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interviewFrance Inter — L'invité du week-end· 15 février 2026 23 min

François Sureau : "Quand on écrit on est seul, mais on essaie de se rapprocher des autres"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:01
Présentateur

Grand entretien ce matin avec Marion Nour, nous avons le bonheur de recevoir un grand homme de lettres immortel, on le connaît comme avocat, défenseur des libertés publiques, conseiller d'Etat, une vie hors norme et inclassable, auteur de romans magnifiques, des récits de voyages, des portraits d'écrivains qui l'accompagnent depuis toujours et notamment des poètes. Et il publie le deuxième volet d'une série de romans policiers dans lesquels on suit les aventures de Thomas More, c'est le nom de ce détective, loin de Salonique, c'est le titre de cette réflexion sur la justice, de cette plongée dans l'histoire à l'aube de la première guerre mondiale.

C'est formidable, ça vient de paraître aux éditions Gallimard. Chers éditeurs, intervenez au 0145 24 7000 ou sur l'application Radio France. Bonjour François Sureau. Bonjour. Bonjour. Et bienvenue, merci infiniment d'être avec nous et c'est un bonheur de vous voir souriant et en pleine forme. Votre livre commence par ceux qui vous ont sauvé la vie et à qui vous adressez des remerciements. Le docteur, le médecin-chef, un médecin général, un brigadier-chef. Vous avez vu la mort de très très près.

1:21
Frédéric Sureau

Oui, c'est ce qu'on m'a dit après quand je me suis réveillé. J'ai eu un problème, qui paraît, semble-t-il, un des problèmes les plus graves de la chirurgie thoracique, une dissection de l'aorte, et j'ai été sauvé littéralement au service de chirurgie cardiaque de l'hôpital Henri-Mondor par le docteur Éric Bergouin. Et c'est une drôle d'impression de devoir la vie, de se réveiller. D'abord, de se réveiller en apprenant ce qu'on a traversé, parce qu'on ne le sait pas soi-même. De devoir la vie à plusieurs personnes, d'être infiniment reconnaissant et de se demander évidemment ce qu'on va faire du temps qui reste. Mais c'est plutôt un sentiment agréable. Se demander ce qu'on fait là aussi ?

Se demander ce qu'on fait là, se demander pourquoi on est resté là, pourquoi...

2:06
Présentateur

Qu'est-ce que c'est le syndrome du survivant, François Sureau ?

2:09
Frédéric Sureau

Il y a beaucoup de gens qui ont décrit ça et qui ont connu des choses plus terribles. Certains plus mystiques que d'autres ? Certains plus mystiques que d'autres. Non, ce qui est frappant, ce qui domine après, mais ce que je dirais est très banal, c'est un immense sentiment d'amitié en réalité. C'est-à-dire que ce genre d'épreuve, d'autant plus qu'on ne les a pas vécues consciemment, parce qu'encore une fois, ce n'est que quand on se réveille qu'on vous dit ce à quoi vous avez échappé, par hypothèse. Vous n'en êtes pas rendu compte vous-même, vraiment. On éprouve un énorme sentiment d'amitié pour tous ceux qu'on aurait pu laisser en partant.

les amis, les ennemis, les proches, ceux qui sont loin, etc. Tout le monde, absolument tout le monde. Et ça donne un sentiment, bienveillance est un mot trop faible, ça donne un sentiment de fraternité, d'humanité, qui est absolument considérable et qui n'est pas si facile à supporter, parce qu'on se rend compte aussi de combien on en manquait avant, précisément.

3:06
Présentateur

Alors, on est heureux de vous recevoir et on va en rester là pour ce qui concerne votre intimité et cette épreuve que vous avez partagée. Mais on va plonger dans ce monde, celui des aventures de Thomas More, le détective, le personnage principal qui traverse les époques sous votre plume. Et grâce à vous, on est, je vous cite, au cœur de la poudrière des Balkans en 1913 en Macédoine, à la jonction d'un empire ottoman finissant de l'Europe des grandes puissances et de l'Empire austro-hongrois. C'est un monde aujourd'hui englouti. C'est assez étonnant, un monde qui a été englouti par la guerre, par les frontières qui ont été totalement redessinées.

Et cette ville, Salonique, pour camper le décor, vous y avez un ami, Gérard Sicurel. Pourquoi Salonique, François Sureau ?

3:59
Frédéric Sureau

Salonique, ça fait partie des villes qui m'ont toujours plu. D'abord, j'ai toujours aimé l'Europe balkanique, j'y allais souvent, même avant la guerre. Puis après, j'y suis allé pendant la guerre, en Yougoslavie. J'ai toujours aimé l'Europe balkanique, j'y étais très sensible. J'ai découvert dans les livres d'un écrivain extraordinaire, qui était Ivo Andrich, prix Nobel yougoslave dans les années 60, un pont sur l'Adrina, la chronique de Travnik, c'est des choses absolument splendides, par cette espèce d'incroyable mélange d'Orient et d'Occident, de mondes austro-dalmates, partiellement vénitiens, enfin un monde où tout se rencontre.

Salonique était une ville qui était extrêmement représentative de ça, parce que c'était une ville...

4:38
Présentateur

Parce qu'en général, on tombe amoureux de Venise, on tombe amoureux de Rome. Là, vous décrivez un éclat, une chaleur pointue maritime, un craquement de mature, Venise sans l'odeur de la pourriture de la lagune.

4:51
Frédéric Sureau

Oui, et puis il y a aussi autre chose, par quoi on est, enfin, quelqu'un comme moi en tout cas, peut-être plus attaché à Salonique, ou même à Alexandrie, d'une certaine manière qu'à Rome ou à Venise, c'est le côté français. C'est-à-dire que Salonique était une ville judéo-turque, une ville judéo-espagnole, où on parlait, d'une part, le Ladino, qui est une sorte de yiddish... Situons là, on est en Grèce, aujourd'hui... On est en... Nord-Est de la Grèce... On est en reste de la Grèce, voilà. C'est la Grèce du Nord, c'est-à-dire... Pas loin du Bospor... L'ancienne Macédoine... L'ancien Empire Ottoman...

L'ancien Empire Ottoman, qui était turc et qui est devenu grec à l'issue des guerres balkaniques de 1912-1913. Mais c'était surtout une ville juive. Salonique était une ville dans laquelle la communauté juive était extrêmement importante, très divisée, d'ailleurs, entre des gens qui étaient plutôt sionistes à l'époque... Et puis des gens qui étaient...

5:41
Locuteur non identifié

Ben-Gurion...

5:41
Frédéric Sureau

Ben-Gurion... Vous citez Herzl... Ben-Gurion a vécu à Salonique. Et votre héros le rencontre, d'ailleurs. Voilà, et le héros le rencontre, parce que j'aime bien faire passer des personnages réels et discuter avec les personnages imaginaires, c'est une chose qui va toujours amuser. Depuis que j'ai lu Alexandre Dumas, et qu'évidemment, on se rend compte que D'Artagnan croise Mazarin au début de 20 ans après. Colbert, Louis XIV et d'autres. Exactement. Donc ça, j'aime bien ça. Et c'est une ville où cette communauté extrêmement diverse parlait le judéo-espagnol, qu'on appelle le ladino, mais parlait surtout le français.

Il y avait un grand journal, qui était le journal de Salonique, qui était édité par Sadie Lévy, et dans lequel les plus grands écrivains français de l'époque, ceux qui auraient publié dans l'illustration, les académiciens de l'époque, Henri Lavedan, etc. Tous ces types complètement oubliés, publiaient leurs nouvelles, autant qu'ils le publiaient dans le Gaulois et dans le Figaro. Tout ceci a été emporté par la guerre, par la Shoah, par le nazisme. Il n'en reste à peu près plus rien. Ce qui fait que pour moi, Salonique, qui est une ville que j'aime, et dont j'ai recueilli les souvenirs d'un certain nombre de survivants de cette époque, Salonique est aussi une image du passé nostalgique.

Vous vous souvenez du début du Messager de l'Ozé ? Pour moi, c'est un des films les plus... Les films ? Un des films les plus... Je mets énormément dans ce film, mais le début, l'insipide du Messager de l'Ozé est magnifique. C'est la première ligne du livre d'où le film est tiré. C'est... Le passé est une terre étrangère, les gens y font les choses différemment. Et je pense que ceci est vrai pour chacun d'entre nous quand nous pensons au passé de notre pays, mais aussi à notre propre passé individuel. Et c'est ce voyage dans le pays où nous faisions les choses différemment que j'ai voulu faire à travers cette histoire policière.

7:30
Invité

Vous parlez du passé, et justement, il faut rappeler que votre héros, alors vous ne tarissez pas d'adjectif sur lui, visionnaire, talentueux, implacable, phlegmatique, Thomas More. C'est un portrait, un autoportrait peut-être ? Non, non, pas du tout. Il n'est pas banal. Il voyage dans le temps. Donc le premier tome de ces aventures, Les enfants perdus, ça se passait à Sedan en 1870. Là, ça se passe en 1913 dans les Balkans. D'ailleurs, il rencontre le descendant d'un des protagonistes du précédent tome. Pourquoi vous choisissez ces dates-là ? C'est des moments de bascule ?

8:00
Frédéric Sureau

Alors oui, c'est une chose qui m'a toujours fasciné. Alors d'abord, ce genre de... Pourquoi est-ce qu'on fait ce genre de livre ? Je crois que je le fais aussi pour revisiter des endroits que j'ai aimés. Le premier se passait dans les Ardennes, le deuxième se passe à Salonique.

8:13
Invité

Des endroits que vous connaissez ?

8:14
Frédéric Sureau

Des endroits que je connais. Je viens d'en finir un qui se passe au moment de la chute du mur en Hongrie. Parce que j'habitais à l'époque en Hongrie au moment de la chute du mur de Berlin. Enfin, de la fin du communisme. Donc je le fais pour revisiter ces endroits.

8:26
Présentateur

Les Ardennes, c'était aussi un territoire que vous connaissez par cœur.

8:29
Frédéric Sureau

Ou la forêt, le souvenir de la Cendrard. Enfin bon, c'est une chose qui... Donc je le fais pour revisiter des endroits où je n'ai plus tellement l'occasion d'aller. Je le fais aussi pour... Je le fais aussi, vous disiez, implacable, etc. Oui, flégnatique. Flégnatique, j'ai toujours aimé les bandes dessinées. En fait, moi, j'aime... Et plus je vieillis, plus je suis comme ça. J'aime bien lire des livres dont je peux aimer les personnages. Dont je peux aimer les héros.

8:51
Invité

Oui, il est admirable.

8:52
Frédéric Sureau

Voilà, dont je peux... Enfin, dont je peux aimer les héros sans réserve. Voilà. Quand je regarde des séries télévisées... Par exemple, j'adore les séries...

9:01
Présentateur

Ça vous arrive ? Il faut imaginer François Suraud devant son écran.

9:05
Frédéric Sureau

Oui, je regarde des séries télé... Surtout policières, j'aime énormément. Il y a une chose que je déteste, c'est quand le policier a des ennuis. Vous voyez ce que je veux dire ? C'est-à-dire, il se passe avec sa fille, sa femme s'en va avec un autre, je déteste ça. Pour moi, je dois être... Je dois le suivre comme Montecristo, je dois le suivre comme D'Artagnan, je dois l'aimer, je dois l'admirer. Et donc, j'ai fabriqué ces personnages, notamment le personnage principal, pour pouvoir l'aimer et l'admirer. Alors, je le place toujours, en effet, dans des endroits qui sont les endroits qui m'ont frappé depuis ma jeunesse, qui sont les endroits où l'histoire se fait.

Je me souviens de Sarajevo, au moment du début de la guerre, de cette impression que tout d'un coup, le temps se concentre, comme dans une espèce d'implosion soudaine. Et on voit... Vous savez, quand on va à Sarajevo ?

9:55
Présentateur

Et vous y étiez.

9:56
Frédéric Sureau

Voilà, j'y suis allé. Et vous y étiez. Oui, à partir de 1991. Pendant les heures cruciales. Exactement. Et quand on y va... Mais j'étais d'ailleurs avant, du temps de l'ancienne Yougoslavie, parce que c'est une ville que j'aimais beaucoup, l'endroit où le destin du monde s'est fabriqué, c'est-à-dire, à part la Première Guerre mondiale... 1914, un an après... Le totalitarisme, le communisme, etc. 1914, au moment de l'attentat de Sarajevo, l'attentat a eu lieu sur un quai, qui est le quai de la Miliaka, des très belles façades d'Almat, comme ça, des tramways, rouges ou jaunes, je ne me souviens plus.

Et sur le croisement, où le terroriste d'un serbe qui s'appelait Principe a tiré, la police a mis ses empreintes. Donc on a les deux empreintes de pied. Et vous pouvez mettre vos deux pieds... Aujourd'hui encore.

10:41
Invité

Celui qui a déclenché la guerre de 1914.

10:43
Frédéric Sureau

Et le reste. Et vous pouvez mettre, c'est un sentiment très étrange, vous pouvez mettre vos pieds à l'intérieur des deux pieds de l'homme qui a mis l'histoire en mouvement. Et en le faisant, il y a des années de ça, j'ai éprouvé un sentiment absolument incroyable. Et probablement malgré lui, et sans imaginer les conséquences. Sans évidemment imaginer les conséquences. Et j'ai éprouvé un sentiment incroyable dont j'essaye à présent de rendre compte en plaçant mes livres dans les endroits où le dessin bascule.

11:07
Présentateur

Mais alors justement, encore une question. Qu'est-ce qui fait que cette région du monde échappe au pardon et à l'oubli ? C'est quelque chose qu'on pourrait dire d'autres régions du monde aujourd'hui ? Je pense, oui. C'est quelque chose qu'on pourrait dire

11:20
Frédéric Sureau

du Proche-Orient. Oui, par exemple. Impossible de ne pas y penser ? Voilà, peut-être que ce que je dis fait un peu anthropologie de nœuds, mais il y a peut-être quelque chose d'un peu oriental là-dedans. C'est-à-dire quelque chose qui relie immédiatement le présent tangible à un passé, soit légendaire, soit réel, mais que la plupart des protagonistes ressemblent de manière extrêmement intense. Je me souviens que pendant la guerre en Yougoslavie, à un moment, j'étais dans un endroit où les gens se tiraient dessus et je ne comprenais pas très très bien. Pourquoi ? Parce qu'on était au milieu d'un champ de pommes de terre, en réalité. Quel enjeu !

Patate avec des labours, cette terre un peu sinistre de la Bosnie du Nord. Je ne comprenais pas du tout pourquoi ils se tiraient dessus. Je dis au type qui était à côté de moi, mais à quoi ça rime ? Parce qu'on pourrait aussi bien contourner par la droite, prendre par la gauche, etc. Et le gars me répond, mais vous n'y pensez pas, nous sommes ici sur l'un des postes frontières de la paix de Passarovic, 1778, traçant évidemment la différence entre, la ligne de partage entre l'univers slave et l'univers germanique. Enfin, la paix de Passarovic en 1778, et c'est là où je me suis rendu compte qu'il y avait une hypermnésie. Ça restait. Ça restait.

Il y avait une hypermnésie absolument incroyable qui n'est plus du tout la nôtre, parce que nous sommes plutôt passés, nous, dans un système différent, dont je ne sais pas si les pays ont au pire, mais en tout cas, ce sentiment d'hypermnésie était... Je dois dire que...

12:37
Présentateur

Malgré l'amnésie volontaire, malgré la réécriture des tracés, des frontières, parce qu'il y a aussi une réflexion géographique, mais il y a une réflexion sur l'âme humaine François Sureau dans ce livre. C'est une réflexion passionnante sur la justice et vous qui êtes avocat, qui êtes une grande voix de la défense des libertés publiques, il y a une réflexion sur la possibilité du crime. Vous l'aviez déjà abordé, mais vous écrivez « Je n'aime pas descendre dans les profondeurs » ou dans... En tout cas, c'est votre détective, Thomas More. On va arrêter l'identification. Madame Bovary. C'est pas nécessaire pour comprendre ce que fait le crime, ce qui fait le crime.

13:18
Frédéric Sureau

C'est-à-dire que, en réalité, mon détective, je l'aime bien parce qu'il préserve quelque chose que j'ai rarement vu préserver à l'intérieur des enceintes de justice, qui est la part de mystère. Et s'il s'appelle Thomas More, du nom du grand saint anglais du XVIe siècle, c'est parce que...

13:33
Invité

Il a créé une utopie. Voilà,

13:34
Frédéric Sureau

l'auteur de l'utopie, qui est mort lui-même, martyre, enfin, qui est mort lui-même décapité par l'ordre d'Henri VIII. C'est parce que Thomas More, en fait, était très, très soucieux que les droits des hommes ne l'emportent pas sur les droits de Dieu. C'est-à-dire qu'il était très soucieux que les juges ne se mettent pas à prétendre sonder les reins et les cœurs. Ils pensaient que les secrets de l'âme n'étaient pas... C'est une chose que j'ai toujours pensée. La fréquentation des enceintes de justice enseigne à le penser. C'est-à-dire qu'il faut que la justice soit rendue, mais il ne faut pas aller au-delà d'un certain point.

14:04
Présentateur

Vous critiquez d'ailleurs les institutions, même le Conseil d'État par exemple, que vous connaissez très, très bien. La justice, la préfecture qui vont aider à résoudre le crime dans ce roman. Au contraire, il ne faut rien en attendre pour résoudre le mystère du mal.

14:16
Frédéric Sureau

On ne peut pas résoudre le mystère du mal. Il y a un auteur spirituel d'autrefois qui disait la première caractéristique du mal, c'est qu'il est sans raison. Quand on y pense, c'est extrêmement vrai. Quand on commence à trouver des raisons au mal, en réalité, il cesse d'être le mal. Le mal est quelque chose qui est sans raison. C'est une absence de bien. C'est quelque chose d'indiscernable. Et ce que fait mon détective, c'est qu'au fond, ce qu'il met au jour, c'est la vérité. Il essaye de mettre au jour la vérité des caractères. Pourquoi est-ce que quelqu'un fait ceci ou quelqu'un fait cela ?

Et en mettant au jour la vérité des caractères, il révèle tout un pan mystérieux du monde qui n'était pas apparu avant le crime. Personnellement, ce qui m'intéresse dans le roman policier, ce n'est pas vraiment de savoir qui a tué.

14:58
Invité

C'est comment résoudre ?

14:59
Frédéric Sureau

C'est comment résoudre et d'une certaine manière tout ce qui vient au jour au travers de la résolution. Les relations entre les personnes, leurs intérêts divergents, ce qu'ils ont aimé, ce qu'ils pourraient aimer, ce qu'ils aiment encore. Tout ce monde qui n'existait pas avant que le crime le fasse apparaître. C'est paradoxal.

15:15
Invité

Vous dites que l'institution ne peut pas résoudre le mystère du mal mais elle n'aide pas non plus très pragmatiquement à résoudre le crime. Ça c'est pareil que dans la vraie vie c'est une expérience vécue en tant qu'avocat, que conseiller d'État.

15:27
Frédéric Sureau

Non, le conseiller d'État il a surtout affaire à des textes réglementaires. Oui, pas des crimes. Il a surtout affaire à du papier. Des crimes administratifs. Voilà, il a affaire au crime administratif qui n'est quand même pas le plus... Il est emmerdant le crime administratif mais c'est quand même pas le plus terrible.

15:39
Invité

Mais il y a une défiance vis-à-vis des institutions.

15:41
Frédéric Sureau

Mais oui, il y a une défiance pour les institutions mais ça c'est... Je pense qu'il y a une sorte de partition entre les gens. Les uns ne sont pas nécessairement préférables aux autres. Entre ceux qui sont défiants à l'égard des institutions et ceux qui les approuvent. Ceux qui sont défiants ça va des augustiniens aux gens... Ça va des augustiniens aux anarchistes en passant par les gens sénistes.

16:03
Invité

Et par vous ?

16:03
Frédéric Sureau

Et par moi. Moi je fais partie de ces gens. Celui... Ceux qui se réclavent du deuxième livre de Samuel. Il déplute à Samuel de les entendre dire donne-nous un roi pour nous juger. C'est... Voilà. C'est un tempérament. Et puis il y a le tempérament de ceux qui ne renoncent pas à perfectionner les institutions pour qu'elles finissent par aboutir, à coller si je puis dire à coïncider avec l'idée de la justice telle qu'on peut l'imaginer. C'est une option plus optimiste qui n'est pas absolument la mienne.

16:35
Présentateur

Plus optimiste. Mais il y a malgré tout une forme de concordance des temps. Que demander de plus à un préfet se demande un juge dans le roman. Sûrement pas la justice. Ainsi va l'administration. Je vous cite François Sureau. La justice lorsqu'elle est au service de l'ordre elle devient injuste. Vous écrivez à propos d'un conseiller d'état français d'ailleurs dans ce livre employé à l'ambassade en qualité de conseiller juridique que c'est un demi-fou la tête pleine de chimères administratives. Oui oui

17:03
Frédéric Sureau

ça c'est une chose que voilà Tolstoy avait écrit une phrase absolument remarquable que je ne serais pas vraiment incapable maintenant de vous citer de mémoire qui est et tous les problèmes se résolvaient de manière pratiquement magique étant tous des créations de l'esprit administratif. C'est-à-dire que c'est une chose assez caractéristique de constater au bout d'un certain temps que l'administration s'occupe moins du réel que de sa propre manière de traiter le réel ce qui lui donne ce caractère chimérique qui peut avoir du charme à certains égards mais qui est quand même décevant pour beaucoup de contemporains de toutes les époques.

17:31
Présentateur

Il y a Philippe sur l'application Radio France qui vous adresse un grand salut François Sureau il vient de lire votre introduction à l'ouvrage L'Ancien Régime et la Révolution brillant et éclairant longue vie à vous c'est toujours c'est très réconfortant merci pour quelqu'un qui ne veut pas être éternel pour citer toujours votre livre Jean-Louis qui dit qu'il existe aujourd'hui des mécanismes qui créent de la distance là où il devrait y avoir du lien selon vous qu'est-ce qui nous met loin aujourd'hui loin de notre histoire des autres et peut-être loin de nous-mêmes c'est une très belle question qu'il pose mais vous parlez souvent de la littérature comme de la seule issue pour vous justement pour permettre cette prise de distance

18:13
Frédéric Sureau

c'est toujours le cas ?

Oui j'ai toujours la littérature et pour moi a toujours été pour moi le fait d'en faire et puis le fait de la lire a toujours été pour moi deux choses différentes c'est-à-dire une manière de comment dire de rendre le monde vivable au moment où je le traverse ça c'est une première chose je pourrais pas vivre je pourrais pas vivre sans ça et puis aussi une manière assez paradoxale de m'approcher des autres en m'en retirant puisque quand on écrit on est seul mais ce qu'on essaie de faire quand même c'est de se rapprocher des autres alors quand on écrit un grand policier ce que je vais dire est tout à fait banal et prosaïque mais moi ça me touche énormément plus je vais plus je pense qu'il n'y a il n'y a rien d'important que le mystère des destinées et que la manière dont les gens peuvent se rejoindre entre eux quand on écrit des rangs policiers ce qui est très drôle ça m'était jamais arrivé avant c'est que les gens vous écrivent ils vous écrivent des mails ils vous écrivent des SMS ils vous écrivent des trucs en vous suggérant des choses en vous disant d'abord en vous disant oui en vous disant bon d'abord je suis pas absolument je suis pas absolument convaincu par le fait que l'indice 4 etc votre intrigue est faible entre la page 34 et la page 74 non mais il y a des vrais fanas ah oui vous n'avez pas le droit

19:31
Présentateur

de tuer votre personnage ça c'est aussi quelque chose qui revient souvent si ça devait arriver à Thomas More Conan Doyle l'a vécu avec Sherlock Holmes

19:38
Frédéric Sureau

et les gens se sont mis par milliers devant le Strand Magazine qui publiait à l'époque le Sherlock Holmes en disant rendez-nous Sherlock Holmes il y a des règles classiques je suis là des règles classiques du roman policier anglais par exemple il ne doit pas y avoir de chinois dans l'histoire j'adore cette formule ah oui il ne doit pas y avoir de chinois dans l'histoire mais c'est une règle qu'Agatha Christie a méconnu puisqu'il y a des chinois dans le poireau bref les gens vous écrivent on est lié à ça et il y a également des gens qui vous suggèrent des crimes alors ça c'est fascinant je ne sais pas à chaque fois le parquet naturellement mais il y a des gens qui vous proposent de tuer leur belle-mère de tuer leur grand-père de les pousser devant le feu c'est une source infinie d'inspiration une source d'inspiration il propose à la fois des techniques pour en finir et des personnes à assassiner et ça ça donne lieu à une correspondance avec ses lecteurs qui est quand même

20:27
Présentateur

tout à fait original une correspondance épistolaire autant que ça reste un roman autant que ça reste un roman

20:31
Invité

et peut-être que vous vous en êtes inspiré au moment de provoquer en duel un de vos comparses de l'académie française avec votre épée vous avez un nouveau camarade Boilem Sansal depuis 15 jours il a été élu avec 25 voix pour et un bulletin blanc pour 26 votants il a toute sa place parmi vous

20:47
Frédéric Sureau

ah bah oui d'abord la tradition on l'a élu comme écrivain comme disait je me souviens de ce que disait Dormesson au moment de l'élection de Joursenard j'arriverai pas à imiter sa voix je le regrette parce qu'il avait une voix tellement caractéristique c'est vrai oui quand il dit madame en vous élisant ici nous n'avons pas voulu élire une femme mais un grand écrivain ce qui est à peu près la même chose quand on veut élire Boilem Sansal on veut pas élire quelqu'un qui a été en prison de manière injuste mais on veut lire quelqu'un qui a rendu service à la langue française

21:23
Présentateur

quand on connait votre passion pour la poésie on n'a pas envie de vous laisser partir sans que vous nous citiez de mémoire un poème qui correspond à votre état d'esprit de ce matin François Sureau ou de l'esprit du moment qu'est-ce qui vous viendrait comme vert en tête

21:41
Frédéric Sureau

oh c'est toujours le même en fait et depuis quelques années c'est c'est souvent le même c'est c'est un verre j'en ai deux un verre un quatrain de Paul Jean-Toulet un cheminot navarais nous jouait de la guitare à que j'aime la navarre et l'amour et le vin frais voilà ça c'est le je chante pour passer le temps petit qu'il me reste de vivre comme on dessine sur le givre comme on se fait le coeur content je chante pour passer le temps

22:18
Présentateur

merci infiniment François Sureau les aventures de Thomas More c'est donc loin de Salonique ce deuxième tome qui vient de paraître chez Gallimard je recommande chaleureusement la lecture et je vous souhaite une excellente journée merci à vous

22:31
Invité

merci