Jérôme Guedj : cible des manifestants antisémites. Il réagit
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
On a le droit de critiquer la position du Parti Socialiste sur le conflit au Proche-Nordien, sans être qualifié d'antisémite ?
Non mais on a le droit, dans le cadre républicain et la dispute apaisée, de débattre de tout. Le problème est quand on verse dans le débat des termes, des stigmatisations. Vous savez, la première fois où j'ai entendu le terme sioniste à mon endroit, c'était une députée de la France Insoumise, Alma Dufour, sur un plateau de télévision, en disant « Noël Gage, les positions qu'il a, c'est normal, c'est parce qu'il est sioniste ».
Et donc il ne faut pas s'étonner, après avoir banalisé ce raccourci-là, que d'aucuns y ajoutent « salle sioniste » et que quand je les vois le prononcer, que ce soit lors du rassemblement en hommage à Aboubakar Sissé ou dans d'autres moments, derrière « salle sioniste », j'entends évidemment autre chose. Et je vois « salle juif ». Et donc moi je dis qu'il y a, oui, un continuum entre les mots qu'on n'utilise pas avec discernement, qu'on n'est pas capable de ciseler pour être dans le cadre de la dispute apaisée, et puis la dérive vers la violence, vers l'exclusion, vers l'ostracisme. Et tout ça abîme évidemment la qualité du débat.
C'est un climat entretenu par les dirigeants et par les élus de la France Insoumise, qui ne vient pas forcément de la base et de ceux qui vous ont apostrophé dans les deux rassemblements. – Voilà, c'est une meurtrissure, pas parce que c'est ma situation personnelle. Et vous l'avez rappelé, moi je me suis toujours refusé à mettre en avant quoi que ce soit dans mon engagement politique. Je suis un universaliste républicain qui ne mesure pas la gravité d'un crime ou d'une prise de parole à l'identité de la victime ou à l'identité de l'auteur.
Voilà, et ce qui doit être le point de rassemblement, c'est justement l'humanité commune et ce beau mot d'universalisme qui est tellement battu en brèche par tous ceux qui veulent essentialiser dans le débat politique. Et oui, et vous l'avez rappelé, après le 7 octobre, et peut-être que des jalons avaient été posés auparavant, il y a eu de manière délibérée, organisée, systématisée, cette idée d'organiser cette confrontation en essentialisant les positions des uns et des autres.
C'est une meurtrissure pour moi, mais au-delà de mon cas personnel, c'est aussi un mépris pour ceux auxquels on s'adresse, en pensant qu'ils vont être plus sensibles à telle ou telle parole, parce qu'on les tient de manière aussi... L'électoralisme, le communautarisme, l'essentialisation, c'est un bras d'honneur à ceux auxquels on s'adresse. C'est un mépris de leur intelligence. C'est un mépris de leur adhésion justement à cette idée universaliste en disant on est capable... Vous savez mon drame là ? C'est que dimanche, quand je me suis rendu à l'hommage à Aboubacar Sissé, j'étais convaincu que d'abord on serait beaucoup plus nombreux à ce rassemblement.
J'aurais tellement préféré que ce soit les autorités de la République qui prennent l'initiative et pas un parti politique, parce que sinon ça lui donnait une coloration. J'aurais tellement préféré qu'il y ait le brône-pivet ou Gérard Larcher, comme il l'avait fait à juste titre après la recrudescence des actes antisémites, avait appelé à cette marche contre l'antisémitisme. J'aurais aimé que ce soit eux. J'ai apprécié les maires... Je parlais avec mon ami Michael Delafosse, maire de Montpellier. Il m'a dit, moi à Montpellier, c'est la mairie qui est organisée. On a invité tous les citoyens, tous les partis politiques, tous les cultes qui voulaient y participer.
Parce que si on sous-traite à tel ou tel, alors on organise une forme de séparatisme. À chacun sa peine, à chacun son crime, à chacun sa détresse, à chacun ses victimes, et à la fin c'est à chacun pour soi. C'est le contraire de ce qu'on doit construire dans ce pays. Et moi j'en veux considérablement à ceux qui jouent avec le feu. Alors après ils s'en défendent en disant, mais pas du tout, mais pas du tout, etc. On a des désaccords sur tel ou tel sujet. Mais après, et vous l'avez rappelé dans les expressions des uns et des autres, il y a ce relativisme, cette contextualisation, cette édulcoration. Et à la fin, c'est une sorte d'inversion accusatoire. Enfin, j'ai été plus que meurtri.
Oui, l'inversion de la charge.
Oui, c'est pardon, mais quand j'entendais Marine Tondelier, ça m'a rappelé, elle avait une jupe trop courte, et elle l'a bien cherchée si elle s'est fait violer. Donc quand on en est là, à ce niveau de rabougrissement et de médiocrité du débat politique, on se dit, mais comment on va hausser le niveau et rester ensemble ? Parce que si on ne reste pas ensemble, ça fait le jeu de ceux à l'extrême droite comme à l'extrême gauche qui à un moment donné considèrent qu'il faut organiser cette confrontation. Et il y a un autre sujet qui est la banalisation de la violence. La violence, elle commence par les mots.
Il ne faut pas s'étonner, il y a des agressions d'élus, il y a le type d'incidents qu'on vient de voir. Et ça pour moi, c'est une ligne rouge.
Ça veut dire que maintenant, vous allez avoir peur à chaque fois que vous allez manifester, Jérôme Guetsch, d'être la cible d'insultes, voire d'agressions physiques ?
Je ne vais pas vous dire que je n'ai pas peur. Ma femme me dit, n'y va plus. Mais si tous les dégoûtés s'en vont, il ne restera que les dégoûtants. Et moi, je n'ai pas envie. La manifestation, c'est une expression du débat démocratique. C'est une expression de Mélenchon, ça. Quoi donc ? C'est une expression de Mélenchon. C'est dégoûté, il est dégoûtant. À l'origine, je crois que c'est une expression de Pierre Moroy. Mais je veux bien qu'on fasse l'exégèse pour savoir qui le premier l'a prononcé.
Vous avez évoqué Marine Taudelier, la patronne des écologistes, qui a finalement reconnu qu'il y avait un antisémitisme d'extrême-gauche. Et hier, le premier secrétaire du Parti Socialiste en a fait de même.
Bien sûr qu'il y a l'antisémitisme de gauche. L'antisémitisme, il traverse toutes les classes de la population. Et qui est parfois visible contre Jérôme Guetsch, contre Raphaël Glucksmann, contre Imara Fovitch, contre toutes celles et ceux qui portent un patronyme qui les renvoie à l'idée de leur judaïté.
Pendant trop longtemps, la gauche française n'a pas voulu voir non plus cet antisémitisme de peur de se diviser.
Elle a manqué de lucidité. Mais je vais vous dire, pour être tout à fait honnête, moi-même, j'ai parfois été dans le déni, dans la sidération, de me dire non, c'est pas possible. Jamais je n'aurais pensé que la question juive reviendrait par la gauche. J'ai eu la chance, pendant des années d'engagement politique, que vous rappelez tout à l'heure, qu'il a fallu que j'entende, ou que je lise plutôt les mots, là, pour le coup, ciselés de Jean-Luc Mélenchon, évoquant le piqué où me retient la laisse de mes adhésions, pour me dire, il faut que ça vienne de lui, quelque chose qui pue, là, sémantique, antisémite des années 30, y compris dans le choix des termes utilisés.
Donc, oui, il y a une forme d'angélisme, de déni. Et il faut le dire, il y a un antisémitisme qui traverse toutes les couches de la société. Il n'y a pas un parti politique qui peut se dire qu'il est pargné. Il n'y a pas une catégorie sociale. Il y a les milieux urbains comme les milieux ruraux. Et que donc, on ne peut pas être dans « Ah non, ça ne me concerne pas, nous, nous sommes la pureté ». L'argument de la pureté en politique, c'est aussi ce qui anime le clivage sur « Vous ne... » J'entendais Emmanuel Bompard. On a des éléments de critique. Si vous n'êtes pas aligné sur la totalité des positions et l'analyse, par exemple, sur le conflit israélo-palestinien, alors vous êtes suspect.
Oui, moi, j'assume. Ne pas utiliser tous les mots, tous les termes qui ont été versés dans le débat, ce qui ne m'empêche pas d'être, vous l'avez rappelé, un défenseur de la solution à deux États, un adversaire de la colonisation menée depuis des années dans les territoires, et évidemment un adversaire de Benyamin Netanyahou. Après-demain, je pars en Israël et en Palestine, en Cisjordanie, parce que vendredi, avec une association qui fait un travail formidable, qui s'appelle « Les guerrières de la paix », pour justement maintenir ce dialogue entre Israéliens et Palestiniens, parce qu'il y a un grand sommet vendredi à Jérusalem. On sera jeudi en Cisjordanie.
Et moi, voilà, c'est un combat identitaire. Ça fait des années. Je n'ai pas entendu, hélas, le 7 octobre, pour alerter et être mobilisé et engagé. En 2009, j'étais à Gaza pour la première fois après la première guerre enclenchée par Israël. Et quand je vois certains qui, aujourd'hui, se partent de la vertu absolue et surtout se privent de ce qui est pour moi le plus important, aborder ces sujets avec nuance. Mon drame, aujourd'hui, pour être snipé, parfois de part et d'autre, parfois j'ai été pris à partie parce qu'on me reprochait justement cette position de soutien à la protection des civils palestiniens.
J'avais été conspué à un rassemblement en place du Trocadéro pour les six mois de la détention des otages. D'aucuns qui me disaient « Ah oui, mais tu es trop complaisant avec les Palestiniens, etc. » Dans ce moment-là, j'ai en tête cette jolie phrase de Jean Birnbaum dans son livre « Le courage de la nuance » dans ces périodes de brutalisation où la mauvaise foi dispute à la haine. Le discours qu'il faut tenir est celui qui vous met tout le monde à dos. Ce n'est pas le plus simple dans le manichéisme du débat politique en ce moment. Ce n'est pas le plus simple, mais je pense que c'est le bon chemin.
En tous les cas, pour l'homme de gauche républicain que je suis, je pense que c'est celui qu'il faut tenir et qui manque singulièrement à gauche qui est sous emprise. Il n'y a pas d'autre mot. Elle est sous emprise et elle pense qu'il faut être dans la brutalisation, qu'il faut être dans le clivage, qu'il faut être dans la binarité pour être entendue. C'est à nouveau faire injure à l'intelligence de nos concitoyens, de leur dire qu'on peut apporter de la nuance sur tous ces sujets, ce qui n'est pas évidemment une faiblesse.
Mais à travers votre cas, est-ce que c'est la rupture totale entre socialistes et insoumis qui se confirme ?
En tous les cas, moi je la vis et je suis convaincu aujourd'hui qu'elle est inéluctable, enfin qu'elle est actée.
Elle est actée parce que nous avons eu, au-delà de ces sujets-là relatifs, vous savez, on peut avoir des différences de gré sur les questions économiques, les questions sociales, mais s'il n'y a pas de cadre républicain, s'il n'y a pas un cadre de la dispute apaisée, s'il n'y a pas une manière d'organiser le débat politique dans lequel on est capable sans verser dans la guerre civile, parce qu'au bout d'un moment, vous savez, dans la manif en hommage à Aboubacar Sissé, j'ai vu des gens au micro expliquer qu'il fallait organiser des brigades de défense autonome parce que ces gens ne croyaient plus dans la police et dans la justice pour protéger les musulmans.
Pardon de le dire, mais quand on en est à cette rhétorique-là qui est de dire maintenant chacun se défend comme il veut, c'est poser les ferments et je ne fais pas de dramatisation, d'un séparatisme assumé et d'une confrontation dans la société. Et ceux qui pensent qu'ils vont être plus audibles auprès de telle ou telle partie de la population en flattant ces passions tristes ou cette radicalisation, c'est dangereux et on a toutes les raisons de ne plus rien avoir à faire avec eux. À droite maintenant, le ministre de l'Intérieur en tout cas a présenté aujourd'hui une nouvelle circulaire.
Ce sont des nouvelles consignes qui sont données au préfet pour resserrer les critères de naturalisation des étrangers en matière de respect des lois, de maîtrise des Français ou d'insertion sur le marché du travail.
Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie pas de son assimilation à la communauté nationale. L'assimilation, c'est notre République, c'est ce que nous sommes, c'est la conséquence logique de notre conception républicaine de la nation. C'est ce sentiment d'appartenance qu'il convient de juger, qu'il convient d'apprécier le plus précisément possible.
« Être Français, ça doit se mériter », a également dit le ministre pour présenter cette circulaire qu'il veut comme une rupture. Ça veut dire qu'on n'était pas assez exigeants en France là-dessus ? Je suis toujours très gêné par la surenchère dans la suspicion qui peut être adressée à ceux qui légitimement veulent devenir Français. Il y a des procédures, elles se sont durcies ces dernières années et je trouve que ça jette un climat de différenciation entre des Français de papier et puis d'autres qui le seraient depuis plusieurs générations. Moi, je suis un légaliste, nous pouvons avoir des critères, mais le durcissement à l'envie et sans limite, c'est aussi une forme de dissuasion.
Et je vais vous dire, d'ailleurs, on n'en parle jamais et je profite d'être présent ici, en ce moment, les étrangers qui veulent devenir Français se heurtent à une embolie dans les préfectures pour obtenir des rendez-vous, pour obtenir les différentes étapes du processus. Ils veulent être Français ou ils veulent avoir des papiers ? Les deux, je vais vous dire les deux.
Pour être Français, c'est aujourd'hui un parcours du combattant et y compris pour des renouvellements de titres de séjour pour des gens qui sont en situation régulière en France et qui se heurtent à l'appauvrissement des moyens qui ont été donnés dans les préfectures et dans les sous-préfectures qui fait que moi, comme député, je suis la moitié des sollicitations sur des demandes mais de gens qui, d'abord, ça concerne toutes les nationalités. Moi, dans ma circonscription, j'ai le plateau de Saclay avec des chercheurs, des universitaires qui vivent en France et qui, au terme de leur titre de séjour d'un an parfois, demandent trois mois à l'avance et n'ont pas les papiers dans les temps.
Donc, il est dans la surenchère là, Bruno Retailleau ? Et c'est le ministre ou c'est le candidat ? C'est toute la difficulté qu'on a avec Bruno Retailleau dans ses prises de parole ces derniers temps. Je ne veux pas faire l'argumentaire de Laurent Wauquiez. Mais quand même, instrumentaliser le ministère important dont il a la responsabilité pour être un petit peu dans cette course à l'échalote, je pense qu'il n'y a plus républicain comme attitude possible. Donc, s'il faut légiférer, on légiférera, mais pas avec cette idée de jeter la suspicion.
Encore une fois, l'acquisition de la nationalité française par la naturalisation, c'est aussi l'honneur de notre pays en fixant ses propres règles et ses propres critères, mais on ne va pas les durcer ad vitam et termam. Sous-titrage ST' 501
Jérôme Guedj