Recul de la démocratie, insécurité culturelle : de quoi les Français ont-ils peur ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Trump ne rassure pas. Il en rajoute dans le paysage global de peur tous azimuts auquel les jeunes sont confrontés. Dans notre enquête, les jeunes ont plus peur que leurs aînés, plus peur de tout. - A.-E.Lemoine: On y reviendra.
Ces peurs françaises que vous avez analysées à travers cette vaste enquête entre octobre 2023 et décembre 2024 auprès de 3000 individus de 16 ans et plus...
Ca vous a permis de définir 4 grands groupes. Les démocrates inquiets, les conservateurs craintifs, les insécures culturels et les sans-peur. - P.Cohen: Ca fait 3 catégories qui ont peur. - A.-E.Lemoine: Les démocrates inquiets représentent 40 % de l'échantillon.
Leur peur principale, c'est une crainte pour la démocratie et sa pérennité. - A.Muxel: Ce sont des démocrates inquiets qui se recrutent dans l'univers de la gauche, un univers attaché au progressisme, à la démocratie.
Ce sont des personnes, des Français, qui perçoivent de façon craintive la montée d'un certain nombre de populismes autoritaires dans notre pays. Ils le voient d'un mauvais oeil, comme un recul de la démocratie que l'on peut observer et qu'ils voient se produire en Europe, dans des pays voisins et aux Etats-Unis. - A.-E.Lemoine: Avec une peur notamment de la prise du pouvoir par l'armée.
C'est une crainte? - P.Perrineau: Oui.
On la trouve en particulier chez les jeunes. Il y a, on le sentait depuis plusieurs années dans nos enquêtes, une partie...
C'est compliqué, cette affaire. Certains jeunes craignent le coup d'Etat, qu'on en finisse avec la démocratie. Il y a aussi des jeunes qui, quelque part, dans leur critique de la démocratie telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, commencent à s'éloigner de l'univers démocratique et peuvent désirer l'homme fort, des solutions un peu musclées.
Il y a un mouvement contradictoire. Très souvent, c'est pas les mêmes jeunes. Les jeunes étudiants, les lycéens sont très inquiets de la dictature, du fascisme, des extrêmes...
Les jeunes de milieux plus populaires, issus de l'enseignement professionnel, eux, peuvent rêver, puisqu'ils sont déçus de la démocratie, de plaies et de bosses. - A.-E.Lemoine: Quelles sont les différences avec les autres catégories? - P.Perrineau: Notre approche a permis de distinguer...
On dit souvent que les droites, c'est le domaine de la peur. La gauche aussi a peur, et en particulier, de nombreuses peurs politiques. La droite a des peurs sociales, des peurs qui sont sur un mode de vie qui semble s'éloigner.
Il y a des gens conservateurs et qui veulent conserver un certain mode de vie. Ils sont traversés de multiples craintes. C'est un univers dans lequel, par exemple, on va retrouver beaucoup de femmes, en France, et des gens du centre, de la droite modérée.
Très souvent, on met ça dans un seul paquet. "C'est la même chose que ce qui se passe avec la droite extrême", mais pas du tout. Les peurs de la droite extrême sont des peurs sur l'insécurité culturelle.
Ils se disent: "Notre culture est en danger par rapport à la globalisation." On s'est pas rendu compte, en France, que la globalisation avait un impact culturel en plus d'un impact économique. On a le sentiment de ne plus être "chez soi".
C'est les meetings du RN qui crie avec une espèce de ferveur "on est chez nous". On a le sentiment que, de plus en plus, dans nos quartiers et dans nos villes, on n'est plus chez soi. - A.-E.Lemoine: Qui sont les 8 % de sans-peur? - A.Muxel: C'est pas beaucoup.
La peur taraude beaucoup la société française et habite les Français à des échelles différentes. Il y a les peurs individuelles, collectives, politiques, sociétales...
Il y a toutes sortes de peur. Ces sans-peur, on n'a pas réussi à les identifier sociologiquement ni politiquement. - P.Perrineau: Beaucoup plus d'hommes! - A.Muxel: Tu as raison.
Les femmes, dans l'enquête, ont beaucoup plus peur que les hommes. Elles ont peur de tout. Il y a ce clivage lié au genre qui structure cet inventaire des peurs françaises. - A.-E.Lemoine: Elles sont plus exposées que les hommes aux agressions du monde et de l'environnement. - P.Perrineau: Aussi pour des raisons anthropologiques.
Elles ont été longtemps, et encore maintenant, dominées par les hommes, leur puissance, leur pouvoir. Pour beaucoup, elles ont cette habitude d'être mises en situation de domination, de fragilité, de vulnérabilité. Il y a la question physique, mais aussi sociale.
Il y a quelque chose qui persiste de ce trait anthropologique. - P.Cohen: Vous avez testé un certain nombre de responsables politiques au prisme de la peur, et celui dont l'arrivée au pouvoir ferait le plus peur aux Français.
M.Le Pen, son arrivée au pouvoir, ferait peur à 46 %. Qu'est-ce que vous en concluez? - P.Perrineau: C'est le reflet de ce qu'on appelle la banalisation du RN. - P.Cohen: Avec une moitié de Français qui... - P.Perrineau: C'est beaucoup moins qu'avant.
Ils ont fait des progrès là-dessus. Vous les auriez mesurés il y a 20 ans, même M.Le Pen faisait peur.
Elle a toujours fait moins peur que son père. Quand l'autorité, le nationalisme d'exclusion que porte M.Le Pen est incarné par une femme, ça a tendance à faire moins peur que par un homme.
Regardez ce qui se passe dans le cas italien, où G.Meloni est un des leaders les plus populaires d'Italie aujourd'hui. Il y a cette variable de genre qui joue, mais les leaders politiques...
Les peurs, c'est un carburant, pour eux. Ils en ont besoin. Un auteur italien dit: "Les leaders populistes sont les ventriloques de la peur.
Ils écoutent la peur dans les rues, les bars, sur les réseaux sociaux, et les transforment en armes politiques hyper percutantes." De Milei en Argentine à Trump, jusqu'à N.Modi en Inde et nos leaders populistes en Europe, on est au coeur du processus du succès de ces leaders populistes.
Nos sociétés sont envahies par les peurs. Certains entrepreneurs politiques en ont fait une force redoutable. - P.Lescure: Les chiffres sur les jeunes et leurs peurs sont assez frappants. 50 % ont peur chez les 18-24 ans. 63 % chez les 25-34 ans.
On en a rencontré quelques-uns. - On sait qu'on va pas forcément avoir un emploi et ça va pas être forcément un emploi bien payé. - On a l'incertitude de faire de longues études et de pas pouvoir avoir de débouchés derrière. - C'est compliqué pour ceux qui cherchent des alternances. - La politique fait peur. - Les différents conflits géopolitiques peuvent faire peur. - P.Lescure: Une société qui a peur chez les jeunes qui bâtissent l'avenir, c'est compliqué...
C'est compliqué de bâtir quand on est inquiet. - A.Muxel: Et ce résultat est aussi une inversion totale.
Plus on est jeune, plus on a peur. Les vieux, dans notre enquête, ont moins peur. On pourrait, étant donné la question de la fin de la vie, de la mort, de l'approche de la mort, imaginer que la peur soit davantage dans le camp de la vieillesse que de la jeunesse.
Or, on trouve une panne liée à l'incertitude, une peur liée à l'incertitude de l'avenir. C'est très bien dit dans ce reportage. Des jeunes ne savent pas où ils vont.
Les cadres de socialisation qui pourraient les préparer à un chemin d'insertion sociale, professionnelle, économique, résidentielle, familiale...
Tout cela est déconnecté et fait l'objet d'incertitudes. Par ailleurs, les jeunes sont conscients des menaces tous azimuts extérieures. Il y a l'environnement, le réchauffement climatique, les guerres qui se rapprochent et qui les mettent dans un climat de très grande insécurité.
Tout cela, toutes ces peurs qui les entourent et les empêchent de se projeter sereinement dans un avenir sont très fortes et expliquent ce résultat. - E.Tran Nguyen: Une proposition de loi vise à protéger ces jeunes de leurs peurs, de leur mal-être et leur solitude: l'interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans.
Interdire aussi le téléphone portable au lycée, mesure dans les tuyaux depuis un moment, qui va être accélérée. Il y a urgence, selon E.Macron, qui l'a annoncé sur les réseaux sociaux samedi. - E.Macron: Le cerveau de nos enfants et de nos adolescents n'est pas à vendre.
Les émotions de nos enfants et de nos adolescents ne sont pas à vendre ni à manipuler par les plateformes américaines ou par les algorithmes chinois. C'est un message de protection de nos enfants et une décision très concrète, de souveraineté et d'indépendance de la France. - E.Tran Nguyen: La proposition de loi est débattue depuis aujourd'hui à l'Assemblée nationale.
Le gouvernement espère que le texte rentrera en vigueur à la rentrée prochaine. La plupart des politiques semblent d'accord. - R.Glucksmann: Il faut menacer de bannir TikTok et ensuite prendre le contrôle, pourvoir surveiller ses algorithmes.
C'est une menace pour la santé mentale de nos enfants. C'est une sorte de drogue en train de pourrir l'esprit de nos mômes. - G.Attal: La France sera le 1er pays de l'UE à le faire.
D'autres pays nous emboîteront le pas. Des pays nous ont demandé comment faire, comment ça va fonctionner. - E.Tran Nguyen: La France insoumise a annoncé qu'ils allaient rejeter ce texte.
Ils dénoncent un "paternalisme numérique". Du côté de nos téléspectateurs, c'est un grand "oui". C'est aussi un "oui" assez sceptique. ...
L'Australie a été le 1er pays à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. C'était le 10 décembre. Depuis, près de 4,7 millions de comptes mineurs ont été bloqués.
Les grandes plateformes s'exposent à des amendes, mais cela prend du temps. Les mineurs ont trouvé des techniques pour détourner l'interdiction. ... - E.Tran Nguyen: P.Perrineau, vous n'êtes pas alarmiste.
Vous dites que, contrairement aux idées reçues, les réseaux sociaux ne remplacent pas les échanges face à face. Vous seriez l'un des rares à ne pas vouloir interdire les réseaux sociaux. Il faut en avoir peur? - P.Perrineau: Il ne faut pas en avoir autant peur que la peur que l'on répand sur ces réseaux sociaux.
Ca ne veut pas dire que les réseaux sociaux ne peuvent pas avoir des effets pervers. Les enquêtes effectuées sur le sujet...
L'idée était que ça isolait. Eh bien, non. Ca n'isole pas autant qu'on veut bien le croire.
D'autre part, pourquoi pas interdire aux moins de 15 ans? Vous voyez que ça pose des problèmes d'effectivité. Là, le compromis des politiques est plus important que sur le budget.
Il est facile. C'est un compromis sur les grands principes. Ensuite, il faudra savoir sur quels réseaux sociaux, comment vérifier l'âge...
Il faudra rentrer dans des modalités techniques. Comme ce charmant petit Australien, ce sera contourné. Il ne faut pas se faire d'illusions.
On peut se rassurer en se disant que le principe sera posé. - A.-E.Lemoine: Restez avec nous.
Je rappelle votre livre, "Inventaire des peurs françaises", qui sera disponible mercredi en librairie.
Christian Jacob