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interviewC à vous (sur YouTube)· 8 novembre 2024 9 min

Lutte contre le narcotrafic : un combat perdu d’avance ? - C à vous - 08/11/2024

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Même dans le centre-ville, on n'est pas toujours très à l'aise. Le soir tard, j'ai parfois peur. - L'insécurité, ça a doublé.

Ils ont envahi le centre-ville. Je ne suis pas optimiste. - A.-E.Lemoine: Bonsoir, F.Ploquin, vous êtes journaliste spécialiste du grand banditisme.

C'est à Marseille que des annonces pour lutter contre le narcotrafic ont été faites. Marseille avait été désignée comme le coeur du réacteur du narcotrafic par G.Darmanin.

Ca touche aujourd'hui tout le territoire national. On peut parler de marseillisation? - F.Ploquin: Marseille, ça a toujours été le laboratoire du crime organisé à la française depuis toujours.

C'est un laboratoire qui fonctionne bien, qui s'exporte bien, qui se mondialise facilement. C'est une forme de pollinisation, comme les abeilles qui transportent leur suc à droite à gauche. Sur tous les territoires...

Dans le sud de la France, ils essaient d'asseoir leur emprise. Après, il y a des mouvements. Les bandits bougent beaucoup plus qu'autrefois.

Ils sont recrutés par les réseaux sociaux. Ils se déplacent. Ce système de pollinisation, de métastases...

Ce réveil est aujourd'hui nécessaire, mais il est tardif. Ca fait tellement longtemps que les policiers nous alertent. - A.-E.Lemoine: On a attendu des drames... - F.Ploquin: Ca fait 20 ans que les policiers me disent qu'il va se passer ci ou ça, mais les politiques ne veulent pas l'entendre.

Le 1er point de bascule, c'est que les politiques commencent à formaliser les choses. - A.-E.Lemoine: Ils mettent des mots.

Est-ce que ce sont les bons mots? B.Retailleau parle de mexicanisation de la France.

Il compare ce qui se passe à de la mafia italienne. Il se trompe? - F.Ploquin: Par rapport à ces mamans qu'on a entendues...

La prise de conscience et au moment où les morts, ce ne sont plus seulement les dealers. Les dealers, il en mourait toutes les 5 minutes depuis toutes les années. Là, il y a des victimes qu'on appelle collatérales, mais que je trouve principales.

Le rapprochement avec le terrorisme n'est pas complètement idiot. Quand on les entend, ce sont des gens qui ont vu la mort leur tomber dessus, un peu comme ceux qui étaient au Bataclan. Le bébé de 5 ans...

Le jeune Nicolas qui fait la queue dans une boite de nuit en Ardèche...

Ca serait un fait similaire. Il fait la queue pour aller en boîte de nuit. A la quarantième victime collatérale, on se dit: "Oh là là..." Pour revenir sur la mexicanisation, j'ai travaillé sur le Mexique et la Colombie.

Il y a des indices de mexicanisation, mais au Mexique, l'appareil d'Etat est sous le contrôle des bandes de narcos, de la mafia. Au Mexique, la moitié des policiers sont stipendiés par les narcos. Au Mexique, on ne fait pas la guerre...

Au Mexique, c'est l'armée qui fait la guerre depuis 10 ou 15 ans aux narcos, mais elle ne la gagne pas pour l'instant. On n'est pas encore au Mexique. On n'est pas non plus encore, en France, aux Pays-Bas ou en Belgique, où on a des mafias qui sont très puissantes et qui ont fait main basse sur un certain nombre de pans de l'économie belge.

Elles sont entrées dans les ports et menacent les plus hautes autorités de ces Etats. On n'est pas encore au Mexique. Il est peut-être encore temps. - A.-E.Lemoine: Le combat n'est pas encore tout à fait perdu. - F.Ploquin: J'espère.

Je ne veux pas être pessimiste. - A.-E.Lemoine: Entre les moyens considérables dont disposent les narcotrafiquants...

Ils vont vite. Ils sont sur les réseaux sociaux. Ils uberisent le trafic.

Et les moyens de la police... - F.Ploquin: J'ai entendu M.Barnier parler de mobilisation générale.

C'est encore un vocabulaire guerrier. Quand on mobilise, il faut des hommes. Or, en France, force est de constater...

On parle de créer un super parquet national, pourquoi pas? Il manque partout des procureurs et des policiers sur le territoire. Faire la guerre sans troupes, on ne va pas très loin.

Il suffit d'écouter les policiers. Ce serait bien que ces 2 ministres, de retour de Marseille, convoquent quelques policiers, quelques membres de la police judiciaire qui leur racontent à quel point il sont démunis aujourd'hui à Blois, à Strasbourg...

On est démunis. On ne peut pas bouger. On travaille avec un élastique dans le dos.

Les policiers ont envie d'y aller, mais aujourd'hui, traiter un informateur dans ce milieu-là, c'est très périlleux. Les fonctionnaires se mettent en danger. Ils ne travaillent pas dans des conditions sûres. - P.Cohen: Comment créer des vocations de repentis?

D.Migaud a annoncé qu'il voulait renforcer le statut des repentis, qui pourront changer d'identité. Seuls 42 participent à ce programme en France, contre plusieurs milliers en Italie.

C'est un levier qui pourrait être activé davantage? - F.Ploquin: Comparer la France à l'Italie et aux Etats-Unis...

Il faut être raisonnable. Aux Etats-Unis, ils ont des moyens considérables. Ils font des opérations d'infiltration dans la mafia.

En France, ils n'ont pas le droit. On ne le fait pas. Les repentis, ça marche en Italie car la criminalité organisée est très pyramidale.

Si vous avez quelqu'un qui est assis à la droite de Dieu et qui vient voir la police en disant: "Ca fait 20 ans que je travaille avec eux et je vous donne tout." En France, ce n'est pas pyramidal. C'est une multitude de soleils qui essaient de briller dans leur coin et qui ne sont pas coordonnés.

Un repenti ne va pas aller loin. Il ne va pas déstabiliser la pieuvre. Vu le peu de protection qu'on a l'habitude de donner...

En France, on n'a pas cette culture. C'est pour ça que les gens n'y vont pas. Ils ont peur de mourir.

Derrière, ils vont mourir. Il y a de fortes chances. - A.-E.Lemoine: Faut-il changer de logiciel?

Le répressif, on le fait depuis 30 ans, ça ne fonctionne pas suffisamment. - F.Ploquin: On fait du répressif tout en démontant la police judiciaire.

Depuis 3 ou 4 ans, on a affaibli l'instrument principal de lutte contre la criminalité organisée. - P.Cohen: C'est ce que suggérait Anne-Elisabeth.

Le répressif, c'était l'idée de la pénalisation. - A.-E.Lemoine: Il faudrait ouvrir le débat sérieusement en France. - F.Ploquin: Vous imaginez un débat sur la dépénalisation à l'Assemblée?

Ils ne sont pas capables de le faire. - P.Cohen: Des commissions parlementaires ont pourtant conclu que c'était une voie à suivre. - F.Ploquin: L'approche est tellement idéologique que ça s'est terminé en bagarre générale.

Pourquoi pas? Il faut aller jusqu'au bout. C'est l'Etat qui va devenir le dealer, qui va vous vendre le shit et l'herbe.

La cocaïne, l'Etat n'y touchera pas. On laissera les drogues de synthèse...

Ca ne résoudra pas les choses. Je n'y crois pas. Si l'Etat se met à commercialiser du shit ou de l'herbe, il n'aura pas le même taux de THC.

Les médecins qui conseillent l'Etat vont fixer un taux. Il aura un certain prix. Les jeunes dealers vont casser les prix et faire du produit plus fort.

Ils le vendront à nouveau sous le manteau, évidemment. - A.-E.Lemoine: Merci d'être venu nous parler de cette question complexe.

Les solutions ne sont pas simples. Je signale cet excellent livre: "Confessions d'un patriote corse. Des services secrets au FLNC"