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AutreLe Monde (sur YouTube)· 8 mai 2022 6 minActualité / polémiqueImmigration & asileInstitutions & élections

Enquête : comment des migrants sont abandonnés en mer par Frontex

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Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 7:00Chiffre
    « Entre mars 2020 et septembre 2021, au moins 22 incidents dans cette zone ont été classés comme prévention au départ, alors qu’il s’agissait de refoulements. »
  • 8:00Chiffre
    « Sur cette période, au moins 957 personnes n’ont pas pu effectuer légalement leur demande de droit d’asile en Europe. »
  • 9:00Fait
    « Fabrice Leggeri, le patron de Frontex, a annoncé avoir posé sa démission. »

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28 mai 2021, il est 13 heures. Un canot de sauvetage, sans moteur et à la dérive, est récupéré par les garde-côtes turcs, dont on peut voir l’acronyme juste là. La ligne de crête à l’horizon indique que la séquence s’est déroulée ici, au large de Tchesmé, dans les eaux turques.

Les personnes qui sont récupérées sont des migrants. Quelques heures plus tôt, ils se trouvaient sur le sol de l’Union européenne, sur l’île de Lesbos, en Grèce. Dans un document interne que nous nous sommes procuré, Frontex, l’agence européenne de gardes frontières, a classé cet événement comme prévention au départ.

Officiellement donc, les migrants n’ont jamais atteint les côtes grecques. Pourtant, en retraçant leur itinéraire, Le Monde est en mesure d’affirmer que ces personnes n’ont pas été dissuadées de rentrer en territoire européen. Elles en ont illégalement été expulsées, un cas loin d’être isolé.

Plus d’un million de lignes, c’est ce que contient ce document récupéré par le média à but non lucratif Lighthouse Report, Le Monde et trois médias européens, au terme d’une procédure administrative. À l’intérieur, Fron-tex consigne ses différentes actions. Chaque opération possède sa propre ligne avec sa date, son numéro d’identification, le nombre de migrants stoppés et le type d’embarcation arrêtée.

Le 28 mai 2021, l’incident 441726 est officiellement répertorié comme prévention au départ. Les images, docu-ments et témoignages que nous avons collectés racontent pourtant une autre histoire. 28 mai 2021, 6 heures du matin, ce petit bateau à moteur, où se trouvent 49 migrants, se dirige vers Pana-gioúda, sur l’île grecque de Lesbos.

Ces personnes sont des migrants, par-tis des côtes turques 20 kilomètres plus à l’ouest. Arrivés à terre, les migrants racontent s’être séparés en deux groupes pour se cacher. Un premier groupe de 17 migrants est repéré aux alentours de 14 heures le jour même, puis ame-nés un camp.

C’est ce que confirme cette photo prise par l’une des personnes lors de son arrivée. Idem dans ce document interne du camp qui indique le recensement de 17 migrants ce jour-là, à Lesbos. Un tout autre parcours attend les 32 migrants qui sont restés cachés dans la forêt.

D’après certains témoignages, ce second groupe est lui aussi arrêté par la police grecque. Les 32 migrants sont sommés de monter à l’arrière d’un van sans fenêtre. Ils prennent alors la direction d’une plage que nous n’avons pas pu formellement identifier.

Parce qu’ils se trouvent sur le sol de l’Union européenne, ces migrants auraient légalement le droit de faire une demande d’asile, mais ils n’en auront pas le temps. Une fois sur la plage, selon les migrants, deux petites embarcations, semblables à celle-ci, vien-nent les chercher pour les emmener sur un navire des garde-côtes grecs du même modèle que celui-ci. Aziz Berati, un migrant afghan, fai-sait partie de ce groupe.

Ces hommes nous frappaient quand on essayait de se parler. Ils nous tapaient dessus. Selon Ali et plusieurs autres témoins, les 32 migrants sont transportés pendant plusieurs heures sur le navire des garde-côtes grecs, sans eau et sous le soleil, puis forcés de descendre dans un bateau gonflable, sans moteur, sans gilets de sauvetage, à la dérive.

Ils seront récupérés par des garde-côtes turcs, le même jour, près de Tchesmé vers 13 heures. C’est cette séquence que nous vous avons montrée en début de vidéo. Officiellement, pour Frontex, cet incident, enregistré sous le matricule 441726, a été classé comme une prévention au départ, sans aucune mention de la présence des migrants sur le sol européen.

Déjà accusée de telles manœuvres, Frontex, par la voix de son dirigeant Fabrice Leggeri, a toujours nié son implication. Il n’y a aucune preuve de l’implication directe ou indirecte de Frontex ou des gardes-frontières et garde-côtes qui sont déployés par les États membres dans le cadre de Frontex. Ce qui s’est passé le 28 mai 2021 n’est pourtant pas un cas isolé.

Selon l’enquête de Lighthouse Report et de ses partenaires, entre mars 2020 et septembre 2021, au moins 22 incidents dans cette zone ont été classés comme prévention au départ, alors qu’il s’agissait de refoulements. En tout, sur cette période, au moins 957 personnes n’ont pas pu effectuer légalement leur demande de droit d’asile en Europe. 24 heures après la publication de cette enquête dans Le Monde et des médias européens, Fabrice Leggeri, le patron de Frontex, a annoncé avoir posé sa démission.