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AutreFrance Inter — Le grand face-à-face (sur Site radio)· 30 novembre 2024 55 minContradictoireMixte

Le sensationnalisme médiatique, poison ou remède à la division ? avec Yoan Vérilhac

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Présentateur

France Inter Bonjour, bienvenue dans le grand face-à-face, l'émission de débat et d'idées de France Inter. A mes côtés jusqu'à 13h, les dualistes Natacha Polony, directrice de la rédaction de Marianne, et Gilles Finkelstein, secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès. Comme chaque samedi, ils reviendront sur trois sujets de l'actualité de la semaine, et en particulier la menace de plus en plus précise d'une chute du gouvernement Barnier, une motion de censure est sur la table. Et puis pour le débat, nous recevrons un universitaire, maître de conférences en littérature à l'université de Nîmes, spécialiste de la presse et de la culture médiatique.

Il vient de publier un livre étonnant et stimulant, « Sensationalisme, enquête sur le bavardage médiatique » aux éditions Amsterdam, un livre consacré aux médias et à leurs informations qui captent l'audience par le frisson. Et là où on s'attendrait à une critique en règle du sensationnalisme, l'auteur du surprend, et y voit un puissant vecteur de cohésion sociale sensationnelle, non ? Yohann Verilak sera avec nous pour le débat, mais pour l'instant place au duel. Le grand face-à-face, Thomas Négarov sur France Inter.

1:16
Invité

Citoyens d'Israël, ce soir j'ai amené devant le cabinet de sécurité l'approbation de l'accord de cesser le feu au Liban. Il durera en fonction de ce qu'il se passe au Liban. Avec l'accord des Américains, nous gardons la liberté militaire totale d'agir au Liban. « Si le Hezbollah enfreint l'accord, nous attaquerons. S'ils font entrer des armements, nous attaquerons. S'ils creusent des tunnels, nous attaquerons. »

1:48
Présentateur

Benjamin Netanyahou, premier ministre israélien, qui annonce mardi à son peuple la signature d'un cesser le feu avec le Hezbollah au Liban. Natacha, pour vous, on va peut-être en parler du cesser le feu, mais ça traduit plus largement le début d'une tectonique des plaques géopolitiques liées à l'élection de Donald Trump. Est-ce que vous pouvez nous expliquer en quoi cela traduit cela ? On sent partout, c'est vrai, à la fois au Proche-Orient et en Ukraine, même si là aujourd'hui ce n'est pas notre sujet, une reconfiguration dans l'attente de l'arrivée de Donald Trump, parce que tout le monde a bien intégré que la volonté de Trump de dealer de différentes manières crée une urgence.

Et cette urgence, elle est assez intéressante. Alors, il n'y a pas que ça, mais de la part de Joe Biden, il y a ce moment où il cherche à travailler ce qu'on appelle désormais « legacy », c'est-à-dire tout simplement son héritage, qu'est-ce qui va rester de lui, ce qui lui impose de ne pas rester totalement impuissant. Et je pense que ce cessez-le-feu découle en grande partie de cela et de la nécessité pour les Etats-Unis de bouger sur différents sujets. Alors après, pour rentrer dans l'accord lui-même, c'est un accord éminemment fragile. Et c'est un accord qui résulte à la fois de la pression des Etats-Unis et de la pression de la Cour pénale internationale.

Parce que c'est là aussi ce qu'il faut souligner. Mais on peut rentrer là aussi dans les différentes négociations qui ont eu lieu. Par exemple, sur la place de la France, puisque c'est la déclaration de Michel Barnier sur la Cour pénale internationale et le fait que la France respecterait le droit qui a provoqué la colère de Benyamin Netanyahou et des menaces de sortir la France des négociations de cessez-le-feu. C'est ce qui explique la position ensuite de Jean-Noël Barraud, le ministre des Affaires étrangères, et le communiqué du Quai d'Orsay disant que, en fait, la France respecterait l'immunité de Benyamin Netanyahou. Tout cela, évidemment, on peut le contester.

On peut trouver qu'il est parfaitement anormal qu'après une décision, un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale, la France annonce qu'elle ne respectera pas ce qui crée un précédent pour les autres pays. On peut le prendre différemment. Cela permet évidemment à la France de participer au contrôle du respect du cessez-le-feu et de sa non-violation, mais ça devrait, me semble-t-il, surtout impliquer derrière que la France utilise cette concession pour pousser sur d'autres sujets. Et je pense que c'est ça qui serait nécessaire. On peut se réjouir. Pour l'instant, au Liban, il y a eu 3 800 morts, 15 000 blessés, 1 million de déplacés. Donc, on a envie de dire qu'il était temps.

Mais le problème de fond qui a provoqué cela reste entier. C'est la situation à Gaza et également, d'ailleurs, ce qui est en train de se passer en Cisjordanie. Est-ce que la France pourrait désormais décider, puisqu'elle a fait cette concession à Benyamin Netanyahou, de pousser dans l'autre sens, par exemple en décidant de reconnaître un État de Palestine ou un geste puissant de ce côté-là, je pense que ce serait un processus intéressant. Gilles, ce que je retiens notamment de ce que vient de dire Natacha, c'est qu'on a beaucoup dit que ça racontait la victoire de la force sur le droit. Natacha nous dit que c'est aussi un peu l'inverse. Le droit a aussi fait bouger la force.

Quel est votre regard là-dessus ?

5:22
Invité

Alors, si on parle du Liban et du cessez-le-feu, et je pense qu'il faut partir de là, d'abord, l'origine de ce cessez-le-feu n'est pas évidente. Que le Hezbollah, en difficulté, l'ait espéré, ça ne fait pas de doute. Que, pour les raisons qu'a évoquées Natacha, Joe Biden l'ait appuyée et Emmanuel Macron aussi, cela ne fait pas de doute. Mais pourquoi Benjamin Netanyahou l'a-t-il accepté, au-delà du fait qu'il y a une fatigue des militaires, dont beaucoup sont des soldats citoyens, ce n'est pas si évident que cela. Il y a l'hypothèse qu'ils considèrent que les objectifs militaires ont été atteints.

Puis il y a l'autre hypothèse qu'évoquait en creux Natacha, le fait qu'il y ait une crainte, un risque, d'une défaite diplomatique avec une résolution de l'ONU que Biden aurait laissé passer, un peu comme Obama l'avait fait en son temps. Toujours est-il que la fragilité de cet accord est patente. D'ailleurs, c'était très intéressant de remarquer que les maires des villes au nord d'Israël n'ont pas demandé à leur population de revenir chez eux. Et on peut évidemment douter du côté libanais de la capacité de l'armée à occuper le terrain dans la zone sud.

Et donc, et c'est là où on en vient avec le lien avec la CPI, il y a besoin de l'engagement de la communauté internationale, des Etats-Unis et de la France pour essayer de faire respecter ce cessez-le-feu. Sur le mandat d'arrêt de la CPI, il y a eu un flottement français, Natacha l'a évoqué. Quand on regarde le communiqué du Quai d'Orsay, il est en réalité d'une grande subtilité. Le Quai d'Orsay dit, je cite la formule, « L'exercice de la compétence de la CPI n'est pas contesté. » En bon français, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la France ne conteste pas la poursuite de Benjamin Netanyahou. Mais, la France ajoute, un, ce serait si la CPI adressait une demande d'arrestation.

Ça serait au parquet et pas au gouvernement d'y répondre. Et il faudra alors vérifier que Benjamin Netanyahou ne bénéficie pas d'une immunité fonctionnelle liée notamment au fait qu'Israël n'ait pas signé l'accord sur la CPI. On voit derrière cette subtilité juridique, en réalité, un embarras politique et une vraie tension qu'on a vue sur d'autres sujets entre le droit et la politique. Et ce qui est sûr, c'est que la France veut essayer de continuer de peser. Mais, au-delà, il y a sans doute cette idée aussi que la diplomatie, elle se fait avec les acteurs qui sont sur place et qu'à un moment, il faut aussi laisser du jeu pour la diplomatie.

8:08
Présentateur

Et c'est toujours les vainqueurs ou les puissants qui arrivent à imposer aussi leur vision du droit international. Quand on regarde qui a été poursuivi par la CPI, c'est des dirigeants africains en général, c'est rarement des grandes puissances et encore plus rarement des puissances occidentales. Bien sûr, et c'est ça toute la nouveauté. Mais la question n'est pas de vouloir à tout prix que cette décision de la CPI aboutisse directement à un procès. Peut-être, mais ce qui compte, c'est avant tout de savoir ce que ça va permettre sur le terrain. Et est-ce que ça va déjà arrêter le massacre ? Parce que je citais les chiffres et c'est un massacre.

Et le Liban, là, est martyrisé comme Gaza est martyrisé. Donc ça, l'urgence est là et derrière, le droit doit servir aussi de levier. C'est-à-dire que si les mandats d'arrêt de la CPI impliquent que les dirigeants qui sont mis en cause n'aient plus rien à perdre quand ils sont puissants, quand il ne s'agit pas de chef d'État africain en effet, mais quand il s'agit de Vladimir Poutine ou de Benjamin Netanyahou, alors on n'aura rien gagné. La question, c'est d'en faire un objet de négociation. Et c'est ça qui me semble intéressant. Et c'est pour ça que la France, me semble-t-il, n'a pas tort d'utiliser les subtilités que pointait Gilles pour rester dans le jeu et continuer à peser.

D'autant plus que ça s'est fait à la demande du Liban, qui avait besoin de ne pas se retrouver seule entre les États-Unis et Israël. Donc il est important que la France continue à jouer ce rôle. Le grand face-à-face, le duel.

9:48
Invité

Qui eut cru que Michel Barnier annonça hier finalement un recul sur les augmentations, enfin sur les taxes, sur l'électricité. Donc vous voyez, quand le Rassemblement National met une certaine forme de pression à certaines exigences, eh bien il peut parfois être entendu. Ça ne va évidemment pas assez loin. C'est plutôt de l'ordre, j'allais dire, du bricolage, ce qu'a fait Michel Barnier.

10:12
Présentateur

Sébastien Chenu du Rassemblement National, hier matin sur l'antenne de France Info. On l'a entendu, le recul de Michel Barnier sur les taxes de l'électricité. Le RN considère que c'est le résultat de, et je reprends les mots qu'on vient d'entendre, de leur pression. Mais on a aussi entendu que c'était insuffisant. Alors Gilles, est-ce que Michel Barnier s'est sauvé, ou il s'est mis encore plus dans la main du RN, le Premier ministre ?

10:33
Invité

Nul ne le sait.

10:35
Présentateur

Et qu'en pensez-vous ?

10:36
Invité

Alors Jean-Luc Mélenchon, il y a quelques semaines, avait dit que le gouvernement tomberait sur le projet de loi de finances entre le 15 et le 21 décembre. D'une certaine manière, cette focalisation sur le projet de loi de finances, c'était la forêt qui cache l'arbre. Et l'arbre, il est tout de suite, c'est le budget de la sécurité sociale, et c'est la semaine prochaine. Et c'est en début de semaine prochaine. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a un accord qui a été trouvé dans la commission mixte paritaire entre députés et sénateurs, et donc le texte revient en séance.

Ce qui est sûr aussi, c'est qu'il y aura un 49-3, c'est-à-dire que le gouvernement va engager sa responsabilité sur le texte parce qu'il n'a pas de majorité. Et ce qui est sûr aussi, c'est que le nouveau Fonds populaire, dans sa globalité, y compris le Parti Socialiste, va voter cette motion de censure. Savoir ce que le RN, à la fin, va faire, personne, je crois, aujourd'hui ne peut le dire. Il y a eu des concessions, et pas seulement sur les taxes sur l'électricité. Il y en a eu sur d'autres sujets sur le budget et d'autres sujets hors budget, notamment la loi sur l'immigration ou l'ouverture sur la proportionnelle. Est-ce que tout ça suffit ? Nul n'en sait rien.

11:45
Présentateur

Je crois qu'une des questions... Juste quand on écoute Sébastien Chenu ou quand on lit les tweets de Jordan Bardella, ça ne suffit pas ? Ou c'est juste de la politique ?

11:53
Invité

La question, c'est jusqu'où Michel Barnier doit-il aller pour que cela suffise ? Et donc, derrière, c'est que veut réellement le RN et Marine Le Pen ? Si, de toute manière, elle a décidé qu'elle est censurée, ça ne suffira jamais. La question, et je crois que c'est quand même ce sur quoi il faut réfléchir, c'est quelles seraient les conséquences d'une censure qui a été au cœur du débat cette semaine, avec cette espèce de parabole entre la Grèce et la carte vitale ? La Grèce, c'était l'État qui s'écroule en faisant faillite, et la carte vitale, c'est l'État qui s'arrête en ne pouvant plus rien faire. Bon. Et là, je crois qu'il y a deux dimensions. Il y a la dimension budgétaire.

La dimension budgétaire, c'est qu'est-ce qui se passe pour les pensions des retraités, pour la carte vitale, pour le traitement des fonctionnaires. Et là, les propos d'Elisabeth Borne sur tout s'arrête, je crois, sont hors de propos. On a beaucoup parlé de shutdown à l'américaine. Voilà. Alors, quand j'ai consulté les meilleurs constitutionnalistes dans le détail cette semaine, il y a deux hypothèses. Première hypothèse, si le gouvernement tombe, il faut distinguer Michel Barnier du texte. Michel Barnier tombe. L'homme de l'artiste.

Le texte ne tombe pas, parce que le projet de loi de financement de la sécurité sociale, comme c'est une commission mixte paritaire, s'il est rejeté, il retourne au Sénat. Quant au projet de loi de finance, il n'a pas été rejeté, donc il est toujours en avette. Et donc, dans cette hypothèse-là, il peut y avoir un nouveau gouvernement, d'autres concessions et le texte peut être voté, ou, hypothèse plus subtile, les délais imposés par la constitution d'examen du texte de la Sécu en 50 jours et du budget en 70 jours ne sont pas respectés, et le gouvernement peut appliquer le budget par ordonnance. Première hypothèse. Il faut qu'il y ait un gouvernement. On s'en sort.

Mais il y aura un gouvernement, soit un gouvernement qui expédie les affaires courantes, soit un autre gouvernement. Deuxième hypothèse, en tout état de cause, si tout ça ne fonctionne pas, il y a ce que l'on appelle une loi d'autorisation spéciale qui permet au gouvernement de lever les impôts et, par décret, d'engager le budget. Ça peut se faire en très peu de temps. En fait, il y a un précédent. En 1979, le budget a été censuré par le Conseil constitutionnel. Je ne savais plus à quelle date ça avait été fait. Le 24 décembre. Le 24 décembre 1979, la France s'est retrouvée sans budget. En 4 jours, une loi d'autorisation spéciale a été votée et il y a eu un budget.

Donc, de ce point de vue-là, la présidente de l'Assemblée nationale, Yael Brunpivet, a eu raison de calmer tout le monde. Ça, c'est la dimension budgétaire. Et puis, on pourra revenir après, il y a la dimension financière, le risque grec. Et la dimension politique, Natacha ?

14:50
Présentateur

Oui, et la dimension politique. Parce que, justement, dans les débats politiques, on utilise énormément la dimension financière qu'introduisait Gilles en nous expliquant que tout cela serait l'apocalypse absolue. Et de fait, le véritable problème, c'est l'état du pays. C'est-à-dire que nous sommes dans une situation d'instabilité depuis le mois de juin qui fait que les entreprises n'ont aucune visibilité. Vous parlez à n'importe quel chef d'entreprise, c'est une catastrophe. Tout est à l'arrêt, on attend. Bref, le pays n'allait déjà pas très bien. Là, il faudrait que ça s'arrête. Or, ça ne s'arrête pas pour une raison simple.

C'est que personne n'est capable de dire quel jeu exact joue chaque acteur de cette pièce, mis à part sa petite partition, sans aucune réflexion sur l'après. Parce que, techniquement, en effet, des constitutionnalistes peuvent nous dire de façon très brillante ce qui va se passer. Mais, politiquement, que cherchent ceux qui vont voter la censure, qui s'apprêtent à la voter ?

Quel est l'objectif dans la mesure où la chute de Michel Barnier ne changera rigoureusement rien au fait qu'il n'y a pas de débat politique de fond capable de trancher les grands objectifs, les grands sujets qui intéressent les Français, puisque ça, ça ne pourra se faire que dans le cadre d'une campagne présidentielle, si cette campagne présidentielle a lieu et a lieu de façon suffisamment vaste pour qu'on puisse poser les débats. C'est la petite musique, quand même. Non, mais, sauf que, justement, si Emmanuel Macron était conduit, était poussé à la démission, comme en rêve Jean-Luc Mélenchon et peut-être certains au Rassemblement National, nous aurions 40 jours.

40 jours, donc, une nouvelle campagne escamotée, donc, un nouveau gâchis. Et la seule question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir si l'on peut trouver quelqu'un qui jouerait le rôle que n'a pas pu jouer Michel Barnier, à savoir tenir la boutique sans se faire censurer, c'est-à-dire être capable d'assurer un minimum de stabilité, sachant que les sujets politiques de fond ne seront pas tranchés et que ce n'est pas pour l'instant le sujet, hélas, mais c'est ça le principal. Et j'ajoute une chose, tout cela n'est la conséquence que d'un élément, l'absence totale de sens de l'État et de sens du bien commun de la part d'une majorité de la classe politique française aujourd'hui.

Gilles, c'est le résultat de l'absence de sens commun ou de l'absence de majorité, tout simplement ? Ou les deux ?

17:29
Invité

Alors, le point de départ, Natacha l'a dit, c'est juin et c'est la dissolution. Il faut se souvenir dans les arguments qui avaient été invoqués pour justifier une dissolution et une dissolution tout de suite. C'était le risque qu'il y ait à l'automne un chaos budgétaire. C'est quand même cocasse.

17:49
Présentateur

On a le déshonneur et la guerre.

17:50
Invité

Et l'instabilité qu'évoquait Natacha, quand on regarde l'évolution des taux d'intérêt entre la France et l'Allemagne sur longue période, le moment où il y a un décrochage entre la France et l'Allemagne, c'est juin. C'est au moment de la dissolution, c'est à ce moment-là que les courbes s'écartent. Et c'est là où on voit l'interpénétation entre la situation politique et le risque financier. On n'est pas du tout dans un risque financier. financier à la Grèce, c'est-à-dire que la France ne puisse plus se financer, mais il y a une perte de confiance.

Et c'est vrai de l'ensemble des acteurs, mais donc y compris des marchés financiers, perte de confiance dans la parole publique, perte de confiance dans la compétence de l'État. Et ça, ça fait un parallèle avec la Grèce, même si on n'est pas au même niveau. C'était les erreurs de prévision répétées et perte de confiance. Et les soupçons de mensonges ? En Grèce, c'était le cas ? Oui, là, pour l'instant, c'est plus de la compétence que du mensonge. Je ne sais pas quel est le mieux. Et puis, perte de confiance dans la stabilité de nos institutions. Bon, ce qui amène à l'autre question que vous évoquiez en creux, qui est Emmanuel Macron, jusqu'à quand ?

Il y a quand même un élément nouveau par rapport à... deux éléments nouveaux par rapport aux semaines précédentes. Le premier, c'est que l'opinion est majoritairement favorable à cette démission. Et le deuxième, c'est qu'elle a été demandée pas seulement par le Rassemblement National et par Jean-Luc Mélenchon, mais par des responsables politiques réputés raisonnables comme Charles Amédée de Courson ou Jean-François Copé.

19:17
Présentateur

Jean-François Copé a une grande habitude de réclamer la démission d'à peu près tout le monde.

19:22
Invité

Alors, est-ce qu'on doit le souhaiter ? J'ai déjà dit la semaine dernière et j'avais même dit avant, à la fois pour des raisons démocratiques, de ne pas escamoter ce que vient de dire Natacha Polony, la campagne présidentielle, et pour des raisons institutionnelles. Parce que s'il y a une démission maintenant, élection dans 40 jours, on crée potentiellement un nouveau problème sans régler aucunement le problème actuel qui est qu'il n'y a pas de majorité à l'Assemblée. La question, c'est peut-il y être obligé ?

Quand Alexandre Milleron, il y a exactement 100 ans, était dans une situation proche, il ne souhaitait pas et il ne pensait pas démissionner et à un moment, peut-être que ce qui semble impossible devient inévitable et ça, c'est tout le risque, le défi qui est celui à la fois d'Emmanuel Macron et des autres responsables politiques d'éviter de créer une situation qui soit une situation sans issue.

20:13
Présentateur

Qu'est-ce qui pourrait le pousser ? En fait un peu de fiction, ça serait quoi en fait ? Quels éléments pourraient forcer Emmanuel Macron, qui à mon avis n'a aucun désir de démissionner, de le faire ? Ça serait quoi ?

20:22
Invité

En fait, c'est une crise continue, sans issue.

20:25
Présentateur

Oui, avec dégradation de tous les indicateurs du pays et donc urgence à changer les choses et à agir. Le grand face-à-face,

20:34
Locuteur non identifié

le duel. Oui, en avril 2019, nous avons décidé que cela prendrait 5 ans. On nous a beaucoup dit au début que ça ne serait pas possible, que c'était fou, que c'était arbitraire, qu'on allait mal faire. Mais au fond, derrière cet objectif simple, il y a eu une agrégation de toutes les volontés et vous l'avez fait.

20:57
Présentateur

Et puis, troisième sujet du débat, hier à une semaine de la réouverture de la renaissance de Notre-Dame, c'est Emmanuel Macron, encore lui, qui a découvert, et nous avec lui, l'intérieur de la cathédrale lors d'une longue déambulation. Les libérations a joliment titré « Seul en Seine » C-E-N-E. Natacha, qu'est-ce qui se joue là ? Est-ce que c'est le pouvoir temporel qui prend sa revanche sur le pouvoir spirituel ou le pouvoir temporel, et on en parlait un petit peu dans le deuxième duel, qui tente de se resacraliser ? Oui, il y a évidemment de la part d'Emmanuel Macron, depuis le début et depuis l'incendie tragique de Notre-Dame... Le 15 avril 2019 ? Exactement.

Il y a de la part d'Emmanuel Macron une façon d'utiliser tout ce qu'incarne Notre-Dame, c'est-à-dire la continuité, l'histoire, la sacralité qui dépasse largement la dimension religieuse, puisque c'est une dimension patrimoniale, culturelle, pour l'ensemble des Français, et peut-être un peu trop. Et c'est d'ailleurs, le sujet de la semaine, c'est à la fois cette visite d'Emmanuel Macron, et c'est le choix du pape François de ne pas venir à Notre-Dame, et de façon concomitante, l'annonce du fait qu'il ira en Corse le 15 décembre. Alors, beaucoup ont vu là-dedans un camouflet, justement, une lutte entre le temporel et le spirituel.

Je pense que de la part du pape François, ce n'est pas tout à fait ça. bien entendu qu'Emmanuel Macron, envisageant de prononcer un discours à l'intérieur de Notre-Dame et espérant le faire à côté du pape, ça n'a pas forcément ravi ce pape qui, justement, déteste ce genre d'écorum et d'instrumentalisation. Mais je pense surtout qu'il faut bien comprendre, justement, comment fonctionne le pape François qui est typiquement de choses un jésuite et argentin et que ça nous raconte ce choix d'aller en Corse, de ne pas aller à Notre-Dame. C'est que sa vision à lui de l'Église, ça n'est absolument pas, justement, cette dimension patrimoniale que j'évoquais, cette dimension culturelle.

C'est un pape qui, systématiquement, met en avant la pauvreté, les périphéries, tout ce qui, justement, n'est pas au centre et n'est pas flamboyant. Et c'est pour ça qu'il choisit la Corse pour aller parler de la Méditerranée, c'est-à-dire, justement, de ce qui fait lien entre l'Europe et l'Afrique. J'ajoute une chose, c'est un pape, et c'est ça qu'il y a d'intéressant chez lui, qui n'est absolument pas occidental. C'est-à-dire que c'est un pape qui, systématiquement, a remis en cause la vision que l'Occident peut avoir de lui-même, cette espèce de mythe d'un Occident chrétien dans une guerre de civilisation. Et je trouve que c'est très intéressant d'avoir un pape qui combat cela.

Il avait, dans sa première visite en France, à Strasbourg, en 2014, parlé de l'Europe, grand-mère ayant perdu sa fertilité et sa vivacité. Il a prononcé des discours passionnants, que ce soit sur l'Ukraine, pour, justement, ébranler un peu le discours univoque de l'Occident, sur le drame, les massacres de masse au Congo, soutenu par Paul Kagame, lui-même soutenu par les Etats-Unis. Et il a été un des rares à faire entendre cette voix en même temps que le prix Nobel de la paix de Nimo Kwege. Donc, il y a chez ce pape une volonté systématique de n'être pas là où on l'attend. Et le drame des migrants, c'était à Marseille ? Bien sûr, c'était à Marseille.

Et là aussi, c'était une façon de rappeler ce qu'est pour lui l'Église. Ce n'est pas un hasard si ce sont les jésuites qui ont inventé les théologies de la libération. Et donc, l'idée que finalement, les évangiles, c'est fait pour être appliqué sur Terre, ce n'est pas dans l'autre monde. Gilles, sur la question de Notre-Dame ou de culte ou de culture, de ce qu'on appelle parfois l'obsession d'Emmanuel Macron pour ce monument qu'il avait, et d'ailleurs, il avait juste dit vouloir voir renaître en cinq ans. On est un peu plus de cinq ans après, c'est le cas. Comment vous jugez tout ça, vous ?

25:08
Invité

Je suis sans doute meilleur expert d'Emmanuel Macron

25:10
Présentateur

que du pape. C'est pour ça que je vous posais la question plus tôt sur Emmanuel Macron.

25:13
Invité

Non, alors, un avis de trois points. Pourquoi Emmanuel Macron accorde une telle importance à Notre-Dame ? D'abord, c'est une réalisation, un actif à son bilan, à un moment où il y en a de moins en moins. Ensuite, c'est, et je pense c'est un élément très important, c'est le signe d'une performance. C'était impossible, nous l'avons fait, je l'ai fait, et on sait à quel point, à tout moment, Emmanuel Macron est attaché à cette idée de performance, c'est montrer qu'il est le meilleur. Et quand on veut, on peut. Donc, il y a ça.

Après, pourquoi le pape est-il si important pour Emmanuel Macron qui est une autre question au-delà de la relation complexe entre Emmanuel Macron et la religion catholique dont on avait vu il y a quelques années dans son discours au Collège des Bernardins à quel point il en parlait la langue comme une langue natale. Au-delà de ça, je crois que la religion catholique et ses inscriptions dans notre patrimoine permet à l'homme de la rupture qui ne s'inscrivait dans aucune filiation de s'inscrire dans une filiation et une filiation longue. Et le deuxième élément, c'est que le pape permet à l'homme de l'économie et du matériel de se lester de transcendance et d'immatériel.

Et que donc, il y a une valeur particulière de cette relation avec le pape. Je termine par la dernière question qui fait un lien avec notre invité. Pourquoi nous interrompons-nous à la visite du pape et à ses relations avec Emmanuel Macron ? Je dis ça dans un pays dans lequel vous avez 60% des jeunes qui se déclarent sans religion et dans l'ensemble de la population, 76% qui disent que la place de la religion n'est pas quelque chose d'important.

Et donc, l'hypothèse, c'est s'il n'y avait pas justement là un élément de sensationnel dans les relations entre ces deux hommes qui intéressent et qui font parler alors que peut-être que l'hypothèse de Natacha qui est qu'au fond c'est la politique qui les divise et que l'absence du pape à la réouverture de Notre-Dame et sa présence en Corse pour parler des migrants est là pour marquer un désaccord politique.

27:29
Présentateur

Vous m'avez tendu une formidable perche pour lancer l'invité mais je ne vais pas la saisir parce que j'ai une dernière question à vous poser. J'ai lu un papier formidable de François-Guillaume Lorrain dans Le Point cette semaine qui évoquait l'expression de grande déambulation de longue déambulation pour parler de ce qu'a fait Emmanuel Macron hier matin à Notre-Dame et il mettait ça en relation avec ce président en marche depuis le début sauf qu'il dit désormais on ne sait pas vraiment où il va dans quelle direction il va et est-ce qu'il n'est pas aujourd'hui tout seul ?

Est-ce que ça raconte pas ça aussi ce président en marche depuis 2017 mais désormais en marche peut-être un peu seul peut-être l'attachera au Gilles là-dessus parce que je trouve que c'est intéressant l'idée de la déambulation

28:07
Invité

C'est marrant parce que vous dites longue déambulation l'aventure d'Emmanuel Macron avait commencé par une longue marche il a repris la formule de Mao et par ce porte-à-porte que lui et les militants à l'époque la République en marche avaient faite donc il y a cette même idée et en réalité depuis le début il y a cette même question Oui

28:29
Présentateur

mais sachant que justement dans le terme déambuler il y a l'idée qu'on se promène sans vraiment savoir où on va et c'est Emmanuel Macron lui-même qui a introduit ce terme au moment des commémorations de l'armistice de 1918 et c'était une absurdité totale cette notion de déambulation mémorielle parce que justement c'est la rupture totale avec l'idée d'aller vers un but de pointer et d'avancer et d'être efficace Et on se souvient que c'était à ce moment-là qu'étaient nés les Gilets jaunes et l'incendie de Notre-Dame c'est la fin des Gilets jaunes et on se souvient qu'on devait prendre la parole sur les Gilets jaunes quand l'incendie a eu lieu et il avait dit ça va nous permettre d'avancer ensemble vers où comment allez on en vient au sensationnel qu'avait lancé Gilles tout à l'heure place au débat du Grand Face à Face France Inter le Grand Face à Face le débat Bonjour Johan Verilac Bonjour Merci d'avoir accepté notre invitation vous êtes maître de conférence en littérature à l'université de Nîmes et votre sujet c'est la presse la culture médiatique avec Natacha et Gilles on va se pencher sur votre dernier livre sensationnalisme enquête sur le bavardage médiatique paru aux éditions Amsterdam chaque semaine on lance la conversation dans le Grand Face à Face avec un son de la semaine alors là il y en a tellement pour illustrer le sensationnalisme on en a choisi un on est au lendemain du match de Ligue des Champions entre Liverpool et le Real Madrid l'attaquant Kylian Mbappé a fait un très mauvais match à la tête de l'attaque du Real Madrid et sur RMC on échange sans fin sur le sujet

30:03
Locuteur non identifié

là il est vraiment au fond de la mine

30:05
Présentateur

bon ce sera on y reviendra plus en longueur tout à l'heure

30:07
Locuteur non identifié

c'est une vraie question de savoir s'il peut se relever je ne sais pas c'est qu'à Madrid tu n'as pas le temps mais tu as souvenir d'un joueur que tu as vu en un an disparaître comme ça être mentalement atteint au point de ne même plus bouger sur un terrain et revenir de tomber de tomber des stables et de retomber

30:23
Présentateur

tu comptes la moitié de saison dernière alors quand tu dis un an

30:26
Locuteur non identifié

là entre l'euro

30:27
Présentateur

en fait c'est une continuité de l'euro

30:28
Locuteur non identifié

maintenant mais plus ça va plus tu as l'impression que même son corps ne veut plus Daniel Riolo

30:33
Présentateur

et ses amis dans l'afterfoot que personnellement j'adore en quoi est-ce qu'on vient d'entendre Yann Verilac c'est ce que vous appelez le sensationnalisme et au passage est-ce que vous pouvez nous définir ce terme qui est le titre de votre livre là on a j'ai l'impression sensationnalisme bavardage un peu médiatique et excitation d'autre part qu'est-ce qui se passe là ?

30:51
Locuteur non identifié

C'est un excellent exemple pour commencer et refléter en effet la façon dont j'aime bien prendre ce terme de sensationnalisme comme une extension du bavardage en fait dans les espaces publics et médiatiques là ce qu'on a entendu vraiment c'est ces caractéristiques vraiment de la banalité du sensationnel qui nous promet sans cesse d'être surprenant excessif et tout est excessif dans ce qui est dit là enfin Daniel Riolo est vraiment en plus un fervent partisan de l'excès dans ses commentaires sportifs et ici il rend intéressant le sujet l'énième sujet c'est 100 fois par jour sur RMC sur l'équipe TV qu'on en parle de Mbappé c'est le sujet sensationnel par excellence qui se renourrit sans cesse et se réalimente lui-même inlassablement que ce soit pour exagérer en bien ou en mal tout est hyperbolique dans ce propos et c'est particulièrement caractéristique du bavardage c'est-à-dire dans nos bavardages à nous aussi on fait pareil c'est-à-dire qu'on exagère tout ce qu'on dit sans que ça prête à conséquence en réalité et que ça s'intègre très bien dans le caractère agréable de notre vie quotidienne

31:52
Présentateur

alors on va s'appuyer et revenir sur le côté agréable de ce que ça peut produire mais le mot sensationnalisme quand est-ce que vous le repérez pour la première fois et quand est-ce que vous le repérez pour la première fois dans la discussion médiatique

32:04
Locuteur non identifié

alors le mot de sensationnalisme vraiment ce concept en isme qui fait à la fois concept théorique sérieux et qui en même temps est simplement anticritique apparaît au XXe siècle tardivement et donc c'est dans le sillage de la belle époque de l'industrie culturelle de la montée en puissance de l'industrie culturelle qu'on forge ce concept critique de sensationnalisme pour dénoncer les excès de la presse de faits divers par exemple

32:24
Présentateur

on pense à Dominique Califat évidemment qui a été le grand historien des faits divers auquel on pense très souvent quand on évoque la belle époque si je vous résume en fait le sensationnel c'est à la fois du point de vue de l'émetteur que du récepteur que ça se joue

32:37
Locuteur non identifié

oui c'est ce qui est fondamental et c'est ce qui rend aussi difficile à étudier cet objet parce que on a eu tendance la plupart du temps à l'étudier du point de vue de la production des journaux et des objets des journaux des messages des unes sensationnelles des photoshocs etc et c'est essentiellement d'un point de vue disons de sémiologie d'analyse de rhétorique des films des reportages qu'on s'est intéressé à ces questions en préjugeant que les gens ressentaient les effets recherchés ou encodés dans les reportages ou dans les journaux et considérant que les publics subissaient ces sensations fortes et s'adonnaient à leurs instincts bas dès lors qu'on les stimulait or la sociologie a eu tendance à la sociologie des publics des comportements culturels des individus a eu tendance à nous apprendre depuis un moment déjà que c'est beaucoup plus compliqué que ça à la fois du côté de la production aussi les journalistes les cinéastes les reporters ont des intentions qui sont très diverses et qui ne sont pas toutes réductibles à un sensationnalisme disons manipulateur et intéressé économiquement disons et du côté des publics aussi on a bien vu que les publics ont des comportements d'appropriation et de distance de mise à distance de ces phénomènes là donc c'est à la fois oui le sensationnalisme nous oblige à penser toute la chaîne de la communication médiatique Natacha

34:01
Présentateur

alors le coeur de votre livre c'est aussi justement ce lien qui se noue entre le bavardage médiatique et la démocratie c'est à dire comment cette montée du bavardage cette mise en avant d'une parole qui est censée être une parole plus populaire moins noble est nécessaire en fait à l'esprit démocratique et mécaniquement s'impose j'ai pensé en vous lisant à la phrase de Balzac le comptoir d'un bistrot et le vrai parlement du peuple et simplement vous dites à un moment c'est vers la fin du livre que c'est en fait quelque chose de c'est la publicité du bavardage s'avère le complément indispensable des processus délibératifs sérieux préservant d'une certaine manière les individus impliqués dans l'histoire par leurs conditions de citoyens et de citoyennes de la folie et de l'angoisse de la décision permanente j'aimerais que vous me commentiez cette phrase qui en fait arrive au terme de toute cette réflexion

35:00
Locuteur non identifié

Yoann Verilac Je vous remercie de souligner ça en me laissant la parole pour le commentaire parce que je sais que c'est une phrase qui peut heurter en fait dans la mesure où l'impression qu'elle donne c'est qu'au fond la délibération sérieuse serait néfaste ou que la réflexion collective le débat contradictoire comme vous venez de l'avoir juste avant dans l'émission renseigné informé et fondé sur l'écoute aussi de l'argument d'autrui serait néfaste parce qu'il nous rendrait fous ou nous angoisseraient il me semble quand même que le point de départ de notre condition démocratique c'est celle-là c'est de fonder la décision collective sur la contradiction le débat contradictoire si possible le plus rationnel et le plus respectueux et le plus informé aussi par ailleurs simplement cette condition contradictoire permanente dans laquelle on se place a quand même quelque chose d'hyper exigeant et de toute évidence je ne sais pas si c'est nécessaire ou si on pourrait faire autrement on peut sûrement faire autrement de toute évidence à partir du moment où ça se met en place au 18e siècle puis au 19e ou au 20e siècle on a la montée en puissance des deux c'est-à-dire qu'on a la montée en puissance d'un espace public qui s'organise par des institutions par des médias par des espaces de délibération collective qui sont plutôt bien organisés et ordonnés et en même temps dans le même mouvement l'explosion de foyers culturels où des formes sensationnelles s'expriment à la fois dans les spectacles dans les médias dans la vie quotidienne et donc on a les deux mouvements qui se mettent en place et qui définissent l'espace public des démocraties libérales bien entendu il y a peut-être des modèles plus austères qui sont possibles dans lesquels on éviterait la démocratie du sensationnalisme peut-être c'est possible il y a des réflexions en ce sens cependant nous faisons comme si nous devions tendre vers ça en permanence tout en vivant toujours plutôt agréablement dans un monde où c'est pas comme ça

36:57
Présentateur

vous d'ailleurs c'est assez marrant quand vous évoquez le sensationnalisme un peu honteux de certains journaux du soir où on fait du sensationnalisme mais sérieux est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que ça veut dire ça comment le monde par exemple pour ne pas le citer fait du sensationnalisme en ayant honte de le faire avec un exemple précis qui est très intéressant que vous analysez allez-y

37:18
Locuteur non identifié

le point de départ c'est que le sensationnalisme ça n'est pas une chose ça n'a pas d'essence c'est une pratique c'est une pratique qui repose sur un nombre de caractéristiques l'excès l'incohérence le choc la recherche de l'effet fort etc et cette pratique là elle peut être sérieuse elle peut être ludique et il y a certainement des pratiques journalistiques extrêmement nobles je ne dirais pas que c'est honteux pas nécessairement il y a des pratiques extrêmement nobles d'enquêtes journalistiques de révélations de scoops qui se font sur exactement les mêmes procédés d'écriture que le magazine People par exemple mais qui pour autant les déplacent dans un cadre où la lecture n'est pas la même les intentions ne sont pas les mêmes et les effets sociaux ne sont pas les mêmes c'est à dire qu'on a d'un côté des effets sérieux et nobles on va dire et de l'autre des effets plus ludiques superficiels voire ignobles et ça peut être là aussi dans les effets ignobles des usages sérieux la propagande repose sur des montages sensationnalistes qui produisent des effets ignobles la plupart du temps et qui sont sérieux pour le coup donc pour le cas du monde je ne dirais pas que c'est un usage honteux en revanche il y a un usage accompagné c'est à dire que quand le monde ou un grand journal d'informations sérieuses mobilise des outils de photoshop par exemple et bien ils accompagnent ça d'un métadiscours d'un commentaire d'explication en disant bon là on le fait parce que ça s'impose quel exemple alors dans le détail

38:37
Présentateur

l'exemple c'est celui de la fameuse photo du petit Ellen Kurdy sur la plage et en effet vous analysez très bien le processus par lequel le monde dit en gros c'est du sensationnalisme mais nous ne faisons pas de sensationnalisme parce que justement ça a un but qui est un but d'information

38:54
Locuteur non identifié

c'est vraiment un exemple très intéressant qui montre que ça se joue au niveau du cadrage du commentaire comment j'accompagne et comment je fabrique un pacte de lecture qui en plus est déjà fabriqué les lecteurs du monde sont très habitués et d'ailleurs sont surpris ou vont se plaindre c'est pareil pour tous les médias sérieux comme France Inter ou France Info si on lit les commentaires les gens sont très vigilants en fait de l'autre côté et pointent ce qu'on appelle des dérives quand ils croient en voir

39:20
Invité

Gilles quand on commence un livre on lit le titre on regarde la couverture et on projette quelque chose et donc et les couvertures de chez Amsterdam sont toujours très belles voilà et donc je pensais que ce livre allait être divertissant et il ne l'est pas mais peut-être est-il mieux peut-être est-il mieux parce qu'il est intéressant et stimulant parce qu'il y a beaucoup de pas de côté et on le voit depuis le début de cette conversation d'approches qui sont originales et ce qui est drôle c'est que c'est un livre profond dont la lecture est parfois exigeante sur un sujet qui paraît être un sujet superficiel et c'est un livre sérieux pour expliquer au fond que ce n'est pas si sérieux et c'est ça qui est rigolo alors on a vu la fonction démocratique avec ce vous dites c'est pas un problème pour la démocratie mais c'est même une marche vers la démocratie que cette superficialité je voudrais aborder un autre sujet qui est la fonction sociale de ce bavardage dès le début vous dites le bavardage c'est un élément du lien social et même il y a une formule qui est très intéressante un peu plus loin il y a un lien avec ce que vous appelez la sensation d'actualité est-ce que vous pouvez nous dire c'est quoi cette sensation d'actualité et est-ce que c'est quelque chose d'universel je vous dis ça parce que je me souviens d'une phrase qui m'avait frappé d'une écrivaine qui s'appelle Sarah Yalda qui avait écrit un livre formidable qui s'appelait Regards Persants qui est iranienne et qui évoquait ça en Occident disait-elle il y a ce devoir de conversation qui pèse tant chez nous il arrive souvent qu'on se voit simplement pour se taire ensemble

40:57
Locuteur non identifié

c'est joli c'est très joli et c'est très parlant de se taire ensemble c'est quand même être ensemble enfin se taire à distance ça marche pas or dans les grands groupes dans lesquels on vit et qui sont organisés en plus démocratiquement c'est-à-dire qu'on doit en plus s'associer à tout un tas de décisions on peut difficilement être ensemble tout le temps ça ferait une grande maison et on pourrait s'y taire si on était tous au même endroit et ça serait encore de la communication et ça serait encore une forme de sensation partagée d'être dans le même présent mais pour se taire ensemble il faut être au même endroit et si on se taire ensemble collectivement devant nos télés bon bah ça va pas durer longtemps et on y prendra pas beaucoup de plaisir donc c'est universel je pense enfin disons que les théories anthropologiques ont tendance à montrer en effet que la communication repose entre autres sur cette dimension sensorielle sensationnelle et presque physique de la communication se sentir ensemble en se touchant en restant pas loin les uns des autres et ensuite en se parlant voire en s'envoyant des messages par texto quand on est très nombreux et très loin les uns des autres donc je pense qu'il y a une dimension anthropologique à cette dimension cohésive du bavardage et à cette fonction essentielle dans les groupes humains de bavarder et d'avoir des interactions superficielles indépendamment même du contenu des messages on se tait pas mais on parle pour rien dire dans bien des cas et ça se suffit à soi-même donc oui la dimension universelle ou anthropologique me paraît assez vraie en revanche la forme sensationnelle qu'elle prend n'apparaît qu'au moment à partir de la fin du 18ème siècle où les grandes démocraties modernes s'adosent à des systèmes de communication extrêmement complexes des très grands groupes humains qui échangent dans des langues différentes etc.

42:37
Présentateur

Natacha Vous parlez beaucoup en effet de cette sensation partagée c'est très intéressant le passage sur les attractions par exemple et le fait que on assiste aussi aux cris que poussent les autres et que c'est ça qui crée du lien c'est l'idée que les autres vont ressentir et qu'on a envie de ressentir aussi ce qui est en train de se passer mais si l'on repart sur l'extension de ce phénomène de sensationnalisme aux médias il y a quand même quelque chose d'assez complexe que vous montrez par un exemple qui me fait me demander s'il n'y a pas tout de même une forme de drogue dans ce sensationnalisme c'est-à-dire une excitation et j'imagine que même hormonalement on doit avoir des shoots de dopamine quand on regarde ces débats forcément tendus et où on exacerbe la violence des affrontements or vous citez cet exemple assez frappant d'une scène entre Pascal Praud sur CNews et Carl Zero dans laquelle justement tout à coup il y a une forme de mise en abîme puisque Carl Zero est en train de parler de l'assassin de Nordal-Lelandais l'assassin de la petite Maëlys et commence à sortir des théories sur ce qui aurait été caché et le fait que Nordal-Lelandais aurait été en fait missionné et là Pascal Praud tout à coup devient celui qui sort du sensationnalisme qui se repositionne dans la raison face à quelqu'un qui dérive cet exemple me semble-t-il montre tout de même que ce principe de sensationnalisme dicte petit à petit sa façon de concevoir le débat aux autres médias et que le risque est tout de même cette espèce de course en avant qu'on n'arrête jamais Yohann Véridac sur effectivement l'idée que le sensationnalisme aujourd'hui a-t-il atteint un tel niveau de puissance dans le discours médiatique qu'il s'impose aux autres et qu'il détruit peut-être la question du débat du discours et donc de notre démocratie là où vous expliquez qu'il a construit aussi notre sentiment démocratique

44:38
Locuteur non identifié

c'est souvent comme ça qu'on compose les choses de dire qu'il y a une sorte de conquête croissante mais si on regarde bien dans l'histoire de la presse en fait c'est depuis 1870 qu'on dit ça c'est-à-dire qu'on dit depuis le moment de la grande presse populaire dans les années 1970 le petit parisien etc qu'on n'a jamais atteint un tel niveau de violence d'agressivité polémique alors ce qui est vrai et dans les années 30 n'en parlons pas la presse est d'une violence verbale hallucinante et on sait ce que ça a produit on sait dans quel cadre en tout cas c'est intervenu que c'est pas la presse qui a produit mais dans un cadre et je pense que c'est justement ça auquel il faut faire attention c'est-à-dire que par rapport à tout ce que vous avez dit je ne sais pas si vous pourrez répondre à tout mais sur ce point-là qui paraît vraiment important c'est la façon dont en fait l'interaction entre le jeu sensationnaliste on s'amuse à se disputer comme ça quitte à dire un peu n'importe quoi à tort et à travers comme on le fait à propos du foot et qu'on le transpose aux politiques on le transpose et que le cadre autour se modifie et où finalement la parole devient possible sur des sujets où elle n'était pas possible où on peut s'amuser où on peut exagérer où on peut insulter injurier alors qu'avant c'était pas possible c'est ce qui s'est produit dans les années 30 en effet et où on voit que petit à petit je prends par exemple l'exemple de Gringoire pour parler du contemporain où je suis moins compétent mais de Gringoire et des polémistes d'extrême droite de Gringoire où on voit bien qu'au début c'est un jeu puis à mesure que ce jeu se prend en fait à du réel à de l'efficacité et à de l'histoire et bien c'est de moins en moins un jeu et c'est de plus en plus efficace donc le bavardage change de fonction et devient sérieux d'un seul coup et vous avez raison de dire que c'est le risque principal alors la cause en revanche n'est pas tellement la contamination de tous les médias par ce procédé là la cause c'est le changement du cadre démocratique dans lequel on évolue où finalement bon bah le bavardage prend une autre signification mais je dirais à cause plutôt de la modification de l'ensemble des cadres institutionnels politiques économiques qui génèrent ça les médias étant le relais de ça

46:33
Présentateur

vous voulez dire que désormais ils sont davantage

46:35
Locuteur non identifié

relayés au niveau politique c'est ça ? oui c'est ça et puis je crois aussi que le cadre de la démocratie tel qu'il est en train d'évoluer ne permet plus un bavardage très superficiel en fait puisque que ce soit sur la question des élections des votes des manifestations ce qui était de l'ordre de l'expression publique sérieuse et disons contradictoire traditionnelle est plus audible donc ça change la communication sociale

46:59
Invité

Gilles ma question c'est si le risque puisque vous dites que ça fait maintenant des décennies même des siècles que l'on dit que l'espace du sensationnel va réduire l'espace du sérieux et de la politique donc si on dit ce risque là n'existe pas parce qu'en fait c'est le même discours et que ça a depuis maintenant de longues décennies mais il y a autre chose c'est pas réduire l'espace du sérieux c'est que l'espace du sensationnel vienne contaminer l'espace du politique et je trouve l'exemple du complotisme est très intéressant de ce point de vue là parce que on est dans l'exagération de ce bavardage sans importance que vous évoquez mais tout ça à un moment finit par avoir ou peut finir par avoir un impact très profond sur l'espace sérieux et l'espace de la politique elle-même est-ce que c'est pas là pour le coup quand même un risque pour la démocratie bien sûr

47:55
Locuteur non identifié

c'est un risque pour la démocratie bien entendu mais le complotisme là encore et ça dépend le cadre dans lequel on le situe c'est-à-dire quand les gens au Moyen-Âge inventent toutes sortes de nouvelles ou à la Renaissance toutes sortes de rumeurs sur le pouvoir c'est une forme de complotisme de paranoïa collective par manque d'information par détestation du secret et désir de savoir ce qui se passe à la cour ce qui se passe dans les sphères du pouvoir et le complotisme dont vous parlez là il est problématique parce qu'il entre dans un monde où nous sommes libres de nous exprimer donc il est problématique parce qu'il est manipulateur et mensonger dans un monde où on a le droit de s'exprimer et le discours complotiste repose en général sur une sorte de fiction de préalable de fiction qu'il pose très souvent dans les discours complotistes c'est qu'on n'a pas le droit de parler même CNews fait sa pub comme ça en disant enfin la liberté d'expression est menacée alors que la liberté d'expression encore la loi de 1880 est encore en vigueur pour l'instant en France elle n'est pas menacée a priori et donc le discours complotiste est menteur et dangereux parce qu'il fait comme si nous étions dans un espace de censure alors qu'on ne l'est pas ou en tout cas pas autant qu'au XIXe siècle

49:08
Présentateur

il y a aussi une autre dimension assez intéressante quand vous exposez tout le sensationnalisme de la presse people vous expliquez à quel point c'est à la fois une mise à distance du réel et donc du fait qu'on parle de personnes réelles et en même temps ça permet donc cette cohésion et ce jeu là me semble-t-il est peut-être là aussi un peu dangereux s'il conquiert l'ensemble de la sphère démocratique dans la mesure où c'est justement une limitation de l'empathie on met à distance l'empathie qu'on aurait pour un individu puisqu'on déréalise par ce sensationnel et donc on ne conçoit plus et ça fait partie du jeu on ne conçoit plus que c'est une personne souffrante

49:50
Locuteur non identifié

oui c'est fondamental cette idée de suspension de l'empathie en fait c'est vraiment là-dessus que repose le jeu du sensationnalisme people il faut absolument que les gens existent sinon ça ne marche pas l'empathie qu'on ressent pour un personnage de fiction n'est pas la même que celle qu'on ressent ou qu'on arrête de ressentir pour une star par exemple c'est fondamental c'est le principe même de relier à l'actualité par des sujets intéressants auxquels on se lit superficiellement c'est vraiment ça tout à l'heure vous me posiez la question de la sensation d'actualité c'est ça pour me relier à l'actualité collective au monde dans lequel je vis j'ai besoin d'un ancrage personnel physique individuel biographique sans quoi ça ne fonctionne pas cependant la presse people fonctionne sur des caractéristiques de pacte de lecture qui sont très explicitement ironiques et mettent à distance dans leur forme même des lectures qui seraient totalement empathiques par exemple

50:49
Présentateur

mais tout ce qu'on se dit là n'est-il pas invalidé par l'hyper fragmentation aujourd'hui des médias qui fait que chacun a son sensationnel qui n'est pas le même que l'autre donc le sensationnel qui fait comment est-ce qu'il n'est pas en train de disparaître qu'il soit d'ailleurs bénéfique ou pas ce qui fait commun

51:04
Locuteur non identifié

c'est les foyers de réception c'est les gens en fait qui passent de l'un à l'autre de twitter à voici de voici à Paris Match à France Inter ça dépend des heures et puis du côté des pratiques le sensationnaliste c'est toujours l'autre c'est toujours le journal d'à côté qui l'est plus que le journal d'après et toujours nous le sommes moins que les autres c'est pas c'est vraiment une pratique diffuse en fait c'est une pratique diffuse qui assure une sorte de continuum comme ça de cohésion une dernière petite chose Gilles

51:41
Invité

oui sur les conséquences humaines on parle de vrais gens vous citez la phrase de Léon Blum au moment de l'enterrement de Roger Salangro qui est absolument formidable on juge superflu de vérifier de contrôler on écoute et on répète sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance que la médisance touche de bien près à la calomnie dernière question que je voudrais vous poser elle est sur le sensationnalisme et la mondialisation vous dites en gros ce n'est pas dans le choix de traiter ou de ne pas traiter les sujets que les pays se distinguent mais c'est dans le commentaire sur l'événement qu'est-ce que ça veut dire ?

52:25
Locuteur non identifié

oui alors juste pour sur Salangro Salangro s'est suicidé en laissant deux exemplaires de Gringoire sur son bureau donc c'est le lien avec la presse de calomnie qui est faite là par les emblumes et c'est pour finir sur le sensationnalisme sérieux c'est vraiment l'usage néfaste du sensationnalisme qui est commenté là pour la question de la mondialisation du commentaire enfin c'est le commentaire c'est surtout pour dire que un fait sensationnel ici n'est pas forcément un fait sensationnel là-bas c'est le commentaire qui va le déterminer comme tel c'est Monica Lewinsky et Bill Clinton n'est pas du tout traité dans la même forme sensationnelle aux Etats-Unis ou en France parce que les cadres disons de jugement moraux et éthique ne sont pas les mêmes et donc on colle les choses différemment

53:08
Présentateur

alors est-ce qu'on s'en inquiète ou pas du sensationnalisme du sensationnalisme qui l'emporte partout

53:12
Locuteur non identifié

on s'inquiète de ses formes problématiques et pas de ses formes ludiques

53:16
Présentateur

et on vous lira pour en savoir plus sensationnalisme enquête sur le bavardage médiatique c'est signé Johan Verilac aux éditions Amsterdam merci Gilles et merci Natacha merci à l'équipe du Grand Face à Face mal titre de clatte comme chaque semaine à la préparation de l'émission aujourd'hui à la réalisation Mathias Volant et aujourd'hui c'est Paola Collin qui était à la technique d'une émission à laquelle vous pouvez vous abonner en podcast sur l'appli Radio France Merci d'avoir regardé cette vidéo !