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interviewBLAST· 1 juin 2022 13 min

STADE DE FRANCE : RETOUR SUR LES MENSONGES DE DARMANIN

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’il y a eu entre 30 000 et 40 000 personnes de plus que ne peut accueillir le Stade de France, c’est-à-dire 80 000 personnes, sur le parvis. Et ils étaient là avec ou sans billets. Le président de la République n’a même pas eu besoin de rappeler qu’il soutenait totalement son ministre de l’Intérieur.

Tout le dispositif de sécurité et toute la communication de la préfecture de police reposaient sur cette construction d’un ennemi qui était l’ennemi anglais, le hooligan du début des années 80. Plutôt que de s’offrir une crise politique en France, plutôt s’offrir une crise diplomatique avec le Royaume-Uni. La principale difficulté, celle qui a donné… celle qui est vraiment la source de tout le reste qui a créé l’effet domino, c’est un souci d’orientation du public.

C’est un souci de plan de circulation sur la voie publique. Donc une responsabilité directe de la préfecture de police de Paris. Les supporters de Liverpool qui ont fait exactement ce qui leur a été demandé.

Ils ont quitté le centre de Paris très tôt. Ils ont quitté Nation entre 17h et 17h30 pour ceux qui étaient à la “fan zone” à Nation. En arrivant au RER D, ils auraient dû être réorientés vers ce qui est le chemin entre le RER B et le Stade de France, l’avenue du Stade de France, seulement cette réorientation n’a pas eu lieu.

Ils se sont retrouvés sur un chemin avec un contrôle des billets extrêmement réduit. Il y avait quatre corridors pour des milliers et des milliers de supporters. Quatre corridors de contrôle des billets et de palpation.

Le contrôle des billets a fini par sauter, des gens rentrent sans billet, et puis ensuite, ça a un effet domino qui amène à ce qu’on sait. Cette situation-là au niveau de la rampe d’accès au Stade de France, le long de l’A86, c’était certainement la plus dangereuse. Nous quand on est arrivés sur place vers 19h, 18h45, 19h avec mes collègues, on s’est vraiment fait très très peur pour le coup.

Pas nous, parce qu’on était en sécurité, mais il y avait une foule extrêmement compacte dans un espace réduit, qui était coincée entre l’A86, des véhicules de police, sous un pont, des gens qui attendaient sous le soleil, sans accès à l’eau, sans accès aux toilettes, etc, avec un public qui est extrêmement varié, il y a des familles, il y a des personnes âgées, il y a des personnes à mobilité réduite. Le risque était vraiment important à ce moment-là. Si ça n’avait pas été des supporters de Liverpool qui, du fait d’une mémoire collective des catastrophes des années 80, savent, connaissent les dangers d’une foule qui est prisonnière comme ça.

S’il n’y avait pas eu cette autogestion, le fait que les gens se calmaient entre eux, voilà, qui ont pris le relais en fait des déficiences de l’autorité publique, on aurait pu avoir quelque chose de beaucoup plus dangereux. S’il y avait eu un mouvement de foule qui s’était formé au milieu de cette foule, je pense qu’on aurait eu une situation catastrophique. En sortant de ce goulot d’étranglement, les gens qui avaient été compressés, il y avait des gens qui avaient du mal à respirer, des crises de panique, des gens qui étaient vraiment épuisés par la foule.

La première chose dont ils parlaient, c’était Hillsborough. Certains l’avaient connu, d’autres y avaient perdu des proches, et puis autrement, c’est encore une fois la mémoire collective de ce groupe social que sont les supporters de Liverpool, qui connaissent encore une fois le danger. Le problème avec l’approche gouvernementale des supporters de Liverpool, c’est que dès la préparation du match, et on l’a vu dans les communications médiatiques dans les jours et les semaines qui ont précédé le match, il y a eu la présentation des supporters de Liverpool comme une menace.

Et uniquement les supporters de Liverpool. Le Real Madrid a ses propres problèmes… Et donc on a présenté les supporters de Liverpool sur la base de ce que certains d’entre eux étaient il y a 35 ou 40 ans. De hooliganisme, de comportement antisocial, de gens qui se déplaçaient en masse et qui pouvaient effectivement causer des problèmes, mais c’est cette image-là qui a perduré et qui a guidé l’action des pouvoirs publics.

Et donc ça explique le fait que la préfecture de police se soit concentrée sur une démonstration de force, avec cette annonce, vous savez l’habituelle annonce grandiloquente de 6800 policiers. C’est très bien d’avoir 6800 policiers et gendarmes. La question, ce n’est pas ça, la question c’est : Qu’est ce qu’ils font ?

A quoi ils servent ? Et puis moi ce qui m’a vraiment surpris, c’est le nombre de camions de gendarmerie garés autour du Stade de France, et dans des endroits volontairement visibles. C’est-à-dire à proximité des accès, à proximité des points de passage, à proximité de ce goulot d’étranglement, en réduisant encore plus l’espace, en réduisant près d’un tiers l’espace disponible parce qu’il y avait des véhicules de gendarmerie qui étaient garés le long de la route.

Tout le dispositif de sécurité, et toute la communication de la préfecture de police reposait sur cette construction d’un ennemi qui était l’ennemi anglais, le hooligan du début des années 80. Les gens qui se sont déplacés à Paris, les supporters de Liverpool, c’était des gens parfaitement sympathiques, parfaitement expérimentés aussi. Il n’ y a manifestement que dans le football et singulièrement que dans le football avec certains clubs anglais, qu’il y a ces évènements.

Et parce que nous avons une tactique de maintien de l’ordre qui, je crois, est proportionnée et qui a permis d'éviter ces morts et ces blessés. De toute façon, c’est toujours la faute des supporters ou des jeunes de Seine-Saint-Denis, donc on a les deux dans le même “package” là. C’est une communication qui est quand même pas inhabituelle mais qui là était portée à son paroxysme.

Il y a eu des vols, il y a eu des agressions, il y a des gens qui ont essayé de rentrer en force, mais on parle de 300, 400 personnes, d’un risque connu dont la responsabilité de l’organisateur ce n’est pas de taper sur ces gens-là le lendemain, mais plutôt d’empêcher que ces incidents se déroulent le jour du match. Très clairement à Saint-Denis samedi, la réponse apportée par le dispositif policier était largement insuffisante. On est vraiment à la fois dans le déni, et puis moi ce qui me choque plus, c’est le refus de reconnaître les supporters de Liverpool comme étant victimes d’un dispositif défaillant.

C’est-à-dire que même si tout ce dont les accuse le gouvernement était réel, il y a quand même des gens, des personnes âgées, des familles, qui se sont fait gazer aux alentours du Stade de France qui ont eu très très peur dans la foule. Et ça, ça justifie a minima une reconnaissance de leur statut de victimes d’un dispositif défaillant encore une fois, et des excuses. Et même ça, on ne l’a pas.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’il y a eu entre 30 000 et 40 000 personnes de plus que ne peut accueillir le Stade de France, c’est-à-dire 80 000 personnes, sur le parvis. Et ils étaient là avec ou sans billet. Il y a une réalité qui est celle du risque des faux billets sur des finales comme celle-là.

Ça arrive sur toutes les finales, ça arrive sur tous les matchs à enjeu. Soit parce qu’il y a des revendeurs qui essaient d’arnaquer les gens tout simplement, soit parce qu’il y a des gens qui impriment des billets comme ils le peuvent chez eux en se disant qu’avec un peu de bol, ça va marcher. Et puis, il y a un risque spécifique lié à Liverpool, parce qu’il y a une culture autour du club avec des gens qui tentent leur chance justement, en se débrouillant pour essayer de copier des billets.

Donc ça, c’est une première chose. La deuxième chose, c’est l’ampleur de la fraude. 30 000 à 40 000 billets.

Pour dire les choses très gentiment, ça ne correspond absolument pas à nos observations sur le terrain. Nous, on a passé trois heures avec mon collègue Pierre Barthélémy, aux entrées du Stade de France. On a vu quelques faux billets, on a surtout vu quelques fausses accréditations.

Mais ce qu’on a vu nous, ce sont plutôt des billets imprimés sur des imprimantes domestiques, des choses pas très bien faites et qui étaient très très faciles à détecter. Et là encore, c’est marginal. C’est vraiment marginal. 40 000 personnes, c’est la moitié du Stade de France en plus.

Le parvis, il n’est pas très large, et encore une fois, on pouvait rentrer sans billet, du fait que ce point de contrôle avait sauté. Pour des très bonnes raisons, si le point de contrôle était resté, on aurait eu une catastrophe. Mais néanmoins, ce point de contrôle avait sauté.

Il aurait fallu donc, alors que c’était déjà cette rampe le seul chemin accessible pour les supporters de Liverpool qui arrivaient du RER D, c’était déjà complètement saturé, il aurait fallu en plus que 40 000 personnes sans billet passent par cette rampe. Donc ça veut dire à peu près 60 000 personnes je pense au total qui seraient passées par cette seule rampe. C’est inenvisageable.

Ensuite, l’esplanade aurait été complètement saturée. Ce n’était pas non plus le cas. Quand les derniers supporters de Liverpool rentrent dans le stade vers 22h15, il ne reste plus que des gens sans billet.

Et à ce moment-là, il y a des charges de gendarmerie mobile pour les évacuer de l’esplanade du Stade de France. Et là, ce sont les 300, 400 personnes qu’évoque Gérald Darmanin. Là, je pense que le chiffre est vrai.

Mais ça encore une fois, c’est 300 à 400 personnes qui restent autour du stade de France et qui sont à ce moment-là assez rapidement évacuées. Mais les 30 000 ou 40 000, ils sont passés où ? Avant le match, le ministère de l’Intérieur annonçait 60 000 à 70 000 supporters, donc ça veut dire 20 000 sur le quota de billets de Liverpool, 6000, 7000 qui avaient acheté des billets dans les ventes publiques, donc un peu plus que le quota mais ce qui arrive sur toutes ces rencontres, plus 40 000, 45 000 sans billet.

On a 25 000 grosso modo supporters dans le stade, on a 45 000 supporters de Liverpool à Nation, on arrive pile poil sur l’estimation préalable à la fois des services français mais également de la police britannique. D’où viennent ces 30 000 à 40 000 ? On nous dit, le calcul du ministère de l’Intérieur parle désormais de 25 000 personnes qui seraient venues en voiture.

Mais vous garez où 25 000 personnes en voitures autour du Stade de France ? Et qu’est-ce qu’ils font ? Ils essaient de rentrer, ça marche pas et ils rentrent chez eux ensuite en Angleterre tout de suite sans rester regarder le match ?

Voilà, c’est incohérent. Tous les voyants qu’on a de notre côté, à partir des informations publiques communiquées par le ministère de l’Intérieur, et des observations et des informations que nous donnent les supporters de Liverpool, les 30 000 à 40 000, ils sont nulle part. Donc soit le ministère de l’Intérieur arrive à le prouver, et il faut qu’il le fasse rapidement, soit c’est un mensonge.

Le choix politique qui a été fait ici, c’est de choisir une crise diplomatique avec la Grande-Bretagne, en espérant quand même que, puisqu’on vise des supporters de foot, les choses ne soient pas très graves parce qu’on a l’habitude de traiter les supporters de foot comme des citoyens de seconde classe en France. Et donc, plutôt que de s’offrir une crise politique en France, plutôt s’offrir une crise diplomatique avec le Royaume-Uni. Maintenant, la perception des supporters au Royaume-Uni elle n’est pas la même qu’en France.

Il y a des députés britanniques, des députés de Liverpool qui étaient présents au stade qui se sont retrouvés dans ce goulot d’étranglement. Il y a eu une couverture médiatique immédiate des médias anglais, qui sont descendus tout de suite aux alentours des entrées du Stade de France pour constater ce qu’il se passait, pour constater qu’on gazait des familles qui attendaient tranquillement de rentrer au stade. Le président de la République n’a même pas eu besoin de rappeler qu’il soutenait totalement son ministre de l’Intérieur.

Gérald Darmanin était à nos côtés comme chaque mercredi. Gérald Darmanin est un ministre de l’Intérieur qui a toute la confiance du président de la République. Ce qui est inquiétant maintenant, c’est qu’on est vraiment arrivé à un paroxysme des problèmes organisationnels autour du Stade de France et ça appelle à une revue complète de la façon dont ces matchs-là sont organisés.

Et là, on ne parle pas de quelque chose qui se règle en interne avec un message extérieur qui est toujours : “On sait faire. Pas de problème, on a toujours fait comme ça.” Ca appelle à une transparence absolue.

Ca appelle à une participation des acteurs de la société civile, des experts, aux discussions qui seront menées. La seule option qu’on a, il me semble, en France, c’est celle aujourd’hui d’une mission d'enquête parlementaire pour pouvoir faire la lumière là-dessus et pour pouvoir forcer la préfecture de police à nous expliquer ce qu’il s’est passé. Le problème, c’est qu’on a une partie du personnel politique qui demande aujourd’hui une mission d’enquête parlementaire, qui a ignoré pendant des années les demandes des supporters.

L’extrême droite s’amuse, profite à merveille de la communication gouvernementale en tapant les jeunes locaux qui sont venus autour du Stade de France. L’extrême gauche n’est pas beaucoup mieux pour le moment parce qu’on a une communication qui me semble tout à fait hypocrite parce que encore une fois personne ne s’est levé jusque-là pour protéger nos droits fondamentaux et pour se demander si on n’avait pas un problème en France sur la sécurisation des rencontres sportives. La mission d'enquête parlementaire est intéressante mais il faut que ce soit fait en bonne foi, et pas juste pour emmerder le gouvernement et surtout, il faut qu’elle inclue des représentants des supporters dans les travaux.