[1/4] Simone Veil, la rescapée d’Auschwitz
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bienvenue au cœur de l'histoire, je suis Virginie Giraud. Dans cette série spéciale en 4 épisodes, je voudrais vous parler d'une femme qui a laissé son empreinte dans l'histoire. Elle a connu les camps de la mort à l'adolescence, puis elle est devenue magistrate et a œuvré pour améliorer le sort des détenus, des enfants et des femmes. Elle a aussi participé à la création de l'Europe moderne pour éviter le retour de la guerre.
Nous appartenons tous à la communauté des hommes.
Cette femme a toujours été profondément libre et nuancée, animée par la justice sans aucun esprit de revanche.
L'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue. Il suffit d'écouter les femmes.
Elle est la cinquième à entrer au Panthéon où reposent les serviteurs de la République française. Cette femme dont je vais vous parler, c'est Simone Veil. C'est son histoire passionnante que j'ai envie de vous faire découvrir.
L'histoire peut toujours se répéter, hélas, hélas.
Simone Veil, pour la justice. Épisode 1. La volonté de vivre. Nous sommes à Nice, le 30 mars 1944. Simone Jacob a 16 ans. Elle rêve déjà de faire du droit et vient de passer les épreuves anticipées du bac. Munie d'une fausse carte d'identité destinée à cacher son nom juif, elle rejoint des amis pour fêter ça. Simone prend des risques. Il est dangereux pour une juive de se promener en ville. Être juive, pour elle, ne signifie pas grand-chose. Son père André et sa mère Yvonne ne se sont même pas mariés religieusement. La seule fois où une cousine l'a emmenée dans une synagogue, son père s'est fâché. Chez les Jacob, l'unique religion qui vaille, c'est l'humanisme.
Les livres de prière sont remplacés par la grande littérature, comme celle de Montaigne. Il n'y a que les romans d'amour idiots, comme elle le dira elle-même en interview, qui sont interdits chez les Jacob. Depuis 1940, le gouvernement de Vichy a fait passer une série de lois qui rejettent les juifs, y compris les juifs français, à la marge de la société. Ils n'ont pas le droit de travailler dans l'administration, par exemple, et d'autres métiers, comme celui d'architecte, celui du père de Simone, sont réglementés. Dans les faits, André ne trouve plus de travail et la famille Jacob vit modestement.
Mais l'amour ne manque pas ni dans le couple, ni entre les quatre enfants, et cette période ne semble pas si sombre à Simone, la petite dernière de la fratrie. A partir de l'automne 1943, les Allemands commencent à traquer les juifs sur la côte d'Azur. C'est dans ce contexte que la famille Jacob se procure de faux papiers d'identité. Simone, sa sœur Madeleine, surnommée Milou, son frère Jean, et leurs parents deviennent les Jacquiets. Mais le 30 mars 1944, Simone est arrêtée lors d'un contrôle de rue. Quelques heures plus tard, ses parents, sa sœur et son frère, sont aussi écroués. Seule sa sœur Denise, engagée dans la résistance, est toujours libre à cette date.
Après une semaine de rétention dans un hôtel à Nice, la famille Jacob est emmenée en train au camp de Drancy, en région parisienne. Les déportés sont installés dans un wagon de voyageurs classiques. Il y a peu de militaires de la Wehrmacht pour les garder, mais ceux-ci menacent de fusiller tout le compartiment si une seule personne tente de s'évader. C'est assez pour faire régner la terreur. Le camp de Drancy est une plaque tournante du système de déportation français. Les juifs et les prisonniers politiques y défilent en attendant que des trains les conduisent vers les camps de travail ou d'extermination. Son père et son frère acceptent de partir en Estonie pour un camp de travail.
Sa mère, sa sœur et elle montent dans un train en direction d'Auschwitz. Après plusieurs jours de voyage dans un wagon à bestiaux bondés, Simone découvre en pleine nuit le camp de Auschwitz-Birkenau. Sur le quai de la gare, les femmes déportées sont accueillies par les cris des SS, les aboiements de leurs chiens et les faisceaux aveuglants des projecteurs. Une prisonnière demande son âge à Simone. Elle a 16 ans. La femme lui conseille de mentir et de dire qu'elle en a 18. Les femmes forment des colonnes qui passent devant un SS chargé de les trier.
Maman avait été opérée de la vésicule biliaire, pas tellement longtemps avant. Elle était très maigre, elle était en mauvais état.
Cet homme s'appelle Joseph Mengele. Il est médecin et fait des expériences médicales dans le camp.
On est passé devant Mengele, c'était lui qui faisait les sélections.
C'est lui qui décide qui doit vivre et qui doit mourir. Plus tard, ce criminel de guerre sera surnommé l'ange de la mort. Simone, Yvonne et Milou ont suffisamment bonne mine pour être envoyées vers les bâtiments des camps et non partir en camion vers une sorte d'usine d'où s'échappe une fumée épaisse.
La première chose, c'est de raser ou de couper les cheveux très courts. C'est aussi de nous mettre un numéro sur le bras. Alors le numéro sur le bras, c'est très impressionnant parce qu'on se dit c'est un tatouage. Ça veut dire qu'on ne sortira pas d'ici et qu'on n'est plus que des numéros.
Les femmes sont ensuite dirigées vers un bâtiment où elles doivent prendre une douche. Les gardiennes polonaises les obligent à attendre nues dans la salle carrelée pendant des heures en commentant leur physique. Après cette épreuve humiliante, Simone reçoit des haillons pour se vêtir. Quand elle sort du bâtiment d'accueil, elle découvre dans la lumière blanche du petit matin les baraquements du camp de Birkenau et les silhouettes squelettiques qui s'affairent sur les chemins boueux.
Des détenus viennent expliquer aux nouvelles ce qui se passe ici. On nous dit, on nous montre la fumée, le crématoire et on n'arrive pas à le croire.
Humiliation, coup, manque de nourriture et puis les fours crématoires pour les personnes jugées inaptes au travail. Simone est employée à de ridicules travaux de terrassement hors du camp. Il faut déplacer des pierres d'un endroit à un autre, puis recommencer parce que la pierre n'a pas la bonne taille. Le but n'est pas de créer une route, mais d'épuiser les prisonnières pour les tuer. Un jour, Simone est envoyée à côté des fours crématoires pour travailler. Elle regarde, incrédule, ce bâtiment propret bordé de parterres de fleurs bien entretenus et puis à côté d'une porte, une pile de vêtements et des jouets d'enfants.
C'est là que les nazis envoient les plus jeunes, les vieillards et les personnes jugées inaptes au travail. C'est sans doute à ce moment-là que Simone réalise que si elle n'avait pas menti sur son âge, elle aurait fini dans les fours crématoires. À l'intérieur, le Zyklon B, un puissant insecticide à base d'acide cyanhydrique, se répand. Les détenus meurent étouffés en inhalant ce poison à bas prix, puis leurs corps sont brûlés. La solution finale fonctionne avec l'efficacité d'une usine bien rodée. Il faut tuer vite, à bas coût, et faire disparaître les cadavres pour que le monde ne sache jamais. Elle est organisée en toute discrétion et bien dissimulée aux yeux de la Croix-Rouge.
Quand cette organisation demande à visiter des camps pour s'assurer qu'il n'y a pas de crime de guerre, les nazis l'envoient dans leur camp de concentration témoin, à Teresin Stad en Bohème-Moravie, l'ex-Tchécoslovaquie. Dans les camps, une capo polonaise la remarque. Cette gardienne de camp, une ancienne prostituée, est connue pour sa perversité. C'est une femme belle et brutale, soucieuse de plaire à ses employeurs nazis, et quelque chose chez Simone l'interpelle. Elle lui dit qu'elle la trouve jolie et veut lui donner une chance de rester en vie. Du haut de ses 16 ans, Simone a le courage de négocier.
Oui, elle m'a sauvée, elle a sauvé aussi ma mère et ma sœur, parce que naturellement, nous étions toutes les trois entrées dans le camp, ce qui était assez exceptionnel. La plupart de mes camarades, qui avaient le même âge que moi, leur mère n'est pas entrée dans le camp, nous nous sommes restés ensemble. Et naturellement, quand elle m'a dit, je vais t'envoyer dans un commando, dans un petit camp à côté, où tu auras des chances de survivre, et je lui ai dit, nous sommes trois, nous partirons toutes les trois.
En juillet 1944, les femmes Jacob sont transférées à Beaubrecq. L'hiver a commencé et l'armée rouge avance vers l'ouest. Les SS doivent évacuer les camps. Simone est stupéfaite de voir les militaires allemands continuer à s'acquitter de leur tâche plutôt que de fuir. Ils sont eux-mêmes épuisés et continuellement ivres quand ils entraînent les prisonnières dans une marche de la mort. Le but de cette randonnée morbide est simplement de tuer des déportés d'épuisement. Après 70 kilomètres de randonnée dans un froid polaire, les survivantes montent dans un wagon de marchandises sans toit. Des villageois les prennent en pitié et leur lancent de l'eau et du pain.
Les convois passent par Mauthausen, Dora et enfin Bergen-Belsen. Dans ce camp, les derniers détenus en vie ressemblent à des cadavres. Les nazis affament littéralement les prisonniers. Un jour, ils distribuent même du pain garni de bris de verre pour tuer les plus affamés. Ceux qui n'ont pas le courage de résister meurent d'hémorragie interne. Les femmes Jacob tiennent bon, mais Yvonne, rongée par le typhus, est déjà aux portes de la mort. Le 15 avril 1945, le camp de Bergen-Belsen est enfin libéré par les troupes alliées. Yvonne vient de mourir et Milou est malade.
Les soldats ne sont pas en mesure de sauver tous les juifs qu'ils ont libérés et 12 000 d'entre eux meurent dans les jours suivants à cause des maladies et de la dénutrition. Simone et Milou rentrent en France en mai 1945.
Les deux, trois premiers mois, c'était surtout de revoir ma sœur revivre et pouvoir avoir une vie normale. Nous avions toujours été très, très, très liés.
Elles se rendent au Lutetia, dans le sixième arrondissement de Paris. Cet hôtel a été occupé par les nazis pendant la guerre. Ils servent désormais de centre d'accueil pour les rescapés. C'est là qu'elles apprennent que leur père et leur frère sont morts. Leur sœur Denise a été déportée à Ravensbrück en juillet 1944 comme résistante. Elle est parvenue à dissimuler sa judéité. Elle a été libérée par la Croix-Rouge en avril 1945. Les trois sœurs survivantes sont prises en charge par des membres de leur famille éloignée à Paris. Elles constatent que personne ne peut entendre leurs récits sur les camps.
Les informations à ce sujet sont encore rares et le grand public n'est pas prêt à affronter l'horreur. Simone comprend qu'elle a le devoir de parler, mais pour le moment, elle ne peut le faire qu'avec d'autres déportés devenus des amis.
Ce qui est très frappant, c'est quand on se retrouve entre anciens déportés, c'est à la fois tellement douloureux, mais en même temps, on le prend toujours avec une espèce de distance et d'envie de dépasser et de rire.
Maintenant, il y a urgence à vivre. Depuis l'enfance, Simone est attirée par le droit. Revenue des camps de la mort, elle est convaincue que c'est sa voie. Elle veut défendre les victimes de l'iniquité du monde. Elle avait passé son bac juste avant d'être arrêtée et déportée. À son retour des camps, elle apprend qu'elle a décroché son examen et s'inscrit immédiatement à l'Institut de sciences politiques et à la faculté de droit de Paris. Le travail devient littéralement un refuge. Travailler pour ne pas ressasser et faire avancer les choses. Dès 1945, sur les bancs de la fac, elle se fait un groupe de nouveaux amis.
Pendant les vacances d'hiver, elle les suit à la montagne pour un séjour au ski. C'est là qu'elle rencontre Antoine Veil. Il est lui aussi juif et a échappé aux déportations parce que sa famille avait pu se réfugier en Suisse. Comme Simone, il étudie à l'Institut de sciences politiques, mais lui, il rêve de l'ENA. Simone et Antoine s'entendent immédiatement. À peine un an après leur rencontre, ils se marient le 26 octobre 1946. Chez les Veils, Simone commence une nouvelle vie qui lui évoque son adolescence. Sa belle famille est attachée à la culture et possède de hautes valeurs. La vie de Simone Veil est sur le point de commencer.
Pour connaître la suite de ce récit consagré à Simone Veil, rendez-vous sur votre plateforme d'écoute préférée.
Simone Veil