RUFFIN - "AU POPULISME DE DROITE, IL FAUT OPPOSER UN POPULISME DE GAUCHE" (France Inter)
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Votre invité Léa Salamé est le documentariste de Merci patron ! et le rédacteur en chef du journal satirique - Fakir. - Bonjour François Ruffin. - Bonjour.
Vous étiez avec Merci patron !, avec Nuit debout, le chantre de la politique autrement, de l’anti-système, mais voilà qu’on apprend que vous êtes candidat aux législatives. Finalement vous faites la politique comme tout le monde.
Je voudrais d’abord, puisque j’ai la chance d’avoir Dominique Seux en plateau, face à moi, l’inviter à un débat public. Parce qu’il a la chance de prendre tous les jours la parole pour présenter la vision patronale, la vision des Echos, du quotidien de Bernard Arnault, j’aimerais que… - Pas la vision patronale non. - Si, si… - La vision d’un journaliste économique. - Qui est au service du patronat. - Non. - Vous savez quand un patron parle, c’est de l’économie, quand un syndicaliste… - Donc vous l’invitez à un débat. - Oui et j’espère que vous viendrez l’animer.
Parce qu’il vient nous répéter tous les jours qu’il y a des charges. On n’a pas entendu la parole des postiers, il y a eu la version de la Cour des comptes, j’aimerai bien ce matin entendre la parole des postiers. Il nous répète tous les jours qu’il y a des charges, qu’il y a des déficits, qu’il faut lutter contre ça, et je suis d’accord avec lui !
Je suis d’accord avec lui qu’il y a des charges. Les patrons qui se sont augmentés de 20 % l’année dernière, je pense que ce sont des charges qu’il faut combattre. - François Ruffin, vous avez pas envie de parole de votre candidature ce matin ? - pas du tout !
Pas du tout ! - C’est bête on vous a invité pour ça ! - Ma candidature, si jamais il y a une candidature, elle est là pour mener ce débat public.
Le fait que la France soit championne d’Europe des dividendes, c’est une charge… les actionnaires sont aujourd’hui une charge. Le fait que 1 % de la population mondiale détienne plus que les 99 % restant, ça veut dire que les Bernard Arnault de cette planète sont une charge quotidiennement. - Pourquoi vous êtes candidat aux législatives ?
Est-ce que ça ne suffisait pas de faire Merci patron ! ?, un documentaire qui a été vu par 400 000 personnes, Nuit debout : Est-ce qu’il fallait en passer par le suffrage pour vraiment changer les choses ? - Moi je suis prêt à toutes les armes pour combattre la finance.
Parce que le changement de discours ça n’est pas maintenant. Mon adversaire c’est toujours la finance. Et mon adversaire c’est aussi l’indifférence.
Et dans cette bataille-là, je vois bien combien elle est lourde à mener puisque en face de nous il y a 1000 bouches. Vous savez il y a cette phrase de Hollande comme quoi, « la finance n’a pas de visage, pas de parti et pourtant elle gouverne ». Moi je compte dire que cette finance elle a mille visages.
Entre autres Dominique Seux, mais c’en est qu’un parmi d’autres. Elle a… - Vous étiez venu en vous disant « je vais aller sur Dominique Seux ce matin ? » - Mais non ! - Non mais on se demandait ! - J’ai la chance de l’avoir face à moi et je vous dis : je souhaite qu’il y ait un débat public.
Tous les jours il y a 5 minutes de Dominique Seux, 5 minutes des Echos. - Non, il y a 2 minutes 30. - Bon 2 minutes 30.
Ca fait 17 ans que je fais ce journal, je vous demanderais juste de m’inviter un jour sur deux pour tenir la rubrique économique. - Non parce que vous auriez plus de temps. On va devoir réduire.
Plus sérieusement… - Je suis très sérieux. C’est la même bataille. C’est la même bataille.
Je fais Merci patron ! pour sortir les gens de l’indifférence et pour combattre la finance. On tente Nuit debout pour combattre la finance et pour sortir les gens de l’indifférence. - Pourquoi ça n’a pas marché Nuit debout ? - Bah ça n’a pas marché, vous savez, qu’on me dise : qu’est-ce qui a marché ?
La Révolution française à la fin il y a eu Napoléon est-ce que ça a marché ? Voyez . - Je sais pas, la République, la Déclaration des droits de l’Homme… - Non mais, maintenant on verra, moi j’ai jamais sauté comme un cabri sur ma chaise en disant « Nuit debout Nuit debout Nuit debout ». - Non, très vite vous en aviez vu les limites. - Oui, tout à fait.
Mais ceci dit je pense qu’il faut regarder ce qu’il s’est passé de positif au printemps. Il s’est passé quelque chose à gauche. Je veux dire, on s’emmerdait.
Y avait le Front national qui était à 42 % dans ma Région au 1er tour, il y a l’état d’urgence partout, il y a le gouvernement de Valls qui menait une politique de droit, bon, maintenant les socialistes ils sont en train de redécouvrir qu’ils sont de gauche. C’est comme un caméléon, vous savez. Ca passe dans l’opposition et paf ça se rougit, ça se rosit.
Donc même Valls il est en train de découvrir qu’il est peut-être un petit peu de gauche. C’est la main droite du Parti socialiste quand c’est au gouvernement et la main gauche du Parti socialiste quand ça se retrouve dans l’opposition. Bon bah voilà, je suis là pour combattre par tous les moyens, et il n’y a aucun moyen qui marche forcément, mais on peut tenter de combattre par tous les moyens. - Est-ce que vous avez reçu le soutien de Jean-Luc Mélenchon pour cette candidature ? - Ecoutez pour l’instant je n’ai le soutien de personne.
C’est une tentative citoyenne et je n’irai que si jamais je reçois le soutien de tout ce qu’il y a à gauche du Parti socialiste. - C’est-à-dire les écologistes, le Parti de gauche, Jean-Luc Mélenchon… - Et les communistes. - Et les communistes. - Donc si j’ai le soutien de tout ça, oui je partirai aux législatives.
Dans une circonscription qui est une circonscription très populaire, qui a donné 35 % de votre Front national au 1er tour des dernières élections régionales, et dans un contexte où on a Goodyear, c’est tout la zone industrielle d’Amiens qui a été frappée de plein fouet par la mondialisation. Et si la seule réponse qui apparaît aux gens contre cette mondialisation c’est un Front national qui propose le protectionnisme eh bien non, je pense qu’au populisme de droit, il faut opposer non pas un élitisme de gauche mais un populisme de gauche. - C’est ça qui est intéressant : vous voulez être une alternative au Front national et pourtant vous employez les mots du Front national.
Vous êtes protectionniste également, comme Marine Le Pen et vous êtes, vous vous dites populiste. Donc c’est… qu’est-ce que vous proposez de différent ? - D’abord je ne suis pas raciste, ça fait quand même une différence fondamentale. - Et sur l’économie ? - Sur l’économie, écoutez, moi je suis sur le relèvement du Smic. - Elle aussi. - Non.
Je vais vous dire un truc : j’ai lu le dernier programme économique du Front national, de 2012. Il y a un mot qui ne figure pas dans tout son programme. C’est le mot « égalité ».
Le mot « égalité » il est au cœur de notre triptyque républicain, c’est celui qui soutient tout, et c’est celui au nom de quoi je combats. Mais elle veut augmenter fortement le Smic, Marine Le Pen. Quand on lit son programme, elle veut maintenir le même nombre de fonctionnaires, elle veut ramener la retraite à 60 ans, elle veut revenir à une forme de… Vous savez très bien qu’il y a aujourd’hui deux Front national.
Il y a un Front national qui se prétend au service des gens et tout ça, c’est le Front national de Marine Le Pen et qui est tiraillé avec un Front national qui est extrêmement libéral. - Pour l’instant c’est Marine Le Pen qui est au pouvoir, c’est pas d’autres. - D’accord, on verra.
Mais c’est pas en disant Marine Le Pen, Marine Le Pen, Marine Le Pen qu’on la combattra le mieux. Je pense que face… Ils ont eu cette efficacité, c’est d’opposer un « nous » et un « eux ». Leur « nous » c’est le « nous » des Français contre le « eux », les étrangers.
Il faut, à la place de dire : « C’est pas bien, c’est du conflit. » Non il faut de la conflictualité. La politique c’est de la conflictualité.
Mais le « nous » et le « eux » qu’on doit opposer, c’est nous, le peuple, contre eux, les financiers. Il faut qu’il y ait ce distingo qui s’opère dans la tête des gens. Vous savez, j’ai rencontré par exemple un politiste qui s’appelle Patrick Lehingue, qui me disait : « Auparavant, à gauche, on avait une structuration de la pensée dans les années 1970, début des années 1980, c’était les petits contre les gros, les patrons contre les salariés.
Mais dans les années 1980 on s’est mis à dire aux gens : ‘Non c’est pas bien, les choses sont plus complexes, il faut pas avoir cette simplification là.’ » - Il faut revenir à ça, c’est ça ? - Oui, évidemment.
Parce que ça dans la réalité ça n’a jamais disparu. Simplement les gens quand on ne leur dit plus c’est « les petits contre méchants », ils éliminent pas tous les conflits. Simplement ils recréent un conflit autrement.
C’est les Français contre les étrangers, les jeunes contre les vieux. - Il paraît que ça bloque, le soutien de Mélenchon parce que vous refusez de signer la charte de la France Insoumise, c’est vrai ça ? - Mais non.
Ecoutez, moi je suis quand même assez déprimé pour vous, Madame Salamé. - Pourquoi ? - Je vous explique.
Ca fait 17 ans que je fais un journal à Amiens, je peux vous en filer un exemplaire dans mon sac, je sais pas si vous le lisez régulièrement. Je parle du Crédit impôt compétitivité emploi, par exemple, je veux dire, aujourd’hui, il y a un pic de pollution qui dure… - En gros vous n’avez pas à signer des Chartes, vous défendez vos idées c’est ça ? - Non ce que je vous dis c’est qu’il y a quand même des sujets nettement plus importants qu’une charte ou pas une charte.
Et moi je veux vous dire, simplement, ça fait 17 ans que je fais de la politique et je fais de la politique sans avoir eu le sentiment d’avoir la nécessité de m’encarter. C’est pas quelque chose qui à mon avis est naturel pour moi ni pour ma génération. - Merci à vous François Ruffin.
Donc candidat peut-être aux législatives. Vous dites d’ailleurs, vous prévenez : « Je ne suis pas à l’abris de faire des conneries. » - Bah oui, je pense que faire des conneries c’est faire des choses.
Donc, voilà, il faut essayer, il faut tenter quelque chose.
François Ruffin