Présidentielles 2027 : François Ruffin invité de "Ma France" ICI radio
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France, on tourne aujourd'hui les pages d'une BD qui nous raconte une histoire. Dans la rue, dans le train, dans des entreprises, d'Amiens à Caen, aux Gennevilliers, des histoires d'hommes, de femmes, d'enfants aussi. Et le fil rouge de cette bande dessinée, baptisée Picardie Splendor, c'est vous, François Ruffin, bonjour. Bonjour. À la croisée de tous ces personnages et de votre France. C'est un récit illustré que vous avez choisi, la splendeur Picard, en écho à une BD américaine qui vous a inspiré à travers ces différentes scénettes pour donner une dimension finalement très humaine de votre combat. C'est ça qui vous avait séduit dans la BD originelle, si j'ose dire.
Oui, et puis même, vous savez, la politique, ça peut être quelque chose de sale, d'ennuyeux, de laid. Et moi, j'ai toujours besoin d'y mettre un peu d'art et d'y mettre de la beauté et de l'humanité. Et donc, à travers la BD, ce que je cherche à faire, ce n'est pas donner des leçons, mais des émotions. C'est d'avoir quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la pédagogie, mais plutôt de l'ordre de l'empathie, d'avoir des récits de vie et à donner à voir, comme toujours, les invisibles, caristes, camionneurs, auxiliaires de vie, qui tiennent le pays debout.
En général, avec vous, on les entend dans votre voix, on les lit dans vos bouquins, dans vos films également. Et cette fois, vous vous glissez dans cette bande dessinée, dans la peau de tout ce que vous êtes, c'est-à-dire à la fois un papa, un époux, un reporter, un député. Et dans ces rôles qui vous accrochent à une réalité que vous dépeignez, en écho, vous comprenez mieux finalement aussi leurs difficultés. C'est pas la première fois, mais c'est assez bien d'incarner ici.
Bizarrement, en se saisissant de cet outil-là, je suis un grand fan de BD, moi, en général, mais j'ai senti la possibilité, à travers ça, de faire le lien entre l'intime et la société. Et voilà, on peut parler de soi, parler de l'intimité des autres, et on voit en quoi ça fait écho aux fiches de paye qui sont un peu courtes, ou en quoi ça gêne, simplement pour qu'une maman puisse payer des cours de poney pour sa gamine à la rentrée, et en quoi la privée l'a fait se sentir mal. Donc voilà, il y a un lien entre l'intime et la société qui peut se faire pour beaucoup à travers la BD.
Et puis, comme c'est à partir de petites anecdotes de ces deux dernières années, ce que je ressens quand même, c'est une France en tension, c'est une France à bout de nerfs.
Oui, de ces travailleurs essentiels que vous connaissez bien, dont vous documentez la réalité depuis des années maintenant, des aides-soignantes, aux transporteurs, aux petits commerçants, aux femmes de ménage. Il y a des pages très, très émouvantes, quasiment sans texte, justement, de cette femme de ménage qui met son réveil à 4 heures, qui part bosser, et il y a son petit bout de chou qui met son réveil à 7 heures, qui part bosser, qui oublie son cartable, et qui se fait disputer par la directrice qui appelle elle-même la maman, cette réalité-là.
Bon, voilà, ce n'est pas inventé, ça c'est connu, c'est vrai. Ce qu'on peut faire, la bande dessinée, c'est que pour moi, au départ, c'est juste le propos d'une femme de ménage dans un couloir de l'Assemblée nationale, un matin où moi je me lève et je vais au petit déjeuner, je vois qu'elle est en conversation avec la directrice de l'école, je lui dis, qu'est-ce qui ne va pas, Maria ? Puis elle m'explique que sa petite, elle est partie à l'école en oubliant son cartable, c'est la deuxième fois que ça lui arrive, que bon... Qu'elle a 8 ans, ça peut arriver. Et elle, elle est obligée de se lever à 4h du matin.
Et dans le même temps, il y a à l'Assemblée un texte qui est discuté sur les parents démissionnaires. Et donc le titre de cette séquence-là, c'est « Mère démissionnaire ». Alors que, et évidemment avec un combat que je mène avec mes collègues, Sophie Taillet, Polian et d'autres, pour que simplement pour les femmes qui font le ménage, ici comme à l'Assemblée, comme dans les hôpitaux, et ainsi de suite, elles puissent travailler en journée et pas un petit bout de contrat le matin et un petit bout de contrat le soir.
Oui, il y a à chaque fois ces histoires. Et puis le combat que vous relayez derrière, François Ruffin.
Ces femmes de ménage, à la fin, elles me disent « Nous n'avons plus peur ». Voilà, ça fait écho à la parole du pape Jean-Paul II à Varsovie qui disait « N'ayez plus peur ». Et elles disent « Voilà, comme vous avez parlé pour nous, comme vous nous défendez, on n'a plus peur ». Et on est dans un pays où quand même, les gens ont peur.
Alors moi, ce que j'aime bien, parce que vous parliez de tambouilles, de séquences sales aussi en politique, c'est qu'en fait, on vit la politique dans cette BD. On ne parle pas de politique, de stratégie électorale, ce qui est assez appréciable aussi quand on est lecteur et quand on est citoyen. On parle de respect, on parle de dialogue, on parle de réconciliation. Il y a ces histoires, justement, de dialogues rompus, puis finalement, de dialogues qui reprennent autour de préjugés ou d'amalgames. C'est cette France-là que vous voulez mettre en avant ?
C'est France même, du coup. C'est France fracturée ? Oui, on a des Frances fracturées, mais on peut encore les réparer. Voilà le message que je voudrais porter, qu'il y a des chemins du dialogue chez des gens qui tendent à se tourner le dos. Et finalement, là, il y a une responsabilité du politique. Est-ce que le politique doit être le corps du déchirement national, verser de l'huile sur les plaies identitaires et mettre encore plus notre société à bout de nerfs, où ça doit être le chemin d'une possible réconciliation, de dépasser des clivages ? Et donc, il y a ces phrases sur la France qu'on ne veut pas, celle du racisme et de Bardella.
Et à un moment, je le dis, en voyant un spectacle de hip-hop dans lequel il y a ma fille, où il y a des gamins de toutes les origines, mais aussi il y a des gamins en situation de handicap. Il y a des personnes un peu plus âgées qui sont obèses, et ainsi de suite, tout ça se mélange. Et je dis, voilà la France qu'on veut. Et il y a une maman à côté qui me reprend et qui me dit, non, ce n'est pas la France qu'on veut, c'est la France qu'on a, c'est la France qui ne nous enlèveront pas.
Oui, ça nous amène directement à ce climat pré-insurrectionnel ou au discours d'insurrection que portent un certain nombre de candidats ou de personnalités politiques, notamment du côté du camp de Jean-Luc Mélenchon, en cas de victoire de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen ou du Rassemblement national. Est-ce qu'il faudra une insurrection aujourd'hui en France ? Qu'est-ce que vous en dites de ces discours-là qui appellent finalement à une révolte ou à une agressivité ?
Enfin, je ne vais pas être contre les gens qui se révoltent de manière générale. Quand il y a une grève, par exemple, chez ID Logistique, chez moi en ce moment, dans la Somme, parce que les gens sont payés 1 500 euros, alors qu'ils soulèvent...
C'est une grève, ce n'est pas une insurrection.
Oui, parce qu'ils soulèvent 10 tonnes par jour, 10 000 kilos. Par contre, en revanche, aujourd'hui, je le redis, qu'est-ce que doit faire ? On a finalement, par nature presque, un parti qui s'appelle le Rassemblement national, mais qui est le déchirement national, parce que ça va être un tri, selon les origines, selon la couleur de peau, selon la religion, selon qu'on est plus ou moins français, les vrais français, les français de papier. Donc, ça porte en soi le déchirement. Je considère qu'on a une politique qui a été menée ces 10 dernières années, qui participe au déchirement, parce que ça a été la montée des inégalités.
On le voit, la France, elle est passée au-dessus de la moyenne européenne pour ce qui concerne les inégalités, une explosion de la pauvreté, et ainsi de suite. Et pour moi, la responsabilité de la gauche, ça devrait être de se rassembler pour rassembler le pays. Et je crois qu'il y a un vrai choix à faire en vue de la prochaine élection présidentielle, c'est est-ce qu'on est là pour déchirer, ou est-ce qu'on est là pour réparer, pour recoudre, pour rassembler ? Et il est très clair que le discours que je porte depuis 4 années, c'est le discours du rassemblement.
Ce n'est pas un discours entendu du tout sur une certaine frange de la gauche aujourd'hui.
Vous savez, quand Emmanuel Macron a fait la réforme de la retraite à 64 ans, moi je disais, bien sûr je suis contre pour des raisons sociales, mais surtout, on vient d'avoir la crise des gilets jaunes, il y a eu la crise Covid, il y a la guerre en Ukraine, et après ça, ce que nous propose le président de la République, c'est de faire une réforme contre 9 Français sur 10 et contre tous les syndicats unis. Ça ne va pas, parce que c'est le déchirement de la nation. L'unité de la nation, c'est se demander quand on est chef de l'État, qu'est-ce qui va permettre de rassembler les Français, quels défis vont avoir envie de relever ensemble ?
Or, des défis, on en a devant nous, le défi productif, on ne peut pas être un grand pays sans une grande industrie, le défi démographique, le vieillissement de la population, et le plus gigantesque des défis, le défi climatique.
Oui, c'est la question qui était dans ma question finalement, pas de fracture, pas d'appel à la fracture, alors que vous plaidez-vous la réconciliation ? Quand on vous parle de stratégie électorale, Boris Vallaud, Marine Tondelier, Raphaël Glucksmann, vous dites-vous, mais qu'est-ce qu'en ont à faire ? Les soignants des EHPAD, les sous-traitants d'Amazon, les travailleurs essentiels, les caristes, en l'occurrence, François Réf1, ce discours-là ne les atteint pas.
Moi, j'aimerais bien que tout le temps qu'on passe à parler de tous ces noms-là, on le passe à parler du logement, par exemple. Le logement, c'est le grand souci des Français. Quand on parle pouvoir d'achat, en vérité, c'est l'explosion du prix des logements et de la part du budget des ménages consacré au logement qui est la clé de ça. Quand on parle de natalité, pourquoi les gens renoncent à faire des enfants, les jeunes couples, ou bien pourquoi ils le repoussent ? D'abord, ils disent, pour le premier souci, le logement. Quand il s'agit d'aller chercher un emploi dans une autre région, pourquoi on y renonce ? Pour le logement.
Le logement est devenu un grand kyste de la société française et qu'il faut traiter. Et j'aimerais que, plutôt que de parler popole, on propose des solutions, et j'en ai, par exemple, sur la question du logement.
Oui, ça veut dire que vous, vous vous qualifiez de député-reporteur, que tous les politiques devraient être un peu reporters, les pieds ancrés dans cette réalité-là, si absente parfois de leur discours.
En tout cas, moi, je me suis, depuis 25 ans, vous savez, ce n'est pas d'aujourd'hui, depuis 25 ans, je m'efforce d'être un pont, un pont entre les militants et les gens, un pont, je dis, entre le ciel des idées et la terre du réel, et un pont aussi entre des frances. Voilà, donc je considère que je suis un pont, et qui essaye d'opérer une synthèse entre tout ça.
D'ailleurs, il y a une scène qui fait écho à ce que vous dites, dans le train, vous assistez à une verbalisation d'une passagère, ça se tend vraiment autour de vous, et vous essayez de réconcilier un peu tout ça. Vous payez l'amende, d'ailleurs, qui est demandée à la femme, mais il y a des invectives, une personne qui diffame ou qui outrage un agent de sécurité, et vous vous dites, attendez, on respecte l'uniforme, on respecte l'autorité, de l'autre côté, on respecte les passagers. Bon, c'est cette France de la réconciliation, vous voulez être arbitre de ces matchs ?
Là, je pense que là, on n'est pas dans la réconciliation, dans la scène que vous décrivez, on est juste dans tenter que ça n'explose pas. Donc, évitez l'explosion, et quelque part, c'est vrai que j'assiste à ça, et c'est comme si je voyais ma France sous le nez, en petit, en condensé, là, dans ce wagon de train, et je me dis, voilà ce que je ne veux pas. Je ne veux pas que ça pète, je ne veux pas que ça explose, je veux qu'on fasse France ensemble. Et donc, à même mesure, chacun fait ce qu'il peut à l'échelle de sa vie, mais à même mesure, dans ce train, avec la petite autorité qui est la mienne de député, j'essaye d'arranger les tuyaux pour qu'au moins, ça ne pète pas.
Là, il n'y a pas de réconciliation à la sortie. Mais au moins, on passe à autre chose.
Et pour que ça ne pète pas, qu'est-ce qu'on fait ? Et le train repart. Vous aviez envie qu'il parte, ce train aussi. Pour que ça ne pète pas, qu'est-ce qu'on fait, François Ruffin ? On va cavalier seul à la présidentielle, quand on voit la difficulté de s'allier d'une primaire, d'une pas primaire, à gauche comme à droite, d'ailleurs ?
En tout cas, moi, je viens pour parler aux Français des Français. Et je viens pour parler de la France, de la voie qu'on a envie qu'elle retrouve, de la fierté qu'on doit éprouver à être Français, des soucis concrets, matériels, qu'il y a à résoudre sur les factures, la facture d'énergie, d'essence.
Mais aujourd'hui, vous ne voyez pas de porte-voix de ce discours-là, à gauche ?
En tout cas, je pense que j'ai ma place pour porter ça dans les mois qui viennent. Je vais le faire. Et évidemment, avec la volonté de réparer. Mais réparer, ça veut dire aussi prendre des mesures qui sont des mesures de justice. Ça ne va pas vous surprendre, mais les 500 fortunes françaises, qui pesaient l'équivalent de 6% du PIB il y a 30 ans, elles sont passées à 20% au moment de l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir. On est aujourd'hui au-delà des 40%. Donc on a d'un côté une France qui se gave, et on a de l'autre côté des salariés qui sont rationnés.
Les gens de chez Idée Logistique, dont je parlais, sous-traitants de Amazon, 77 milliards de dollars de profits l'année dernière, plus 31%. Donc tout va bien de ce côté-là. Les salariés qui portent les tonnes de croquettes pour chat et tout le reste, ils m'expliquent comment ils sautent des repas. Et moi, c'est toutes les semaines que j'ai des travailleurs, des gens qui tiennent le pays debout, des soignantes à l'EHPAD de Poitiers, qui me disent, voilà, nous, on saute le petit déjeuner.
François Ruffin, cette France porte-voix de cette France des essentiels, des travailleurs essentiels pour les premiers que vous représentez, que vous mettez aussi en lumière et en valeur dans cette BD, vos aventures de députés, de reporters au cœur de ces terrains, dans Picardie, Splendor, aux éditions Les Arènes. Et je précise que vous serez le 20 à Valenciennes, le jeudi 21 mai à Caen, en dédicace tenée à la librairie Bouillon de Culture, en signature. Merci.
Un grand merci à vous.
François Ruffin