La folie Dumas : pourquoi Alexandre Dumas est-il à la mode ?
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Vous reprendrez bien un peu de Dumas, Alexandre Dumas, à toutes les sauces. Nul doute qu'il y en aura au pied du sapin, des Montecristo en livre par exemple. Il sera aussi à la télé, en série, sur France 2 à partir de vendredi, et déjà disponible sur France.tv, en comédie musicale, au pluriel en 2026, en podcast au pluriel aussi, dernièrement par exemple sur France Culture, et j'en passe, et je ne parle que de Montecristo, phénomène depuis le film aux 10 millions d'entrées avec Pierre Ninet, mais ça fait des décennies que ça dure, avec des dizaines, des centaines d'adaptations, des aventures d'Edmond Dantès évidemment, mais aussi des Trois Mousquetaires ou de la Reine Margot.
Alors comment expliquer plus de 150 ans après sa mort, cette Dumas Mania, cette folie Dumas ? On en parle avec Adélaïde de Clermont-Tonnerre, bonjour. Bonjour. Vous êtes journaliste et romancière, pris Renaudot pour Je voulais vivre aux éditions Grassez, roman dans lequel vous vous attachez à réhabiliter le personnage de Milady de Winter, personnage mystérieux et ambigu des Trois Mousquetaires. Alexandre de la Patelière, bonjour. Bonjour. Réalisateur avec Mathieu Delaporte de ce fameux Montecristo, donc avec Pierre Ninet, et scénariste avec le même Mathieu Delaporte des deux volets des Trois Mousquetaires, grand succès également, réalisé par Martin Bourboulon.
Et en ligne avec nous, Jean-Christophe Ruffin, bonjour. Bonjour. L'écrivain, académicien, on se souvient d'avoir passé un été avec Alexandre Dumas, l'été dernier avec vous sur France Inter, qui a été adapté en livre, en coédition Les Équateurs et Radio France. Et vous qui nous écoutez, vous venez, évidemment comme d'habitude, nous parler, nous raconter votre Dumas au 01 45 24 7000 et sur l'application de Radio France. Pour commencer, j'aimerais savoir d'un mot, je sais que ce n'est pas une question facile, si vous aimez Dumas, vous l'aimez pour tout un tas de raisons, mais qu'est-ce qui vous plaît le plus chez Alexandre Dumas ?
Qu'est-ce qui vous a accroché quand vous l'avez découvert, Adélie de Clermont-Onerre ?
Moi, ce qui m'a accroché, c'est l'immense plaisir qu'il donne. En fait, il est d'une générosité incroyable, il est d'une humanité incroyable. On ne s'ennuie pas un instant. Et j'ai découvert avec lui, vraiment petite fille, le plaisir de lecture. Et c'est pour ça que c'est absolument génial de continuer à parler Dumas. Parce que là, vous dites, il y a une Dumamania.
Oui, ça ne s'est jamais arrêté, vraiment.
Non, ça ne s'est jamais arrêté, mais il y avait aussi un certain mépris dans Dumas. C'est-à-dire que Dumas, c'était populaire. Et le populaire et le plaisir, justement, quand il y a trop de plaisir, c'est peut-être pas de la bonne littérature. Moi, je lutte contre ça. Je crois au contraire que c'est un vrai génie littéraire. Et je suis très, très heureuse que la Dumamania le remette en haut de l'échelle.
On le dit, ça ne date pas d'hier. Et le fait est que vous êtes tombé dedans étant petit, Alexandre de la Patelière, puisque votre père, Denis de la Patelière, adaptait déjà Dumas en 80 en série avec Jacques Weber à la télé.
Tout à fait. Moi, Dumas, c'est aussi l'enfance. Ça m'a complètement fait rêver à plusieurs titres. Puisque ce sont les livres. Et je me souviens encore des éditions avec les gravures de Gustave Doré. C'est absolument incroyable. Ce monde, c'était vraiment un monde merveilleux et qui, pendant longtemps, m'a semblé inaccessible, d'ailleurs, pour le cinéma. Mais moi, j'ai décidé que je ferais comme mon père. C'est que je deviendrais metteur en scène sur le plateau du tournage du Comte de Monte Cristo que mon père a réalisé avec Jacques Weber. Et moi, j'avais 8 ans et j'ai trouvé que c'était le plus beau métier du monde.
Et je suis donc tombé totalement amoureux de cet univers et de ce monde qui m'a fait rêver toute ma vie. Donc, c'est un peu... Et puis, pour des gens qui travaillent pour l'image, on s'est toujours dit, avec Mathieu Laporte, avec qui je travaille, à quel point Dumas aurait aimé le cinéma. C'est-à-dire que c'était... Parce que c'était un écrivain, c'était un producteur aussi, d'une certaine manière.
Premier créateur de séries, de l'histoire. Enfin, c'est ce que vous dites, Adélie de Clermont-Tonnerre, et on va en parler. Mais c'est vrai qu'il y a ce plaisir dont vous parlez tous les deux. Jean-Christophe Ruffin, juste pour terminer ce premier tour de table, vous aussi, ça remonte à l'enfance ?
Oui, ça remonte à l'enfance, et c'est une forme de revanche qu'il a connue. Vous savez, ce n'est pas un hasard si le succès de Montecristo vient d'une histoire de vengeance, d'une certaine façon. Toute l'histoire de Dumas, c'est ça. C'est quelqu'un qui a été, comme l'a dit Adélie, un peu méprisé. Quelqu'un qui a écrit la vie, qui a écrit sa vie, parce que sa vie est un merveilleux roman, un roman de Dumas, en fait. Et à travers la littérature, au fond, il traduit la vie, cette énergie de vie que tout le monde lui reconnaît, qui m'a saisi quand j'étais enfant, et dans lequel je me suis toujours reconnu.
Alors, on vous a réuni ce matin pour essayer de comprendre pourquoi Dumas est indémodable. On parle évidemment des séries et de ses trois grands succès, Le Comte de Montecristo, Les Trois Mousquetaires et La Reine Margot, en tout cas les plus adaptés, qui sont des romans feuilletons. Évidemment, des séries, il y en a eu avant dans la littérature. Ce n'est pas le premier à avoir adapté et à avoir développé cette forme-là. Mais vous dites, Adélie de Clermont-Tonnerre, c'est en quelque sorte le premier showrunner, c'est-à-dire le premier scénariste de séries à l'américaine, presque.
Alors, ce qui est toujours intéressant, c'est qu'on compare aux Etats-Unis, mais souvent, d'ailleurs, le grand roman américain naît et s'inspire du grand roman français du XIXe. Et ce que je trouve génial avec Dumas, c'est vrai qu'on pourrait le comparer au premier showrunner, c'est-à-dire qu'il va faire travailler les gens en atelier. Il y a évidemment le fameux Auguste Maquet.
À qui il a dû reverser une partie de ses droits d'auteur, d'ailleurs.
Oui, mais alors ça a été très clairement tranché, parce que parmi les gens qui méprisaient un peu Dumas, on disait, oui, il faisait une industrie littéraire, c'était pas de la vraie création, il était aidé. On n'a jamais dit à un peintre du Quattrocento que c'était pas normal que des petites mains lui fassent ses dégradés, vous voyez. Et ça, je trouve que c'était une erreur. Ça a été clairement tranché, que lui apportait sa patte, son génie. Et surtout, il faut voir la puissance de création de cet homme qui, en sept ans, va écrire toutes ces grandes séries que vous avez mentionnées. Et puis, c'est quand même l'un vraiment des premiers à créer le feuilleton.
Alors, c'était pour la presse, mais avec cette capacité de garder un suspense, d'avoir ce qu'on appelle aujourd'hui des cliffhangers, d'avoir cette énergie vitale qu'a mentionné Jean-Christophe, qui est incomparable et que quasiment personne n'a égalé.
Est-ce que ça rend ces œuvres, Alexandre de la Patelier, plus faciles à adapter quand on travaille sur des supports d'aujourd'hui, comme le cinéma ou la série ?
Je dirais, paradoxalement, pas du tout. Ah non ? Ah non, c'est un piège du mât. On a l'impression, j'étais le premier surpris, on rêvait avec Mathieu d'adapter Les Mousquetaires, on l'avait lu cent fois. Et le jour où on a su qu'on pouvait le faire, on a désaussé le roman et on s'est dit, mon Dieu ! C'est-à-dire que c'est aussi extraordinaire, cette capacité... Il y a deux choses, je trouve, chez Dumas extraordinaire, il y en a mille, mais d'abord c'est un créateur de personnages extraordinaires. C'est-à-dire que là où il est presque unique dans la littérature française, c'est qu'il a créé des icônes qui sortent même des livres.
C'est-à-dire que tout le monde connaît D'Artagnan, tout le monde connaît Milady, tout le monde connaît Monte Cristo, Margot. Donc ce sont des personnages mythiques, ce sont des personnages qui sont dans la culture au-delà des livres. Mais par rapport à votre question, c'est très dur, puisque Dumas, il y a cette liberté, cette illusion de facilité d'écriture. Et quand on met les mains dedans pour adapter, c'est un autre problème.
Jean-Christophe Ruffin, vous dites dans Un été avec que les romans de Dumas sont tournés non pas vers le passé, mais vers l'avenir. Qu'est-ce que vous voulez dire qu'il est très moderne ? Qu'est-ce qu'il y a si moderne en fait dans les aventures de Dantès ou de D'Artagnan ?
D'abord, Dumas, il nous dit quelque chose sur l'histoire, si vous voulez, mais pas de façon nostalgique, il ne regarde pas en arrière. D'ailleurs, il n'a connu l'histoire lui-même que tard dans sa vie. Il a commencé, lui, en étant élevé un peu dans les bois et sans savoir grand-chose. Et quand il a parlé de l'histoire, c'est aussi du point de vue de quelqu'un qui l'a faite, parce qu'il a fait des révolutions. Il a participé à au moins trois révolutions, celle de 1830, celle de 1848 et puis celle de Garibaldi en Italie. Et quand il parle de l'histoire, c'est pour montrer que la société, que le monde, et en particulier la France, vont quelque part. Il a une vision un peu hegelienne.
Il pense, d'une certaine façon, que l'histoire progresse et qu'on progresse vers quelque chose, vers la liberté, vers la République, vers une forme d'égalité. Donc, il nous parle de ça. C'est un écrivain, je ne dirais pas révolutionnaire, mais qui, en tout cas, est porteur d'une vision de l'histoire qui est valable, évidemment, pour hier, mais surtout pour aujourd'hui.
On parle de la modernité, du talent d'écriture et, en même temps, de la difficulté à l'adapter. C'est vrai qu'en général, ce n'est pas n'importe qui qui s'attaque à Dumas. La série sur France 2, qui sera bientôt diffusée à partir de vendredi, dont la production a été lancée en même temps que votre Montecristo, d'ailleurs, Alexandre de la Patelière. C'est le Danois Bill Auguste, double palme d'or à Cannes, quand même, avec, entre autres, Anna Girardot ou Jeremy Irons, qui sont des grands acteurs. Mais il y a aussi, moi, je me souviens, quand j'étais enfant, d'un dessin animé qui s'appelait Albert, le cinquième mousquetaire, qui n'a quand même rien à voir dans la forme.
Un jeu d'aventure qui est en préparation, adapté de Montecristo pour M6. Une série, La Comtesse de Montecristo, en préparation aussi avec Audrey Fleureau, qui devrait sortir en 2027 sur TF1. En fait, on peut tout faire avec Dumas, Adélaïde de Clermontenaire.
Justement, non, je pense qu'on ne peut pas tout faire, mais que c'est l'œuvre, peut-être, la plus féconde qui soit. On n'a jamais trouvé des œuvres autant adaptées que celles de Dumas, ni autant traduites, d'ailleurs. Je crois qu'il est le douzième auteur le plus traduit au monde. Et je pense qu'il reste d'une extraordinaire actualité, parce qu'à chaque époque, au fond, on peut aller puiser, dans cette matière d'une richesse inouïe qu'a créé Dumas, quelque chose qui parle de notre temps et de notre époque. Et c'est exactement ce que j'ai fait avec Milady de Winter.
C'est-à-dire que cette femme, écrite par un homme du XIXe siècle, qui vit, elle, au XVIIe siècle, parle des hommes et des femmes d'aujourd'hui. Et c'est ça, ce qui fait un chef-d'œuvre, c'est sa capacité à nous éclairer, siècle après siècle.
On va prendre une première question d'auditeur au Standard de France Inter avec Jean-Louis. Bonjour Jean-Louis. Bonjour Simon, bonjour à vous trois. On vous écoute. Une petite question. Le succès actuel d'Alexandre Dumas tient-il, selon vous, à une nostalgie du romanesque ? Ou bien surtout, au fait que ces héros nous apprennent à lever les doutes sur nos repères, et parce qu'ils nous redonnent le goût du temps long ? Merci. Une belle question Jean-Louis. Merci beaucoup. Alexandre de la Patelier, peut-être ?
Alors, le romanesque, oui. La nostalgie, je ne dirais pas ça, parce que je pense que ce n'est pas une nostalgie du romanesque, mais un désir de romanesque. Et je pense que nous, on a eu envie de se lancer. Il y avait l'amour de Dumas et envie de renouer avec les fresques qui ont un peu disparu, mais qui ne sont pas liées pour moi à la nostalgie. Je pense que ce sont des histoires de dépassement, et je crois qu'il y a eu un appauvrissement, en fait, du souffle romanesque.
Ce sont des grands sentiments, quoi. Bon ou mauvais, d'ailleurs, mais l'amour, la liberté, la haine, la jalousie, la vengeance. Absolument. Très premier degré.
Des choses qui nous dépassent, qui n'empêchent pas, je dirais, l'humour, la faconde, l'ironie, mais aussi... Et moi, je m'en suis en fait rendu compte, quand on a écrit, et je pense que pour vous aussi, dans votre roman sur Milady, c'est-à-dire qu'on se retrouve avec des... Toutes les scènes ont des enjeux incroyables. C'est-à-dire que souvent, c'est rarement le cas. Et là, on est dépassé en permanence. Donc c'est quand même magnifique.
Tous ceux qui l'ont adapté, vous compris Alexandre de la Patelier, disent qu'il y a une grande modernité. On l'a dit, son propos est très actuel. Pourquoi, dans le fond, Adélie de Clermont-Tonnerre ?
Moi, je pense qu'il est très actuel, parce qu'il est profondément humain. Et c'est pour ça que c'est plus que jamais nécessaire. Aujourd'hui, on voit bien qu'on est dans une période où les positions se tendent, où les gens se comprennent de moins en moins, où on n'arrive plus à se parler sans se hurler dessus. Tout se conflictualise, comme diraient certains hommes politiques. Et Dumas, lui, fait une littérature qui est un refuge d'humanité. Et moi, je voudrais citer Jean-Christophe Ruffin, dont j'ai passé un été avec Jean-Christophe Ruffin et avec Dumas. Moi aussi. Et il dit qu'il y a une famille autour d'Alexandre Dumas.
C'est vrai, il y a une famille de gens épris de romanesque, de souffle, de liberté, d'évasion. Et il y a des courants littéraires. L'autofiction fait des très beaux textes, mais c'est très dominant en ce moment. Et il y a aussi des courants littéraires qui appellent à quelque chose qui vous sort de vous-même, qui vous emmène ailleurs.
Et vous passez la balle à Jean-Christophe Ruffin. Jean-Christophe, quelque chose de très humain. Effectivement, dans l'œuvre de Dumas, disait Adélie de Clermont-Tennerre, de très humain dans le bon et le mauvais côté. Par exemple, Dantès, le comte de Monte-Cristo, ce n'est pas franchement un héros sympathique.
Tout dépend aussi. Il est assez égoïste, disons. C'est la revanche d'un homme écrasé par des forces qui le dépassent et qui, pourtant, va réussir à dominer. Il y a quelque chose de très intéressant chez Dumas, c'est cette réhabilitation du rôle de l'individu dans l'histoire. L'histoire, ce n'est pas seulement, comme on a tendance aujourd'hui à le voir, des espèces de grandes forces qui opèrent dans la société, etc. C'est aussi des individus qui agissent et qui sont capables de faire basculer les choses. Et puis, il y a quelque chose que Adélie vient de mentionner, c'est qu'il n'est pas du tout sectaire. C'est-à-dire que, par exemple, il est républicain, bien sûr.
D'ailleurs, il faudrait arriver à définir sa république, ce n'est pas très simple. Mais il est républicain, mais il est l'ami de tous les princes. Pourquoi ? C'est parce qu'il pense que toute une société, toute la France a participé à la création de l'histoire, finalement, en marche. Et donc, il respecte tout le monde, y compris ses ennemis, y compris ceux qui ne pensent pas comme lui. Ce qui fait que ses romans sont des espèces de grandes fresques dans lesquelles tout le monde joue un rôle positif, je dirais. Vraiment, un mot pour dire que, bien sûr, le Comte de Monte Cristo, c'est important, Trois Mousquetaires, etc.
Mais n'oublions pas tout le reste, c'est-à-dire que Dumas, c'est une immense œuvre et c'est une vie aussi extrêmement riche qui a tendance un peu à disparaître, écrasée sous le poids de ses deux grands succès.
On va parler de sa vie aussi et de la postérité, de ce qui reste aujourd'hui de Dumas au-delà de ses œuvres très populaires, on l'a dit. Vous avez parlé de l'individu, c'est vrai que ça peut-être trouve un écho dans des sociétés de plus en plus individualistes. Il y a aussi de très bons méchants qui n'ont rien à envier à George Lucas, par exemple, à Dark Vador, dans La Guerre des Étoiles. Et parmi ces méchants, il y a, si on peut la classer comme telle, Milady de Winter, en tout cas l'intrigante, l'espionne de Richelieu, mystérieuse, vengeresse, qui finira à exécuter, et que vous avez donc voulu réhabiliter dans votre roman « Je voulais vivre », Adélaïde de Clermont-Tonnerre.
Pourquoi avoir voulu lui donner la parole, en fait, et lui donner une vie et une histoire à cette femme ?
Vous avez raison, parce que c'est la plus grande méchante de la littérature. Il a créé un personnage absolument incroyable, Alexandre Dumas, et ce qui m'a frappée, en fait, moi, ce livre, il est né d'une sorte de honte très tardive, parce que, justement, j'ai tellement aimé Dumas que, quand j'ai lu et relu « Les Trois Mousquetaires » très jeunes, j'ai complètement suivi cette histoire, et j'ai trouvé que Milady méritait parfaitement ce qui lui arrivait.
Et quand, trente ans plus tard, je me rends compte, avec une partie de ma vie de femme derrière moi, qu'en fait, elle est victime d'une extraordinaire injustice, j'ai eu tellement honte que je me suis dit qu'il fallait que je raconte sa véritable histoire, et que je puisse nuancer le propos en complétant ce que Dumas n'avait pas écrit.
Donc on peut compléter Dumas ? On peut l'adapter, mais on peut le compléter aussi ?
Mon texte épouse le sien, c'est-à-dire que je n'ai aucune envie de le trahir, je n'ai aucune envie de le changer, je ne veux en aucun cas l'annuler, parce que pour moi, c'est un...
On parle de cancel culture, c'est pas ce que vous faites.
Non, je ne veux pas annuler, et je pense que c'est une erreur, c'est pas comme ça qu'on adresse les démons du passé et qu'on lutte contre eux. En revanche, je vais me glisser dans son atelier d'écriture, justement, et charge à moi de déployer ce personnage féminin.
Alexandre Delapateul, hier, vous qui avez adapté... Alors évidemment, l'œuvre de Dumas, et Jean-Christophe Ruffin le disait, va au-delà de ces grands succès populaires, mais vous avez adapté Les Trois Mousquetaires, Le Conte de Montecristo. Quel regard vous portez sur la place des femmes dans l'œuvre de Dumas ?
Moi, je suis tout à fait d'accord avec ce qui vient d'être dit, et d'ailleurs, c'est pour ça qu'on s'est permis, nous, de garder en vie Milady de Winter à la fin du deuxième film, parce qu'on a fait, je pense...
Une Éva Green, enfin une Milady interprétée par Éva Green, qui, effectivement, lui donne peut-être une profondeur qu'elle n'a pas... Peut-être un attachement vis-à-vis du spectateur qu'on ne ressent pas dans le roman, peut-être.
Non, mais nous, on a voulu la sauver, justement, parce qu'en écrivant, je pense qu'on a fait un peu le même chemin. C'est-à-dire qu'on est aussi... C'est extraordinaire le destin de cette femme, qui est une femme qui, depuis qu'elle est née, tous les hommes qu'elle a rencontrés ont voulu l'assassiner. C'est quand même l'histoire d'un... C'est une femme qui échappe à dix féminicides, et donc qui décide de dire non à un moment ou à un autre, alors qu'elle devient assez cruelle dans sa manière de se rebeller. Et c'est pour ça qu'on s'est dit, nous, nous ne tuerons pas cette femme. Donc on a fait un truc à la Duma, ou à la Colonne Doyle.
On a décidé qu'elle part sur, normalement, cette petite île pour être assassinée. Mais qui sait, avez-vous assisté à sa mort ? Pas moi.
Jean-Christophe Ruffin, que dites-vous du rôle des femmes, de la représentation des personnages féminins dans les romans de Duma ?
Alors, il y a les femmes dans les livres, si je puis dire, et puis il y a les femmes dans sa vie, et les deux sont évidemment liées. Il y a, par exemple, une aventure avec une de ces femmes qu'il a bien connue et qui a donné lieu à une pièce de théâtre qu'il a rendue célèbre, qui s'appelait Anthony, et qui était vraiment le récit transposé de cette aventure. Les femmes ont joué un rôle très très important dans toute la vie de Duma.
Et si je me souviens bien, d'ailleurs, dans Un été avec Duma, il y a un chapitre Duma et les femmes, dans lequel vous parlez d'un comportement indéfendable, Jean-Christophe.
Oui, alors, bon, c'est vrai qu'aujourd'hui, MeToo, etc., il ne s'agit pas de dire, Duma, voilà, c'était un séducteur, un vétérin, etc. C'est vrai, c'est vrai, mais ce que j'ai essayé de dire, c'est que... Enfin, je vais donner des circonstances, je dirais. C'est-à-dire que je crois qu'il a été vraiment, toujours, très amoureux. C'était quelqu'un de sincère, simplement, c'est une sincérité, j'allais dire, à répétition, ce qui fait que, voilà, sa vie a été une suite d'aventures, d'amour, et aussi de ruptures, bien sûr. Il n'a été marié qu'une fois, et ça ne s'est pas très bien passé.
Il faudrait aussi, peut-être, dire un mot de son fils, parce que c'est très étonnant, il a eu un fils très jeune.
Oui, parce qu'on l'appelle Duma Père, celui dont on parle. Le fils qui a écrit, notamment, la Dame au Camélia.
La Dame au Camélia, qui a rendu célèbre son fils en 1851, pratiquement le jour où son père, lui, partait en exil. Une espèce d'image en miroir entre les deux. Et Duma, fils, finalement, a servi, après, de père à son père, on pourrait dire, quand son père a vieilli, a fait faillite X fois, est tombé dans la misère, etc. Et le fils avait un mot pour désigner son père. Il disait, mon père est un enfant que j'ai eu quand j'étais tout petit. Et ça résume bien ce que pouvait être le père Duma, et toute la tanchement qu'on pouvait avoir pour lui.
Et cette vie romanesque. Parlons de la reconnaissance, vous l'avez évoquée tout à l'heure. Je crois que Cécile, qui nous attend au Standard de France Inter, a une question à ce sujet. Bonjour, Cécile.
Oui, bonjour à tous. Merci pour l'émission. Première, une autre chose, une remarque et une question. La remarque, c'est qu'à Marseille, dans le cinquième arrondissement, il y a une rue Montecristo, une rue Abbé Faria, une rue Edmond Dantès.
L'Abé Faria, on rappelle...
La fiction rattrapait la réalité.
Voilà, Dantès, donc le comte de Montecristo. Voilà, exactement. Parce que Montecristo est le double de Dantès. L'Abé Faria, son compagnon de détention.
Voilà. La question, c'est... J'étais récemment à Villers-Cotterêts pour visiter la cité internationale de la langue française.
Ville de naissance de Dumas.
Voilà. Mais le musée n'est pas très très bon. Je sais pas qu'il va être amélioré. Mais il y a aussi un tout petit musée Alexandre Dumas. Deux pièces. Je trouve ça assez indécent. Il mériterait un vrai grand musée. Et à mon avis, si on me donnait le goût de la lecture aux enfants, un musée Alexandre Dumas avec des jeux, des extraits de films, etc. Ça serait un excellent vecteur.
Merci beaucoup, Cécile. Je précise qu'il y a aussi un château Dumas qui était la demeure d'Alexandre Dumas au port Marly, dans les Yvelines, qui est très visité. Mais Adélie de Clermont-Tonnerre, qu'est-ce qu'on peut répondre à Cécile ?
Alors, moi, je suis toujours pour plus de place à Dumas, ça vous l'aurez compris. Oui, mais c'est vrai que ça vaut la peine d'aller dans ce château qu'il a complètement conçu, construit. En plus, moi, je trouve ça assez merveilleux parce qu'il a eu l'argent pour le faire grâce justement à l'apparution des Trois Mousquetaires. Et je trouve toujours assez magique quand des personnages imaginés et des pages d'écriture se transforment en une maison solide et qui reste la mémoire de Dumas. Tout est à son image, il y a des personnages partout autour des fenêtres, ses devises, son emblème, c'est assez fou, c'est complètement mégalo, mais assez génial.
On rappelle qu'il est entré au porté tout de même en 2002, bien après Hugo, par exemple, qui était son ami et son rival de son temps, Jean-Christophe Ruffin, cette reconnaissance est arrivée trop tardivement, mais est-ce qu'elle est à la hauteur du génie de Dumas ?
Oui, je pense qu'il commence à prendre une place maintenant qui est vraiment, qui est la sienne, enfin celle qu'il mérite. Avec Hugo, il y a toujours eu cette espèce de rivalité, comme vous l'avez dit, rivalité politique aussi, parce que Hugo était un peu le Nelson Mandela du Second Empire. Il a tenu tête à Napoléon III, etc. Dumas a été beaucoup plus conciliant, de certaines façons, avec tous les pouvoirs. Et aujourd'hui, finalement, on est délivré de tout ça, parce qu'au fond, tout ça est loin. Il reste de Hugo, finalement, deux grands livres, c'est-à-dire Notre-Dame de Paris et Misérable, et il reste de Dumas, ces deux grands livres, Antecristo et Les Mousquetaires.
Voilà, donc finalement, je dirais qu'un partout, le match est à peu près égalité aujourd'hui. Voilà, simplement, je crois qu'en fouillant la vie de Dumas, on trouve des choses beaucoup plus riches que dans la vie d'Hugo, parce que la vie de Dumas est beaucoup plus diversifiée, riche et inconnue, surtout, que celle de toutes les autres écrivains de cette époque.
Merci beaucoup à tous les trois, en tout cas, d'être venus nous parler d'Alexandre Dumas ce matin.
Je rappelle, Jean-Christophe Ruffin, votre livre désormais, qu'on peut aussi réécouter en podcast sur l'application de Radio France, mais c'est désormais un livre, un été avec Alexandre Dumas, en coédition Les Équateurs et Radio France, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre, réhabilitation de Milady de Winter, donc, prix Renaudot aux éditions Grasset, et Alexandre de la Patelière, on peut voir sur les plateformes Les Trois Mousquetaires, Montecristo, et puis, il y a aussi une pièce de théâtre qui va arriver le 18 septembre 2026 au Théâtre de la Renaissance avec Mathieu Delaporte, Laponie.
Et c'est une comédie.
Et c'est une comédie. Absolument, on renoue avec notre esprit du prénom. Et la billetterie vient d'ouvrir. Absolument. Merci à tous les trois, 8h46, la revue de presse à suivre.
Catherine Dumas