Discours de Mme Anne Hidalgo, Maire de Paris, à la 22ème commémoration du génocide des Tutsi
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Je veux bien sûr remercier tout d'abord son Excellence M. l'Ambassadeur du Rwanda, les ambassadeurs présents ici pour porter cette commémoration au niveau auquel elle se doit d'être. Je veux remercier les élus, mes amis, les maires du 3e arrondissement et du 13e arrondissement, cher Jérôme Koumé, qui accueille à présent ce lieu, et tu as beaucoup contribué pour que nous puissions nous retrouver ici. Et je veux bien sûr aussi saluer l'association, M. le Président, cher Marcel, votre association IBUCA, qui a fait un travail considérable, qui nous permet aujourd'hui de venir ici, non seulement réclamer, mais proclamer une vérité qui doit être ce trait d'union.
Et puis Jeanne, chère Jeanne, merci pour ce témoignage bouleversant d'une rescapée, une jeune femme qui se construit comme beaucoup d'autres. Parce que 22 ans, 22 ans c'est le temps qui nous sépare de cet acte terrible, niant même l'humanité qui a été commise au Rwanda, cet acte qui a été appelé, qui est appelé désormais un génocide contre les Tutsis. Les mots ont leur importance et la qualification de génocide est un élément essentiel dans non seulement la reconstruction de relations pacifiées au sein du Rwanda, entre le Rwanda et la France, mais je pense plus largement. La qualification de génocide est un élément qui touche, et vous l'avez dit, l'universel.
Qualifier ce massacre des Tutsis au Rwanda de génocide, ça a nécessité beaucoup de travail, beaucoup de temps, beaucoup de mobilisation. Il y a eu beaucoup de pleurs, beaucoup de tristesse, d'impossibilité à mettre des mots sur ce qui se passait et à envisager l'avenir. Mais vous l'avez fait, cher Marcel, et à travers vous, toutes les femmes et les hommes qui ont décidé de porter ce combat, je veux vous dire qu'aujourd'hui, nous nous inclinons devant vous et nous nous recueillons. Si vous n'aviez pas eu ce courage et cette force, peut-être que nous ne serions pas là, peut-être que cela aurait mis encore beaucoup plus de temps.
Et puis, il y a des acteurs qui ont joué un très très grand rôle dans cette reconnaissance du génocide, et vous les avez cités avant moi, mais je veux le faire à mon tour. Je veux saluer le travail du Mémorial de la Shoah, cher Jacques Frech. Merci, parce qu'il fallait aussi que celles et ceux qui ont travaillé sur les génocides du XXe siècle se penchent et disent, comme vous l'avez dit haut et fort, vous avez dit, il n'y a pas de concurrence des mémoires et des génocides. Il y a simplement des faits à qualifier, et ce qui s'est passé au Rwanda est un génocide. Vous l'avez fait avec également nos amis arméniens.
Je veux les saluer, ils sont ici présents également, parce que le génocide des Arméniens a été le premier génocide du XXe siècle. Et il a sans doute permis, donner cette logique de mort, cette idéologie, il a permis à cette idéologie d'accomplir la Shoah. Et puis, il y a le génocide du Rwanda, et puis aussi du peuple cambodgien. Je veux vous remercier parce qu'il fallait du courage, il fallait justement cette approche très universelle, pour pouvoir également intégrer cette question du génocide des Tutsis au Rwanda, et vous l'avez fait, et cela a accéléré, je crois, ce travail vers la vérité, ce chemin vers la vérité.
C'est vrai que certains ont peur parfois de la vérité, de ce qu'elle pourrait générer, du fait que la vérité pourrait être belliqueuse, et non pas pacificatrice. Moi, depuis longtemps, j'ai une pensée nourrie de la pensée humaniste. Et je pense qu'il ne faut pas avoir peur de la vérité. La seule chose qui permet de se reconstruire, c'est la vérité.
C'est ce qui nous permet à la fois de savoir de quoi l'humanité est capable, des pires horreurs, ceux dont elle a été capable au Rwanda, mais de savoir aussi comment surmonter ces horreurs et transmettre, parce que nous le savons, c'est plus qu'une intuition, il faut transmettre à nos enfants, à ceux qui vont faire ce monde de demain, à ces citoyens de demain, il faut leur transmettre ces valeurs humanistes et universelles pour qu'eux-mêmes puissent trouver ce chemin. Et il n'y a pas d'autre chemin que celui des valeurs humanistes et universelles. Je veux vous remercier, chers enfants.
C'est vraiment un honneur pour la maire de Paris que je suis de savoir que dans nos écoles, ici, dans cette classe de CM1-CM2, dans ce 13e arrondissement, un 13e arrondissement à l'image de notre ville, mixte, construit avec toutes les influences du monde entier, avec toutes les origines, il y a une communauté de femmes et d'hommes, d'enfants, qui se sont penchés sur cette question du génocide du peuple Tutsi et qui ont mis les mots que vous avez mis sur cette horreur et qui nous apportent l'espoir à travers vos paroles.
Et je veux moi aussi remercier bien sûr les adultes qui vous entourent, vos enseignants, vos éducateurs et vos parents, parce que c'est à travers des voies comme la vôtre et à travers aussi le sérieux de cette démarche, avec ce sérieux et indispensable, vu ce à quoi on s'attaque quand on parle du génocide des Tutsis. Je veux vous remercier d'avoir mis ces mots et de nous avoir donné cette belle leçon aussi d'optimisme. Merci. Les valeurs humanistes, c'est le seul chemin praticable pour les humains que nous sommes. Il n'y en a pas d'autre.
Parfois aujourd'hui, lorsqu'on dit cela, on nous dit, vous êtes des naïfs, vous êtes dans l'illusion et vous savez bien que ce n'est pas comme ça que ça peut marcher. Alors comment ça pourrait marcher ? Nous n'avons que des preuves du fait que ça ne peut pas marcher autrement. Parce que si on en arrive à des génocides comme au Rwanda, si on en arrive à des horreurs comme une idéologie à l'œuvre qui vient s'attaquer dans nos villes à la liberté d'expression, mais aussi à la jeunesse. Je pense bien sûr aux attentats qui ont frappé Paris et qui ont frappé Bruxelles et qui ont frappé Bamako et qui ont frappé Grand Bassan et qui ont frappé Tunis et beaucoup d'autres villes.
Bien sûr qu'il y a cette idéologie à l'œuvre de celles et ceux qui veulent nier notre humanité, qui veulent nier les valeurs et les armes qui sont celles de l'humanisme, en nous renvoyant à la naïveté ou à quelque chose qui n'aurait pas place dans nos sociétés humaines. La meilleure des réponses est celle que nous apportons ici et au quotidien à travers le travail de chacune et de chacun d'entre nous et d'entre vous. La meilleure des réponses est de dire non, être humaniste ce n'est pas être naïf, c'est être extrêmement pragmatique. C'est très pragmatique.
On ne peut pas vivre autrement avec son voisin qu'en essayant d'être dans une intelligence de ce qu'il est, d'écouter sa différence et puis d'avoir des règles qui nous permettent de vivre ensemble avec nos différences. Et ces règles, c'est le droit, la justice, la justice internationale pour les crimes contre l'humanité, pour les auteurs, les complices des génocides, mais aussi la démocratie des pays dans lesquels on peut dire son opinion, débattre, échanger, progresser, apprendre de la différence de l'autre et bien sûr l'éducation.
L'éducation qui est à la base de tout pour pouvoir vivre, non pas dans la naïveté, mais avec ce qu'il y a de plus pragmatique pour toute société humaine, c'est-à-dire accepter que l'autre soit différent et de trouver avec lui la façon de vivre en bonne intelligence ensemble. C'est ça ce chemin, le chemin de la vérité, le chemin sur lequel vous nous avez mis, vous les associations, vous les survivants et les rescapés de ce génocide, comme ceux des génocides antérieurs du XXe siècle. Ce chemin-là est le seul que nous puissions emprunter. Et pourquoi Paris se doit en tant que ville d'être au rendez-vous de cette vérité ?
Je sais que c'est compliqué, je sais que certains trouvent que ce n'est jamais le bon moment, le bon endroit et les bonnes paroles. Je sais tout ça. Mais pourquoi Paris ne peut pas rater ce rendez-vous avec la vérité ? Parce que c'est ça l'âme de Paris. C'est comme ça que Paris s'est construite. C'est comme ça que Paris est devenue ce qu'elle est. A la fois une ville, une terre dans laquelle on vient chercher de la liberté, on vient chercher ses influences avec le monde entier, on vient chercher quelque chose qui relève de l'universel, qu'on le sache ou qu'on ne le sache pas.
Que ce soit conscient ou inconscient, quand on s'approche de Paris et qu'on a ce rapport, qu'on y soit né ou qu'on y vienne, qu'on y plante ses racines ou que l'on passe et que l'on aime cette ville, eh bien, on vient se frotter à cet universel-là. Et se frotter à cet universel, ça vous transforme et ça vous oblige aussi à être très exigeant dans cette recherche de vérité et dans son affirmation. Et donc, oui, Paris devait et doit être au rendez-vous. Elle l'est de la meilleure façon avec sa jeunesse, avec ses enfants, avec son espace public, avec un jardin, avec les lieux. Paris, c'est cette ville où quand on se promène, on voit des noms inscrits et on se dit qui était cette personne.
On se promène et on voit qu'il y a une information sur un immeuble et on se dit, ah bon, cet événement s'est passé là. Ah bon, la prison de la Bastille était à cet endroit-là, sur la place de la Bastille. Voilà, c'est une ville qui veut aussi laisser la trace, la marque dans son histoire et dans son quotidien des événements qui l'ont marqué. Et cet événement, ce génocide contre les Tutsis au Rwanda est un événement qui nous a marqué.
Anne Hidalgo