COVID-19 : DROIT DU TRAVAIL BAFOUÉ, SÉCURITÉ ABANDONNÉE
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
La semaine dernière, le gouvernement a décidé à grands coups d’annonces de casser le code du travail. Ainsi les entreprises dites « essentielles » pourront faire travailler leurs salariés jusqu’à 60 heures par semaine. Emmanuel Macron avait déclaré que nous étions « en guerre », contre le Covid-19.
Muriel Pénicaud a pris l’expression au pied de la lettre, et a décidé d’employer les travailleurs comme chair à canon. Nous avons interrogé Simon Picou, représentant CGT Ministère du Travail. Pour lui, c’est un recul grave pour les droits des travailleurs.
Il craint également que cette « mesure d’exception » ne devienne la norme. Les ordonnances qui viennent d’être publiées sont extrêmement graves parce que la durée du travail, le repos, les congés payés, ce sont des fondamentaux du droit du travail. Ce pourquoi les travailleurs, le mouvement syndical, se sont battus tout au long du vingtième siècle : réduire la durée du travail, gagner des droits au repos pour ne pas mourir au travail.
Et en quelques jours, au prétexte de cette crise sanitaire, s’opère un recul considérable au niveau de ces droits. Dans un premier temps les mesures vont courir jusqu’au 31 décembre 2020. Mais nous, on est quand même inquiet du fait qu’elles puissent être prolongées, puisqu’une fois que le confinement sera terminé, on se doute que le gouvernement tiendra un discours du type : « Il faut faire des efforts pour redresser la situation économique, combattre la récession. » Notre représentant syndical s’interroge sur le bien fondé de ces dérogations qui, même dans les entreprises réellement essentielles, lui semblent excessives.
Cela pourrait contraindre les salariés à travailler en même endroit, au même moment, durant 10, 11, 12 heures par jour, et mettant ainsi leur santé en danger. Ça présente des questions du point de vue du nombre de salariés qui vont être amenés à être employés dans ces dérogations, du nombre de salariés qui vont être présents en même temps dans les entreprises concernées, puisque par mesure de sécurité et de prévention la logique voudrait au contraire qu’on réduise le nombre de salariés présents en même temps sur le lieu de travail. Fondamentalement, ça pose la question de la préservation de la santé des salariés concernés, puisqu’on sait que la durée de travail excessive est un facteur d’épuisement professionnel.
Il est à craindre effectivement que cette liste englobe beaucoup plus que les secteurs qui seraient strictement vitaux ou essentiels pour la lutte contre la pandémie. J’irai même plus loin, y compris dans ces secteurs là, le principe des dérogations est discutable, puisque par exemple, dans la grande distribution, est-ce qu’il n’est pas possible que les entreprises embauchent, pour faire face au surcroît d’activités, s’il y a un surcroît d’activité, plutôt qu’elles augmentent la durée du travail jusqu’à 12h par jour ? On n’a pas encore la liste précise des secteurs d’activités des entreprises qui vont pouvoir se prévaloir de ces ordonnances mais potentiellement c’est des centaines de milliers voire des millions de salariés qui vont être concernés et qui vont pouvoir être amenés à travailler jusqu’à 60h/semaine.
Plusieurs secteurs ont été déterminés par le gouvernement comme étant « essentiels ». Parmi eux, l’agroalimentaire. De quoi donner une idée des entreprises qui pourrait bien se prévaloir desdites ordonnances.
Marie, jeune ouvrière dans l’industrie chocolatière, nous explique comment son patron a rouvert leur usine, après 10 jours de fermeture. Ils nous ont fait fermer il y a 10 jours. Ensuite nous attendions, après les déclarations du gouvernement, un durcissement.
Nous, en tant qu’ouvriers on ne pensait pas que ça allait rouvrir. Ils ont fait du forcing pour que ça rouvre. Je l’ai appris par un collègue qui est syndiqué également, qui a entendu le directeur de notre site dire que notre réouverture était essentielle parce que le chocolat est un anti-dépresseur… J’ai mon père qui m’a fait passer un numéro national, où il y a des responsables syndicaux qui répondent aux questions.
Ce que j’ai réussi à comprendre, c’est qu’effectivement ma boîte a le droit de rouvrir, parce que c’est une usine agroalimentaire. Même si ce n’est pas un produit essentiel, elle est dans son droit de rouvrir. Selon ce numéro vert, lancé par le syndicat SUD, la production de chocolat ferait partie intégrante de l’industrie agroalimentaire.
Elle peut donc se prévaloir d’être « essentielle », même s’il ne s’agit que de chocolats de Pâques ou de pâtes de fruits… Sur ce site là, on doit être une centaine. On a les mêmes heures de pause, on a les mêmes heures de démarrage de travail, les mêmes heures de fin. Je sais pas comment ils vont faire pour qu’on se retrouve pas à 50 au même endroit.
Ils ont prévu d’installer des plaques en plexiglas entre les personnes qui ne sont pas à 1 mètre de distance. Donc en face à face. Par exemple on a des lignes de production qui ne tournent pas pour l’instant mais c’est des lignes où les gens sont assis à 60cm les uns des autres.
On fait partie d’une entreprise agroalimentaire, donc vu qu’il n’y a pas de critères, il n’y a pas de différence entre toutes les usines agroalimentaires, à partir du moment où on fait partie de ce groupement là, on a le droit de rouvrir. Du coup ils se sont jetés dans la faille. Aucun critère ne semble vraiment défini par le gouvernement pour déterminer ce qui est vraiment essentiel ou non.
Ainsi le chocolat de Pâques peut se prévaloir d’être tout aussi nécessaire à la survie de la nation que les pâtes ou les légumes… Ce problème, on le retrouve dans le secteur de la logistique, également défini comme « essentiel ». Sauf que dans un des entrepôts d’Amazon, à Saran, un cas de Coronavirus s’est déclaré. Frank Leemans, représentant syndical chez SUD Solidaires, nous explique la situation.
On a eu la semaine dernière, la confirmation. Si je ne dis pas de bêtises c'est le 24 je crois où ils on nous a annoncé qu’un cas avait été testé positif. Ce n’était pas la première fois qu’on avait des gens qui avaient des symptômes et qui étaient rentrés chez eux.
En réaction à ça, Amazon a décidé de mettre en quarantaine 32 personnes. Ce qui nous paraît plus que léger au vu des interactions qu’il y a sur notre site. Ça a décuplé encore plus la crainte des gens.
Ils se sont amusés à reprendre les paroles de je ne sais plus quel ministre, qu’en gros il fallait un contact prolongé pour attraper le virus. Donc si jamais j’ai eu le malheur de croiser la personne qui a été testée positive, c’est pas pour autant que je vais être mis en quarantaine. Dans le sens où, si j’ai pas eu un contact prolongé, je ne fais pas partie des gens susceptibles de l’attraper.
Clairement, c’est une personne qui est dans un service où on croise peu de personne mais c’est malgré tout un lieu assez confiné, et moi qui travaille aussi dans ce service, j’ai pu être en contact avec tous les mêmes outils dans le poste, et je n’ai pas été mis en quarantaine. Malgré tout, l’activité ne diminue pas tellement chez Amazon. Le géant américain de l’e-commerce avait pourtant affirmé la semaine dernière qu’il ne concentrerait son activité que sur les produits “essentiels”.
Je suis délégué syndical et représentant sur mon site donc ça fait deux semaines que je vais sur le site pour voir comment ça se passe. J’ai pu constater le “avant” et le “après” annonces d’Amazon. Et sincèrement, on ne voit pas le moindre différence ou c’est très très léger.
Ils prennent une définition du « produit de première nécessité » qui est à mon sens beaucoup trop large. Elle pourrait avoir un sens dans un autre contexte, mais dans ce contexte là, c’est-à-dire mettre la vie des gens en danger, on ne le fait pas pour envoyer un DVD ou pour envoyer un jouet. Là, actuellement, on envoie encore des sex-toys.
J’ai plein de photos qui le montrent. En gros sur le site d’Amazon, quand on prépare les commandes, on les met dans des bacs noirs. Ce sont les choses qui sont prêtes à être mises en carton.
Sur une équipe de demi-journée, on est dans les 400. C’est dû à un absentéisme qui est hyper élevé. Amazon ne veut pas donner les chiffres, mais on a un absentéisme qui est énorme, que ça soit par le biais du droit de retrait, par le biais de l’arrêt maladie, la garde d’enfants.
Ce qui fait qu’on est 400. Ça reste hyper extrême compte tenu des recommandations du gouvernement, qui sont intenables à cause de cet effectif. Le brouillard concernant la définition des activités essentielles ne semble pas près de se lever.
Bruno Le Maire, dans les colonnes de Libération la semaine dernière, ne souhaitait pas publier de liste. Il en appelait, je cite : à la “responsabilité des entreprises”...
Voilà une faille que des entreprises comme Amazon pourraient bien s’empresser d’exploiter.
Bruno Le Maire