La croisade réactionnaire : Bolloré face à la France de 2026
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Si à un moment donné, il y a un projet politique anti-républicain qui prend la tête d'un groupe qui a une puissance démesurée, et bien à ce moment-là, oui, la démocratie est interpellée et ça devient un problème.
Crise inédite qui secoue en ce moment le monde de l'édition. Plus de 230 auteurs qui ont publié cette lettre commune pour annoncer leur départ de la maison d'édition Grasset. Ce n'est pas une guerre, c'est de la prédation.
La semaine dernière, le journal Libération publie une tribune. 600 professionnels du cinéma y dénoncent l'emprise sur le secteur de Vincent Bolloré, milliardaire qui a mis sa fortune et ses médias au service de l'extrême droite.
Moi, en ce qui me concerne, je suis démocrate chrétien, c'est-à-dire que je crois en Dieu et en le Christ. Je suis un homme de valeur, mais non, je ne mélange pas ce que je suis, ce que je pense, ce que nous sommes avec des affaires industrielles, commerciales, économiques.
Les visages de l'actu, épisode 4. La croisade réactionnaire Bolloré face à la France de 2026. Le 17 février 2022, dans la chapelle de Caire des Votes, en Bretagne, Vincent Bolloré annonce sa retraite. La date est choisie pour coïncider avec le bicentenaire du groupe familial. Le décor est solennel, le geste impérial. Et pour ceux qui le connaissent, il est aussi, disent-ils, un gag. Un de ces gags a plusieurs milliards, dont seul lui a le secret. Car Bolloré n'a pas pris sa retraite. Il est installé dans un petit hôtel particulier à Paris, à deux pas de la villa où réside sa famille. Il continue de tirer les ficelles. Vincent Bolloré devenu patron de Média.
Alain Minc, c'est quand même étonnant, parce que la grève, elle a lieu au sujet de l'intégration de Jean-Marc Morandini, qui est mis en examen pour une affaire de mœurs. A priori, Vincent Bolloré est plutôt un catholique fervent.
Il y a quelque chose qui cloche là-dedans. À l'époque, on était encore dans la période où Vincent Bolloré était, à certaines heures, un catholique fervent, et à d'autres heures, un entrepreneur empirique, voire cynique. Mais le vrai sujet Bolloré avait avec les médias, ce n'est pas l'affaire ITV, même si c'est un signe désagréable. Elle arrive beaucoup plus tard. Pour moi, il y a une différence de nature entre l'affaire ITV et l'affaire du JDD. À mon sens, le point de bascule qui montre sa conception totalement, à certains égards, je dirais totalitaire des médias, c'est quand il prend le JDD.
Parce qu'il prend un objet qui a une identité historique, qui représente quelque chose de très profond dans la société française, et il considère qu'on peut le vider de son sang, faire une transfusion, amener un autre sang et en faire un objet militant, en l'occurrence un objet militant de droite extrême. Et ça participe de son évolution. Il s'est durci de jour en jour. Bon, mais je voulais vous entendre sur le recrutement personnel. C'est lui qui l'a opéré, d'Éric Zemmour, qu'il a mis chaque jour à l'antenne. Ça vient plus tard. 2019. Mais là, on entre déjà dans la croisade idéologique. C'est-à-dire, après, j'en parle d'autant plus librement que j'avais mis fin à nos relations avant.
C'est-à-dire qu'il y a un moment où... L'évolution de Vincent Bolloré est la suivante. Pour des raisons qui lui sont propres, il devient de plus en plus religieux. Qui lui sont propres. Quand on vieillit, chacun gère sa relation à la religion, à la mort ou autre. Bon, c'est pas le sujet. Devenir de plus en plus religieux ne vous oblige pas à devenir de plus en plus intégriste. Devenir de plus en plus intégriste ne vous oblige pas à favoriser l'extrême droite. Favoriser l'extrême droite ne vous oblige pas à devenir pro-Poutine. C'est-à-dire, là, il y a une évolution qui n'était pas évidente ou acquise.
On va écouter Pascal Praud présenter Éric Zemmour. C'était l'émission L'heure des pros en octobre 2025.
Éric Zemmour est avec nous. Bonsoir, Éric Zemmour. Bonsoir, Pascal Praud. La messe n'est pas dite. C'est publié chez Fayard pour un sursaut judéo-chrétien. C'est un livre assez intéressant et on ne vous attendait pas forcément sur ce terrain qu'on pourrait résumer par une seule phrase pour commencer cette émission. La chrétienté a fait l'Europe. La chrétienté est morte. L'Europe va crever. Quoi de plus simple ? La messe n'est pas dite. Phrase de Bernanos. Phrase évidemment de Bernanos. La messe n'est pas dite. Le titre est d'ailleurs assez positif. On arrive du suicide français qui était un titre négatif. Avec l'âge, peut-être, il y a de l'espoir.
Alain Minc, un commentaire. Est-ce que c'est quand même étonnant de voir cet homme qui va ventriloquer des journalistes ? Alors, Pascal Praud est le modèle et puis ensuite, ça se décline. Il les adopte.
Il sent qu'ils sont en communion idéologique et il les promeut. Mais chacun de ceux-là, ce sont des gens qui ont du talent. C'est bien tout le problème. C'est-à-dire qu'il promeut des gens qui ont du talent comme propagandiste de l'idéologie dont il a décidé de devenir le croisé.
Cette idéologie, donc liée, dites-vous, à une évolution personnelle, elle lui donne des envies de faire les rois.
Non, mais il est bien évident qu'il veut peser sur le destin de notre pays et qu'il va tout faire pour peser dans un sens qui est aux antipodes de ce que je ressens personnellement sur l'élection de 2027. C'est une évidence. Il suffit d'écouter ces médias. Moi, j'ai pris... Je suis probablement un des rares qui a fait savoir qu'il n'irait jamais sur un média Bolloré. Je voudrais savoir si beaucoup des gens qui critiquent Bolloré prennent le même principe. Mais il a décidé, c'est une nouveauté de la société française. Avant, vous aviez des capitalistes qui avaient des médias pour influencer un peu l'État, protéger leur marché public. Bon, ça restait peut-être malvenu, mais bonnasse.
Là, c'est la première fois qu'il y a quelqu'un qui dit « J'ai un groupe de médias, il a une fonction idéologique et je veux façonner une élection. »
Pourtant, Vincent Bolloré a dit le contraire lorsqu'il était auditionné lors de la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public en mars 2026. On l'écoute répondre à une question du député Jérémy Patrier-Lettus.
Si ces news perdait de l'argent, est-ce que vous continueriez d'être actionnaire ? Est-ce que c'est simplement un investissement financier, mercantile ou lucratif ? Ou est-ce que vous considérez qu'il y a besoin en France aussi d'un espace avec des lignes éditoriales différentes et que c'est votre rôle aussi de permettre que ces médias existent ? Est-ce que vous considérez comme un actionnaire financier et mercantile ou est-ce que vous considérez que cet engagement que vous avez auprès de ces médias garantisse aussi un pluralisme et l'existence de médias qui ont des lignes éditoriales différentes ?
Non, quand on est arrivé chez Canal, il y avait déjà eTélé qui était là, qui était je crois d'ailleurs la première chaîne à l'époque qui s'était installée ou la deuxième je ne sais plus donc on a essayé de le redresser on a mis des équipes qui l'ont dressée mais on n'a pas l'habitude d'aller laisser des pertes longues sans espoir de retour parce qu'on n'a pas les moyens j'ai dit à la dernière commission moi j'ai des actionnaires qui regardent quand ils voient le cours qui baisse quand ils voient les résultats qui baissent ils téléphonent j'ai dit en riant mais c'est vrai Alberto qui est un ami restaurateur italien il a mis tout l'argent de sa famille dans le groupe je peux vous dire que je pense à lui voilà quand je regarde donc on ne fait rien pour répondre à votre question monsieur le président ce qui est définitivement non rentable nous ne le gardons pas alors d'abord on se bat pour essayer de faire que ça devient rentable ça tient la route ce qu'il raconte c'est en partie vrai mais il ne dit pas qu'en même temps c'est une croisade idéologique de toute façon il n'aime pas les pertes mais aucun capitaliste n'aime les pertes donc évidemment ils essayent de prendre les mesures de gestion fustelles rudes pour supprimer les pertes mais ce n'est pas ça le sujet le sujet c'est que vous pouvez prendre des mesures de gestion rudes sans décider d'être un croisé idéologique mais attendez est-ce que ça pèse
beaucoup aujourd'hui dans l'empire de Vincent Bolloré on lui prête une fortune d'un peu plus de 10 milliards d'euros oui sans doute vrai est-ce que ce type d'investissement dans ITV donc devenu depuis CNews etc la part idéologique du groupe est-ce que c'est en quelque sorte une fantaisie ou est-ce que ça doit effectivement être rentable
dans tout groupe tout doit être rentable c'est une règle absolue donc évidemment cette part-là doit être rentable chez lui comme elle le serait chez quelqu'un d'autre mais il aurait pu conduire ce groupe à la rentabilité sans faire les gestes qu'il a fait qu'il s'agisse de la presse qu'il s'agisse de l'édition et j'espère que ça ne sera pas le cas demain du cinéma si vous raisonnez en termes de pure rentabilité c'est contre-productif parce que vous vous coupez d'une partie du public potentiel je veux dire si demain Bolloré avait une grande chaîne nationale ce qu'il n'a pas Dieu merci TF1 la moitié des français le public de TF1 est à l'image de l'électorat français bon quand il fait là où il fait un pari économique intelligent bon même si CNews c'est pas l'affaire du siècle mais il réduit les pierres il fait volonté c'est qu'il se dit il y a un créneau et il y a une France qui se retrouve là et évidemment dans un pays où le rassemblement national a 11 millions et quelques des lecteurs il n'est pas difficile d'imaginer que 2 millions d'entre eux vont aller sur une chaîne où ils se sentent à l'aise qu'est CNews mais pour moi il y a une différence de nature qui est vous pouvez créer un média en lui donnant une dimension idéologique et chacun peut le faire et ça partit de la pluralité des expressions prendre un média et dire je vais en changer l'idéologie comme je l'ai dit à propos du JDD ça c'est une atteinte au fonctionnement de la démocratie l'éviction
d'Olivier Nora de Grasset je crois que vous êtes un auteur Grasset
je suis un auteur Grasset et en dehors de mes liens très personnels avec la famille Nora je crois que j'ai été le plus rapide à dire que je quittais évidemment Grasset elle devait arriver c'était évident le libéral à tout craint qu'est Olivier Nora était insupportable en l'occurrence à Vincent Bolloré et malheureusement dois-je le dire à Nicolas Sarkozy qui était très décidé à mettre fin à la fonction d'Olivier Nora comme il l'avait fait pour Sophie de Closet vous pensez que c'est lui ?
dans le cas d'espèces récentes non je crois pas mais depuis longtemps il menait une guerre mais ça c'est absurde c'est à dire vous allez contre vos intérêts financiers pour des raisons idéologiques et c'est là qu'il y a un engrenage où la dimension idéologique chez Bolloré commence à devenir essentielle
là par exemple c'est particulièrement représentatif on parlait d'un patrimoine de 10 milliards d'euros une entreprise comme Grasset fait 16 millions de chiffres d'affaires 500 millions de bénéfices 500 000 euros de bénéfices
attendez on verra l'effet sur les contrats des auteurs américains car l'important pour Hachette c'est moins le chiffre en réalité de l'édition française c'est leur formidable réussite dans laquelle Bolloré est pour rien qui est la réussite de Jean-Luc Lagardère d'Hachette aux Etats-Unis et donc si les auteurs américains se rebellent face à ce qu'ils ont vu en France là les chiffres commencent à devenir beaucoup plus vrais
et si d'aventure je ne sais pas on privatisait l'audiovisuel public ce genre de choses est-ce que Bolloré
non mais ça c'est le numéro qu'il a fait était très bien fait à la commission du style il y a 4 milliards de pertes avec ça on peut aider les pauvres c'est de la démagogie auprès de laquelle le rassemblement national est la quintessence de la gestion économique sophistiquée et que aucun présent à la commission je ne parle pas de ceux qui étaient en ligne ne lui fassent une leçon de base d'économie c'est quand même affligeant sur l'état de culture économique des parlementaires
un dernier mot sur Canal Plus et donc sur l'épisode que traverse le cinéma français aujourd'hui à la minc
moi ce qui me frappe dans cette affaire c'est que le gouvernement n'a pas rappelé avec fermeté que Canal a un canal de diffusion gratuit en échange d'engagement de financement du cinéma de manière pluraliste donc je pense que cette affaire va là s'apaiser parce que sinon les pouvoirs publics et l'ARCOM ont les moyens de ramener le bon ordre ça je pense que Canal continuera à financer de manière assez équanime le cinéma ils n'ont pas le choix
19 mai 2026 la ministre de la culture Catherine Pégard à l'Assemblée regrette la réponse de Canal Plus aux signataires de la tribune anti-Bolloré
Canal Plus a eu une place importante en finançant aujourd'hui environ un film français sur deux les premiers films le cinéma indépendant et bien d'autres ils participent de cette diversité de notre cinéma à laquelle nous devons oui nous devons veiller collectivement la place majeure de cette entreprise dans le cinéma lui donne une voix qui compte je regrette que la réponse disproportionnée à tout le moins apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées les avives alors
un mot de conclusion Alain Minc sur Vincent Bolloré vous ne regrettez pas de lui avoir mis non pas le pied
à l'étrier mais je ne regrette pas les années que j'ai passé à faire grandir ce groupe comme j'ai aidé d'autres groupes à grandir je regrette une évolution que peut-être suis-je aveugle je n'ai pas senti venir mais que je ne suis pas le seul à ne pas avoir senti venir et qui reste pour moi un mystère
Vincent Bolloré n'est pas une anomalie du capitalisme français il en est peut-être l'aboutissement logique il a poussé jusqu'à leur terme des mécanismes que d'autres utilisaient avec plus de retenue ou de pudeur le contrôle capitalistique sans majorité les holdings en cascade les raids sur les entreprises fragilisées la monétisation des réseaux politiques tout cela existait avant lui ce qu'il a ajouté c'est l'absence totale de limites la conviction que le possible n'a de frontières que celles que l'on s'impose à soi-même et la certitude forgée dans l'enfance au contact des grands de ce monde que les règles sont faites pour les autres ce podcast a été préparé par Tom Hundenstock réalisé par Émilie Vallat à la technique d'Ali Yaa Mineta Diawara à la coordination Camille Renard d'Ali Yaa
d'Ali Yaa