens de 80 ans. Et je me dis, c'est un film pour aller en... Je ne me parle pas de la promo quand je dis ça, mais c'est vrai que c'est fou de voir que les salles sont debout à la fin. C'est plus qu'un film, en fait. C'est un film qui transmet ça. Et je me dis, c'est un film... Il y a une dame qui... Ça m'a beaucoup touchée, parce qu'elle a pris le micro à la fin, elle a dit, c'est un film nécessaire. Et pour moi, le cinéma, c'est aussi un acte politique. C'est davantage ça, en fait, de dire, oui, les films peuvent avoir du pouvoir.
Et il y a aussi autre chose, c'est que le cinéma, finalement, c'est une manière pas de vulgariser, mais des fois, pour les ados, c'est compliqué de prendre un livre d'histoire, c'est compliqué de regarder un documentaire. Et je trouve que le cinéma, c'est une manière très facile de rentrer dans l'histoire qui a l'air plus romanesque. Après, on leur explique ce qui s'est vraiment passé, que ce soit pour l'avortement, pour l'immigration, ça bataille toujours pour la dignité des êtres. Et en fait, c'est ça qui me fascine chez elle.
C'est quelle que soit la faute qui ait commis quelqu'un, la dignité, se batter toujours pour les gens et pour que soient respectés les droits de l'homme, que soient respectés la dignité des êtres, où qu'ils soient. Et ça, c'est vraiment quelque chose d'important. Et c'est pour ça que c'est une femme hors du commun qui reste une icône aujourd'hui.