Éric Ruf : "Le 'Soulier de Satin' est le Mont Ventoux" des acteurs
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Vous êtes dans les cartons aux Français et en partance dans les valises pour Avignon ?
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C'est vrai ? Vous êtes prévoyant ?
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Et vous partez pour Avignon donc pour le soulier de satin, la pièce de Paul Claudel.
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C'est une expérience le soulier de satin pour le public et pour la troupe.
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Pourquoi avoir choisi ces horaires-là ?
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On va passer la nuit dans la Cour d'honneur.
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« Cette fin de mandat, c'est le 4 août je crois, elle est très chargée. »
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« J'avais 32 ans de maison donc on accumule en 32 ans. »
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« Ça a été la sensation de cette année théâtrale. »
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« On va jouer de 22 heures à 6 heures du matin. »
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« Le soulier de satin c'est le Mont Ventoux pour un cycliste, les deux. »
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« Moi, j'ai eu la chance de diriger la comédie française 1680. »
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« C'est celui de se dire, on prend des grands textes et on fait en sorte qu'ils soient compris par tout le monde et qu'ils soient enthousiasmants pour tout le monde. »
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« Souvent, l'imaginaire des gens est beaucoup plus puissant, beaucoup plus précis, beaucoup plus libre que tout ce qu'on peut mettre en œuvre. »
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« C'est shakespearien. »
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« C'est la joie seule et non l'acceptation de la tristesse qui apporte la paix. »
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« Cette pièce-là, monstre, ne sera jamais jouée, etc. »
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« Vous avez la formule de la comédie française, c'est simul et singulis. »
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« Vous avez fait entrer beaucoup de nouveaux pensionnaires. »
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« Il y a eu une enveloppe budgétaire qui a été amputée de 5 millions d'euros. »
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France Inter, Amélie Perrier, le 6-9.
Une fin de mandat en apothéose. Notre invité ce matin dirigeait la comédie française depuis 11 ans. Il a marqué l'année théâtrale avec son soulier de satin monumental et mystique présenté au Festival d'Avignon dans quelques jours. Bonjour Éric Ruff. Bonjour. Merci d'être au micro de France Inter ce matin, chers auditeurs. Si vous voulez dialoguer, appelez-nous au 01 45 24 7000 ou posez vos questions sur l'appli Radio France. Merci d'être là Éric Ruff. Surtout que cette fin de mandat, c'est le 4 août je crois, elle est très chargée. Vous êtes dans les cartons aux Français et en partance dans les valises pour Avignon ?
Alors les cartons sont déjà faits. C'est vrai ? Vous êtes prévoyant ? J'avais 32 ans de maison donc on accumule en 32 ans. Donc j'ai fait un petit camion pour la Bretagne il y a quelques jours. Donc là je travaille avec l'essentiel, le kit de survie.
Et vous partez pour Avignon donc pour le soulier de satin, la pièce de Paul Claudel. Ça a été la sensation de cette année théâtrale. Franchement, terminez votre mandat avec cette pièce, un monument, 8 heures, on va en parler. C'était complètement fou comme pari.
Oui c'est un pari fou mais qui a, encore une fois, il a déjà été fait. Barrault l'a fait évidemment à la création en 1943 à la Comédie Française. Et puis il y a une version mythique d'Antoine Vitesse, absolument, à la Cour d'honneur. Et puis Olivier Fpi, on a fait une très belle version aussi. Donc oui c'est des paris fous et en même temps sur un texte dont on sait qu'il marche formidablement.
C'est une expérience le soulier de satin. A la fois pour le public qui va donc rester 8 heures dans cette même salle de théâtre ou dans la Cour d'honneur d'Avignon. et pour la troupe aussi, c'est une épreuve quand même, ce que vous leur demandez.
Oui, c'est une épreuve physique. Puis alors là surtout, je vais avoir des acteurs qui travaillaient le jour et qui dormaient la nuit et qui le lendemain vont se mettre dans un autre rythme, à savoir dormir le jour et travailler la nuit. Parce qu'on va jouer de 22 heures à 6 heures du matin. Donc oui c'est une épreuve et en même temps, pour un acteur, la Cour d'honneur c'est quand même une sorte d'Olympe absolue. Et puis le soulier de satin c'est le Mont Ventoux pour un cycliste, les deux. Donc voilà, c'est une difficulté, mais une difficulté qu'on a envie de toucher et de réussir.
Oui effectivement, vous allez commencer à 22 heures à Avignon la représentation et ça sera jusqu'à 6 heures du matin. Oui, on commence à la nuit. Pourquoi avoir choisi ces horaires-là ?
Alors la Cour d'honneur c'est toujours à 22 heures parce que c'est vraiment entre chien et loup. On attend que le jour tombe pour que l'éclairage de théâtre puisse... Et puis on ne joue pas à 15 heures l'après-midi à Avignon.
Oui mais sur cette pièce-là, c'est pas anodin. On va passer la nuit dans la Cour d'honneur.
La longueur, encore une fois, la longueur suppose que ça soit forcément la nuit. Et puis la dernière phrase c'est délivrance aux âmes captives. J'espère que les gens, les 2000 personnes ne feront pas « Ouais, on rentre chez nous ! » Mais on va finir à l'aube. J'étais déjà extrêmement ému moi de voir que des gens à Paris rentraient au théâtre à 15 heures en sachant qu'ils ne ressortiraient que vers 23h30. Là, il y a 2000 personnes qui vont passer toute une nuit ensemble. Quand j'étais môme, moi je faisais les éclaireurs unionistes de France et de temps en temps on dormait à la belle-être sur les plages. J'ai un souvenir tellement ému de cette chose-là. Et là, c'est du théâtre à la belle-être.
Le soulier de Satin retrouve le Palais des Papes à Avignon. Vous l'avez dit, 40 ans après la mise en scène d'Antoine Vitesse. C'était intimidant, ça aussi, de passer après.
Intimidant, et puis, oui, évidemment, la cour d'honneur est intimidante. Faire une mise en scène à la cour d'honneur, c'est intimidant. C'est un dieu qui est extrêmement scrupuleusement regardé, etc., symbolique. On peut être impressionné. En même temps, s'inscrire dans une mémoire, c'est magnifique. Moi, j'ai eu la chance de diriger la comédie française 1680. Donc, c'est une maison de mémoire. Donc, s'inscrire dans des mémoires, j'en ai l'habitude. Celle d'Antoine Vitesse. Et il y a Didier Sandre. Didier Sandre qui joue Don Pelage, là, dans la version que j'ai eu l'honneur de mettre en scène.
Qui était déjà dans...
Didier était le don Rodrigue de Vitesse. Donc, voilà, c'est tout ça. Et puis, si on remonte plus loin, j'ai l'impression, parce que j'avais déjà très peu de décors à la salle Richelieu. J'en aurais évidemment encore moins, parce qu'il n'y a pas la mécanique du théâtre à la cour d'honneur. Donc, j'ai l'impression de paupériser la représentation, techniquement. Mais je trouve ça magnifique, parce que j'ai l'impression d'atteindre un peu au rêve initial de Villard, du Théâtre National Populaire. C'est celui de se dire, on prend des grands textes et on fait en sorte qu'ils soient compris par tout le monde et qu'ils soient enthousiasmants pour tout le monde.
Avec très peu de moyens, le poète, la nuit, le costume, l'actrice et puis le plateau.
Le Soulier de Satan, effectivement, vous avez dit, c'est un grand roman d'aventure mondiale. Comment on représente le monde ? Vous, vous avez choisi de ne pas faire de décors.
Ben non, parce qu'un décor, une fois qu'on l'a construit, il faut le déconstruire. Donc, comme ça se passe sur plein de continents, c'est une pièce-monde, la scène est le monde, dit Claudel. Donc, si on a l'orgueil ou l'ambition de le représenter, on est mort tout de suite scénographiquement. Donc, je me suis dit, mais souvent, alors je vais me tirer une balle dans le pied scénographique en disant ça, mais souvent, l'imaginaire des gens est beaucoup plus puissant, beaucoup plus précis, beaucoup plus libre que tout ce qu'on peut mettre en œuvre.
Donc, faire appel, il y a un annoncier et une annoncière dans ma version qui racontent et qui demandent, qui tend la perche aux gens pour leur dire, imaginez cette chose-là que vous n'allez pas voir, mais la puissance de l'imaginaire est tellement dingue chez les gens que ça marche quelquefois beaucoup mieux.
Oui, vous mettez beaucoup à contribution, vous interpellez beaucoup le public pour le tenir pendant huit heures.
Oui, je l'interpelle, je fais attention à lui. J'ai évidemment, Paul Claudel peut faire peur à certains parce qu'il était diplomate, parce qu'il était académicien, parce qu'on voit des photos de lui en noir et blanc en train de siéger à son bureau d'acajou avec un visage extrêmement austère. Donc, on se dit, oh là là, c'est un long poème lyrique avec des gens qui savent dire Claudel. Et moi, je vais devoir accepter cette purge pendant des heures. Donc, comme je savais ce pressentiment, il me fallait le combattre immédiatement.
Et moi, j'ai eu la chance de jouer pas mal Claudel et j'avais le souvenir en tant qu'interprète que c'est une langue monde, une langue extrêmement profuse, extrêmement belle, extrêmement paradoxale. C'est shakespearien. Donc, il y a du plaisir à ça. Il fallait juste que je fasse en sorte que ce plaisir passe la rampe et que les gens soient embarqués avec. Donc, effectivement, il y a toute une partie du spectacle qui se passe aussi dans le public.
Le soulier, c'est une tragédie grecque aussi. La passion de Rodrigue et Prouès. Prouès, grande d'Espagne, mariée au juge lugubre d'Ompelage. On en écoute un extrait. Tenant mon cœur dans... Je me remets à vous, vierge mère. Je vous donne mon soulier. Vierge mère, gardez dans votre main mon malheureux petit pied. Je vous préviens que tout à l'heure, je ne vous verrai plus et que je veux tout mettre en œuvre contre vous. Mais quand j'essaierai de me lancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux. Voilà, c'est Marina Hans dans le rôle de Donnie. Après, on va revenir sur la distribution. Mais cette langue de Claudel, elle n'est quand même pas simple. Comment vous vous débrouillez de ça ?
Vous vous avez dit que ça se joue joyeux avec du comique.
Oui, on n'a pas retenu ça de Claudel, mais il est shakespearien. C'est quoi être shakespearien ? C'est être capable d'écrire et de faire enchaîner trois scènes qui ont des natures absolument différentes. Une scène à haute intensité émotionnelle, une scène absolument politique, ensuite une scène de clown. Donc oui, il y a du rire là-dedans. De temps en temps, un texte, on peut le rendre grave et lourd, parce qu'on a l'impression qu'il y a quelque chose à respecter. Et puis d'autres fois, on lit à l'intérieur un humour. Il y a au tout début, il y a un père jésuite qui donne les clés du spectacle. Ce père jésuite, il est cloué à un mât.
Là, il est debout sur un tas de nonnes assassinés par des pirates et il est en train de couler. Vous trouvez ça drôle ? Et il dit à Dieu, il commence une prière en disant « Je crois que je n'ai jamais été aussi près de vous qu'à cet instant. » Donc on peut le dire d'une manière extrêmement grave et en même temps, il y a de l'humour là-dedans, c'est sûr. Donc il suffit d'aller le déceler. Il y a une phrase de Donia Musique qui est magnifique, qui dit « C'est la joie seule et non l'acceptation de la tristesse qui apporte la paix.
» Alors si on note l'acceptation catholique, religieuse de cette phrase-là, de dire que j'ai dit à l'ensemble de la troupe « Ça va nous servir de viatique ou de mantra. » Cette phrase-là, c'est la joie seule et non l'acceptation de la tristesse qui apporte le jeu, tout simplement. Lorsqu'on est acteur et même lorsqu'on joue des tragédies, il faut toujours être en joie.
L'ouverture, c'est Serge Bargdacarian qui dit au public « Voilà le soutien de Satan, drame espagnol en quatre journées où le pire n'est pas toujours sûr. »
C'est magnifique. C'est magnifique. Et puis oui, ce qui aide aussi, c'est que Claudel, sans doute, dans l'incapacité de se projeter, en disant « Cette pièce-là, monstre, ne sera jamais jouée, etc. » Donc il donne des clés en disant que l'ordre est le plaisir de la raison, mais que le désordre est le délice de l'imagination. Donc ça, pour un metteur en scène, c'est magnifique. Il dit en gros que l'impréparation, l'improvisation, le fait de percoler les choses, de les faire se rencontrer, il y a une joie pure à cette chose-là.
Encore une fois, le désordre et le délice de l'imagination, on peut considérer dans la vie d'ailleurs, on peut considérer lorsqu'on a quelqu'un en face de soi, on peut considérer lorsqu'on a des élèves en face de soi, que le désordre ou l'incapacité à entrer dans une norme et quelquefois une qualité n'est pas un défaut. Donc c'est ce que Claudel met et on s'est servi de cette chose-là pour essayer de faire un spectacle qui soit effectivement joyeux.
Et comme les gens rentrent en se disant « ça ne va pas être joyeux » parce que j'ai coutume de dire que Claudel a été « emburé vivant », le fait de découvrir ce type-là, qui a beaucoup écrit sur la Bible, toute une œuvre exégète, alors qu'on peut lire, mais qui est quand même très très complexe à lire, en fait c'était un être très paradoxal, extrêmement croyant, socialement extrêmement représenté, mais qui avait un tumulte, un remue de l'interne absolument dingue, et son théâtre et sa confession. Donc on s'y reconnaît dans son théâtre-là parce que justement il ne dit pas du tout ce qu'il faut faire, il ne dit pas du tout ce à quoi il faut croire, il nous dit qu'est-ce qu'on est complexe.
Et ça fait du bien pendant toute une nuit de se l'entendre rappeler.
Et pour jouer ce soulier, vous avez pris le meilleur de la troupe du français en fait.
Alors si je dis ça, il y a tout le reste de la troupe qui va me parler tout à l'heure.
Non, ce que je veux dire c'est que vous avez su tirer le meilleur de cette troupe magnifique en fait.
Quand je disais tout à l'heure que oui, ce rêve...
On entendait Marina Hans, incandescente.
Ce rêve, il n'a rien de se dire, c'est juste, voilà, le poète, l'acteur et le plateau, l'actrice et le plateau. Bon, ça marche à partir du moment où c'est la troupe de la comédie française. Effectivement, ce sont des interprètes absolument incroyables.
Vous avez joué sur les générations aussi, on parlait de Didier Sandre tout à l'heure. Bien sûr.
C'est tout l'intérêt de la troupe, je crois que c'est le seul métier où il y a des gens de 20 ans jusqu'à 87 ans qui se retrouvent ensemble à travailler le même objet et finalement être sur la même ligne de départ à chaque fois qu'on commence une répétition. Et puis moi j'ai eu la chance, certains je les connais depuis 30 ans et puis d'autres je les ai engagés. Donc il y a eu aussi une sorte d'épiphanie comme ça, peut-être parce que c'était ma dernière saison et mon dernier spectacle à la comédie française en tant qu'administrateur général. Et je crois que, et dans les services et dans la troupe et moi-même, on s'est dit on va en profiter.
Voilà, on ne va pas s'embêter avec les scories habituelles qui peuvent en peser une production. Il y a eu beaucoup de bonheur à tel point qu'on est arrivé en temps et un heure parce que ça paraît monstrueux. Il y avait un spectacle aussi long, pourtant mis dans des canons de représentation, de répétition habituelle. On se dit ça ne va pas rentrer, les breudons ne vont pas rentrer dans la valise. Et finalement, lors des représentations, on est arrivé en temps et en heure. On a fait des filages, des couturières, absolument tout. Donc ça a été, oui, miraculeux ou en tout cas facile.
Et applaudi par le public et par la critique. Cinq Molières, on va citer notamment, vous en avez vu vous, Marina, Laurence Tocqueur, un Molière du second rôle. Cinq Molières en tout, ça a été vraiment l'événement de l'année. La consécration, donc pour terminer votre mandat d'administrateur général, comment on quitte une telle maison ?
Ben, comme ça ! S'il y avait un Père Noël qui accompagne...
Avec de l'angoisse, avec de la joie, avec le sentiment du travail accompli.
Alors déjà, cette saison était tellement dingue, encore une fois, pour le maître en scène que je suis, atteindre à cet Olympe et m'y confronter, c'était magnifique. Les Cinq Molières ont été, oui, une sorte de récompense satisfaisside du métier et du public pour ça. Et puis la cour d'honneur derrière, donc vraiment, si je viens ici ce matin pour me plaindre... Non, vous n'avez pas le droit, je crois. Je vais tirer dessus à Boulay Rouge. C'était intense, 32 ans de maison, et je sais ce que je quitte. Je sais la beauté des relations. Je sais la confiance de la troupe. Je sais tout ça en tant qu'interprète. J'ai eu de tels bonheurs dans cette maison aussi.
Et puis les équations que j'ai à résoudre tous les matins sont incandescentes.
Vous êtes satisfait de votre bilan aujourd'hui. On va parler, par exemple, de la paix que vous avez ramenée aux Français. Quand vous êtes arrivée en 2014, le climat était un petit peu plus difficile. Vous avez réussi, on dit, à dégonfler les égaux de la comédie française.
Oui, mais ce n'est pas si compliqué que ça. Vous avez la formule de la comédie française, c'est simul et singulis. C'est donc de l'art d'être ensemble et de rester singulier. L'intéressant, c'est le hâte. C'est réussir à faire cohabiter deux qualités qui ont l'air contradictoires. Mais c'est l'ADN de la comédie française. C'est l'ADN de l'ensemble des services. C'est l'ADN de la troupe. Donc les égaux sont quand même des égaux qui sont singuliers. Mais ils sont faits pour être absolument miscibles à l'intérieur d'un groupe. Donc il suffit de rappeler cette chose-là. Ça n'a pas été un grand combat.
Vous avez fait entrer beaucoup de nouveaux pensionnaires. Ça, c'est une fierté pour vous. Avec des profils très différents.
Oui, alors chaque administration fait rentrer... On a toujours l'impression que les sociétaires de la comédie française ont l'avis. Ce n'est pas le cas du tout. Il y a toujours des gens qui sortent et des gens qui rentrent. Donc finalement, aux ans d'administration, forcément, mécaniquement, il y a pas mal de gens qui rentrent. Peut-être que j'ai fait preuve d'ouverture sur les origines sociales, sur les origines géographiques aussi. J'ai diversifié la troupe. Ça me paraissait important. Moi, il me semble très important que cette maison soit accessible.
Qu'elle ressemble plus à la société. On pense à Théranba, à Sephora Pondi.
Oui, à Sephora Youber, à Gaël Camilin. Il y en a eu plein. On reçoit, sur les trois salles de la comédie française, cinq classes par jour. Et j'ai évidemment remarqué, comme tout un chacun et tout un chacune, qu'il y a plus de diversité dans les classes, chez les jeunes gens, que dans nos milieux socioprofessionnels.
C'était votre grande mission, justement, de changer aussi le public, de faire venir un autre public, plus jeune, plus diversifié.
Oui, alors quand je dis un autre public, on a toujours l'impression qu'il ne faut pas garder. Je reçois des courriers de gens qui revendiquent 70 années de compagnonnage en tant que spectatrice ou spectateur avec la comédie française. Ça, il faut le garder, évidemment. Mais il faut faire en sorte... Moi, j'adore la diversité, évidemment. La diversité d'âge, c'est très important dans une salle. Donc, ça veut dire qu'il faut aussi garder les gens qui sont là depuis longtemps, mais faire en sorte que les gens qui ont envie d'essayer la comédie française aient les moyens, les simples moyens de le faire.
Et il est sûr que pour un jeune adolescent, voir sur le plateau des gens qui lui ressemblent, c'est immédiat. C'est-à-dire, ça veut juste dire que le répertoire qui est en train de travailler, et donc le sien aussi, et qu'il peut y prétendre, et qu'il peut se voir un jour sur le plateau aussi.
Vous avez fait entrer également la scène émergente de la mise en scène, justement. De nouvelles metteuses en scène, notamment, parce que beaucoup de femmes dans cette nouvelle scène.
Oui, oui, oui, beaucoup de femmes. Elles sont tellement talentueuses, simplement talentueuses.
Julie Deliquet, Marie Raymond, Maëlle Poésie.
Plein, plein, plein, oui, effectivement.
Les femmes n'avaient pas trop leur place aux Français avant ?
Si, elles l'avaient, peut-être... Encore une fois, je peux revendiquer d'avoir fait un travail là-dessus, mais le travail a été facilité sur le fait qu'elles sont incroyablement talentueuses. Donc, c'est assez simple de choisir un projet magnifique porté par une jeune femme qui est tout à fait, et qui se sent tout à fait légitime à y prétendre. Le travail des écoles a été fait, doit continuer à se faire. Mais oui, c'était important. Et puis, moi, je suis allé beaucoup au théâtre. Je n'ai pas délégué le fait d'aller au théâtre. Donc, il y a peut-être une chose qui a bien marché...
Pour découvrir ses talents.
Pour découvrir ses talents et pour faire en sorte que, quand c'est le patron d'une maison qui vient voir votre spectacle et qui rentre en contact avec vous, vous êtes dans une confiance jusqu'à la première représentation qui est plus grande.
Dans votre bilan, également, il y a le tournoi écologique pris par le Français. Rénovation énergétique. Et que la salle Richelieu, elle sera en travaux, par exemple, l'année prochaine ?
Oui, absolument. Et on a eu des ateliers de construction qui ont été en travaux longtemps, mais qui sont maintenant à la pointe, justement, du sourçage, de l'éco-responsabilité. Vous recyclez vos décors ? La recyclerie est presque naturelle à l'économie française, elle est historique. Mais oui, on commence à faire de la résine végétale, on commence à peindre avec de la peinture à l'algue. À l'algue ? Oui, absolument. Ça me rappelle la Bretagne, ça me fait du bien.
C'est Clément Hervieux-Léger qui prend votre suite. C'est un pilier de la troupe, la passation va se faire sans rupture, on imagine.
Elle se fait sans rupture, bien sûr. Dans la continuité. Dans le sens où nous arrivons excellemment bien à travailler ensemble. J'ai fait les décors pour Clément, il m'a mis en scène, on se connaît depuis des années. J'ai toute confiance dans son administration. Ensuite, il va changer, j'imagine, plein de choses, mais c'est absolument légitime. Ce sera sa manière de guider cette maison dans l'écosystème un peu complexe qui est le nôtre.
Il arrive à la tête de l'institution, justement, au moment où l'État veut faire beaucoup d'économies. Vous, ces derniers mois, il y a eu une enveloppe budgétaire qui a été amputée de 5 millions d'euros. Ça ne va pas être simple. Comment vous voyez l'avenir du français, d'un point de vue budgétaire ?
Avec angoisse. Je sais que la maison est extrêmement solide et forte. Mais oui, j'aurais préféré confier à Clément une maison dans une santé budgétaire et financière plus grande. Ce n'est pas vraiment de ma faute, tout ça. Mais oui, je le regrette. Il va devoir naviguer avec plus de difficultés que moi, c'est sûr.
Et au-delà de la comédie française, le spectacle vivant est en danger aujourd'hui en France, avec toutes ses coupes budgétaires.
Oui, il est en danger dans les régions. C'est évidemment extrêmement difficile de défendre son carré de jardin lorsqu'on entend parler de coûts de 40 milliards, etc. Donc on a l'impression qu'on va être écrasé dans une solidarité victimaire comme ça. Ce n'est pas simple de dire à quel point on est important. Et puis le défaut de notre métier, mais c'est sa qualité aussi, c'est qu'il ne rentre pas dans un cadre. C'est extrêmement difficile. On ne peut pas parler de retour sur investissement. C'est très dur de faire des graphiques, des camemberts, des schémas cigarettes, etc. Pour dire oui, on a progressé là-dessus et là-dessus. L'intérêt du théâtre, il est lent.
C'est presque un choix de société. Et c'est en ça que dans la tachycardie contemporaine et politique, c'est très dur d'être là et de pouvoir prouver ce qu'on fait. Parce que c'est plus long que ça. C'est des épiphanies. J'ai une bête image, mais il fut un temps où des gens plantaient des arbres pour une ombre dont ils ne bénéficieraient pas eux-mêmes. Mais ils le plantaient pour que d'autres gens soient à l'ombre un jour. Et pour moi, la culture, c'est cette œuvre lente. Elle est extrêmement importante. Donc, ça veut dire que les politiques doivent faire ce choix-là. Et c'est un choix, pas indifférent, mais indifférent pour eux-mêmes. C'est une lenteur, c'est une longueur.
Il faut croire à cette chose-là. Et tous les maux que nous traversons, je ne dis pas que le théâtre est le seul baume et le seul médicament, mais ça fait partie, la culture fait partie de ce qui, ça me fait penser à, les gens vous disent, mais si tu vas voir le médecin seulement quand t'as mal, c'est que t'as déjà perdu une bataille. C'est-à-dire qu'il faut te soigner avant. Il faut faire attention à toi avant. Et la culture, c'est faire attention à soi, à l'ensemble de la société avant. C'est extrêmement important, sauf que ça ne roule pas des mécaniques. Ça n'a pas d'élément dans le langage. Je ne peux pas vous pitcher ici à quoi ça sert immédiatement.
Je vais immédiatement rentrer dans un truc qui va durer une demi-heure et vous allez me couper. C'est un petit peu ça l'autre défaut, mais la grande qualité, c'est que c'est d'une importance de civilisation extrêmement importante.
Vous quittez la Comédie française à deux ans de l'élection présidentielle, avec la possibilité d'une arrivée au pouvoir de l'extrême droite. Vous avez dit votre inquiétude de cela, vous qui avez eu un père au Front National.
Oui, oui, bien sûr. C'est extrêmement difficile. Ce sera extrêmement difficile, d'ailleurs, pour les gens qui seront à la tête des maisons de culture, si jamais ça arrive. Parce que c'est quoi la bonne attitude ? La bonne attitude sera dénoncée par tout le monde. Je dois dire aussi que je fais partie d'un métier qui devrait être un petit peu plus doux les uns avec les autres. De temps en temps, entre nous, on devrait être un peu plus acceptant de la diversité de ce que nous faisons au théâtre et un petit peu moins clivant. Mais ça va être difficile parce que partir avec panache, oui, c'est magnifique. Sauf que vous laissez de la place et vous laissez plein de gens seuls.
Et rester, ça veut dire collaborer d'une certaine manière et ça va être dénoncé immédiatement. Donc, trouver la bonne attitude là-dessus, elle est extrêmement délicate.
Éric Ruff, vous allez faire quoi ? Vous ne quittez pas tout à fait la comédie française ? Je crois que vous restez sociétaire honoraire, vous allez signer des scénographies, c'est ça ?
Oui, j'ai quelques scénographies à faire et puis ma qualité d'honoraire fait que je suis un vieux greniard avec des belles médailles. Mais je peux être amené à venir rejouer à la comédie française.
J'ai une question de Christelle, là, pour terminer. Est-ce qu'il y aura une captation prévue du soulier de satin ?
Oui ! C'est vrai ? Oui, Christelle ! 8 heures, c'est vrai ? Oui, absolument. La captation a été faite à la salle Richelieu et c'est Arnaud Desplechin qui, en plus, en a fait la réalisation. Et je crois que France Télévisions va très bientôt le diffuser, me semble-t-il, dans quelques jours pendant le festival. Donc, ça va exister. J'espère que nous ferons un DVD ou autre support plus moderne dans quelques temps.
Merci beaucoup. Merci infiniment. Je vous en ferai avec grand plaisir. D'être venu sur France Inter juste avant de quitter la comédie française, juste avant aussi de partir, donc, à Avignon. Le soulier de satin s'y joue dans la cour d'honneur du samedi 19 au vendredi 25 juillet. A très bientôt, donc.
Au revoir.