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AutreFrance Culture — Affaires étrangères (sur Site radio)· 9 décembre 2023 59 minContradictoireMixte

L'Égypte à l'heure présidentielle

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0:06
Présentateur

France Culture, Affaires étrangères, Christine Ockrent. Bonjour à tous. C'est une élection présidentielle qui ne devrait poser aucun risque à l'impétrant. Dès demain et jusqu'à mardi, les Égyptiens vont réélire à son poste Abdel Fattah el-Sisi, maréchal et chef de l'État. Sisi est au pouvoir depuis 9 ans grâce aux militaires qui, en 2013, avaient mis fin au gouvernement islamiste des frères musulmans. Aujourd'hui, bannis. Sisi tient l'armée, l'appareil sécuritaire et en principe la rue, même si l'inflation et les dévaluations successives pèsent lourdement sur la population et alimentent une sourde colère. L'économie égyptienne est dans une situation catastrophique.

L'armée en contrôle la majeure partie. Les travaux d'infrastructures voulus par le régime proprement pharaonique alourdissent la dette publique et ne remplacent pas un système social défaillant. Le prix du pain doit être artificiellement maintenu. La population continue de croître au rythme de 2% par an. L'immense majorité des 105 millions d'Égyptiens connaissent des conditions de vie de plus en plus précaires. Quels sont les arguments du candidat Sisi pour obtenir un troisième mandat ? Fait-il campagne ? Depuis plus de deux mois, la guerre entre Israël et le Hamas lui a permis de retrouver un rôle sur la scène internationale.

Par sa géographie et son histoire, voilà à nouveau l'Égypte en première ligne. Quelle est la résonance de la cause palestinienne au sein de l'opinion ? Quel lien entre le Hamas et les frères musulmans égyptiens ? Quels arguments pour exclure toute évacuation de la population gazaouie vers le Sinaï ? Quel rapport avec les autres puissances régionales ? Quel jeu aussi vis-à-vis des États-Unis et de la Chine ? C'est ce que nous allons comprendre ce matin grâce à vous, Stéphane Lacroix. Vous êtes professeur à Sciences Po Paris, chercheur aux séries. Ishaq Diwan, ravi de vous accueillir. Vous enseignez l'économie à l'École Normale Supérieure et à l'École d'économie de Paris.

Youssef Al-Shazli, vous êtes maître de conférences en sociologie, co-responsable du département sciences sociales des mondes méditerranéens à l'Université Paris VIII. Et Amr Abdelrahim, vous êtes chercheur au programme Turquie Contemporaine Moyen-Orient de l'IFRI. Et vous êtes au Caire. Merci à tous d'être avec nous. Stéphane, expliquez-nous, cette élection présidentielle commence donc demain. Pourquoi est-ce qu'elle dure deux jours ?

2:58
Invité

Parce que l'unique enjeu de cette élection, c'est la participation. Le régime essaye de mettre le plus de chances de son côté, d'obtenir la participation la plus élevée possible. Donc on fait tout pour essayer de faire venir les Égyptiens aux urnes.

3:11
Présentateur

En 2018, c'était médiocre.

3:13
Invité

C'était 41.6, pas grand-chose. C'est ça. Et quand on voit les participations législatives, c'est encore moins. Donc le seul enjeu, en fait, dans une élection comme celle-ci, c'est la participation. Participation qui serait d'ailleurs peut-être artificiellement gonflée par le pouvoir. Mais enfin, il faut quand même arriver à produire des images d'Égyptiens faisant la queue pour voter. Donc évidemment, il y a un enjeu, effectivement, de narratif qui est centré autour de la participation.

3:39
Présentateur

Mais il n'y a pas véritablement d'autres candidats, sauf, si j'ai bien compris, un admirateur de Sissi qui joue ce rôle.

3:49
Invité

Oui, alors il y a trois autres candidats qui sont à divers degrés des admirateurs de Sissi. Il y en a un qui est un peu plus proche de l'opposition, mais quand même pas vraiment un opposant. Le seul, effectivement, qui aurait pu être un vrai opposant, qui s'était présenté il y a quelques mois, a vu sa candidature invalidée. En tout cas, il n'a pas pu présenter sa candidature parce qu'il n'a pas eu les signatures requises. La raison pour laquelle il n'a pas eu les signatures, c'est qu'on l'en a empêché. Il s'appelle Ahmed Tantawi et il a été éliminé de la course. Et c'était le seul candidat qui avait suscité un peu d'espoir dans les segments de l'opposition, dans la société civile, etc.

Donc aujourd'hui, effectivement, il n'y a plus que des candidats qui sont fallots et qui sont là pour faire un peu le spectacle, pour donner le change. Mais évidemment, cette élection n'a aucun autre enjeu que la réélection de Sissi. Personne ne s'attend à un autre résultat.

4:37
Présentateur

Et donc, ce qui avait été organisé au printemps, une sorte de dialogue national, très encadré évidemment. Mais c'était quoi ? C'était pour l'image ou c'était véritablement une façon d'essayer de susciter des échanges avec la société civile ?

4:58
Invité

Alors tout ça est très vite retombé. Il y a eu un petit moment de dialogue. Alors on a fait revenir, il y a quelques opposants de l'étranger qui sont revenus. Il y a des gens qui étaient effectivement considérés comme des opposants modérés qui ont été invités à s'exprimer. Il y a des critiques qui ont été formulées. Tout ça, c'était un moment où le régime peut-être essayait de regagner un peu en légitimité. Le régime sait qu'il est en difficulté quand même. Ce régime s'aperçoit que sa base s'est quand même réduite considérablement. Aujourd'hui, on a un régime qui compte beaucoup plus sur l'apathie des Égyptiens que sur leur soutien enthousiaste. Il n'y a plus de soutien enthousiaste.

Et donc voilà, ce petit moment de dialogue national a peut-être été un moment où Sissi a essayé de se reconstruire un peu de légitimité. Mais là encore, ça s'est traduit par quelques libérations d'opposants. Pas les plus connus et pas ceux que tout le monde attendait. Donc là aussi, le pouvoir était très sélectif dans les opposants qu'il a fait libérer. Et là encore, ce moment s'est vite refermé. Et la chape de plomb est très vite retombée.

5:54
Présentateur

Mais donc le socle du pouvoir d'Al-Sissi, c'est l'armée. Il était lui, quand il a pris le pouvoir, je crois, le patron du renseignement. Donc on comprend qu'il tient, en tout cas le renseignement militaire. Mais Ishak Diwan, ce qui est singulier dans le système égyptien, plus qu'ailleurs dans le monde arabe, c'est le rôle de l'armée dans l'économie. Expliquez-nous ça.

6:18
Invité

Non, c'est vrai, l'économie égyptienne n'est pas dynamique depuis longtemps. Et elle est dominée par des compagnies qui sont proches du pouvoir. Parce que, bon, quand le pouvoir a dû libéraliser l'économie dans les années 90, la politique n'a pas été libéralisée. Et donc, si vous voulez, on avait un pouvoir faible qui avait un peu perdu ses moyens de contrôle, qui avait peur du secteur privé, comme un secteur d'où une opposition pouvait germer, émerger. Et donc a toujours voulu contrôler le secteur privé. Moubarak le contrôlait à travers des oligarques, des amis à lui, qui contrôlaient un peu les grosses industries, etc. Sissi le contrôle à travers l'armée.

Et donc il a donné le champ libre à l'armée, qui, comme vous l'avez dit, il a relancé l'économie avec des grands projets, des grands travaux.

7:21
Présentateur

Et donc les grands travaux, c'est l'élargissement du canal de Suez, qui est quand même symboliquement, évidemment, révélateur. Et puis une autre capitale à 50 km du Caire, une capitale administrative, mais où les gens ne peuvent toujours pas habiter parce que les appartements n'ont pas été construits.

7:41
Invité

Qui a coûté 60 milliards de dollars empruntés à l'étranger, qui a fait travailler beaucoup de gens, qui a fait gagner de l'argent à ces compagnies militaires, justement. Mais c'était une poussée pas soutenable, et qui crée la crise financière dans laquelle le pays se retrouve aujourd'hui.

7:56
Présentateur

Avec donc une dette publique gigantesque.

8:00
Invité

Une dette publique qui a été quadruplée par Moubarak, une dette externe de plus de 150 milliards de dollars, et plus moyen d'emprunter pour rembourser la dette, pour éponger les déficits du budget. Et donc on se retrouve dans une crise financière, qui est aussi une crise économique de la pauvreté, de l'inflation, de la dévaluation, qui creuse la pauvreté. Et comme je dis, une économie pas dynamique qui ne crée pas de boulot, qui n'innove pas, où l'investissement est très bas. Et donc c'est une crise économique et politique en même temps, en ce moment.

8:45
Présentateur

Youssef Al-Shazil, cela veut dire que pour la population, qui est immense, 105 millions de gens, et qui vivent sur un territoire, le pays est immense, mais je crois qu'il n'y a à peu près que 8% du territoire égyptien qui est habitable. Donc cette démographie galopante, et une pression quand même de concentration de population, et une pauvreté, arrive-t-on à la mesurer, la pauvreté en Égypte ?

9:20
Invité

Alors je pense, le problème qui existe en Égypte, comme dans beaucoup de pays du Sud, c'est qu'on a des difficultés souvent à avoir des indicateurs fiables, peut-être que Yishan Diwan aurait plus d'éléments là-dessus, mais en fait ce qui est sûr, c'est que même quand des indicateurs existent, quand l'État peut en disposer, les chercheurs ont beaucoup de mal à y avoir accès.

En tout cas, la situation de marginalisation qui va exister, qui existait avant 2011, continue de perdurer, voire en fait à se renforcer depuis quelques années, pour les raisons qui ont été soulignées par mes collègues, c'est-à-dire aussi là où l'économie pouvait être exclusive, là où les possibilités d'emploi, les possibilités un peu de promotion sociale étaient déjà limitées avant 2011, elles le sont d'autant plus aujourd'hui. Et je pense que, que ce soit qui va en Égypte et qui a des conversations avec les gens, ça perçoit tout de suite qu'aujourd'hui, la question de la charpée de la vie, la question des difficultés liées à l'emploi, etc.

sont devenues vraiment la préoccupation principale, si ce n'est unique en fait, de la population égyptienne.

10:26
Présentateur

Le taux de pauvreté officielle est à peu près de 30%. Est-ce qu'il y a une zone grise, c'est-à-dire des gens qui essayent tant bien que mal de joindre les deux bouts autrement ?

10:41
Invité

Je pense que la grande différence qui existe aujourd'hui, qui est assez frappante pour quiconque qui suit un peu la politique égyptienne et la société égyptienne, c'est que certaines classes sociales, certaines catégories qui avant, en fait, pouvaient vivre, survivre sans trop de problèmes, ou en tout cas avoir un niveau de vie acceptable, mettre leurs enfants dans des écoles privées avec des emplois comme les médecins, les ingénieurs, enfin voilà, tout ce qu'on aurait pu appeler une classe moyenne supérieure ou une petite bourgeoisie.

Aujourd'hui, à partir du moment où ces personnes sont payées en livre égyptienne et n'ont pas de revenus auxiliaires qui soient en dollars, en euros, etc., ont du mal, c'est-à-dire commencent à avoir du mal à pouvoir voir à tous leurs besoins ou du moins à tous les besoins qui pouvaient, tous les marqueurs sociaux, tout ce qui pouvaient les placer dans une classe sociale particulière. Et ça, c'est une très grande différence, je pense, avec la situation qu'on pouvait avoir avant. Donc, on a une paupérisation beaucoup plus large, en fait, dans la population, même de classes sociales qui, auparavant, n'avaient pas de problème, vivaient bien, on va dire.

11:47
Présentateur

Est-ce qu'il peut y avoir une traduction qu'on appellerait, nous, politique de ces frustrations ou de ces difficultés ?

11:58
Invité

Écoutez, c'est toujours le problème quand on étudie les crises politiques en général, c'est-à-dire qu'on voit bien que les situations un peu de difficultés économiques telles que décrivait Ishaq Duan, peuvent perdurer depuis les années 90, pendant deux décennies, vont avoir lieu sans renforcer avant qu'il y ait la révolution de 2011. On sait que, en fait, des situations économiques de ce type peuvent perdurer, puisque les gens sont aussi focalisés sur résoudre les problèmes privés qu'ils peuvent avoir, résoudre les problèmes, alors que ce soit par trouver un certain nombre d'emplois, essayer de tenter l'immigration, enfin, voilà, trouver des circuits parallèles, etc.

Et on sait comment aussi, dans le cas où des transformations existeraient au sein du régime ou des opportunités émergeraient pour les gens de se mobiliser, en réalité, ça peut très rapidement déraper et la situation peut très rapidement sortir de l'ordre et de la stabilité vers une situation de désordre et de crise politique majeure comme celle qu'on a eue en 2011. Juste pour rappeler, en 2011, que ce soit dans les chiffres macroéconomiques ou dans les estimations, les travaux qui ont pu être publiés à la fin 2010, on estimait que l'Égypte était un pays très stable et que, finalement, on percevait difficilement un bouleversement politique majeur à venir.

Et puis, pourtant, c'est ce qui s'est passé quelques semaines plus tard.

13:16
Présentateur

Oui, donc méfions-nous des experts d'une certaine façon.

13:20
Invité

Voilà, tous messieurs de nous.

13:22
Présentateur

Mais on va quand même continuer ce matin à expliquer ce qui se passe et notamment avec vous, Amir Abdelrahim, puisque vous êtes au Caire. Est-ce qu'on a l'impression d'une campagne électorale puisque, encore une fois, cette élection présidentielle doit démarrer demain dimanche ? Oui, alors, je pense que Stéphane a très bien expliqué le fait qu'il y a eu un moment d'élan, un moment où l'élection, elle, occupait les esprits. Avant, comme le disait Youssef, je pense que les gens y parlaient plutôt de la cherté de la vie, de leur préoccupation de trouver un emploi. Et au moment de l'annonce du calendrier électoral, personne ne semblait s'intéresser aux élections.

Sauf que, dans la semaine qui suivait, les vidéos du candidat qui n'a finalement pas pu se présenter, Ahmad et Tantou, il a circulé très largement sur Internet, ce qui a produit un certain espoir qu'on pouvait constater dans la rue. Je pense que l'événement fondamental, quand même, qui a totalement zappé cet élan-là des élections, c'est quand même le conflit à Gaza qui domine, si on pouvait l'appeler un débat public, les discussions entre les carottes, en tout cas, qui occultent même les discussions sur l'inflation, sur la cherté de la vie. Donc, aujourd'hui, on n'a pas l'impression qu'il y a une campagne, qu'il y a des élections qui auront lieu dans une semaine.

Vous, vous travaillez très spécifiquement sur les jeunes. Quel moyen d'expression trouve-t-il dans la musique ? On comprend bien qu'il n'y a pas d'expression politique facile, qu'il n'y en a même pas du tout, au sens où nous l'entendons dans nos pays européens. Voilà, comment s'expriment les gens que vous croisez tous les jours ? Alors, mes interlocuteurs sont principalement des carottes qui ont des âges entre 15 et 24 ans, ce qui constitue plus ou moins, enfin, cette range d'âge, c'est plus ou moins 25% de la population égyptienne, donc c'est un secteur assez considérable. Et c'est plutôt des jeunes issus de la classe moyenne, supérieure, inférieure.

Enfin, c'est assez flou, il y en a qui sont plus aisés que d'autres, mais voilà, c'est des jeunes urbains quand même. Et comment ils s'expriment ? Je pense que le rap est pour eux, ou la musique en général, mais moi, j'étudie plus particulièrement le rap, est à la fois un lieu de sociabilité, donc voilà, une pratique de loisirs, et une stratégie de carrière. Donc, l'expression, s'il y en a une, c'est plutôt, voilà, une volonté de résoudre les problèmes privés, comme l'a dit Youssef. C'est-à-dire une intention de pallier aux problèmes quotidiens par une réussite économique individuelle. Et qu'est-ce qu'ils racontent les rappeurs ? Quel est le récit porté par cette musique-là ?

Le récit, il reflète d'une certaine manière ces deux pendants-là. D'un côté, il y a une célébration de l'apesanteur sociale de la jeunesse, c'est-à-dire la liberté, le fait de vouloir pérenniser cette liberté-là, donc de ne pas rentrer dans les engagements sociaux qui vont avec le passage de l'adolescence, de la jeunesse à l'âge adulte. Donc, il y a quelque chose de contre-culturel là-dedans qui s'exprime dans le style vestimentaire, dans la promotion des soirées, de la consommation de substances. Voilà. Cependant-là, que je qualifierais de contre-culturel, donc il y a une remise question de remise en question des mœurs.

Et puis, de l'autre côté, il y a soit l'expression d'une réussite économique déjà établie ou l'expression d'une aspiration de réussir. donc voilà, une réussite un peu paradoxale. C'est un récit de partir d'en bas et de monter des classes sociales qui, pour le coup, ne remet pas en question le modèle sociétal autant que fait le pendant contre-culturel. là-dedans, la musique s'inscrit un peu dans le cadre néolibéral qui règne en Égypte depuis des décennies. Il ne le remet pas en question. Il parle de réussite individuelle, d'efforts individuels. Et sans politisation, on l'a bien compris.

Stéphane Lacroix-Amer, il faisait allusion, on comprend évidemment que depuis le 7 octobre et la riposte israélienne aux attaques terroristes du Hamas, l'Égypte est évidemment en première ligne. Est-ce que pour le président Sissi, en fait, c'est positif politiquement ?

19:28
Invité

En tout cas, en Égypte, depuis le 7 octobre, tout est suspendu à la guerre. Et depuis le 7 octobre, effectivement, Sissi est beaucoup intervenu sur le thème de la guerre. Il ne parle pas des élections, il ne fait pas campagne en fait. Donc la discussion sur ce qui se passe à Gaza a remplacé la campagne électorale.

Et effectivement, ce qui est un peu paradoxal, c'est que Sissi a pu se poser, jouer le rôle qu'il adore jouer, c'est-à-dire celui du défenseur, de la souveraineté égyptienne, de l'intégrité territoriale de l'Égypte, etc., face à cette menace qui a été beaucoup brandie par les médias égyptiens et par le président lui-même, qui est la menace d'une expulsion forcée des Gazaouis vers l'Égypte. Et les Égyptiens sont persuadés que c'est le projet in fine des Israéliens. La question-là encore se pose de savoir quel est le projet si les Israéliens sont d'accord sur le projet qu'ils entendent mettre en œuvre.

Mais en tout cas, vu d'Égypte, il y a une certitude, c'est que s'ils le peuvent, les Israéliens expulseront les Gazaouis vers l'Égypte et les avis successifs de déplacement de la population vers le sud et plus récemment, depuis que la guerre a recommencé, de Kanyounès vers Rafah, tout ça est vu depuis l'Égypte comme la confirmation de cette peur. Ce qui permet à Sissi de jouer le rôle de celui qui dit on ne cèdera pas, on défendra le territoire, nous ne permettrons pas que. Et il y a effectivement un discours en Égypte autour de Sissi sur un peu une sorte d'état de guerre.

On a une Égypte qui se vit d'une certaine manière comme étant en état de guerre ce qui permet à Sissi de jouer le rôle du chef de guerre. C'est un rôle qu'il sait jouer comme dans toutes les situations de guerre finalement ça provoque une forme d'unité nationale quand bien même on n'aime pas beaucoup Sissi mais voilà il y a une forme de mobilisation générale autour du président pour défendre l'intégrité de l'Égypte.

Par ailleurs le paradoxe ici aussi est que l'obsession de l'Égypte depuis le début du conflit c'est de garder la frontière fermée c'est d'empêcher le passage des Gazaouis vers l'Égypte et par le passé évidemment ça fait longtemps que les Égyptiens essayent de garder cette frontière fermée mais par le passé Sissi était critiqué quand il le faisait. On l'accusait de participer au blocus de Gaza. En 2014 en particulier ça avait valu des critiques assez véhémentes au régime de la part de la société civile qui avait encore un peu de voix à l'époque.

Or aujourd'hui en gardant la frontière fermée Sissi peut dire je défends la cause palestinienne je défends le territoire égyptien mais je défends aussi la cause palestinienne. Garder les Palestiniens à Gaza c'est permettre que perdure la cause palestinienne c'est permettre que les Palestiniens restent chez eux.

21:53
Présentateur

Oui mais c'est totalement paradoxal puisqu'on comprend qu'il y a aussi une solidarité avec la cause palestinienne donc les Égyptiens pour évidemment employer un terme trop global mais enfin en gros le discours c'est on soutient les Palestiniens victimes d'Israël mais on ne veut surtout pas qu'ils viennent chez nous.

22:15
Invité

C'est ça. C'est que là encore le sentiment est que si les Palestiniens étaient expulsés vers l'Egypte les Israéliens ne permettraient pas leur retour à Gaza. Donc là encore la question est posée en Egypte comme une question politique et pas simplement une question humanitaire. Le sentiment c'est que là encore permettre aux Gazaouis d'entrer en Egypte c'est permettre la liquidation de la question palestinienne j'emploie le terme du président il a parlé de de liquider la question palestinienne sur le dos de l'Egypte et donc il y a cette idée qu'à la fois on défend la question palestinienne en disant ça et on défend l'intégrité de l'Egypte.

Donc ça permet effectivement de repositionner le discours différemment et ça permet à l'Egypte de se poser à la fois et encore à Sisi de se poser à la fois en défenseur du territoire et en défenseur de la cause palestinienne. Alors même si Sisi de fait ne prend pas position de manière très affichée entre le Hamas et Israël finalement on a un pouvoir qui ne s'affiche pas comme partie prenante du conflit mais qui permet par ailleurs que dans la société égyptienne dans les médias du régime en fait on affiche un soutien très marqué à la cause palestinienne et aux combattants côté Hamas etc.

C'est des choses qu'on entend à la télé égyptienne de manière assez surprenante en fait mais cette position-là ce n'est pas la position officielle du régime mais c'est une position qui est largement présente dans les médias du régime et d'un autre côté voilà on se pose en défenseur et on fait l'unité nationale derrière soi donc tactiquement effectivement ça permet à la fois de noyer le débat électoral et ça permet à Sissi de jouer le rôle qu'il sait jouer et qu'il aime jouer

23:52
Présentateur

Youssef El-Chazil jusqu'à quel point cette solidarité avec les palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie résonne dans ce qui tient lieu d'opinion publique en Egypte ?

24:10
Invité

Alors je voulais juste nuancer un petit point que Stéphane Lacroix a mentionné c'est-à-dire qu'effectivement je suis assez d'accord avec lui on est dans une situation assez de continuité de politique étrangère et j'ai fait l'historique cette position sur Gaza elle remonte avant 2011 même mais je dirais que malgré tout il y a eu quand même un peu de critique au niveau des oppositions et de la société civile sur la gestion du point de passage à l'enfant même si dans l'absolu cette critique est difficile du fait exactement de ce qu'il disait c'est-à-dire qu'il y a une lecture très politique de la question et de dire laisser entrer la population Gazaoui dans le Sinaï serait liquider la question palestinienne mais donc ce qu'on peut voir comme un marqueur assez important de cette solidarité ça va être avec le mouvement de boycott assez large qui s'est mis en place là aussi c'est pas la première fois au moment de la seconde intifada on avait un large mouvement de boycott alors à la fois des marques qui sont présumées associées à Israël d'une manière ou d'une autre ou marques américaines et là c'est vraiment devenu quelque chose d'assez important et un point de discussion même assez important dans les classes populaires autour de quelle marque on doit acheter et une sorte de nationalisme un peu des marques puisqu'on va essayer de dire voilà il faut acheter des marques égyptiennes etc.

comme manière de boycotter plus largement la question palestinienne reste un peu l'engagement socle en quelque sorte c'est-à-dire que c'est l'engagement par lequel on apprend à faire de la politique c'est l'engagement qui socialise à la politique et donc si vous voulez la grille de lecture du conflit israélo-palestinien est une sorte de grille de lecture on va dire du juste et de l'injuste du bien et du mal qui va se répercuter dans la compréhension de la politique locale et là on voit que malgré tout on sait dans les travaux qui ont été faits sur la politique égyptienne mais sur d'autres pays d'ailleurs de la région que la question palestinienne est souvent un lieu d'engagement un lieu de politisation en tout cas des jeunesses en général et donc là le fait que cette question se réveille en quelque sorte puisqu'elle avait été un peu mise entre parenthèses avec la révolution arabe peut inquiéter aussi le régime puisque là aussi on peut autoriser des mobilisations pour soutenir la Palestine dans le contexte égyptien comme il y en avait eu en 2000 et en 2001 mais ça peut aussi déraper c'est-à-dire que et on l'a vu dans un des rassemblements auxquels le président Sissi avait appelé en soutien de sa position à l'égard de ce qui se passait à Gaza les mobilisations ont aussi donné lieu à des slogans contestataires à une reprise des slogans de 2011 et à des arrestations d'ailleurs ça a donné lieu à des arrestations ensuite etc.

donc c'est toujours un peu comment dire à double tranchant cette question puisqu'elle peut à la fois produire du soutien une sorte d'union sacrée comme le disait très bien Stéphane Lacroix autour de l'État et autour du nationalisme égyptien mais ça peut aussi donner lieu à des espèces de discussions un peu de débordements qui sont toujours assez difficiles à prévoir du point de vue des services de sécurité et de l'État plus largement.

27:21
Présentateur

Ishaq Diwan ce rôle que lui impose sa géographie ce rôle de l'Égypte par rapport à la guerre à Gaza est-ce que c'est une manière de solliciter l'aide des pétromonarchies enfin de tous ces très très riches pays du Golfe qui étaient longtemps considérés il faut bien le dire avec un certain mépris par l'élite égyptienne qui considérait qu'ils étaient un culte etc. certes très riche mais pas du tout au même niveau que l'Égypte il semble qu'il y ait encore d'ailleurs des remarques de ce genre dans les médias égyptiens mais est-ce que du coup les régimes du Golfe se sentent moralement contraints à aider davantage et à soulager la dette égyptienne ?

28:15
Invité

Peut-être mais déjà l'Égypte comptait énormément sur les fonds du Golfe pour l'aider à survivre à sa crise financière à laquelle elle fait déjà face et donc la crise de Gaza est une crise dans la crise elle touche le tourisme égyptien et elle rend plus difficile ce qu'on attendait du Golfe qui est en fait un rachat des compagnies que les Égyptiens sont censés privatiser

28:46
Présentateur

ces mêmes compagnies dont vous nous expliquez qu'elles sont aux mains

28:50
Invité

des militaires donc les militaires qui résistaient déjà et les investisseurs du Golfe qui étaient frileux attendaient une évaluation probable avant d'intervenir pour comprendre un peu le fait que c'est une crise dans une crise peut-être qu'il faut revenir quelques années en arrière en 2022 une économie déjà fragile surendettée est touchée par un choc celui de la guerre de l'Ukraine avec le prix des carburants de la nourriture qui sont importés massivement en Égypte qui augmente ça touche ça creuse le déficit externe et on a peur d'une grosse évaluation des capitaux s'enfuient du pays 20 milliards quittent en quelques jours et la monnaie s'effondre 50% de dévaluation autant qu'en 2016 ce qui creuse l'inflation crée énormément de dégâts de pauvreté et donc on appelle le fonds monétaire pour venir sauver l'Égypte une nouvelle fois il était intervenu en 2016 avec un très gros programme de 12 milliards de dollars qui avait donc permis à Sisi justement d'augmenter sa dette énormément après cela parce qu'il a eu le tampon international de la bonne gestion de l'économie égyptienne et donc là le fonds monétaire revient l'Égypte est le deuxième pays après l'Argentine le plus endetté au fonds monétaire donc le fonds monétaire est obligé d'intervenir pour sauver si vous voulez les fonds propres sa mise impose quand même des conditions draconiennes cette fois à l'économie égyptienne il met peu d'argent l'Égypte a besoin de 30 milliards de dollars par an pour pouvoir rester à flot le fonds monétaire n'en met que trois et fait un accord avec les pays du Golfe pour qu'eux-mêmes en mettent mais à condition que les causes profondes de la faiblesse de l'économie égyptienne soient adressées par justement la privatisation des compagnies dominées par les militaires

30:58
Présentateur

mais c'est là évidemment où Sissi a besoin de satisfaire ces généraux est-ce que l'intensité du conflit à Gaza encore une fois qui émeut manifestement la rue arabe comme on dit un peu facilement y compris dans les pays du Golfe en tout cas en Arabie Saoudite parce que là il y a quand même 40 millions de Saoudiens est-ce qu'encore une fois Mohamed Belsanman se sent contraint de tendre une main dorée si j'ose dire à Sissi ou pas vraiment

31:40
Invité

Sissi est pris entre deux feux il a besoin de capital mais il a peur de privatiser les biens des militaires donc de perdre leur soutien le miracle serait si un flot de capital se déversait de l'Arabie Saoudite la question est est-ce que l'Egypte est trop importante pour que la laisse tomber ou est-ce que c'est trop cher de la sauver maintenant c'est ça la question que se pose MBS finalement et on sait bien que les pays du Golfe l'Arabie Saoudite en particulier est devenue beaucoup plus demandante en tant que retour d'investissement il a besoin d'investir chez lui pour développer son économie la diversifier et l'Egypte coûte très cher quand même à tenir à bout de bras comme j'ai dit c'est 30 milliards de dollars qu'on a besoin par an donc il veut en même temps des réformes et donc il y a ce jeu compliqué en ce moment qui est de mettre pression pour justement réformer le Gaza touche aussi le tourisme égyptien donc en fait les besoins ont augmenté on s'attend en plus de dévaluation en fait la dévaluation attend les élections et donc juste après sans doute on va laisser la monnaie partir ça sera peut-être le bon moment justement pour que les investisseurs du Golfe s'investissent

33:08
Présentateur

il était d'ailleurs question d'une dévaluation au printemps prochain et c'est sans doute la raison Stéphane Lacroix pour laquelle ces élections présidentielles qui encore une fois doivent commencer demain dimanche ont été anticipées

33:23
Invité

oui c'est ce qu'on a beaucoup dit c'est que le régime prépare un nouveau programme d'austérité et probablement une dévaluation et voulait effectivement avancer les élections pour pouvoir faire ça au printemps prochain par ailleurs pour ce qui est des pays du Golfe et ce qui a été dit je partage tout à fait ce qu'a dit Sack Diwan je crois qu'il y a chez les pays du Golfe l'Arabie et les Émirats une idée qui est que l'Egypte est un puissant fond dans lequel on a mis beaucoup d'argent dans les années après 2013 ça se compte en dizaines de milliards de dollars ce que les pays du Golfe ont donné à l'Egypte au départ sans grande contrepartie et on voit très clairement un changement de modèle dans la manière dont ils conçoivent leurs investissements dans la région et aujourd'hui ce qui compte c'est de faire de l'argent donc donner à perte de l'argent à l'Egypte c'est plus une option pour l'Arabie et pour les Émirats et on les voit en fait aujourd'hui plutôt que de mettre de l'argent dans les caisses pour payer les dettes et les factures égyptiennes on les voit racheter en Egypte tout ce qui fonctionne dans une logique presque de prédation ce qui à terme en fait aura des conséquences dramatiques pour l'Egypte puisqu'aujourd'hui tout ce qui lui reste de fonctionnel économiquement est en train de lui échapper donc on a des pays qui à la fois ne sont plus là pour aider comme ils ont pu l'être par le passé mais qui même aujourd'hui sont vraiment devenus prédateurs donc aujourd'hui là encore les investissements du golfe en Egypte doivent être regardés non plus comme salvateurs mais comme des bombes à retardement en fait qui sont en train de dépasser l'économie égyptienne de tout ce qui fonctionne encore

34:53
Présentateur

Amir Abdel Rahman vu du Caire et est-ce que pour les jeunes égyptiens il y a un rêve de Dubaï l'idée que émigrer là-bas trouver du travail là-bas c'est le cas d'ailleurs de nombreux palestiniens depuis deux ou trois générations est-ce que il y a ce rêve doré en quelque sorte des émirats qui travaillent la jeunesse du Caire que vous fréquentez alors d'un certain côté oui j'ai envie de dire le rappeur le plus connu qui a le plus réussi la transition vers la pop habite à Dubaï donc c'est une évidence que le modèle de Dubaï fait rêver il y a des fortes imbrications entre le rêve de réussir musicalement et le rêve d'immigrer dans les deux cas c'est une volonté de subsister à ses besoins mais aussi de de trouver un chemin qui n'est pas orthodoxe de se libérer aussi c'est une certaine manière de certaines pressions sociétales donc le rêve il est là mais moi je pense qu'il faut il faut toujours enfin il faut encore réaliser l'impact justement du conflit à Gaza sur la jeunesse égyptienne et à quel point ça décrédibilise le golfe vous l'avez dit par exemple mes interlocuteurs en l'occurrence sont des rappeurs le rap en Egypte est un politique mais il y a des résonances politiques et la résonance la plus forte en ce moment c'est Gaza dans l'industrie les rappeurs établissent prononcent dans les médias et prennent des positions très fortes il y a des chansons qui sont produites sur Gaza donc voilà je pense que dans l'avenir il faudra voir à quel point le rêve le modèle de Dubaï sera justement remis en question par une jeunesse très pro-palestinienne et qui par conséquent est aussi anti-normalisation et jusqu'à quel point est-ce que ce langage du rap exprime aussi une détestation d'Israël il faut quand même rappeler que l'Egypte et Israël se sont réconciliés depuis 1979 est-ce que cette réconciliation là pour cette jeunesse là est remise en cause alors il faut je pense qu'il faut séparer les produits enfin les produits musicaux que les artistes sont prêts à mettre en ligne qui peuvent exprimer la solidarité avec la Palestine et qui peuvent aller très loin à titre d'exemple il y a une chanson qui fait le lien entre il est expressément dit la Palestine qui nous a appris à nous révolter donc il y a voilà la solidarité elle est le lien entre l'Egypte et la Palestine il est mis en exergue mais voilà l'expression elle est quand même contrainte par le fait que c'est une chanson qu'elle est produite dans le cadre d'une industrie musicale voilà les artistes y prennent aussi en considération leur carrière future et donc voilà l'expression elle ne va pas jusqu'au bout mais moi j'ai pu constater enfin voilà les expressions pro-palestiniens elles ont aussi lieu dans des dans des dans des cadres plus libres voilà dans des pratiques de rap dans la rue dans voilà dans des enregistrements dans des studios à domicile donc elle s'exprime très fortement mais je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle s'exprime forcément dans le cadre d'une haine envers Israël Youssef Al-Shazil la société égyptienne reste évidemment extrêmement conservatrice je crois qu'il y a une femme néanmoins qui a voulu se présenter à l'élection présidentielle est-ce qu'elle est est-ce qu'elle est toujours en piste

39:09
Invité

donc oui c'est le cas de c'est Gamila Smaï donc qui est une femme politique d'opposition assez connue qui a une longue histoire de militantisme dans les partis on va dire partis libéraux donc elle n'a pas tout comme Ahmad Tantou elle n'a pas réussi à réunir en fait les signatures nécessaires pour pouvoir déposer sa candidature donc il y avait trois candidats on va dire qui étaient plus ou moins liés à l'opposition comme le disait Stéphane Lacroix au début certains plus et d'autres moins liés à l'opposition donc qui était Farid Zahran qui est le candidat qui est resté en lice le candidat du parti social-démocrate égyptien Gamila Smaïl qui était cette candidate et Ahmad Tantoui qui était un candidat nasserien qui n'a pas réussi à réunir lui aussi ses signatures pour pouvoir déposer sa candidature

40:04
Présentateur

mais depuis plusieurs générations l'éducation des femmes était très poussée en Égypte est-ce que la condition des femmes continue de comment dire de se détériorer ou est-ce qu'il y a quand même toujours au sein de la société civile cette ambition là avec encore une fois beaucoup de femmes qui assument des rôles importants sinon dans l'économie en tout cas dans tout ce qui concerne l'éducation la santé

40:37
Invité

c'est une question complexe parce qu'il y a évidemment plusieurs niveaux dedans il faut savoir que beaucoup historiquement des questions liées aux droits des femmes étaient souvent un peu des projets portés par les premières dames d'Égypte les femmes de Danoua Sadat ou d'Hosni Moubarak etc ce qui pouvait à l'inverse produire une sorte d'hostilité d'opposition de la part des oppositions politiques à ces projets c'est-à-dire de considérer que tout avançait sur les droits des femmes était porté par des sortes de féministes d'État qui était mal vu je dirais qu'à l'inverse avec la révolution probablement l'une des questions qui se sont le plus normalisées et la plus ouverte un peu sur la société a été la question des droits des femmes et l'émergence pendant plusieurs années je dirais post-2011 un des rares mouvements qui a réussi à survivre et à se maintenir a été la multiplication des mouvements féministes et la normalisation dans les productions artistiques culturelles dans les débats sur les réseaux sociaux etc des questions liées aux droits des femmes et même on pourrait dire aux questions de genre plus globalement qui était une chose vraiment très différente par rapport à quelqu'un de ma génération qui était à l'école dans les années 90-2000 en Égypte le contexte aujourd'hui a beaucoup changé de ce point de vue là alors est-ce qu'on en est à une libéralisation totale et au règlement de cette question comme ailleurs non et donc de ce point de vue là on est dans la situation et reste assez tendue mais par exemple les mouvements féministes ont pas mal participé à ce dialogue national dont on a parlé et ont essayé de l'utiliser comme beaucoup d'autres organisations de défense des droits humains de se dire bon c'est des ouvertures très contrôlées avec peu de possibilités de réussite pour un véritable dialogue national qui mènerait vers une transition démocratique etc en revanche on peut essayer d'utiliser ces canaux pour peut-être porter des questions plus spécifiques sur tel ou tel droit des femmes etc donc ça il y a eu cet usage qui a été porté en disant si on gagne sur certaines questions ça sera toujours ça de pris bon est-ce qu'il va en ressortir parce qu'on sait que en gros le dialogue national propose toute une série de commissions qui discutent de certains points et ensuite font des recommandations au gouvernement et il faut comprendre évidemment la présidence de la république et ce sera la présidence de la république de voir si elle en fait quelque chose donc voilà ça reste quand même très limité comme potentialité de réussite ou de transformation sociale réelle à long terme on va dire

43:10
Présentateur

Stéphane Lacroix quel est aujourd'hui le poids de l'islam dans la société égyptienne et quel est son rôle politique

43:22
Invité

alors l'Egypte est un pays conservateur reste un pays conservateur le président Sissi quand bien même il est arrivé au pouvoir contre les frères musulmans et en renversant un président frère musulman il a lui-même fait des grandes démonstrations de conservatisme il parle beaucoup d'islam il met en scène sa piété donc on a un président qui voilà est partisan d'une sorte d'islam d'état de conservatisme d'état c'est pas du tout un libéral ou un séculariste ou un séculariste simplement s'il considère s'il considère que l'islam c'est une affaire d'état et qu'il ne faut pas la laisser à la société et encore moins à des oppositions comme les frères musulmans donc aujourd'hui effectivement on a un pouvoir qui reste conservateur et qui considère que l'islam c'est son problème

44:03
Présentateur

mais le paradoxe ce sont en fait et on en revient évidemment à la guerre Israël-Hamas le paradoxe c'est que le Hamas est issu des frères musulmans les frères musulmans étant nés en Égypte en opposition à l'époque à l'empire britannique et je crois que le fondateur de cette idéologie là est en fait d'ailleurs le grand-père de Tariq Ramadan qui est connu en France pour d'autres pour d'autres raisons mais donc les frères musulmans sont désormais bannis depuis le coup d'état militaire de 2013 comment est-ce que la connexion avec le Hamas qui en est encore une fois l'expression armée la plus virulente c'est le moins que l'on puisse dire comment est-ce que c'est interprété en Égypte même ?

44:51
Invité

Alors le Hamas c'est effectivement la branche militaire des frères musulmans palestiniens qui a été créée en 86-87 les frères musulmans palestiniens existaient depuis 1948 donc après 40 ans de prédication et d'action sociétale et pacifique les frères musulmans palestiniens se sont dotés donc dans la deuxième moitié des années 80 d'une branche militaire qui est devenue le Hamas et qui a connu la postérité qu'on lui voit aujourd'hui pour le pouvoir égyptien évidemment cette question a beaucoup interrogé et au moment de la révolution égyptienne et après le coup d'état il y a eu tout un anti-palestinisme en égypte qui était à la mesure de l'anti-frérisme on a vu effectivement après le coup d'état en particulier des liens tracés par le pouvoir entre le Hamas et les frères musulmans et des prises de positions dans la société parmi les pro-sissis qui pouvaient passer facilement de positions anti-frères musulmans à des positions anti-palestiniennes donc ce lien à cette époque il était très fort et le Hamas était vu par le pouvoir du Caire avec beaucoup de méfiance pendant la guerre 2014 ça a été le cas aussi c'est une guerre effectivement où là le pouvoir égyptien a pris une position radicalement anti-Hamas a été accusé à l'époque d'être le meilleur allié d'Israël et de participer de manière directe au blocus de Gaza depuis les choses ont un peu changé et les choses ont un peu changé parce que l'Egypte sur le dossier palestinien traditionnellement sous Moubarak jouait ce rôle de médiateur et d'une certaine manière son crédit international dans la diplomatie internationale provenait de sa capacité à être un médiateur entre palestiniens et israéliens et ça implique donc de parler au Hamas ça implique de pouvoir parler d'un côté aux israéliens et de l'autre au Hamas et de pouvoir faire organiser des négociations mener qui peuvent mener à des trêves ou à un arrêt des combats quand il y a combat et donc depuis la deuxième moitié des années 2010 on a vu l'Egypte reprendre ce rôle c'est à dire renouer avec le Hamas alors il y a la question de la sécurité du Sinaï aussi puisque c'est dans le Sinaï de l'autre côté de la frontière que se déroule depuis 2013 une insurrection armée que le pouvoir a eu le plus grand mal à contrôler avec une population bédouine

47:02
Présentateur

tribale qui n'a rien à voir

47:04
Invité

qui est assez différente de la population de Gaza c'est une autre histoire le Sinaï mais malgré tout les armes passent par les tunnels et toute la question des tunnels entre Gaza et le Sinaï a été évoquée parce qu'évidemment en tout cas du point de vue du pouvoir ça a contribué à nourrir l'insurrection dans le Sinaï ce qui impliquait donc d'avoir des liens avec le Hamas à la fois pour contrôler ce qui pouvait passer depuis Gaza vers le Sinaï et puis plus largement encore comme je disais pour que l'Egypte puisse dire nous on parle au Hamas on parle aux Israéliens et donc on joue ce rôle de médiateur donc ce qui explique que les relations se sont un peu réchauffées avec le Hamas depuis la fin des années 2010 en 2021 pendant une guerre plus courte que celle actuelle entre le Hamas et Israël l'Egypte avait obtenu la fin des combats et l'Egypte avait vu son rôle salué de médiateur là elle est assez incapable de jouer le même rôle ce coup-ci parce qu'elle s'est fait voler la vedette par le Qatar en particulier qui lui a des liens bien plus étroits avec le Hamas que le régime du Caire et qui a montré son efficacité dans la libération des otages beaucoup plus de manière beaucoup plus visible que ce que le Caire est capable de faire mais malgré tout en tout cas voilà aujourd'hui on a l'impression qu'au Caire on dissocie plus volontiers la question du Hamas de la question des frères musulmans alors qu'il y a 10 ans on fait le lien très volontiers et on mettait les deux dans le même panier donc voilà pour des raisons de politique intérieure et de politique internationale le Caire a un peu évolué sur sa position

48:33
Présentateur

Ishaq Diwan ce rôle de médiateur cette position qui demeure quand même tout à fait importante de l'Egypte est revalorisée si j'ose dire par cette guerre Israël à Mars est-ce que dans les relations du Caire avec Washington est-ce que l'interlocuteur égyptien a repris de la valeur que Sisi peut marchander en termes financiers

49:04
Invité

je ne suis pas sûr je suis d'accord avec Stéphane que le rôle de médiateur a été volé par le Qatar et donc en fait ce que les américains ont demandé à l'Egypte déjà juste après le 7 octobre le 8, 9 ou 10 je ne sais plus quand Blinken a visité l'Egypte c'était d'accueillir les palestiniens de Gaza donc quasiment de liquider l'affaire palestinienne très ouvertement Sisi lui a dit qu'il ne voulait pas il a même tweeté sur le sujet comme Stéphane le dit on vient d'éteindre une insurrection islamique au Sinaï permettre à Hamas de s'y installer est un grand danger pour la sécurité de l'Etat en plus évidemment de la réaction possible de la population qui est pro-palestinienne donc finir Gaza en accueillant tous ses habitants c'est ce qu'on lui a proposé maintenant il faut dire que la rente géopolitique est un élément essentiel de l'économie égyptienne c'est comme ça que l'Egypte fonctionne avec le temps et c'est pour ça qu'il n'y a pas une crise salvatrice en Egypte qui a obligé le régime à rendre son économie plus productive comme ce qui s'est passé par exemple en Turquie après la crise des années 2000 rappelez-vous quand Sadat a eu sa crise de la dette qu'est-ce qu'il a fait ?

il a été à Jérusalem en 78 quand Moubarak toujours à cause d'une économie qui ne démarrait pas a eu sa crise financière il a été avec les américains au Koweït en l'an 2000 tous les deux ont eu leur dette effacée donc on a proposé la même chose à Sisi vous évacuez Gaza et on vous efface votre dette pour le moment il a dit non est-ce qu'il négocie quels sont ses autres moyens de survie finalement ses autres moyens de survie

50:58
Présentateur

il y a eu cet appel pardon je vous interromps mais cet appel à la Chine qui était très est-ce que cela veut dire que la Chine veut accroître et on sait que c'est le cas non seulement en Afrique mais aussi en Arabie Saoudite et dans le Golfe est-ce que est-ce que la Chine veut utiliser en quelque sorte la faiblesse égyptienne pour accroître sa présence économique

51:26
Invité

bonne question veut c'est sûr peu la question se pose très intéressant que quand même l'Egypte a levé des fonds en Chine récemment elle a lancé un bon trésor en Chine alors que les marchés londoniens sont complètement fermés donc la Chine essaie de jouer un rôle pourra-t-elle je ne crois pas qu'elle n'est pas préparée à le faire pour le moment

51:51
Présentateur

Stéphane Lacroix dans la façon dont le maréchal si si ça reste son titre militaire qu'il s'est octroyé à lui-même en quelque sorte son coup d'état oui oui on comprend bien que ce jeu d'équilibrisme il est d'abord sur le plan intérieur mais ce qu'exprimera cette élection présidentielle reste sa marque c'est-à-dire l'emprise qu'il garde d'abord sur l'armée qu'est-ce que l'on sait des rapports entre Sissi chef de l'état et ses généraux et ses colonels ce sont souvent les colonels qui sont les plus dangereux

52:37
Invité

alors on a l'impression que Sissi a un pouvoir quasi total sur l'armée à ce stade évidemment c'est la première menace on sait que tout dirigeant arrivé par un coup d'état militaire est menacé par un autre coup d'état militaire je pense que ça il en a grandement conscience on a vu dans les années qui ont suivi le coup d'état de 2013 des nominations des jeux de chaises musicales qui permettaient à Sissi de placer des loyalistes de déplacer des militaires d'un poste à l'autre pour rebattre les cartes en permanence pour garder le contrôle sur la machine évidemment c'est une armée qui aujourd'hui quand même a des privilèges et des prébandes exorbitants ce qui permet d'en garder la loyauté le contrôle de l'armée sur l'économie ça sert aussi à ça ça sert à satisfaire les militaires et à s'assurer qu'ils restent loyaux au régime et de fait on a parlé il y a quelques mois de la possibilité d'un militaire qui se présenterait contre Sissi Mahmoud Hagazi qui est un aussi d'ailleurs qui a des liens familiaux avec Sissi et dont il a été évoqué à un moment qu'il aurait pu être un candidat contre Sissi cette candidature n'est jamais advenue ce qui montre qu'il n'a pas su rassembler suffisamment de soutien dans l'armée tout son Sissi ne l'aurait jamais permis mais ça a été aussi cet épisode de la candidature possible d'un autre militaire contre Sissi un moment et un militaire pas n'importe qui quelqu'un qui compte aussi dans l'armée ça a été un moment de test un peu de la popularité de Sissi au sein de l'armée capacité de cet autre militaire à rassembler des soutiens dans l'appareil militaire évidemment tout ça est très vite retombé et donc on a l'impression qu'aujourd'hui à la fois parce qu'elle y trouve son intérêt économique mais aussi parce que Sissi a su voilà renforcer son contrôle sur l'appareil on a l'impression qu'aujourd'hui Sissi n'est pas contesté en tant que tel au sein de l'armée

54:25
Présentateur

pour en revenir au jeu d'équilibrisme de Sissi mais cette fois sur le plan international comment est-ce que il gère encore une fois ses relations utilitaires pratiquement avec les les pays du Golfe mais aussi évidemment la présence américaine qui reste importante le soutien militaire les fournitures d'armement est-ce que Sissi essaye de diversifier ses soutiens ?

54:57
Invité

Oui alors il y a une politique qui est très claire depuis 2013 qui consiste à ne plus dépendre seulement des américains donc effectivement on a parlé de la Chine on a parlé de la Russie Sissi entretient des liens avec les uns et les autres les Etats-Unis restent le premier partenaire mais c'est vrai qu'en particulier après le coup d'Etat et les critiques sur les questions des droits de l'homme Sissi a fait ce que d'autres régimes de la région ont fait d'ailleurs dans cette phase post-printemps arabe c'est d'aller parler avec les Russes et les Chinois pour montrer aux Américains qu'il y a d'autres options possibles et que si vous continuez à conditionner le soutien financier ou les ventes d'armes à des questions de droits de l'homme on peut aller se fournir ailleurs et de fait les Égyptiens sont allés se fournir militairement aussi chez les Russes donc ce jeu là là encore qui consiste à jouer les uns contre les autres à mettre les Américains dans la balance avec d'autres acteurs Sissi le joue le joue évidemment et puis évidemment on a dit aussi que Sissi reste évidemment dépendant des pays du Golfe et ça ça reste la planche de salut finalement pour l'Egypte je crois que ce que certains estiment c'est que malgré tout dans la circonstance actuelle Sissi pourra faire jouer la crise que connaît l'Egypte la crise de Gaza etc pour obtenir des aides supplémentaires des pays du Golfe pour que le Golfe sorte de sa position uniquement prédatrice aujourd'hui dans l'économie égyptienne et remette de l'argent dans la machine donc voilà tout va se jouer à sa capacité à exploiter la crise pour essayer de revenir en scène

56:30
Présentateur

et bien ce jeu complexe merci à tous les quatre de nous l'avoir expliqué ce matin Stéphane Lacroix je rappelle deux ouvrages que vous avez publiés au fil des années il est temps Stéphane d'en sortir un nouveau quand même on vous attend donc l'Egypte en révolution ça c'était au PUF en 2014 et puis un ouvrage en anglais publié avec Jean-Pierre Fillu aux presse de l'université d'Oxford Revisitez les printemps arabes

57:05
Invité

j'en ai un qui sort en janvier

57:06
Présentateur

sur l'Egypte

57:08
Invité

le titre le crépuscule des saints histoire et politique du salafisme en Egypte c'est la CNRS édition

57:13
Présentateur

voilà qui nous met en appétit donc en janvier on vous réinvitera alors à cette occasion Ishak Diwan merci d'avoir été avec nous vous avez publié aussi aux presse d'Oxford en 2018 le capitalisme de copinage au Moyen-Orient tout un programme business et politique de libéralisation du printemps arabe Amir Abdelraim vous avez signé une note pour l'IFRI le retour de l'Egypte comme puissance régionale assorti d'un point d'interrogation et Youssef El Shazli devenu révolutionnaire à Alexandrie chez Dalloz à la réalisation ce matin Luc-Jean Reynaud à la technique Clara Galivet merci à Nesic à préparer cette émission ainsi que la documentation de Radio France et voici nous sommes samedi Nora Amadi sous les radars très bon week-end et à samedi prochain à la réalisation

58:13
Locuteur

à la réalisation et à la réalisation à la réalisation de l'Egypte et à la réalisation